CHAPITRE PREMIER
Malgré son vif désir de posséder la sympathie du gouvernement français, ce ne fut qu'en 1772 que Stanislas-Auguste parvint à posséder un agent secret auprès du duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères de Louis XV. Il choisit pour ce poste important le général comte de Monct, qui avait habité la Pologne et y avait laissé la réputation d'un homme doué de capacités moyennes, mais de beaucoup de loyauté, de dévouement et d'attachement pour le roi, Monet fut chargé de renseigner exactement le duc d'Aiguillon et d'obtenir pour Stanislas-Auguste la neutraUté et, si possible, l'amitié de cet homme d'État.
Voici maintenant les principales lettres du roi à son agent*.
I . Toutes les lettres contenues dans ce chapitre sont adressées au général de Monct.
Varsovie, le 8 avril 1772.
Le premier usage que je fais du chiffre que Tomatis m'a remis de voire part, est de vous marquer mon contentement du zèle que vous témoignez pour mes intérêts et de vous confirmer ce qui a déjà été dit par un tiers, que j'agrée les services que vous voulez bien me rendre à la Cour de France en qualité de personne chargée par moi et autorisée à lui faire connaître mes sentiments et à cultiver ses dispositions amicales à mon égard.
Vous trouverez sous les articles suivants, les informations et les principes sur lesquels vous devez agir et parler en mon nom.
La Cour de France protège les Confédérés * ; elle
1. Les Coiifcdércs de Bar. Dos la fin de 17G8, le Cabinet de Versailles avait envoyé au\ Confédérés le chevalier de Taules qui devait leur remettre des fonds. Ce diplomate, après avoir vu l'indiscipline des troupes polonaises, pensa qu'elles n'avaient aucune chance d'avoir le dessus, et il revint en France avec son argent. Sans se décourager, le duc de Choiseul envoya alors auprès du Conseil de 1» Confédération, le colonel Dumouriez qui devait devenir si célèbre plus tard. Un an plus tard, en 1771, Dumouriez rentra dans son pays sans avoir obtenu de succès décisifs. Le duc d'Aiguillon succéda pendant ce temps au duc do Choiseul. Il envoya en Pologne un officier de mérite qui s'était distingué en Corse, le baron de Vioménil, accompagné d'un certain nombre de compatriotes. La France donna en outre aux Confédérés des sommes évaluées à un million par an. Vioménil
les aide de son argent et de ses officiers. Elle a mis un de ses généraux à la tcte de leurs conseils. Cependant tous les Confédérés ont déclaré l'interrègne et se sont rendus coupables de rébellion, au premier chef, à mon égard. La France, en leur continuant sa protection s'est, en quelque sorte, déclarée mon ennemie et ne cessera de paraître telle que lorsqu'elle aura employé son autorité pour obliger les Confédérés à rentrer solennellement dans l'obéissance qu'ils me doivent et dont rien n'a pu les délier. Je chercherais inutilement, dans ma conduite à l'égard de la Cour de France, des raisons pour justifier la sienne. Je n'ai jamais fait ni autorisé quoi que ce soit qui ait pu lui
prit une part active aux événements et ne quitta la Pologne qu'après le premier partage.
Une Confédération était une association d'un nombre plus ou moins considérable de nobles. On pouvait les diviser en trois classes :
I® Les Confédérations de la couronne, formées par le consentement du Sénat et de la Dicte dans certaines circonstances importantes. C'est ainsi que les Diètes de couronnement ou même les Diètes ordinaires se confédéraient quelque fois, sous la direction du roi, et délibéraient alors d'après le système de la majorité ;
3® Les Confédérations formées dans le but de s'opposer à la manière de voir du gouvernement ou à l'exécution d'une décision de la Diète. La plus célèbre dans les dernières années de l'existence du royaume de Pologne, fut celle de Targowitsa, qui empêcha la mise à exécution de la constitution du 3 mai 1791 et qui, soutenue par la Russie, amena le second partage ;
3® Il y avait enfin les Confédérations désignées ouvertement
faire oublier qu'elle m'a authentîquement reconnu. Ne pouvant ôlre l'objet immédiat de sa malveillance, je ne le suis donc qu'accidentellement. C'est la Russie qu'elle veut bumilier et c'est sur moi que portent les dispositions suspectes de mes ennemis. Elle m'a cru engagé dans une intimité de liaison sans borne ni restriction, dans une communauté de vues, d'intérêts et de projets avec la Russie. Elle m'a regardé comme le complice de l'influence oppressive de celle-ci en Pologne. Vous êtes chargé, monsieur le général, et c'est le premier objet de votre commission, de désabuser la Cour de France et son ministre. Dites expressément, sans crainte d'être jamais démenti, que je ne suis point tçl
par le titre de Rokosz ou révoltes, qui mettaient immédiatement sous les armes tous ceux qui y adhéraient.
Les Confédérations étaient un élément do la Constitution du pays, et une forme toute naturelle de la liberté. Elles organisaient en quelque sorte l'anarchie légale ; elles étaient permises par les lois. Celles de la troisième classe elles-mômes étaient autorisées en cas d'infraction du gouvernement aux lois, aux Pacta Conventa ou de résistance du roi aux représentations du Sénat et de la Diète.
Toute Confédération désignait dans son sein un maréchal ou chef suprême, qui avait une autorité absolue. Il représentait légalement la Confédération, communiquait avec le roi qui était tenu de l'écouter ; il recevait les ambassadeurs, dirigeait l'administration et les tribunaux dont il recevait le serment, disposait des revenus, etc.
On comprendra, après ce qui précède, que les Confédérations furent une des principales causes de la ruine et de la disparition de la Pologne.
que les apparences et mes ennemis m'ont dépeint. J'ai toujours aime mes devoirs et ma nation. Je n'ai rien à me reprocher Ji son égard. J'ai été prôt à lui faire, et je lui ai fait, en effet, des sacrifices toutes les fois que ses vrais intérêts l'ont exigé. La Diète de 17GG et 1» conseil du Sénat de 1769 le prouvent assez. Dès qu'il dépendra de moi de choisir, je n'aurai jamais de liaison étrangère, ni d'amitié sincère qu'avec ceux qui pourront et voudront m'aider à travailler à son bonheur. Ce langage-ci ne m'est point nouveau. Il a mille fois été tenu par mes ordres dans les cours mêmes où il devait déplaire. L'avenir produira des preuves de ce que j'avance et le passé en fournirait de reste, s'il me convenait de les rappeler ici. Je vous charge de faire en mon nom cette profession authentique de foi.
J'ai de tout temps désiré de cultiver cette liaison directe et intime, avec la Cour de France, et sans les malheurs qui ont altéré tous mes plans et mes projets, je serais peut-être parvenu à l'établir, à moins qu'elle même ne s'y fût refusée. Mais depuis cinq ans, attaqué au dedans, menacé et suspect au dehors, il a fallu céder au temps et craindre de multiplier mes embarras. Ce désir de voir les liaisons de la France rétabUes en Pologne, la conviction où je suis, que seule peut-être entre toutes les nations de l'Europe, il est de l'intérêt de la France que la Pologne soit heureuse, florissante et mieux gouvernée, et que par
conséquent, seule elle peut et doit vouloir seconder mes projets tendants à ce but.
La troisième chose qui doit être l'objet de vos soins, c'est de me ménager l'amitié de M. le duc d'Aiguillon. Je sais qu'il ne me veut point de mal, mais obtenez qu'il me veuille du bien .
Enfin vous savez que j'ai écrit au roi de France une lettre en date du 3 octobre de l'année dernière, et dont M. le duc d'Aiguillon m'a accusé la réception. Je n'ai point» encore eu de réponse à cette lettre. Vous vous informerez si cette réponse m'a été faite et s'est ensuite égarée, ou des raisons qui en ont occasionné le retard.
Je ne vous mande pas toutes les extorsions cruelles et les manœuvres indignes que se permet le roi de Prusse chez nous, car je suis sûr qu'on en est parfaitement informé en France. Je me borne à demander par vous, si la Cour de France verrait d'un œil tranquille, les démembrements de la Pologne projetés par le roi de Prusse.
Je finis en vous assurant que, quand la Cour de France voudra bien pourvoir à ses vrais intérêts en Pologne, elle m'aidera au lieu de me nuire.
Je vous demande que cette liaison, dont vous êtes l'organe, soit secrète.
Pour cette fois, adieu, mon cher général.