STACKELBERG
Barnewall à Maurice Glayre.
Varsovie, le 8 novembre 1788.
... Nous continuons à nous trouver dans la Diète la plus orageuse que j'aie encore vue.
Je n'avais jamais vu le roi aussi tranquille que je
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Tai trouvé cet été dans le temps des Diétines. Je ne sais si, comptant un peu trop sur la réussite d'une alliance défensive avec la Russie, il s'est un peu trop reposé sur le choix des nonces; mais l'événement nous prouve malheureusement qu'il n'eût pas été inutile de s'assurer la pluralité. On l'a éprouvé bien sensiblement à la séance du 3, qui a duré depuis une heure jusqu'à cinq heures du matin. Il était question de savoir si l'armée dépendrait du Département ou d'une Commission à l'instar de celle du Trésor. Aux voix hautes, il y a eu une pluralité de dix-huit pour le Département, mais aux voix secrètes, la pluralité a été en faveur de la Commission *. Notez, mon cher, que c'est, jour pour jour, le dix-septième anniversaire de la tentative d'assassinat de notre bon maître. On comptait cependant qu'il l'emporterait.
En vérité, je n'envisage pas sans frémir les suites de tout ceci, car les faibles ont toujours tort et Dieu sait si ce ne sera pas le dernier coup pour la Pologne.
Le parti de l'opposition, bien lié, a tout prévu et il profite habilement de la moindre circonstance. On parle déjà d'ôter la Commission de guerre de Varsovie pour la placer loin de la Cour et la soustraire à son
I . Cette décision Kvrait la direction de l'armée et le droit d'en disposer à une Commission indépendante du gouvernement et du roi. C'était là le résultat des sympathies prussiennes qui animaient à ce moment la Diète. Celle-ci ne voulait pas que le souverain , ami de la Russie, pût disposer des troupes.
!il6 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE ÛLATtlS.
influence. On veut une Dicte permanente. Eh ! que ne veut-on pas ?
Les discours, dans les séances, sont remplis d'aigreur. A peine en entcnd-on de pareils dans les Diétines. Le prince Primat ayant parlé des abus qui résulteraient de l'abandon de l'armée aux grands généraux, a essuyé des réponses piquantes. Le prince Adam lui a répondu en citant saint Augustin. Un nonce dont j'ai oublié le nom, en adressant la parole au roi, lui a dit que rien n'était dirigé contre lui, qu'on connaissait la bonté de son cœur, qu'on se jetterait dans ses bras, mais qu'on redoutait ce qui l'environnait...
Le brillant Nassau est de retour ; « il est revenu pour couvrir le roi de sa redoutable égide », comme dit sa femme...
Varsovie, le lo novembre 1788.
La Diète devient extrêmement orageuse. La défiance augmente de part et d'autre. La fin de tout cela sera, dit-on, plus fâcheuse qu'on ne le croit.
Vous connaissez la note de l'ambassadeur (de Russie). Elle a choqué la multitude, on ne sait pas trop pourquoi. Cette expression à! ordre dont M. de Stackelberg s'est servi a révolté à l'excès. Les personnes
qui sont de sang-froid lui donnent sans doute une explication raisonnable, mais, dans ce moment, personne n'est de sang-froid.
Dans la séance qui a suivi celle où cette note a été présentée *, le roi a cherché par un long discours à convaincre les nonces des malheurs qui résulteraient d'une rupture avec la Russie ; et, tout de suite, sans laisser à personne le temps de le réftiter, il s'est levé et a levé la séance jusqu'au lundi suivant ; ce qui faisait trois jours de repos.
C'est alors que le tumulte a été si violent qu'on a craint que quelques-uns ne se portassent aux derniers excès. Il y a des nonces qui ont voulu suivre le roi dans l'intention de le forcer de revenir.' D'autres ont voulu enfoncer la chambre des nonces pour y siéger sans le roi. Il y a eu des nonces qui ont crié qu'il ïdilldiii élire un autre roi; d'autres ont parlé de l'élection d'un dictateur. En un mot, la fermentation a été poussée à l'excès.
Les plus sages ont eu toutes les peines du monde à les séparer et encore, ce n'a été qu'après avoir forcé les maréchaux à intercaler (?) le projet de la Commission de guerre et à lui donner force de loi.
Le Palatin de Russie (qui est du parti du roi et qui est sottement soupçonné d'être de celui de la Russie) est tombé malade au sortir de cette séance,
I . La séance du 6 novembre. Voir la note de la lettre du roi à Glayre, datée di> 8 novembre.
ai8 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE 6LATRE.
d'une bile répandue. Depuis la Diète de Grodno, il était devenu l'idole d'une partie de la nation. L'enthousiasme lui avait accordé toutes les qualités et tous les talents. Ses partisans portaient ses couleurs, c'est-à-dire le gros bleu avec des cols et parements bleu céleste. Eh bien, on lui a jeté dans sa cour un gros paquet de ces cols et parements avec une satire amère.
A la suite de cette fameuse séance et dans l'intervalle jusqu'à celle du lundi, on n'entendit parler que de révolution, de Confédération, de guerre civile. A les en croire, les Prussiens étaient déjà en Pologne et n'attendaient qu'un mot pour éclater. Et c'étaient des gens sensés qui disaient ces absurdités, qui croyaient que la mauvaise humeur ou la présomption de trois ou quatre Potocki, et les clameurs de quelques législateurs d'antichambre feraient la destinée de la République. Mais moi, à qui vous avez fait connaître cette nation, moi qui ai puisé ma raison dans la vôtre, j'ai été tranquiQe. J'ai prévu ce qui est arrivé : un calme d'autant plus calme que cette effervescence est peu naturelle aux Polonais.
Les deux dernières séances ont été tranquilles. On se dispute maintenant pour savoir si c'est en Lithuanie ou dans les pays de la Couronne que subsistera cette Commission.
Il s'agit toujours de la manière de conduire cette armée de cent miQe hommes qui, peut-être, n'existera jamais ou du moins pas de longtemps.
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On a fortement insisté sur une Diète permanente ; mais. Dieu merci, ce projet n'a pas passé. La Diète actuelle est prolongée jusqu'au i5 de décembre.
Le roi est extrêmement accablé. Vous n'imaginez pas combien il doit entendre d'apostrophes choquantes et indécentes. On en veut surtout au Primat que Rzewuski a comparé, dans un de ses discours, à Varchevéque de Sens, Il a voulu sans doute prouver que, du moins, il lisait les gazettes. Je ne sais si vous vous rappelez Julien Nemczewicz. Eh bien 1 c'est un des principaux aboyeurs.
C'est la Palatine de Russie et la princesse générale qui excitent et qui fomentent.
Le prince de Nassau est de retour du Liman *. Il a perdu sa santé. Il a prodigieusement vieilli ; il n'a pas le sol et il est brouillé avec le prince Potemkin dont les procédés et les propos sont si brutaux, qu'il n'a pu y tenir plus longtemps ainsi que le prince de Ligne, père, qui est allé à l'armée du maréchal Romanzoflf. Le prince de Nassau et sa femme sont dans un abattement d'esprit qui fait pitié. Je les crois au bout de leurs ressources car les trois mille paysans qu'ils disent avoir reçus de l'impératrice (et dont, sans doute, il faut rabattre quelque chose) seront bientôt la proie des créanciers. Madame de
I . On sait qu'il s'agit du Liman du Dnieper, c'est-à-dire de l'embouchure très large de ce fleuve.
aaO STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE 6LATRE.
Nassau a des qualités très estimables sous le rapport d'épouse...
L'ambassadeur est toujours plus décontenancé. Il n'y a plus de traces de ce qu'il a été pour le ton et les airs. Cela fait triompher ses ennemis.
Princesse Lubomtrska à Glayre.
Varsovie, le 29 novembre 1788.
L'ambassadeur obsède le roi, et c'est sans doute lui qui empêche ce pauvre prince de prendre le parti qui serait celui de son cœur, c'est-à-dire de se joindre à la nation.
Le Palatin de Russie est constamment attaché aux intérêts du roi. Sa femme a fait tant d'intrigues et si ouvertement opposées aux intentions de son mari, qu'elle a dû être renvoyée. Cela s'est apaisé, mais elle en a toujours la honte. On a fait beaucoup d'avanies au Palatin et entre autres une petite potence dressée dans sa cour, des satires sans nombre, etc. Tout cela l'a rendu malade. Il n'a que de l'opiniâtreté et point d'énergie. Cependant à la dernière séance, il a fait un fort beau et bon discours.
Le prince Primat est toujours l'objet' de la haine publique.
Séverin *, de bas courtisan qu'il a été l'été passé,