‹ Stanislas Poniatowski et Maurice Glayre; correspondence relative aux partages de la PologneChapitre 41 sur 78 · Une des principales maisons de banque, à Varsovie · texte numérisé non relu

Une des principales maisons de banque, à Varsovie

2. Victor-François, duc de Broglie, maréchal de France (17 18i8o4) et son frère, Charles-François, comte de Broglie (1719- 1781). Ce dernier connu surtout comme diplomate, fut ambassadeur de France en Pologne, sous Auguste IJI*

Choiseul, ou par légèreté, ou par méchanceté, a redit au chargé d'affaires de Russie à Paris, ce que Saint- Pol lui avait dit à mon sujet. Cela a failli me coûter cher, et ma situation actuelle exige absolument qu'on ignore encore en Russie, à Berlin et partout, que j*ai un canal ouvert avec la Cour de France ;

4° Mandez-moi s'il serait possible de faire rappeler M. Gérard, que la France entretient à Dantzig, et de le faire remplacer par quelqu'un de moins dévoué aux Confédérés et de moins envenimé contre moi, ou du moins de le faire pourvoir d'ordres plus favorables *.

Varsovie, le i3 juin 1772.

L'idée d'étendre la prérogative royale et d'établir une succession héréditaire au trône en \ue de dédommager la Pologne des pertes dont elle est menacée, par le bénéCce d'une constitution plus régulière et d'un gouvernement plus actif, forme un tableau dans lequel j'aime à reconnaître l'étendue du zèle avec lequel vous vous occupez de mes intérêts ; mais elle est accompagnée d'inconvénients de nature à mériter toute mon attention. Je ne me dissimulerai point tout le bien qui pourrait résulter d'une telle révolution et

I. Stanislas- Auguste apprit, par une lettre du 28 mai, que le duc d* Aiguillon aivait donné, d«ins cç sens, de nouvelles instructions à son ag[ent.

mon cœur n'est point insensible à une perspective qui m'offre des moyens plus nombreux et plus efficaces de faire le bonheur de mes sujets. Mais d'un autre côté, cet avantage serait trop chèrement acquis s'il fallait le payer de mon consentement aux usurpations do mes voisins qui peuvent le permettre ou l'emjjôcher. D'après ce principe, non seulement je ne dois point me laisser induire à des démarches dont il serait le but, mais môme je ne puis en recevoir la proposition que comme un piège tendu à ma gloire et à mes devoirs *.

Toutes vos réflexions sur les plaisanteries du roi de Prusse au sujet du démembrement de la Pologne sont très justes et je n'aurais à y ajouter que ce que ma sensibilité et mon indignation me dicteraient, ce dont je me dispense, remettant avec confiance ma cause au dispensateur suprême de toute justice.

Vous m'avez réellement fait plaisir en m'annonçant la manière dont les ouvertures que vous avez faites de ma part à votre Cour ont été en dernier lieu encore accueillies. Il doit paraître d'une évidence palpable que si la France veut avoir des liaisons en Pologne, il lui est beaucoup })lus favorable de les former directement avec moi qui les recherche et qui les dirigerai

I. Les idées omises par le général de Monet furent reprises plus tard et adoptées en partie par la Diète de 1788. Le principe de l'hérédité du pouvgir ro^al se tr.ou>e dans la constitution du 3 mai 1791.

la STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.

toujours vers le bien commun, que de s'en procurer de subalternes qui ne peuvent servir que pour faire du mal. Il m*est bien doux d'apprendre tant par vous que par d'autres diverses voies que les peines de ma situation sont connues, ajipréciées et partagées par le cœur généreux et sensible du roi de France. Je me flatte qu'un jour il saura m'aider comme il a su me plaindre, et mes espérances sont encore encouragées en pensant que j'ai un ami dans son ministre. Ménagez-le-moi, monsieur, je vous le répète encore.

Je ne manquerai point, dans son temps, de veiller aux démarches qui donneront un titre à l'intervention de la France contre le démembrement de la Pologne. Mais diverses circonstances m'empêchent encore de pouvoir en régler la forme et la manière.

Quant à l'objet de M. le duc d'Aiguillon au sujet de la résidence d'un ministre français à ma Cour et qui porte sur le rappel de Loyko *, il est assez connu qu'il fut l'effet d'une influence à laquelle tout m'impo-

I. Le comte de Loyko, cliambellaii du roi Stanislas- Auguste, avait été envoyé par celui-ci en France au mois de janvier 176C pour notifier officiellement son avènement. Il fut reçu par Louis XV le i®' avril. Il quitta Paris au mois de mai et accompagna, jusqu'à Vienne, madame Geoffrinqui fit alors son célèbre voyage à Varsovie où elle resta pendant plus de deux mois auprès de son ami Stanislas- Auguste.

Voir la Correspondance du roi et de madame Geojfrin, publiée par M. le comte de Mouy et Tarticle du comte P. de Ségur, Revue de Paris,

LA POLOGNE ET LA FRANCE EN 1'] '] 2 , l3

sait la dure nécessité de céder. Je connais toute l'étendue des égards auxquels une puissance comme la France a le droit de prétendre ; je sais qu'elle peut en tout temps exiger d*être prévenue, mais il est pourtant des circonstances qui admettent des exceptions aux règles générales et surtout à un vain cérémonial. Ces circonstances devraient être celles où je me trouve aujourd'hui si, d'ailleurs, la France me veut quelque bien.

Au reste, je n'ai jamais prétendu demander une mission immédiate. Je vous ai chargé et je vous charge encore de disposer cette Cour à saisir la première occasion qui se présentera et qui satisfera ce que sa délicatesse exige pour établir, par la résidence de son ministre près de moi, une liaison publique et avouée. Peut-être serai-je en état de la faire naître et d'effectuer à son contentement les conditions qu'elle me demande.

Quiconque me sera adressé par M. le duc d'Aiguillon, à titre d'homme qui a sa confiance, aura certainement la mienne ; mais comme l'arrivée d'un émissaire, s'il était connu comme tel, donnerait bien plus d'ombrage à mes voisins qu'un employé avoué et revêtu d'un caractère public, il faudrait prendre les mesures les mieux combinées et dont on pourra convenir des préliminaires pour déguiser ici le but de son séjour. Faites part de cette observation à M. le duc d'Aiguillon et priez-le de vous expliquer, avec quelques détails, ses idées à cet égard.

l4 STANISLAS PONIATOWSRI ET MAURICE GLAYRE.

Je suis charmé que la conduite do M. Branlcki * vis-à-vis des malheureux officiers français, ait eu l'approbalion de leur roi. Elle est la cause de la brouillerie des Russes, et a multiplié le mécontentement de ceux-ci contre moi au point qu'ils en ont pris prétexte pour redoubler leurs vexations et mes désagréments.

Les dernières nou^cllc3 de Pétersbourg senibîeat me promettre que celte Cour est dispojéo à ou\rir enfin les yeux sur les inconvénients qui résulteraient pour elle de l'ambition démesurée du roi de Prusse, L'Autriche presse et négocie avec chaleur. Elle offre, dit-on, de se relâcher de ses prétentions pourvu que son exemple soit suivi par nos autres voisins. Tout prouve que les opinions du Conseil de Russie sont encore fort balancées et je doute qu'elles puissent se fixer avant la paix avec les Turcs ^...

Il m'a été mandé que la Cour de Vienne a proposé en Russie le projet de faire sortir toutes les troupes

1. Lo comto Branicki était un des meilleurs amis du roi qui le chargea de diverses missions en Franco et en Russie. Il faisait tous ses efforts, à cette époque-là et par ordre du roi, pour être utile aux officiers français au service de la Confédération de Bar, qui étaient tombés entre les mains des Russes.

2. Le roi se trompait. Le premier partage est antérieur d'un an au traité de Kaïnardji qui mit fin à la guerre que Catherine II faisait alors à la Turquie. On sait que cette guerre fut, en quelque sorte, amenée p^r celle que la CQnfédération dp Bar faisait à la Russie,

LA. POLOGNE ET LA FRANCE EN I773. l5

étrangères de la Pologne pour nous laisser le soin de finir nous-mêmes nos troubles avec le concours des bons offices pacifiques des Cours étrangères. Il est très désirable que ce projet soit goûté et je crois entrevoir une occasion favorable pour l'intervention ultérieure de la France par Tenvoi d'un ministre qui serait présent à la Diète de pacification...

P. -S, — Les lettres de Vienne d'aujourd'hui parlent du concert parfait entre cette Cour et celle de Russie comme d'une chose dont il ne faut plus douter ; que les intérêts de la Pologne vis-à-vis de la Russie ne seront que faiblement appuyés par la première qui ne cesse de me dire: « Arrangez-vous, avec la Russie, ce qui est équivalent à... Soumettez-vous à la Russie. »

Varsovie, lo 11 juillet 1772.

Votre lettre n® 7 contient trois articles sur lesquels je vous dois des informations détaillées.

I . La Cour de France désirerait être informée de la nature de mes engagements avec la Russie et le roi de Prusse, relativement au démembrement de la Pologne. Je vous charge pour la seconde fois d'assurer cette Cour, sur ma religion et mon honneur, non seulement qu'un tel engagement n'existe pas, mais de plus, que jusqu'aujourd'hui aucune communication ne m'a été faite à ce sujet par aucune de ces trois

l6 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.

Cours intéressées, que par un manifeste que le roi de Prusse a fait publier à Marienwerder le 7 du mois passé. Vous êtes d'ailleurs déjà informe par mes précédentes des démarches publiques et ministérielles faites par mes ordres pour demander à ces Cours Texplication des vues que les mouvements de leurs troupes respectives semblent annoncer. Elles n*y ont pas fait de réponse jusqu'aujourd'hui. Non conlcnt de cela, j'ai écrit moi-môme une lettre à l'impératrice de Russie sous la date du 27 juin, dans laquelle, après l'avoir priée d'oublier ses mécontentements tant contre moi que contre ma nation , je lui demande de la manière la plus pressante de se souvenir de ses déclarations si solennelles par lesquelles elle a garanti l'intégralité de nos provinces. Voilà exactement où j'en suis à l'égard de ces Cours. Ma position est si singulière que je dois en quelque sorte leur tenir compte de leur réserve, puisqu'elle m'est une preuve qu'elles me rendent assez de justice pourvue pas présumer que je puisse volontairement devenir le complice de leurs usurpations, et pour n'en chercher les fondements que sur la supériorité de leur puissance.

2 . La Cour de France me conseille de me réunir à ma nation pour, ensuite, protester contre le projet de partage et réclamer les bons offices des Cours amies. Je dois entendre ce conseil dans ce sens que je convoque une Diète générale, et qu'à la tête de ce corps représentant la nation, je procède aux démarches

indiquées. Sur ceci, vous devez rappeler à M. le duc d'Aiguillon que la Pologne entière, les provinces et ma capitale sont occupées par les armées des trois puissances voisines ; que ces puissances ont chacune des prétentions qu'elles discutent entre elles, et qu'elles ne permettront aucune démarche qui ne soit analogue à leurs vues. Il est évident que dans la position où sont les choses, elles ne consentiront à la convocation d'une assemblée nationale que lorsque leurs conventions particulières ayant réglé les parts de chacune d'elles, elles voudront légitimer leurs stipulations par la sanction d'une Diète. M. le duc d'Aiguillon décidera s'il me convient de hâter imprudemment ce moment, et si la saine politique ne doit pas me faire désirer qu'il soit reculé, dans l'attente d'incidents qui pourront nous devenir plus favorables. Je ne puis faire aucune démarche sans le consentement des puissances dont les troupes m'environnent ; elles ne permettront que celles qui favorisent leurs vues, et ces vues sont ma honte et le malheur de ma nation. Ajoutez encore que ces Cours sont dans la défiance de tous mes mouvements. La Russie me fait faire les plus fortes insinuations de ne hasarder aucune démarche quelconque, puisqu'elle serait inutile et deviendrait infailliblement funeste à moi et au reste de la nation. Toutes les réponses de la Cour de France me conseillent les plus grands ménagements et la déférence la plus entière à la Russie. Le roi de Prusse ne me conseille

aO STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.

Autrichiens ont pris mes salines et revenus du district de Cracovie. Les douanes de Dantzig vont diminuer ; celles de la Grande Pologne et mes économies de la Prusse royale sont entre les mains du roi de Prusse ; les trois armées ruinent mes domaines. En un mot, je ne sais plus où trouver des ressources.

Varsovie, le 39 juillet 1772.

... On dit qu'il y a sur le tapis un nouveau projet du roi de Prusse concernant les comtés de Glalz et de Neisse. Il céderait ces deux contrées à l'Autriche pour prix du consentement de celle-ci à ses usurpations dans notre Prusse royale. La suspension des travaux commencés aux fortifications de Posnanie paraît donner quelque autorité à cet avis.

Je n'ai pas lieu d'être satisfait des réponses de la Cour de Vienne à mes demandes concernant les salines dont la privation me réduit à manquer même du nécessaire pour mon entretien. La Cour de France pourrait me rendre dans cette affaire des services d'autant plus essentiels qu'il ne me convient pas d'en faire un article particulier de mes représentations à celle de Vienne, puisqu'il semblerait qu'en m'occupa nt séparément et avec instance de ce point qui m'est à quelque égard personnel, je n'ai fait sur le reste des usurpations autrichiennes que des démarches pour la forme, et que lorsqu'on m'aura satisfait sur cet arti-

cle, je prendrais aisément mon parti sur le démembrement de mes Etats. Vous sentez jusqu'où doivent aller mes scrupules dans une position aussi délicate et que, ne pouvant agir directement sans les compromettre, je n*ai de ressources que dans les bons oflices de tiers amis. Si la France le voulait, je pourrais lui être redevable de procédés moins fâcheux de la part des Autrichiens.

On mande de Podolie que la peste s'est manifestée de nouveau en Ukraine, en Moldavie et aux environs de Kaminiec.

Varso>ic, le i5 août 1772.

M. le duc d'Aiguillon m'invite à former un parti dans ma nation, à la tête duquel je devrais recourir aux bons offices des Cours intéressées. Il est à observer qu'un parti, quelque nombreux qu'il soit, ne peut représenter la nation polonaise, ni s'ingérer à parler de sa part et en son nom, à moins qu'il ne soit réuni sous le lien et le titre d'une Confédération dont l'effet est de le constituer corps représentant. Mes précédentes lettres vous ont démontré les inconvénients qui résulteraient pour l'État si je me hâtais de procéder à quelque chose de semblable.

Suivant les formes de notre gouvernement, deux pouvoirs doivent (hors les temps de Diète et de Confédération) pourvoir sous l'autorité du roi, aux

besoins de TÉtat : le Mînîstère et le Sénat. J*aî faît faire au premier toutes les démarches qui étaient dans sa compétence. Il ne me resterait maintenant qu'à faire agir le Sénat, même à tout risque, dès que les déclarations des puissances usurpatrices, ou quelque autre développement des circonstances en aura amené la nécessité. Je dis à tout risque parce que l'ambassadeur de Russie a dans ses instructions de s'opposer à la convocation d'un conseil du Sénat. Il m'a fait en conséquence déclarer, il y a bientôt un an, que si je passais outre au mépris de ses représentations, il ferait environner mon château de troupes et baisser les baïonnettes contre les sénateurs qui obéiraient à mes ordres. C'est le ressentiment contre le conseil du Sénat de 1769 qui a fait insérer cette clause dans ses instructions*. Je connais mes devoirs ; j'ai fait et ferai encore tout ce qui dépendra de moi pour faire constater la violence et l'injustice, ainsi que ma résistance et ma non-complicité à l'usurpation, ressource faible sans doute, mais ressource unique.

Quant aux Confédérés, voici mon dernier mot dont je vous prie de faire part à M. le duc d'Aiguillon. Je

I. Le conseil du Sénat, réuni en 1769, par le roi, avait décidé d'envoyer à Saint-Pétersbourg une mission extraordinaire pour protester auprès de l'impératrice contre ce qui s'était passé en Pologne depuis plus de deux ans, à l'instigation du prince Repnin ambassadeur do Russie. C'est alors que M. Glayre accompagna la comte Oginski à Saint-Pétersbourg.

La iPOLOGNE ET LA FRANCE E!^ ^î^^* sS

persisterai jusqu'à la fin dans la résolution de leur pardonner bien sincèrement. La seule condition que je prétends leur imposer, c'est le repentir de m'avoir méconnu, et une disposition ferme et sincère de concourir désormais avec moi au bien de F État. Mais comme il convient que ces sentiments me soient manifestés avec les égards qui m'appartiennent, ils ne pourront choisir une voie qui me soit plus agréable que la médiation de la Cour de France. Je souhaite donc que ce soit par elle qu'ils m'annoncent leur désir de se rapprocher de moi, et qu'elle appuie leur demande de sa recommandation. Une lettre de Louis XV à moi satisferait à tout et serait pour eux le garant le plus respectable de la sincérité de leurs démonstrations. Je continuerai mes soins en Russie, pour leur procurer de ce côlé-là les conditions les moins dures, mais j'ai besoin d'ôtre secondé par la Cour de France.

Le progrès des négociations qui doivent combiner les intérêts des puissances qui partagent nos dépouilles, en annonce sous peu la conclusion. On mande de Pétersbourg que le courrier porteur de l'ultimatum de la Cour de Vienne et des pleins pouvoirs du prince Lobkowitz pour signer la convention, y est arrivé. Ce ministre était depuis plusieurs jours à Péterhoff, et il est d'autant plus probable que tout est maintenant arrêté que le roi de Prusse sollicite fort, dit-on, la Cour de Russie de déférer aux préten-

24 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAtJRICE GLATHE.

tîons de celle de Vienne. L'espérance que nos voisins pourraient se brouiller en partageant leur proie nous aurait donc trahi et notre situation serait désespérée.

Nul indice ne dénote encore ce que les trois puissances prétendent faire de ce qu'elles nous laisseront, quelle loi et quelle forme de souveraineté elles nous dicteront. Au nom de Dieu, que la Cour de France ne se rebute point, qu'elle ranime tous ses efforts pour empêcher que le désordre et l'anarchie ne s'affermissent par le faux système de la politique destructive de nos oppresseurs. Que toutes les puissances, conseillées par leurs intérêts et alarmées par la France, demandent avec force des traités dont les clauses, assurant la liberté à ce qui restera de la Pologne, de même qu'à son commerce, ne laissent plus l'avarice de nos voisins arbitre de sa destinée. Qu'il reste, en un mot, un germe sain de la Pologne qui puisse, à l'aide du temps et des événements, la reproduire. C'est sur cet objet que doivent maintenant se réunir les vœux et l'attention des Cours intéressées et amies ; ne pouvant aujourd'hui empêcher le mal, elles doivent lui préparer de loin des remèdes.

Un courrier a apporté la nouvelle qu'un congrès pour la paix vient de s'ouvrir entre les plénipotentiaires russes et turcs. Les Russes font les plus grands éloges de l'activité du ministre prussien, et paraissent moins satisfaits du représentant de la Cour de Vienne.

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Varsovie, le 2 a août 1772.

La réception de votre lettre de crédit que vous m'annoncez met fin à mes inquiétudes. J'attends maintenant la nouvelle de ce que vous aura dit M. le duc d'Aiguillon lorsqu'elle lui a été remise.

La surprise que vous me témoignez de ce que je ne vous ai point envoyé le précis des mémoires remis aux Cours étrangères, cessera lorsque vous saurez que mon ministre à Vienne en a rendu un pareil au prince Louis. Votre Cour étant ainsi informée par lui, j'ai pensé qu'il vous serait facile de vous procurer de telles pièces publiques en les demandant à la chancellerie de Versailles *.

La ressource que M. Wielhorski ^ indique pour

1. Il a été parlé tics mémoires remis aux Cours étrangères dans Tintroduction relative à M. Glayre. Le prince Louis de Rohan venait d*ùtre nommé ambassadeur de France à Vienne. Sa conduite déplut à Marie-Thérèse qui le fit rappeler deux ans plus tard. Il fut créé cardinal en 1777 à la demande de Stanislas- Auguste. C'est ce même duc de Rohan qui se rendit tristement célèbre par la fameuse « affaire du collier. »

2. Wielhorski se trouvait à Paris comme représentant de la Confédération de Bar dont il avait été un des principaux membres. Il avait toujours fait opposition au roi. Un fait indiquera les sentiments dont il était animé. En 1768, en pleine Diète, invité au silence par le président, prince Lubomirski, au moment où le roi voulait parler, il s'écria: «Le roi est au-dessus de moi, mais je représente la République qui est au-dessus du roi », et il continua son discours.

a6 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.

sauver la Pologne en se jetant entre les mains de la Russie cesse d'en être une du moment qu'il sera constaté qu'elle veut elle-même s'approprier la partie si considérable de la Lithuanie que je vous ai désignée dans ma dernière lettre. Elle devient la partie associée aux intérêts qui nous détruisent, et ce n'est pas d'elle qu'il faut attendre de l'appui contre elle-même. Elle se sert, à la vérité comme la Cour de Vienne, de ce jeu de mots : « Que personne ne prenne et je ne prendrai pas » ; mais en ce même temps, l'une et l'autre sont convenues de laisser prendre au roi de Prusse. Aux démarches que j'ai faîtes en Angleterre, il a été répondu « que notre danger était trop sérieux et trop imminent pour qu'on y pût apporter d'autre remède que le seul dont l'Angleterre ne pouvait se charger : la guerre. »

D'après la communication qui m'en a été faite par M. Saldern, il se trouve, parmi les principaux points dont les Russes et les Turcs sont déjà convenus comme bases de leurs négociations, il se trouve, dis-je, celui-ci : « Les affaires de Pologne seront censées étrangères, et il n'en sera absolument point question. » Quant au démembrement, les Turcs se sont expliqués dans ce sens que, « pourvu qu'il reste une ombre de la nation polonaise, ils laissent aux puissances voisines la liberté de prendre ce qu'elles voudront ».

Abandonnés ainsi de l'Europe entière, trop faibles pour nous secourir nous-mêmes, il ne nous reste

qu'à céder à la destinée, en cherchant h affaibUr les coups ou à nous préparer de loin des remèdes. Ma dernière dépêche du i5 vous ayant instruit de mes désirs à cet égard, je vous y renvoie.

Je ne puis m' empêcher de craindre les offices de la malveillance trop connue et trop éprouvée de Durand contre moi *.

Varsovie, le 26 août 1772.

Les lettres de Pétersbourg du 1 1 août m'ont confirmé que les conventions touchant notre démembrement ont été signées le 5, et les courriers qui doivent les porter à leurs Cours respectives doivent partir le 7, sitôt que les ratifications seront échangées. Il est à présumer que Ton procédera à l'exécution des articles arrêtés. On ne peut douter que les trois puissances réunies ne veuillent étayer leurs usurpations du consentement d'une Diète, et que la première ouverture qu'elles me feront sera pour en demander la convocation. J'ignore par quelle voie elles débuteront pour aller à leurs fins, mais il est probable que tout, jusqu'à la violence, y sera employé.

Quant à moi, je ne puis déterminer encore le

I. Durand de Distroff, diplomate français, fut souvent cliargé de missions à l'étranger. Il avait été ministre à Varsovie pendant les dernières années du règne d'Auguste III. A l'époque où Stanislas-Auguste écrivait cette lettre, Durand était à Pétersbourg. Il en sera souvent question plus loin,

terme au delà duquel ma résistance ne sera plus un devoir, c'est-à-dire celui où elle serait absolument inutile. Je le repèle encore : qu'on m'aide, qu'on me donne je ne dis pas la certitude, mais la seule possibilité du succès, et je m'exposerai à tout; je suis prêt à tout. Je ne croirai jamais avoir trop risqué en hasardant ma couronne et ma vie pour sauver ou même retarder la ruine de ma i)atrie.

M. Mokronowski * est ici depuis quelques jours. Il a eu ordre de la Cour de France de sonder mes dispositions et je me suis expliqué dans le sens ci-dessus qui est le premier de mes principes les plus affermis. Je ne lui ai point parlé de ma liaison directe avec la Cour de France, et je pense qu'il est inutile qu'il en soit instruit.

Les nouvelles du congrès que je vous ai données telles qu'elles m'ont élé communiquées par l'ambassadeur, me paraissent suspectes pour ce qui regarde la Pologne. Il ne me semble pas croyable que les Turcs aient, dès le début d'une négociation, oublié leurs intérêts et leur politique au point de se déclarer indifférents sur le sort de la Pologne, et d'avoir

I. Le comte André Mokronowski était un homme qui montra toujours beaucoup d'indépendance dans les discordes de Pologne. Il était très connu et bien accueilli à la Cour de France, lié avec madame Geoffrin et employé quelquefois par Stanislas- Auguste, bien qu'il ait été opposé à son élection en 1764. Il passait pour être secrètement d'accord avec les Confédérés de Bar.

consenti à écarter cette matière des conférences, tandis que les affaires de Pologne ont été la raison de la rupture et de la guerre. La France manquerait-elle de moyens pour rappeler à la Turquie cet oubli?

Mes lettres de Berlin annoncent que le roi de Prusse avait conçu de fortes jalousies de l'étendue prodigieuse de terrain dont 1* Autriche s'est emparée. Ce territoire se prolongeant déjà au nord jusqu'à seize lieues de Varsovie, à l'orient jusqu'à Kaminiec et renfermant dans sa circonférence la majeure partie du cours de la Vistule et des provinces adjacentes, c'est-à-dire de celles qui contribuent le plus au commerce, tout cela déconcerte les espérances du profit immense sur lequel le roi de Prusse comptait, d'autant qu'il est à présumer que la politique de la Cour de Vienne, ennemie naturelle de la puissance prussienne, ne voudra pas permettre que le produit du sol de ses conquêtes aille enrichir les comptoirs et les caisses de ce prince. Celui-ci doit en avoir parlé en termes très clairs à un diplomate. On prétend que l'entrevue qu'il a demandée à l'empereur et que celui-ci a déclinée avait en vue ces questions-là.

La maxime sur laquelle l'Angleterre fonde son indifférence sur nos affaires est qu'il lui est utile qu'il se forme sur le continent de grandes puissances rivales de la maison de Bourbon, et que les monarchies autrichienne et prussienne en se fortifiant des dépouilles

3o STAMSLAS POKIATOWSRI ET MAURICE GLAYRE.

de la Pologne, ne font rien qui n'ait l'aveu de sa politique.

Varsovie, le 2 septembre 1772.

J'ai reçu votre lettre du 5 août. Vous m'y proposez pour la seconde fois la réunion des Confédérés avec moi et vous insistez sur une déclaration de ma part dans laquelle je leur annoncerais un pardon entier et sans restriction de leurs torts envers moi. Je vous renvoie là-dessus au contenu de ma lettre du i5 août dans laquelle je vous indiquais le préalable nécessaire à une démarche de cette nature.

Il serait aussi inutile que déplacé de vouloir déguiser ou adoucir les termes de la question. Les Confédérés ont attenté à ma couronne et à ma vie. Tout ce qu'une haine effrénée a pu imaginer, ils l'ont fait. Leur offrir un pardon sans savoir même s'ils le désirent, serait l'avilir et me compromettre. Le bon père de famille reçut son fils, mais il ne l'alla pas chercher, et celui-ci était soumis et repentant. Il n'y eut jamais ni vertu ni gloire à pardonner à qui ne demande point pardon et ne montre ni le regret du passé, ni le dessein d'un amendement pour l'avenir. Que les Confédérés reviennent à moi par la voie qui leur est indiquée et qui me sera garante de leur sincérité, et je leur offre un pardon aussi vrai et aussi entier que celui que je sQubaite trouver au tribunfiil du juge suprême,

LA POLOGNE ET LA FRANCE EN I772. 3l

Vous me présentez des avantages du plus grand poids, dans TefTet de la déclaration que vous exigez de moi. Ne vous trompez-vous point ? Voyez-vous les choses telles qu'elles sont ou seulement dans leurs rapports avec des convenances particulières? La réunion des Confédérés à moi est une chose que je désire assurément de tout mon cœur, non que je la regarde comme une chose d*une importance absolue pour moi, et d'une efficacité réelle et prochaine pour remédier au mal de l'Etat, mais je la désire parce qu'elle est dans l'ordre et qu'elle est un devoir et une nécessité pour des citoyens polonais malheureux et fugitifs. Ils pourraient, dites-vous, réclamer avec moi l'appui des puissances étrangères; mais je pourrais aussi le réclamer sans eux. Pour donner à cette réclamation et à leur concours la légalité nécessaire, il faudrait que je reconnusse leur Confédération et me misse à leur tête. Vous comprenez que la chose est impossible, soit que je les appelle à une nouvelle Confédération, soit que je les convoque h une Diète libre et pacificatrice. C'est bien ce que je souhaite avec sincérité ; mais vous sentez qu'il faut quelque démarche préalable de leur part et nommément celle que je vous ai indiquée précédenMnent. J'en appelle sur tout ceci à la profonde sagesse et probité de M. le duc d'Aiguillon.

Vous n'avez pas, je crois, saisi l'esprit de la dépêcbç à laquelle vous répondez. Si j'ai analysé sous

Sa STANISLAS POMATOWSKI ET MAURICE GLAYUE.

toutes SCS faces la position des Confédérés ; si j'en ai fait sentir toutes les difficultés avec franchise et sans fard, ce n'est assurément pas pour les éloigner, ni pour ôter à M. le duc d'Aiguillon l'espérance et les moyens de les ramener à moi ; mais c'est parce que je n'ai point voulu leur inspirer une sécurité qui les aurait trompés en leur faisant croire que leur retour à moi les mettrait tout à coup et sans précautions à l'abri de tout danger. Je me suis cru responsable de tous les inconvénients auxquels quelques démarches précipitées les auraient exposés du côté de la Russie et des lois mises en activité par elle. Cet avertissement que m'a dicté ma probité était très nécessaire. Vous en jugerez par le fait suivant.

Wescl et Wielopolski m'ayant écrit pour manifester leur désir de se réunir à moi, l'ambassadeur de Russie me fit avertir que j'étais le maître de leur accorder mon pardon, mais qu'il ne suffisait nullement à leur sécurité, puisqu'il les ferait saisir partout où il pourrait les atteindre, que sa Cour était offensée et que c'était à elle de pardonner, puisqu'elle pouvait punir. Ce que je vous dis est de notoriété publique et sert de preuve à tout ce que j'ai avancé.

Mandez-moi si Durand, dont je vous répète encore que je crains la malveillance d'après la preuve que m'en ont donnée sa conduite et ses propos à Vienne, mandez-moi, dis-je, s'il est instruit de mes relations avec la Cour de France. Dans ce cas, priez instam-

méat M. le duc d'Aiguillon de lui donner des ordres qui lui prescrivent la discrétion.

Depuis le dernier courrier venant de Fockschani * le 20 août, nous n'avons aucune nouvelle directe du Congrès. Il m'est parvenu des avis de Pétersbourg, que je ne puis garantir, portant que les négociations pourraient bien traîner en longueur, vu la nature des pleins pouvoirs des ministres turcs qui, étant limités, ne leur perinellent pas de conclure sans d'ultérieures et successives inslrucllons de leur Cour.

On a des indications qui semblent annoncer que le terme fatal de la Pologne n'est pas éloigné ; mais dans ce flux et ce reflux de nouvelles, on ne sait à qui entendre. On s'accorde cependant à désigner ce mois-ci comme le dernier de nos incertitudes.

Varsovie, le 9 septembre 177a.

Les apparences de rapprochement des Cours de Russie et de France, que je vois dans votre dernière lettre, me font un vrai plaisir, parce que ce rapprochement est depuis longtemps l'objet de mes désirs. Mais n'est-il point à craindre que la révolution de Suède ^

I . Ville do la Roumanie à la frontière de la Moldavie et do la Valachie où se tenait le Congres destiné à mettre fin à la guerre russo-turque.

a. La Suède se trouvait, avant 177a, dans une situation constitutionnelle ayant quelque rapport avec celle de la Pologne. La Russie et la Prusse avaient fuit un traité dont le but était de

3^ STANISLAS PONIATOWSKI ET M.VUUIGE GLAÏRE.

n'annonce, de la part de la France (qu'on soupçonne d'y avoir rontrihuc), des dis})osilions étrangères à celles (le la bonne harmonie prête à naître, suivant vous, entre les Cours de Versailles et de Pétcrsbourg.

Il est évident qu'en corrigeant la forme vicieuse des gouvernements voisins des grandes puissances, on ôte h celles-ci les prétextes et les moyens d'y influer avec ce ton tyrannique el absolu qu'elles se sont permis tant de fois...

Le bruit court ici que MM. Oginski et Pac* donnent force projets à la Cour de France, et qu'ils s'offrent à travaillera leur exécution. Je vous charge (en supposant la chose vraie) de faire comprendre à M. le duc d'Aiguillon que ces deux personnages seraient peu propres il être employés à la tête d'une opération nationale quelconque.

Oginski est mon parent, et quoiqu'il m'ait cssen-

mainlcnîr ce pays dans le même état d'anarchie. On avait agi do même pour la l^olognc. Slauislas-Augusto n*eut ni réncrgie ni la force de réagir ; Gustave en revanche opéra en SuMe, le 19 août 1772, un coup d'Klat qui eut pour conséquence de fortifier le pouvoir royal, d'abaisser celui de la noblesse et de donner au pays une nouvelle force vis-à-vis de l'étranger.

I . Deux des principaux membres de la Confédération de Bar, dont Pac fut quelque temps maréchal. Oginski, grand général de Lithuanie, après avoir publié un manifeste, était entré dans la Confédération. Ses troupes battues, il avait dû se réfugier a Kœnigsberg ; son lieutenant Biélak eut à peu près le môme sort. Le grand général était un cousin du comte Oginski, Tami de Stanislas- Auguste ,

lîellement manqué, je ne lui en veux point de mal. Mais le peu de considération qu'il avait dans le pays, il Ta perdue depuis sa malheureuse expédition qui a fait quantité de misérables. Ceux-ci lui reprochent leur infortune comme l'ouvrage de son incapacité et de sa présomption. Il est peu de familles, en Lithuanie, qui n'aient quelque grief contre cet homme.

Pac a quelque talent, mais il est plus dangereux qu'utile, plus propre à faire le mal qu'à le réparer. Il est, d'ailleurs, sans fortune. Il a fait son entrée dans le monde comme créature et pensionnaire de Radziwil*. J'ai voulu l'employer dès le commencement de ce règne, mais il n*a montré dans ses fonctions que de l'inquiétude et de l'orgueil. Il a été un acteur principal dans la Confédération de Radom^. C'est lui qui travailla aux instructions données aux envoyés de cette Confédération à Moscou. Celle de Bar, une fois formée, il s'y joignit aussitôt. Deux fois il a déclaré s'en départir solennellement ; enfin, quelque supériorité sur ses collègues et beaucoup de hardiesse

1. Le prince Charles Radziwil, possesseur de propriétés immenses, fut l'un des plus actifs et des plus redoutables adversaires du roi, des le premier jour de son règne.

2. La Confédération de Radom, formée en 1767 pour faire donner aux dissidents Tégalité politique, avait eu pour maréchal le prince Ch. Radziwil. Celle de Bar, formée plus tard pour empêcher Texécution de la décision de la Diète, qui accordait cette égalité, fut dirigée en partie par les mêmes personnes, qui en voulaient surtout au roié

36 STANISLAS PONtATOWSRI ET MAURICE GLATRE.

l'ont fait maréchal-général à Epéries. Ce court exposé montre un homme qui n'est utile que dans un parti qui veut troubler la tranquillité publique et qui cessera d'ôtre à sa place dans des opérations légitimes que la prudence et la sagesse[mesurée doivent diriger constamment. Ainsi, ni Pac, ni Oginski ne sont gens à employer comme chefs d'une entreprise. Ils pourront bien dans la suite servir utilement comme coopérateurs subordonnés, et c'est sous ce titre seulement qu'il sera bon de les faire agir.

Je vous prie d'ccJairer, par ces observations, les bonnes intentions de M. le duc d'Aiguillon, dans la probité duquel j'ai la confiance la plus entière, mais qui, étant placé à une grande distance, pourrait aisément prendre des idées peu exactes des choses et des personnes, et, en général, je vous demande, mon cher Monet, de voir les choses non telles qu'elles sont dans les opinions reçues et que tant de circonstances peuvent tromper, mais comme la fonction de mon ministre de confiance et instruit par moi-même doit vous les montrer.

On est encore dans l'incertitude sur le succès du Congrès. Il paraît même douteux. L'indépendance des Tartares* est un point que les uns ne veulent pas admettre et que les autres s'obstinent à demander.

I. L'indépendance des Tartarcs de Crimée, que Catherine II finit par obtenir au traité de Kaïnardji, et qui fut le point do départ de la réunion de la Tauridc à la Russie.

Les ministres lurcs ont envoyé des courriers à la Porte. Leur retour décidera de la guerre ou de la paix,

Varsovie, le 16 septembre 1772.

Je comprends la délicatesse des scrupules de la Cour de France touchant ma demande relativement aux salines, mais le sens dans lequel je l'ai fait n'a rien qui pût la blesser. Il me paraissait naturel que, du moment qu'on s'apercevrait en France qu'il n'était pas au pouvoir des Cours amies d'empêcher le malheur de la Pologne, on s'occuperait du moins à l'aflFaiblir. L'occupation des salines était un article qu'il eût été essentiel d'y soustraire, quoique, au premier coup d'oeil, il pût paraître m'être personnel. Il intéresse cependant la^ Pologne entière. Le sel qui en provient est une denrée de première nécessité pour la Pologne ; elle ne peut en tirer d'ailleurs sans inconvénients.

L'Autriche sera donc la maîtresse de lui assigner tel prix qu'elle voudra. Le vin de Hongrie et le sel feront passer sans retour tout l'argent du royaume dans les caisses impériales. Le dernier article seul pourra produire, sous l'administration autrichienne, près d'un million de ducats. S'il faut juger de la valeur intrinsèque de ces salines par la somme des revenus qu'elles me donnaient, elles ne m'ont jamais rendu plus de cent cinquante mille ducats, parce que, par la

Constitution, le roi est obligé d'en fournir absolument gratis toute la noblesse de la grande et petite Pologne, du Palatinat de Mazovie et de la Podlachie. Ce que l'on vend au peuple à un prix fixé par la loi, qui ne lui permet pas d'excéder la valeur de trois ducats par tonneau, c'est-à-dire un peu moins d'un sol la livre, vous permet de calculer combien cette branche de revenu peut augmenter avant de porter sa valeur à un prix excessif.

Je vous donne ces détails pour qu'on ait, en France, une idée juste de l'importance de cet objet et du motif qui m'a fait désirer les bons offices de cette Cour pour le conserver à la Pologne. Vous vous exprimez avec le ton du reproche sur la demande que j'en ai faite, et vous pensez que la France paraîtrait inconséquente de s'occuper de cet objet, tandis qu'elle a protesté contre l'opération dans son entier. Cependant, il est probable que cette protestation sera malheureusement infructueuse, et en cela il eût été à désirer que les représentations que je demandais eussent été favorablement écoutées.

Quoique ce que je vous ai mandé, de la manière îndiflférente dont on voit en Angleterre le démembrement de la Pologne, semble ne pas annoncer des dispositions à entrer dans les vues équitables de la Cour de France, cependant j'apprends avec autant de plaisir que de reconnaissance ses tentatives et ses soins à cet égard.

L'arrivée de Stackelberg*, le départ précipité de Revitski^, nouvellement arrivé de Pétersbourg, et les propos du ministre prussien ici ne me permettent pas de douter que nous touchions au terme de la catastrophe. Quelles que soient les propositions ou les demandes qui me seront faites, on peut être assuré que les démarches précipitées de ma part n'ôteront point aux Cours amies les moyens de me secourir, si elles en ont l'intention , et que ma résistance ne cédera qu'à une nécessité dénuée de toutes ressources.

Hier, la nouvelle de la rupture du Congrès' a été apportée par un courrier k l'ambassadeur. N'ayant pas encore des détails de bonne source sur cet événement, vous n'en serez instruit que par la poste prochaine. On dit seulement que Obreskow passera l'hiver sur les lieux, que Orlow est parti et que Weismann a reçu l'ordre d'agir au delà du Danube.

Varsovie, le 22 septembre 1772.

... Je rends toute sorte de justice aux motifs qui dictent les demandes de M. le duc d'Aiguillon, relati-

1. Le baron de Stackelberg, ambassadeur de Catherine II à Varsovie, succéda à Saldern. Il resta en Pologne juscju'à Tépoque du second partage.

2. Le baron de Revitzki représentait, à Varsovie, le gouverne* ment de Marie-Thérèse.

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