CHAPITRE VI
Du gouvernement polonais à Maurice Glayre *.
Varsovie, le 4 mai 1791.
La journée d'hier a produit ici la révolution la plus heureuse pour la Pologne en ce qu'elle n'a pas coûté une goutte de sang, qu'il n'y a4)as été employé un seul soldat, ni aucune arme et que, sans aucune violence, elle a été effectuée de manière que tous les droits légaux de la liberté sont assurés plus que jamais. Le pouvoir exécutif a reçu dans la personne du roi le degré d'éner-
I. Cette lettre importante contient le résumé de la Constitution du 3 mai 1791. Elle montre qu'après les orages parlementaires qui avaient marqué les premiers mois de l'existence de la Diète, un apaisement s'était fait dans les esprits, et que la nation avait compris que le moment était enfin yenu de sortir la Pologne de son état d'anarchie çouvcrnemcntalc,
gîe qui lui manquait. La succession au trône est assurée premièrement à la personne de l'Électeur de Saxe régnant, ensuite à ses descendants mâles s'il y en a et, en attendant, à sa fille unique déclarée infante de Pologne, et de la main de laquelle la République se réserve de disposer en son temps; son époux futur deviendra la souche de la dynastie régnante future de la Pologne, si l'Électeur régnant n*a point de fils. En cas de minorité du roi, de maladie qui lui ôte la faculté de régner, ou de prison par l'ennemi en guerre, la Régence sera composée du même Conseil de surveillance qui doit faire toujours le Conseil du roi, et sera présidé à sa place par la reine mère avec tous les pouvoirs de la royauté, et si la reine n'existait pas, par le même Conseil présidé par le Primat du royaume.
La majorité du roi est fixée à dix-huit ans. L'héritier présomptif du trône, dès qu'il aura atteint cet âge et prêté serment à la Constitution, sera admis à assister au Conseil, mais sans y avoir d'avis. Le Conseil sera composé du Primat comme chef du clergé et président de la Commission d'éducation, et de cinq ministres dont l'un pour la police, le second pour la justice, le troisième pour la guerre, le quatrième pour les finances, le cinquième pour les affaires étrangères, choisis par le roi, et des deux secrétaires dont l'un pour le protocole, et le second pour les affaires étrangères.
Les quatre Commissions d'éducation, de police, de la guerre et du trésor recevront les ordres du roi €on-
tresignés par un des ministres et en assureront Texécution. L'organisation de ces différents dicastères et du département des affaires étrangères va être rédigée. La loi récente en faveur des bourgeois ainsi que celle qui a réglé les Diétines, deviennent partie intégrante de la Constitution dont la nouvelle forme contient un article déjà très favorable aux paysans.
La Diète reste à jamais seule autorité législative, composée de la Chambre des nonces et du Sénat, présidé par le roi, lequel n'a qu'une voix, outre celle de décision en cas de parité. Le roi, avec la majorité du Sénat a le veto suspensif jusqu'à la première législature suivante, toujours biennale. Le roi nommera à tous les emplois comme il y nommait au commencement du règne actuel, avant la loi de 1776, les Évêques, Palatins, Castellans et Ministres qui composent le Sénat et qui en sont membres à vie. Le roi noimnera, confirmera ou changera tous les deux ans ceux des membres qui entrent au Conseil.
Les ministres seront responsables de leurs biens et de leurs personnes. Quand les deux tiers des Chambres réunies leur intenteront un procès pour transgression positive de la loi, leur tribunal sera le Jugement comitial toujours existant, où ils pourront être punis ou absous selon leurs moyens de défense. Quand la pluralité des deux Chambres témoignera au roi n'avoir plus de confiance en quelqu'un des ministres, le roi sera obligé d'en nommer un autre.
a46 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE QLATRE.
Les ordres du roi n'auront de valeur que quand ils seront contresignés par un des ministres ; si tous refusaient de contresigner et que le roi s'obstinât, le maréchal de la Diète toujours assistant au Conseil (mais muet en tout autre cas), aura le pouvoir de convoquer la Diète toujours existante dans les mêmes membres élus et à vie, mais dont l'autorité législative n'existera que tous les deux ans pendant une session dont le terme va être réglé, hors lequel la Diète non assemblée ne pourra être convoquée que pour les cas particuUers de guerre étrangère ou commotion, ou coUision grave interne, peste, famine, ou autres cas graves semblables.
L'initiative appartient au roi qui enverra ses propositions aux Diétines dans ses universaux et directement à la Chambre des nonces pendant les Diètes. Il sera néanmoins libre aux Diétines et aux nonces de faire leurs propositions aussi. Les instructions ou mandats ne seront obligatoires aux nonces que pour les affaires de leurs districts. Dans tout le reste, ils sont représentants libres de la nation entière. Le Conseil de surveillance n'aura que des pouvoirs provisoires dans l'intervalle des Diètes tant pour les règlements intérieurs que pour les traités avec l'étranger.
En conséquence de l'acte de cette nouvelle Constitution, déjà assermentée par le roi et par tous ceux qui y ont pris part au moment de sa confection et signé par les deux maréchaux de Confédération Malachowski et Sapiéha, ceux-ci l'ont portée immédiatement à la Gom-
mission de guerre, laquelle y a prêté serment d'obéissance et a expédié sur-le-champ Tordre à toutes les parties de Tarmée de le prêter de même. L'armée consiste actuellement en soixante mille hommes.
Le changement de cette Constitution ne pourra être proposé que tous les vingt-cinq ans.
Madame de Mniszeck à Maurice Glayre,
Varsovie, g mai 1791.
... Le plan de la nouvelle Constitution, proposé il y a plus d'un an, restait toujours en arrière, parce qu'on l'épluchait article par article, que chacun voulait y ajouter ou y retrancher quelque chose et parce que tantôt le parti russe, quoique déjà en très petit nombre, et tantôt les partisans de l'ancienne forme, s'opposaient à tout changement et trouvaient toujours un prétexte pour gagner du temps. D'un autre côté, les patriotes, quoique bien supérieurs en nombre, n'osaient pas risquer de proposer les points les plus importants, parce qu'ils craignaient qu'on n'en défigurât le sens à force de corrections. Il fallait donc biaiser (sic) et attendre un moment favorable pour frapper le coup.
Il se présenta enfin de cette manière. Il y a déjà quelque temps que M. Woyna * manda à la députation des affaires étrangères, sans cependant l'affirmer
I. Woyna était depuis 1789 représentant diplomatique de la Pologne à Vienne,
a48 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLATRE.
comme chose certaine, qu'il était question d'un nouveau partage de la Pologne qui devait être proposé par la Cour de Berlin. Ce bruit tomba après que cette Cour eut fait présenter à la Diète une note justificative que vous aurez lue dans la Gazette, Mais, la semaine dernière, deux courriers de Vienne et de Pétersbourg annoncèrent plus positivement que la Russie et l'Autriche proposaient un traité de paix à nos dépens, et qu'il s'agissait de nous partager en cinq principautés dont une était destinée au prince Potemkin *.
Cette nouvelle causa d'abord une consternation générale. On en profita. Le jour fut pris pour le 5, mais le secret fut trahi, ce qui avança l'exécution de deux jours.
La séance du 3 fut donc ouverte par la lecture des dépêches dont je viens de parler. Le roi prit ensuite la parole et exhorta à l'union, exposa le danger de la République, et demanda qu'on signât les articles de la nouvelle Constitution et la succession pour l'Électeur de Saxe et sa fille, et que c'était le seul moyen de nous sauver en donnant de la consistance à notre gouvernement et en éloignant tous les prétextes dont
I. Le prince Potemkin, dont le nom est déjà venu plusieurs fois dans les lettres précédentes, avait toujours eu à la Diète un parti assez nombreux qui fit opposition au roi jusqu'au moment où il obtint la suppression du Conseil permanent. Potemkin désirait profiter des discordes polonaises pour arriver à remplacer Stanislas-Auguste. On sait qu'il mourut dans cette même année 1791*
les puissances voisines pourraient se servir contre nous. Ce discours fut fort applaudi et vivement appuyé par le grand nombre. Les opposants, en partie intimidés, en partie hués par les arbitres, n'eurent pas le temps de se reconnaître. On demanda à grands cris que le roi prêtât serment, ce qu'il fit sur-le-champ; toute l'assemblée suivit son exemple et fut portée par la foule à l'église Saint-Jean, où le Te Deum fut chanté au bruit du canon. La joie publique se manifesta par les cris de : Vivat Kroll Vivat Elector Sashi! et cette joie fut d'autant plus générale que les bourgeois avaient été, quelques jours auparavant, élevés presque à l'égalité, par les privilèges qu'on leur a accordés, et ce qu'il y a d'heureux, c'est que tout ce tumulte n'occasionna pas le moindre désordre.
Comme le jour de la fameuse séance, on avait cru les précautions nécessaires, on avait fait avertir les bourgeois de se tenir assemblés près du château. Il s'en est trouvé plus de douze mille dans les environs, cependant sans armes. Cela avait donc un peu l'air d'une violence ; mais s'il y avait quelque chose d'irrégulier dans cette séance, on l'a réparé le jeudi suivant où tout a été confirmé par l'unanimité la plus décidée et la plus tranquille. Il est sûr qu'on aurait pu se dispenser de mettre les bourgeois en jeu, car c'est un exemple dangereux, et cela a fait dire que ces gens, aujourd'hui si reconnaissants, pourraient devenir un jour les instruments de la tyrannie. Mais il me semble
a5o STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE 6LATRE.
que c'est mal raisonner, car ces bourgeois, aujourd'hui confondus avec les nobles, auront le même intérêt qu'eux de maintenir une Constitution libre.
Il faut voir maintenant si cet acte de vigueur nous sauvera du partage dont je crois cependant qu'on a un peu exagéré la nouvelle, pour frapper plus sûrement le coup. Si la Saxe accepte, comme il y a toute apparence, on peut se promettre le salut et l'intégrité de la Pologne, et si elle n'accepte pas, à cause de quelque opposition qu'on ne saurait prévoir, un trône entouré de la dignité et du pouvoir qui lui appartiennent pour le bien de l'État, une nation toute d'accord à vouloir l'ordre, aura, dans les circonstances actuelles de l'Europe, une considération que n'aurait jamais eue la Pologne anarchique.
Excusez ces détails, qui vous intéresseront sans doute, car vous aimez le roi, et vous serez bien aise de voir que sa nation a gagné du côté des lumières et de l'énergie qui lui manquait. Il est sûr que nous avons considérablement mûri depuis cette Diète,
Du roi à Maurice Glayre^,
Varsovie, le 21 juin 1791.
Mon bon ami, il est vrai que tant que je n'avais
I . L*importance de cette très longue lettre, n'échappera à personne. Elle fait connaître admirablement bien le caractère, les idées personnelles et politic[ues et les hésitations du roi Staniislas.
LA CONSTITUTION DU 3 MAI. 25l
rien reçu de vous sur révénement du 3 de mai, je me disais : Voilà beaucoup de lettres, mais il m'en manque une sur laquelle mon cœur comptait; enfin elle est venue et j'y ai bien tout lu, mon ami Glayre.
Vous conviendrez, je crois, m'avoir entendu dire bien des fois que de toutes les erreurs humaines, l'orgueil est celle qui m'a toujours paru le moins excusable. En s'examinant, peut-on se refuser à l'aveu que celui qui se dit : J'ai bien parlé, j'ai bien agi, j'ai été habile, j'ai été brave dans telle ou telle occasion, je me dois tel ou tel succès, peut-on, dis-je, ne pas convenir, pourvu qu'on soit de bonne foi, que celui qui se parle ainsi oublie que s'il n'avait pas eu la pensée convenable au moment, si cette pensée ne lui était pas venue, il n'aurait pas eu le succès dont il se glorifie? Or, est-ce qu'on est le maître de se donner une pensée ? Quand elle vient à propos, est-ce autre chose qu'un message gracieux de la Providence? Qu'est-ce que la présence d'esprit et la facilité de l'élocution ? Qu'est-ce que le courage enfin? Des dons accordés pour de certaines fins par celui qui les refuse souvent à ceux qui s'en croient le mieux pourvus. Jamais je n'ai été plus convaincu de ces vérités que depuis le 3 de mai.
Quand je réfléchis de sang-froid à tout ce qui s'est dit et fait ce jour-là, quand je repasse surtout mes propres sensations, je vous assure que je suis souvent dans le cas de me demander à moi-même : Comment
202 STANISLAS POSIATOWSKI ET MAURICE GLATRE.
n*ai-je pas hésité dans telles ou telles circonstances? comment ai-jc rejeté des avis dictés par Tamitié et qui paraissaient l'être par la prudence et dont l'événement seul a démontré Terreur? Gomment moi, que vous avez connu si sujet aux perplexités et à l'irrésolution produites par l'excès de la faculté qui fait envisager tous les côtés d'une question, comment, dls-jc, ai-je passé sur tout cela? A toutes ces questions, je ne trouve d'autre réponse sinon : Dieu l'a voulu. Mon ami, je ferais un livre au lieu d'une lettre, si je détaillais ici toutes les particularités dont le concours a produit cet événement vraiment extraordinaire : Non sine numine Divum, animosus infans.
Ce texte d'Horace convient à la chose. Nous étions une nation d'enfants, mal élevés, revêches, volontaires, alternativement timides et téméraires par ignorance et par étourderie, et nous ne paraissions avoir de tenue que pour des préjugés déraisonnables. Eh bien! tout cela a disparu et comment?
Toute la première année de notre Diète actuelle n'a été qu'une suite de mortifications pour moi, causées par quelques chefs qui satisfaisaient ou leurs passions ou le désir d'amener un nouvel ordre de choses, et par une multitude qu'on avait su remplir des préventions les plus injustes contre moi.
La destruction du Conseil permanent et celle de nos relations politiques jusqu'alors existantes me paraissaient devoir amener l'anarchie au dedans, et
les vengeances les plus promptes et les plus funestes au dehors. Vous auriez, je crois, pensé de même d'après les données précédentes, d'après la connaissance des personnes dont notre sort semblait dépendre. Pourtant, j*ai résisté au torrent parce que je m'y voyais obligé.
Au bout d'un an, j*ai vu que le maître du sort disposait autrement et des circonstances et du cœur du souverain que je croyais le mieux connaître. Je me suis dit alors : Cela étant, tout change, excepté mon devoir de rester, à tout risque, inséparable du gros de ma nation, et, pour que je puisse encore lui rester utile, la guider, l'avertir, la prémunir, il faut que je lui plaise.
Dès lors, je me suis rendu coulant sur toutes les gênes, sur toutes les diminutions qu'on a voulu m'imposer. Cela a émoussé la mauvaise volonté. J'ai fait même des sacrifices volontaires que le besoin public du moment a rendus d'autant plus méritoires aux yeux de la nation, que ma situation, quant aux affaires domestiques est aussi connue que fâcheuse.
Il s'est présenté dans la suite plusieurs occasions où j'aurais pu encore empêcher la réussite de quelques avantages personnels de certains individus qui m'avaient fait le plus de peine. Je suis allé au contraire au devant de leurs vœux ; peu à peu l'opinion s'est établie assez généralement que pourtant je n'étais pas, ni comme homme ni comme roi, aussi mauvais
qu'on avait cherché à le faire croire et que, de plus, je pouvais bien avoir en partage quelques qualités et «quelques lumières qui pouvaient être utilisées. . D'un autre côté, ces mêmes chefs dont j'ai parlé ci-dessus, s'apercevaient qu'à force d'avoir prêché ces belles maximes exagérées d'indépendance, ils avaient produit dans la plupart de leurs cUents une insubordination si grande que ces chefs mêmes n'en étaient plus les maîtres et que la présomption des individus détruisait l'ensemble de leur parti et qu'il résultait journellement de là des obstacles à leurs vues même les plus utiles et par conséquent leur discrédit aux yeux des étrangers.
Un autre motif encore a contribué à changer à mon égard les dispositions de ces chefs.
Ils éprouvaient déjà dans la seconde année de la Diète, ce qui est arrivé souvent dans tout pays et dans tous les temps de factions : le ton impératif des chefs, la causticité de leurs jeunes parents, l'abus, en un mot, du pouvoir et de la victoire, leur a nui. Ils ont vu jusqu'aux symptômes de la haine la plus décidée se répandre dans le public contre eux par les raisons susdites, et par l'intérêt même et la compassion qui s'est réveillée enfin en ma faveur assez généralement, de sorte que la Diète n'allait plus du tout comme ces chefs le voulaient, et que finalement ils avaient lieu de se convaincre que, sans une coalition, ils ne pourraient plus faire rien do bon pour eux, ni rien de
Vraiment utile pour la nation, dont ils désiraient cependant vivement la gloire.
Il y a précisément un an que la réunion de toutes ces circonstances a porté le principal de ces chefs à me faire des ouvertures analogues à cette coalition par le maréchal de la Dicte Malachowski, dont la droiture et le véritable patriotisme n'ont jamais pu être mis en doute. Il m'a dit : « On est convaincu que sans vous, on ne peut opérer rien de bon. Donneznous votre confiance, dictez-nous vos volontés, nous ferons tout pour vous et avec vous. »
Pendant cinq mois, je n*ai répondu que par des compliments à ces ouvertures, que je ne croyais sincères que dans la bouche du maréchal Malachowski. D'ailleurs, je prenais pour un rêve l'espoir de faire tout d'un coup renoncer la nation entière (ou même la majorité de la Diète seulement) aux préjugés contraires à la succession au trône et à l'énergie du gouvernement.
Ce ne fut que vers Noël que je commençai à étendre ma confiance. Cependant lorsqu'on me pressait de dresser un plan difi'érent de celui que ces messieurs avaient imprimé cinq mois auparavant, j'hésitai encore quelques semaines. Enfin, je dictai l'esquisse de ce qui s'est exécuté le 3 mai. Vous vous doutez bien que l'on m'a objecté bien des difficultés à plusieurs desquelles j'ai été obligé de céder et qui, selon mon ^ opinion, ont rendu mon plan encore plus imparfait qu'il
ne devait l'être. Mais une chose bien vraie quoique difficile à croire, c'est que, dans les derniers huit jours qui ont précédé l'événement, on m'a forcé la main précisément sur un article dans lequel je me donnais moins de pouvoir, au point que Ton m'a dit : « Nous ne ferons rien du tout, si vous ne convenez avec nous de cette augmentation de pouvoir. »
Il est impossible de vous mander ceci par lettre, mais si, comme je l'espère, vous venez un jour me voir, je vous l'expliquerai. Je me borne aujourd'hui à vous dire que deux causes ont opéré ceci : l'une a été la défiance contre certains individus ; l'autre l'opinion que sans ce pouvoir de plus, l'énergie du gouvernement ne serait pas suffisante.
Depuis Noël jusqu'à la fin d'avril, il a fallu chercher à s'assurer d'une pluraUté considérable en conservant le secret de l'entreprise. C'est en cela qu'il a fallu le plus d'adresse et de circonspection. On s'y est pris de telle manière qu'un certain nombre de prosélytes ont commencé par se croire eux-mêmes les auteurs du projet, et comme tels s'en sont rendus les apôtres. Il s'est formé peu à peu des clubs d'abord imperceptibles, ensuite plus marqués et, ce qui fait l'éloge de leurs membres, c'est que le secret a été conservé entre plus de soixante personnes pendant plus de trois mois qui ont été employés à grossir la boule de neige, et à perfectionner le plan ou à y faire des changements. Il y a eu encore cela de singulier que
mes plus anciens, mes plus intimes amis et serviteurs ont été les derniers instruits et précisément ont été ceux avec lesquels j*ai eu le plus de peine, premièrement parce qu'ils voyaient à la tête de l'entreprise, ceux qu'ils regardaient depuis tant d'années comme mes ennemis les plus invétérés et comme les hommes les plus injustes et les plus pervers ; en second lieu, parce qu'ils en avaient reçu beaucoup de désagréments personnels; en troisième lieu parce que je leur avais laissé le moins de temps pour se dépouiller chacun en son particulier du vieil homme, et qu'un grand nombre d'entre eux joignaient à un grand attachement pour moi, les préjugés les plus sarmates. Enfin nous fixâmes le 5 mai pour le jour de l'exécution. Mais dans la semaine qui précédait ce jour les ministres étrangers parvinrent pourtant à savoir non pas le plan entier, mais seulement qu'il se tramait quelque chose. D'après des propos de conversation et des maximes générales qu'ils avaient entendu échapper, longtemps auparavant, de la bouche de quelques-uns des chefs, ils comprirent bien de quoi il devait être question. Ils arrangèrent tous leurs contre-batteries pour le 5 de mai. C'est ce qui nous porta à déranger leurs mesures en avançant l'exécution de notre projet au 3 du même mois.
On a mis dans quelques gazettes qu'à trois heures du matin de ce jour-là, il s'était tenu chez moi une assemblée préparatoire. Cela est absolument faux ;
a58 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLATRE*
tout le monde a dormi tranquillement cette nuit-là ; du moins je puis en cela répondre de moi.
La séance commença vers midi. Après un flottement successif en bien et en mal, j'avoue que vers cinq heures je commençais à croire la journée perdue. Je voulus parler pour la troisième fois. Je fis un geste de la main pour demander le silence. Ce geste fut interprète comme l'exemple et l'appel au serment. On m'entoura en foule avec les acclamations les plus vives. Je vis alors que le moment était venu. Au lieu de rester assis, je montai sur mon fauteuil, j'appelai révoque de Cracovie pour me dicter le serment que l'on me demandait de toutes parts, et la chose fut faite.
Deux de ceux qui pendant toute la Diète m'avaient été le plus contraires, un entre autres qui avait balancé entre le oui et le non ce matin même a été véritablement celui qui m'a demandé le plus instamment de procéder au serment et ce fut d'après son discours que je voulais parler pour m'assurer encore de la disposition des autres, lorsque mon bras levé produisit ce mouvement général et pressant autour de moi.
Après avoir tout fait dans la capitale, il fallut songer aux provinces et premièrement à l'armée. Celleci a déjà accompli le serment partout et de la meilleure volonté. Les maréchaux de Confédération ont publié dos universaux dont l'effet a produit déjà des adresses
d'adhésion à la révolution de presque toutes les Commissions palatinales de tout le royaume. Dans plusieurs endroits, la noblesse assemblée en grand nombre a même juré la nouvelle Constitution de plein gré, car le serment n'a été ordonné qu'aux seules troupes et aux deux Commissions de la guerre et du Trésor.
Vous vous doutez du reste que les bourgeois de toutes les villes favorisées par la loi du i8 avril, confirmée par celle du 3 mai, nagent dans la joie et se feraient hacher pour la révolution.
Le soir même du 3 mai, M. de Golz, ministre de Prusse ici, en l'absence du marquis de Luchesini, écrivit un billet pour se plaindre de ce qu'on lui avait fait mystère de la révolution, ainsi qu'à tous les ministres étrangers. J'écrivis ce même soir au roi de Prusse, comme au seul allié de la Pologne. Il m'a répondu de la manière la plus amicale et agit en conséquence.
Nous n'avons point fait encore de démarches officielles publiques envers l'Électeur de Saxe, parce que nous prévoyions ce qui est arrivé. Il a déjà reçu les témoignages les plus exprès du consentement du roi de Prusse, mais il attend encore ceux de l'empereur, quoiqu'il s'en croie sûr d'après des indices à peu près décisifs. Lorsque cela sera effectué, nos démarches publiques auront lieu envers lui et les autres Cours.
J'ai de bonnes raisons de croire que la Russie ne
a6o STANISLAS POMATOWSKI ET MAURICE 6LATRE.
mettra point d'obstacles ouvertement à ce que nous avons fait. Je continue à recevoir des avis qui confirment ceux qui ont fait impression sur la Diète en lui faisant voir que le seul moyen d'empêcher ou un nouveau partage ou au moins un nouvel asservissement, était de faire ce que nous avons fait.
Depuis le 3 mai, la Diète n'a pas cessé de régler beaucoup de détails, conséquences de la décision de ce jour-là.
J'ai oublié de vous dire que le i®' mai, j'appris qu'un des ministres étrangers avait dit : « J'ai fait ce que j'ai pu, comme vous autres, pour intimider le roi et ses amis ; mais probablement qu'ils sentent que s'ils font leur révolution, ils deviendront par là môme plus considérables à nos yeux . » Ce mot, que j'ai su d'abord par un heureux hasard, acheva de fixer ma détermination, et j'en ai fait usage dans mes discours du 3 mai. Le vertueux grand maître d'artillerie Potocki, élevé dans le préjugé contraire au trône successif, avait cependant appris la nouvelle du 3 mai avec résignation; mais le hetman Rzewuski l'a échauffé au point qu'il a écrit des lettres fulminantes au maréchal et à Séverin Potocki, une lettre pathétique au maréchal de la Diète, et à moi une très longue où il me conseille et me prie de défaire ce que j'ai fait, en réponse à une lettre très aimable que je lui avais écrite. Je ne lui répondrai plus. Le maréchal de la Diète lui répond d'une manière qui devrait le convertir. Jusqu'ici il dit que toute
liberté est perdue en Pologne, que par conséquent il veut vendre tout le bien qu'il y possède et aller chercher la liberté ailleurs. Je joins ici un exemplaire de la Constitution. Vous jugerez si la liberté d'une nation peut être mieux assurée.
Vingt-cinq des vingt-sept qui ont protesté le 4 niai contre l'acte du 3, ont assisté à la séance du 5, à laquelle il a été décidé à l'unanimité de revêtir de toutes les formes légales l'acte du 3. Le prince Stolnik Czartoryski et quelques autres qui avaient été absents de Varsovie le 3 mai, ont fait depuis des manifestes en vertu des anciennes instructions de leurs palatinats, contraires à la succession, mais ils ont déclaré cependant qu'ils ne tenteraient point de former une Confédération, parce qu'ils reconnaissent que la guerre civile serait le plus grand des maux et ouvrirait la porte aux étrangers pour nous remettre sous un joug probablement encore plus dur que le précédent. Les Commissions palatinales de Volhynie nommément, dont le prince Stolnik est nonce, ont déjà adhéré à la révolulion. Les deux tribunaux de Lublin et de Grodno ont fait aussi déjà leurs actes d'adhésion.
Je ne me dissimule pas, malgré tout cela, que la légèreté, la peur ou la corruption pourraient encore tenter, sous le nom spécieux de liberté et de lois antiques, de renverser notre ouvrage si elles étaient employées et soutenues par les puissances étrangères ; mais, d'après ce qui est fait jusqu'ici, il ne faudrait
pas moins qu'une guerre civOe pour cela, et je vous al déjà dit que j'ai tout lieu de croire que les deux Cours impériales ne le tenteront point, précisément parce qu'il faudrait une nouvelle guerre pour cela. Or, tout le monde a le plus grand besoin de la paix, et je crois à la paix malgré tous les appareils contraires. L'Angleterre et la Prusse ne nous demandent plus Dantzig.
Lorsque, au commencement de la séance du 3 mai, on me demanda par acclamation d'adopter la nouvelle forme de gouvernement, je demandai dans mon premier discours d'être libéré de l'article des Pacta conventa * contraire au trône successif. Presque toute la Diète me répondit : « Les interrègnes ont fait nos malheurs ; nous vous demandons, au nom de la nation, d'adopter la nouvelle Constitution dont on vient de vous lire le projet. » Trois ou quatre voix parlèrent contre. Une de celles-là était ce même Suckoszewski qui avait été si utile dans l'affaire des bourgeois au 18 avril; l'autre fut le castellan Ozarowski, mécontent de ce que je destinais la place de trésorier de la Couronne au castellan Ostrowski et non pas à lui. Il faut savoir qu'Ostrowski depuis soixante ans est à la tête de mes affaires domestiques et me sert avec le zèle le plus utile sans avoir jamais reçu ni pension, ni gratifica--
I. Les Pacta conventa étaient les conditions que les Diètes imposaient au roi nouvellement élu, et que celui-ci s'engageait à observer pendant tout son règne.
tien quelconque de ma part, tandis que j'ai déjà fait et fais encore beaucoup de bien à Ozarowski. Ce fut à la troisième invocation de la Diète (dont Zabiello fit la dernière motion) que j'ai prêté le serment.
Si au veto suspensif du Sénat on avait ajouté une forme de discussion réciproque entre les deux Chambres, nous nous serions rapproché davantage de la Constitution anglaise, mais l'esprit du jour était si contraire aux prérogatives du Sénat que j'ai dû me contenter de ce que j'ai obtenu sur cette matière. D en est de même sur plusieurs autres points où il a fallu ménager l'esprit défiant de la liberté, de sorte que j'éprouve déjà, depuis que le Conseil de surveillance (que nous nommons Straz) est en exercice, bien des gênes qui bornent le pouvoir exécutif d'une manière telle que le bien ne peut pas se faire aussi facilement, ni aussi vite que je le voudrais ; mais ce sont des inconvénients auxquels il faut me résigner et les regarder comme petits en comparaison des avantages acquis dont le plus grand, à mes yeux, est que notre Constitution actuelle porte en elle-même les moyens successifs de son amélioration.
Vous vous doutez bien que je suis plus occupé que jamais. J'ai cependant pris sur le peu de temps dont je puis disposer celui qu'il fallait pour vous faire ce tableau de notre position présente, parce que c'est pour vous, pour mon bon ami que je le fais. Il suifira, je crois, pour vous faire deviner (du moins à peu près)
a64 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLATRE.
le pourquoi de bien des choses que vous apprendrez successivement.
En m'occupant uniquement, dans cette grande affaire du bien-être de ma nation, je n'ai ni dû ni voulu y faire entrer aucunement mes affaires domestiques. Elles sont dans l'état le plus embarrassant et le plus onéreux. On me fait, à la vérité, entrevoir des perspectives qui doivent me délivrer de ce ver rongeur ; mais il y a bien des si et des mais à ces perspectives, et comme tout le cours de ma vie m'a accoutumé à éprouver toujours de longs revers et des chagrins cuisants à la suite de quelque succès brillant et extraordinaire, je suis tout préparé à me voir dans quelque situation bien pénible après ces moments heureux. Cependant, comme vous savez que j'ai eu dans ma vie plusieurs pressentiments qui se sont vérifiés, j'ai lieu de croire que je ne serai pas trompé sur celui qui m'a fait dire, lorsque je n'avais encore que vingt ans : « Je me crois destiné à faire quelque grand bien à ma patrie, mais dans un temps, et de manière qu'un autre recueillera le bon grain que j'aurai semé. » Toutes les probabilités et mon âge me confirment dans cette croyance; mais cela suffit pour que je puisse me dire en mourant : « J'ai pourtant fait un bien qui durera après moi, et ma mémoire sera recommandable, »
Il ne vous sera pas, je crois, indifférent d'apprendre que celui à qui je dicte cette lettre est le fils de ce bon vieux Karas que nous avons tant aimé tous deux. Je
compte que j'aurai en lui un bon sujet appliqué et discret, comme son emploi l'exige.
Je veux vous dire aussi que j'ai reçu les plus grands services de deux hommes que vous avez connus, mais que vous n'avez pas pu connaître autant qu'ils le méritent : l'un est Viczinski. Il a employé une éloquence et une énergie étonnantes dans cette Diète ; il est le chef très intelligent et très soigneux de mon cabinet particulier. L'autre est l'abbé Piattoli. Il a servi infiniment à rapprocher de moi le maréchal Potocki, au point qu'il est devenu, conjointement avec le maréchal de la Diète, Malachowski, le principal agent de la révolution.
Le grand général Branicki a été tellement surpris par l'explosion inattendue de notre ouvrage, qu'il n'a pas eu d'autre parti à prendre que de venir le surlendemain me dire qu'il renonçait désormais à l'opposition. Je lui ai répondu : « Ce sera vous qui remplirez dans le Conseil la place de ministre de la guerre. )) Cela seul suffit: i® à le consoler de la diminution des pouvoirs de sa charge de hetman ; 2° à le consoler de l'abolition de cette charge, et même de ce titre de hetman , post modernos possessores ; et 3® cela a fait surtout que ceux qui croyaient que notre révolution serait immédiatement attaquée par la Russie se trouvent désorientés.
Le maréchal Mniszeck m'a demandé lui-même de n'être pas du Conseil. Le maréchal Potocki m'a de-
aGG STANISLAS PONIATO^VSKI ET MAURICE 6LATRE.
mandé lui-même que ce no fût pas lui, mais Chrepto- Avicz qui fût ministre des affaires étrangères.
Le chancelier Malachowski avait pris un vertige, et était parti de Varsovie en résignant son emploi. J'ai réussi à le lui faire reprendre ; ceux qui espéraient qu'il deviendrait le chef de l'opposition ont encore perdu leur calcul. Le nom de Malachowski est extrêmement populaire. Le retour du chancelier et son entrée dans le Conseil m'ont rendu une vingtaine de voix dans la Dicte, lesquelles n'auraient pas laissé que d'incommoder, malgré le crédit prépondérant et l'opinion générale d'intégrité dont jouit son frère le maréchal.
Actuellement mon frère, le Primat, peut et doit revenir. Il sera bien reçu par ceux mêmes qui lui ont fait le plus de peine il y a deux ans. L'absence qu'il a faite a été absolument nécessaire. La position était si belle que sa présence ici aurait éloigné et peut-être empêché le bien qui s'est fait, mais son retour facilitera et augmentera le bien qui doit se faire*.
Quand vous aurez un fils, je m'en déclare le parrain à l'avance ; je répète que je souhaite et que j'espère que vous viendrez pourtant me voir un jour ou l'autre.
Je prévois une question que vous auriez à me faire au bout de tout ce récit : la révolution était-elle donc
I . On se rappelle les attaques auxquelles il fut en butte dans les ))remiers temps de la Diète, à cause de son penchant pour Talliaiice russe.
facile ou difficile ? Voici ma réponse : elle eût été impossible si nous arvions voulu la produire par les moyens et les formalités accoutumées, en passant par les Diétines avant de la porter à la Diète. Il a fallu recourir axxfac et excusa. La surprise, jointe au respect que cette longue Diète, réputée si patriotique, a imposé à la nation entière, a servi conjointement à contenir les provinces. Vous savez que la plupart des hommes sont moins portés à défaire une œuvre faite, quoiqu'elle leur déplaise, qu'à la prévenir. Il faut pourtant dire aussi que la grande quantité d'écrits publiés, et par des anonymes et par des auteurs qui se sont nommés, depuis plus d'un an, ont accoutumé notre public à la discussion de la question du trône successif.
L'évéque de Kaminiec, Krasinski, qui, comme vous vous souvenez, a été le pilier de la Confédération de Bar, est venu ici dans l'intention de m'être contraire en tout, il y a de cela plus d'un an, et il me l'a déclaré rondement dans son premier entretien. Je lui ai dit : « J'aime cette franchise ; vous me déclarez la guerre avant de me la faire; beaucoup d'autres me la font après m'avoir dit qu'ils m'aimaient tendrement. » Au bout d'une heure d'expUcations, cet évêque est sorti de chez moi en se déclarant mon ami, et il l'est devenu effectivement. Il a mis son nom à plusieurs écrits en faveur du trône successif.
Finalement, il faut dire encore que l'éducation amé-
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liorée depuis vingt-sept ans et le goût de la lecture des livres étrangers répandu ici depuis la même époque, ont beaucoup contribué à donner les lumières sans lesquelles la révolution eût été impossible. Cependant la plupart de ceux mêmes qui avaient acquis ces lumières croyaient encore si impossible de surmonter, sans les dernières violences, les préjugés sarmates de la grande multitude, que presque aucun des plus éclairés n'osait avouer sa véritable opinion, surtout dans les provinces. Il est bien vrai encore que six mois avant le commencement de la Diète actuelle, celui qui aurait seulement proposé de nommer mon successeur de mon vivant aurait risqué de se faire sabrer. Mais il s'est trouvé dans cette Diète une vingtaine de jeunes gens qui ont fait de bonnes études et qui ont de l'éloquence et du courage. Leurs propos et leur détermination ont enhardi les vieux de la Diète.
Mais, pour le coup, il faut finir réellement cette énorme lettre, en vous répétant mon désir et mon espérance de vous revoir un jour et de vous embrasser tendrement. J'espère que madame Glayre ne s'y opposera pas, non plus que son père.
Je les salue cordialement tous deux, puisqu'ils vous rendent heureux.
Du roi à Maurice Glayre,
Varsovie, 29 octobre 1791.
... Vous me remerciez pour les détails que je vous ai donnés dans ma lettre du 21 juin; c'était pour moi un plaisir de vous les mander : premièrement, parce qu'on aime à rendre compte à un ami de ce qu'on a pensé, senti et fait dans une circonstance importante ; en second lieu, ce que je vous ai écrit sera une des pièces qui serviront aux Mémoires de ma vie, quand je pourrai retrouver le temps de les continuer. Il entre, sans doute, de l'amour-propre dans le motif du désir que j'ai de laisser après moi des Mémoires*. Je ne m'en défends pas, parce qu'enfin l'amour-propre fait une partie de l'être que le Créateur nous a donné comme ressort moteur principal. Mais, de plus, je crois que tout homme que sa position dans le monde a fait participer à de grands événements, surtout dans les temps orageux, doit à l'instruction de la postérité la connaissance des causes véritables de ses propres actions, de celles de ses coacteurs, et des moyens par lesquels ils ont combattu ou surmonté les obstacles, et des raisons qui les ont obligés à leur céder quel-
I. Des Mémoires de Stanislas Poniatowski ont été publiés à Leipzig en i86a, sous le titre de : Mémoires secrets et inédits. Une édition plus complète a été publiée en polonais, à Posen, en 1870.
quefois. Fontcnelle a dit que les sottises des pères sont perdues pour les enfants. Cela serait moins vrai si les pères étaient toujours historiens fidèles et attentifs.
Vous avez raison de ne croire qu'avec mesure aux périls qui pourraient nous menacer au dehors. L'empereur et le roi de Prusse se sont déjà promis. xle n'allenter ni à nos possessions, ni à notre Constitution, et ils paraissent enfin avoir connu qu'en devenant amis, ils écartaient leurs dangers réciproques et le besoin de cette amie trop puissante pour ne pas leur être formidable. Et cela même, conmie vous dites, leur donne un intérêt commun à la conservation de la barrière qui les en sépare. Cependant, cette barrière est menacée depuis la conclusion des préliminaires de Galatz, et le paraîtra davantage lorsque la paix russoturque sera ratifiée*. Déjà nos deux principaux mécontents étaient partis de Vienne pour la Hongrie ; le grand maître d'artillerie, Potocki, éta\^ même arrivé à Jassy la veille de la mort du prince Potemkin.
Comment ne pas reconnaître le doigt de Dieu dans cet incident? il a produit deux avantages considérables : d'abord il brouille, ou du moins il retarde, les projets de nos malintentionnés. En second lieu, il a encouragé la Diète à un nouvel acte de vigueur, qui devenait nécessaire et même indispensable. EUe
I . La paix entre la Russie et la Turquie fut signée à Jassy, le 9 janvier 179a,
vîent d'ordonner à tout militaire de la République de Pologne, absent par congé, d'accomplir incessamment le serment prescrit à toute l'armée, dès le 3 de mai, et à tout ministre d'État absent du pays, de venir dans trois mois au plus tard vaquer à ses fonctions. S'ils obéissent, le fil de leur trame extérieure est coupé ; s'ils n'obéissent pas, ils seront soumis aux jugements comitiaux, et ils perdront leurs emplois et leur importance dans l'esprit des petits individus dont les opinions et les intentions étaient encore indécises ou mauvaises à l'égard de la Constitution du 3 mai.
Il n'est donc pas apparent qu'il se fasse une levée de boucliers dans le pays, et tant que cela ne sera pas, tant que la Russie n'aura pas le prétexte d'appuyer un corps de citoyens soi-disant opprimés, il est à croire qu'elle ne nous attaquera pas. D'ailleurs, nous conservons le droit de réclamer le Casus fœderis auprès de notre allié le roi de Prusse, si la Russie nous attaquait en haine de ce qui s'est fait à cette Diète*.
Néanmoins, je ne prétends nullement être exempt de toute inquiétude. Il est vrai que le désir personnel du prince Potemkin de me succéder (chose dont il ne se cachait point) est mort avec lui ; mais l'intérêt et, par conséquent, le désir d'influer en Pologne ne sont sans doute pas éteints en Russie. Nous verrons proba-
I . On sait que les espérances et les prévisions du roi allaient être cruellement démenties six mois plus tard, lorsque se fonda la Confédération de Targo'VNÎtsa, protégée par la Russie.
fautes d'incapacité extrême de son successeur immédiat ont laissé aux Russes la facilité d'envahir la Lithuanie jusqu'à Grodno. Zabiello a remplacé ce dernier au milieu de circonstances si fâcheuses qu'il est réduit déjà à ne disputer que le Bug à l'ennemi qui aurait dû et pu être arrêté sur la Dwina.
Mon neveu * a donne les preuves les plus signalées décourage, de prudence et d'habileté; mais qu'a-t-il pu faire finalement avec vingt mille hommes contre soixante mille? Il est de même occupé à défendre le haut du Bug autour de Dubienka. J'ai demandé un armistice à l'impératrice ; je n'ai point de réponse encore.
Ma destinée est d'éprouver les plus grands revers après quelques éclairs de succès. Je l'ai pressenti en vous mandant l'événement du 3 mai 1791.
Du reste nous avons eu et employé les mêmes idées que vous me suggérez, mais je crains bien qu'il ne soit trop tard. Plusieurs avis nous annoncent même l'entrée des Prussiens. Je ne vous donne pas ceci encore pour tout à fait certain, comme déjà fait, mais ils y donnent eux-mêmes les plus grandes apparences.
En voilà assez pour aujourd'hui. J'ai le cœur et l'esprit oppressés, et je suis épuisé de travail. Voilà cinq heures de suite que j'écris.