CHAPITRE V
LA LONGUE diète: I788-I79I
Du roi à Maurice Glayre.
Varsovie, le ao septembre 1788.
... Le ci-devant palatin de Russie, Potocki, qui a résigné ce Palatinat pour acheter au comte de Bruhl la place de général d*artillerie, le prince général de Podolie, le prince Radziwil, palatin de Vilna, et le grand général Oginski vont arriver d'un jour à l'autre *. Quand ils seront tous ici, nous pourrons faire des pronostics plus sûrs sur la Diète. Jusqu'ici, je n'ai point de mal pour moi à prévoir, malgré la très mauvaise volonté qu'ont manifestée ceux qui ont porté le prlijce
I . On a déjà parlé du prince Charles Radziwil et du grand général Oginski dans les notes qui se trouvent à la suite des premières lettres dont se compose ce volume.
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général de Podolie à se faire élire nonce à Lublin. Les instructions de ce Palatinat sont distinguées par Tesprit d'opposition.
Princesse Lubomirska * à Maurice Glayre.
Viczowno, 7 octobre 1788.
... La Diète s'est réunie hier. C'est M. Malachowskî (celui qui a épousé sa belle-sœur, la princesse Radzivvil, et qu'on nomme le grand référendaire) qui a été élu maréchal pour la Couronne ; on croit que le prince Sapiéha, général d'artillerie, le sera pour la Lithuanie. Il est décidé que la Diète sera organisée en Confédération ; c'est aujourd'hui qu'on doit en signer l'acte.
La Russie a renoncé à l'alliance offensive contre les Turcs qu'elle voulait exiger de la République, On dit que c'est un grand bien pour nous.
Il y a une prodigieuse affluence de monde à Varsovie. Le prince général y est avec toute sa famille, une suite nombreuse de nonces, de femmes de nonces, de commensaux, de flatteurs, etc. Sa femme croit être une duchesse de Longueville, cette idée la flatte ; elle
I . L'a princesse Lubomirska dont il s*agit ici, était une fille du comte de Haddick, maréchal au service d'Autriche. Elle avait épousé le prince Martin Lubomirski, neveu du fameux prince Lubomirski, porter-étendard de la Couronne, mort en 1774. Elle en avait une fille dont Maurice Glayre avait été le gouverneur et qui venait d*cpouser, en septembre 1788, le comte TyszkiowcU*
ao4 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
ne peut s'en détacher. Le prince, dit-on, a cruellement vieilli. Ils ont tous deux dîné chez le prince Primat le surlendemain de leur arrivée.
Le palatin de Russie, aujourd'hui général d'artillerie, y est aussi avec sa femme et un monde immense. On le suppose dévoué à la Russie, ce qui lui fait un peu perdre de ses partisans. Il paraît avoir de bonnes intentions. D'ailleurs, sa liaison avec la petite... le rendra sans doute moins malveillant pour le parti du roi.
On avait annoncé Branicki et sa femme ; mais il paraît qu'il ne viendra pas. On prépare des harangues sanglantes contre lui. La nation est révoltée du rôle de volontaire que son grand général est allé jouer dans l'armée russe.
Il est question de l'augmentation de l'armée et d'un impôt sur toutes marchandises et denrées sans exception.
Princesse Lubomirska à Maurice Glayre.
Viczowno, 7 octobre 1788.
L'acte de Confédération a été signé sans grande opposition.
On n'est point satisfait des propositions du trône ; les voici. La nécessité indispensable d'augmenter les troupes ; un impôt général sur toutes les denrées ; quant aux moyens de remédier à la mauvaise adminîs-
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tration de la justice, on en remet la recherche à un autre temps.
Cette dernière proposition a révolté.
Le prince Sapiéha, maréchal pour la Lithuanie, a fait un discours plein d'énergie. Il a fait envisager au roi l'acte de Confédération comme le plus grand témoignage que la nation pouvait lui donner de sa confiance ; d'autant plus grand qu'elle se souvient trop bien et qu'elle se ressentait trop encore des maux dont la dernière Diète confédérée a été l'époque, comme le partage du pays et la perte de ses plus beaux privilèges. Il a insisté fortement sur l'augmentation des troupes. Il a exalté le zèle de la noblesse qui s'est distinguée aux Diétines par l'offre de sa fortune pour le service de la patrie. Il a parlé avec chaleur et force, le moment présent étant le seul favorable pour tirer la République de son état d'abaissement. On entrevoit, dans ce discours, les intentions du grand général et du prince Potemkin de nous entraîner dans la guerre et de nous la faire considérer comme un bien.
La nation est mécontente du Conseil permanent, elle veut l'annuler entièrement. Il y a du moins apparence qu'on lui ôtera toute influence sur le Conseil de guerre, et qu'on réduira les pensions de ceux qui le composent.
Le ministre de Prusse a déclaré avec force que sa Cour concourrait toujours, de toutes ses forces, au bonheur de la Pologne ; qu'elle approuvait l'augmenta-
tion des troupes, mais qu'elle s'opposait et s'opposerait toujours à une alliance intime avec la Russie.
Un des articles de l'acte de Confédération déclare qu'on ne s'occupera d'aucune alTaire particulière.
On me mande qu'il n'y a jamais eu une si grande afiQuence de monde.
P. 'S. du 22. — Il semble que l'on s'occupe sérieusement et avec succès du bien public.
Le roi trahit un peu trop son penchant pour les Russes et sa dépendance de cette Cour, ce qui entretient les esprits dans la défiance, même ceux qui seraient, en vérité, bien disposés. Où êtes-vous, mon ami, pour conseiller ce bon prince, votre bon maître, votre ami?
Les commissaires du trésor sont très inquiets, on leur prépare des reproches très vifs sur l'achat du palais de l'ambassade qui coûte, jusqu'à présent, un million quatre cent mUle florins, et il n'est pas achevé encore.
Du roi à Maurice Glayre.
Varsovie, 23 octobre 1788.
. . . L'enthousiasme national, exalté à un degré dont je n'ai pas vu d'exemple, a voté à l'unanimité que l'armée de la République doit être portée jusqu'à cent mille hommes. Ce zèle, très louable sans doute dans
son principe, et qui n*a pu être modéré par aucune représentation dans les premiers moments, a voulu se désigner à soi-même un but, en deçà duquel il ne veut pas rester, sauf à y parvenir par degrés.
Le parti d'opposition s'évertue de faire en sorte que désormais le commandement de Tarmée soit soustrait à la dépendance du Conseil permanent auquel la loi de 1776 l'avait soumis. C'est là l'objet de la lutte politique de cette Diète.
Barnewall à Maurice Glayre,
Varsovie, le 22 octobre 1788.
... La Diète actuelle est véritablement curieuse en ce qu'elle est purement nationale. Les puissances semblent n'y pas influer. On avait l'intention de proposer une alliance offensive et défensive avec la Russie ; le roi de Prusse est venu à la traverse avec une note que Buchholz a donnée aux États confédérés. Cette note a électrisé toutes les têtes qui prennent les flagorneries prussiennes pour des preuves d'un vrai attachement. Il faut voir comme tout le monde est ici Prussien et Turc. L'ambassadeur fait bonne mine à mauvais jeu. Son rôle est un peu embarrassant.
La séance du 17 a duré de midi jusqu'à près de onze heures du soir.
Il s'agissait de savoir si les troupes actuelles prête-
raient un nouveau serment à la Confédération. Quand les voix ont été publiques, la négative a passé à la pluralité de 58 ; quand elles ont été secrètes, elle n'a passé qu'à celle de 7. Ainsi, voilà 5i honnêtes gens que le roi a découverts, mais qui? Le secret voile les coquins.
La séance du 18 n'a pas duré une heure. Le roi s'est trouvé incommodé ; heureusement, il se porte mieux, mais son état me fait frémir quand je vois qu'il fait tout par lui-môme et quand je réfléchis aux tôtes qui l'entourent.
L'enthousiasme est tel que tous les Polonais oflrent le dixième de leur revenu pour l'entretien de l'armée. On pense aussi aux biens ecclésiastiques. Au reste, on a pris une précaution nécessaire : quand on votera pour les impôts, ce sera à haute voix.
On assure que le roi de Prusse a déclaré que si la Russie faisait entrer deux régiments en Pologne, il en ferait entrer deux de son côté, et ainsi progressivement.
Il paraît que cela deviendra sérieux, car Romanzoff a déjà assigné à ses troupes des quartiers en Pologne. Il n'y a plus qu'une voix contre les Russes. Que deviendra tout ceci ? Je voudrais que vous fussiez, invisible, dans le cabinet de notre bon maître; vous n'y seriez pas inutilement.
Une chose qui occasionnera bien du chagrin et du tracas au roi, c'est qu'en augmentant l'armée, on veut qu'il n'y ait plus de Département de la guerre, mais
une Commission, à l'instar de celle du Trésor, et présidée par les généraux.
... Ajoutez à tout ceci des épigrammes ordurières, des satires infâmes, des caricatures, des estampes, entre autres une où Ton représente les Castellans* bridés et conduits par le Primat. On y voit surtout le gros Thomas à qui on présente un mouton rôti, en lui disant : « Si tu es pour la négative, tu l'auras ; si tu es pour l'affirmative, tu jeûneras. »
La fièvre est telle que la Diète de 66 était celle des moutons en comparaison de celle-ci.
Il faut s'attendre aux derniers excès. Le parti de l'opposition enlève chaque jour des nonces à la Cour. En vérité, on a bien peu pris de précautions. D'autres croient que tout s'en ira en eau de boudin ; je le croirais si la Russie pouvait envoyer des troupes ou l'empereur. Mais ce diable de roi de Prusse joue son rôle et le joue bîbn. Souvenez-vous de Repnin.
Les femmes jouent aussi leurs rôles. Elles veulent des lois somptuaires, etc.
Que vous êtes heureux d'être en Suisse I
I . Les Gastellans étaient les sénateurs revêtus des plus hautes dignités après les palatins. La Gaslellanie était le territoire dont ils étaient gouverneurs. Chaque palatinat se composait do deux castellanies au moins.
aïO STANISLAS POKIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
Princesse Lubomirska à Glayre,
Varsovie, le 22 octobre 1788.
M. Stanislas* avait fait un projet qui tendait à ôter au roi jusqu'au régiment des gardes. Sapiéha s'y est opposé en représentant que l'usage abusif que le roi pourrait faire de ce régiment ne se montrerait que dans Varsovie et que les conséquences n'en seraient jamais à craindre. On s'est alors rallié à sa manière de voir.
Sapiclia manifeste en général de grands égards et de grands ménagements pour le roi. Il parle bien et avec modération.
On travaille à établir l'impôt nécessaire pour l'entretien des troupes. On dit qu'il nous faudra donner un dixième.
n est décidé qu'on fera une nouvelle loi somptuaire et qu'on la fera observer avec rigueur. Elle doit avoir quelque rapport avec celle qui règne en Suisse. Au reste, madame de Nassau prétend présider à cette loi, en régler la forme et l'étendue. Elle dit avoir fait un plan qu'elle a travaillé profondément. Elle parle d'un costume génial qu'elle composera du grec et de l'antique. Vous la reconnaissez bien à tout cela.
L'amour de la patrie est devenu une fureur, surtout