I. Représentant diplomatique de la France k Varaoxia
On a rétabli une Commission de guerre et une manière de département des affaires étrangères qu'on appelle Députa tion.
Ces deux dicastères décident sans moi, exécutent et me font rapport ensuite. Jugez où j'en suis.
On a résolu hier à la Diète d'avoir depuis la fin de mars vingt mille hommes de cavalerie nationale. Vous me demanderez où Ton prendra les chevaux, ce que cette cavalerie aura à faire, et si Branicki la commandera. Je vous répondrai sur les deux premières questions nescio, et sur la troisième qu'il y a apparence que cela fait le but de Branicki.
Je suis excédé de travail aujourd'hui...
Barnewall à Maurice Glayre.
Varsovie, le 24 juin 1789.
... Il paraît que la Diète développe chaque jour ' plus d'énergie et que ses vues s'étendent à proportion des circonstances tant internes qu'externes. Elle vient de faire arrêter Poninski *; elle a nommé trentequatre commissaires pour le juger, dont vingt-quatre doivent toujours être présents. Il a trente hommes
I. On se rappelle que Poninski avait été le maréchal do la Diète de 1778, et que, porté à ce poste par l'influence des trois Cours copartageantes, il avait été un instrument utile pour elles.
de garde chez lui et il est question de le transférer à la Commission, où il y a déjà un évêque du rite grec. On a établi que Poninski avait été élu nonce illégitimement à la fameuse Diète du démembrement, qu'il s*en était fait maréchal par force. De là suivent naturellement l'illégalité et la nullité de ce qui a été fait sous son maréchalat. Ses rapines, ses vexations vont être recherchées, mais, comme Poninski n'était pas seul, il pourrait y avoir bien des personnes inquiétées et recherchées.
Je suis toujours persuadé que, dès que la paix turque et suédoise sera faite, les affaires se brouilleront ici plus que jamais, si Ton n'est pas alors parvenu à se mettre sur un pied respectable, et ce n'est pas là l'ouvrage d'un ou deux ans...
Du roi à Maurice Glayre,
Varsovie, le 25 novembre 1789.
... Quant à ma situation poUtique, j'ai déjà passé par toutes les épreuves que les plus animés de l'opposition me préparaient à cette Diète. Ils m'ont ôté tout ce qu'ils ont voulu du peu qui me restait de ma prérogative, dans les différentes lois qu'ils ont voulu discuter et décréter en pleine Diète par eux-mêmes.
Us ont vu le peu d'importance et presque l'indifférence avec laquelle j'ai traité tout ce qui m'était abso-
lument personnel, et que je n'ai mis de la chaleur que lorsqu'ils ont voulu être persécuteurs contre d'autres.
Ils ont vu que j'ai bénéficié sans difficulté plusieurs de ceux qui m'ont été le plus contraires, lorsqu'ils se sont trouvés propres aux places qu'ils recherchaient, et qui devaient être conférées sans attendre le résultat final de la Diète.
Ils ont vu la patience avec laquelle j'ai supporté leurs longueurs dès qu'à force de patience il y avait moyen de parvenir pourtant par-ci par-là à effectuer des choses vraiment bonnes, et il faut convenir qu'il y en a plusieurs et de considérables.
Tout cela, joint au bénéfice du temps, a fait que déjà plusieurs fois ils ont dit eux-mêmes en pleine Diète qu'ils n'avaient pas raison d'être mécontents de moi. Cela n'empêche pas qu'il n'arrive encore journellement bien des choses qui me font de la peine, parce qu'elles sont mauvaises pour l'État, quoique produites par de bonnes intentions.
Car réellement les trois quarts de ceux qui composent la Diète veulent sincèrement le bien. Vous me demanderez : « Pourquoi donc ne se fait-il pas toujours? » Le voici : Il y a vingt-cinq ans, il y avait aux Diètes de convocation et de couronnement beaucoup moins de lumières et de lecture parmi nos compatriotes qu'aujourd'hui; et précisément pour cette raison, la multitude croyait plus facilement ceux qui avaient de l'instruction, et se laissait conduire.
Depuis ce temps, on a beaucoup lu ici, mais sans guide et sans méthode, et Ton a acquis une éloquence facile et même souvent brillante, qui était très rare autrefois. Cela vient de ce que Ton s'est donné, comme vous savez, beaucoup de soin pour Tamélioration des écoles, mais qu'on n'a pas assez pu diriger la jeunesse au sortir des écoles.
Cela a produit dans les individus jeunes qui abondent à cette Diète, la persuasion qu'ils pouvaient et devaient ne se confier qu'à leurs propres opinions. Il s'est trouvé dans le quatrième quart de cette Diète, dont je n'ai point encore parlé, des esprits adroits qui ont su profiter de la présomption de cette jeunesse par la flatterie et par tous les moyens usités dans les temps d'effervescence, pour aller à leurs fins.
On a désiré la formation d'un Comité ou Députation pour dresser le projet d'une nouvelle forme de gouvernement. J'ai nommé de ma part ceux que l'opposition aurait pu choisir elle-même. J'ai mis à la tête ce fameux évêque de Kaminiec, Krasinski, l'arcboutant de la Confération de Bar. Cela a fait plaisir. Cette députation existe depuis trois mois, mais elle n'a presque rien fait encore. Si, comme il y a apparence, elle veut me laisser encore moins d'autorité que je n'en ai eu, et surtout pour la distribution des grâces, il est probable que le gros de la Diète ne sera pas de cet avis. L'évêque de Kaminiec est un de ceux qui, à cet égard, penchent le plus en ma faveur.
Je verrai ce que fera le maréchal Potocki, qui est aussi membre de celte Dépulation. Je dois à son frère Stanislas le témoignage qu'il a montré à celte Diète et les plus grands lalenls et le patriotisme le plus vertueux, de môme que beaucoup de modération. Je crois pouvoir me flatter qu'il est et sera mon ami surtout quand il ne croira que lui-même.
Toutes les fois que le prince général de Podolie a parlé à celte Diète, il a très bien parlé, et il parait revenu de bonne foi à moi. Il est aussi à désirer qu'il n'agisse que d'après lui-même.
Il est impossible d'être plus intègre et de vouloir le bien plus sincèrement que le maréchal de la Diète Malachowski.
Le trésorier Kossowski a toujours exercé son emploi avec probité et il a montré plusieurs fois à cette Diète de bonnes vues et un sens droit. Si le vieux chancelier Chreptowicz était plus écouté, s'il devenait plus actif, on reconnaîtrait en lui, je crois, un homme qui mériterait véritablement le nom d'homme d'Etat.
Il se peut que j'aie encore à souffrir et à perdre à cette Diète, mais je m'y suis préparé d'avance. Je me suis dit : « Moins j'aurai de pouvoir, moins je serai responsable. » Cependant quel que soit le diamètre de la sphère dans laquelle on me laissera de l'activité, je l'emploierai tout entière, jusqu'à mon dernier soupir, à faire tout le bien qui sera en mon pouvoir. Patience et courage, sera toujours ma devise.
L'unanimilc a adopté, à la séance d'hier, une loi très importante et sage qu'on m'a donnée pour bouquet. Je l'ai bien reçue pour célébrer aujourd'hui le vingt-cinquième anniversaire de mon couronnement. Elle doit empêcher les désordres et oppressions que pourrait causer aux habitants non militaires notre nouvelle armée, composée actuellement de quarantequatre mille hommes et qui, dans peu de mois, sera portée à soixante-cinq mille, dont environ la moitié, pure cavalerie, existe déjà. Nous conservons toujours l'intention d'avoir cent mille hommes mais l'exécution attend les moyens.
Je ne vous aurais pas tout dit, si je n'avais cru voir que vous désiriez un tableau de ma situation. Pour l'achever, il faut vous dire encore que ma santé, qui n'est rien moins que forte, suffit pourtant à ma besogne quand j'y porte beaucoup d'attention et de ménagement. Je vieillirais moins vite si l'on pouvait raccourcir et affaiblir nos hivers.
Je fais les vœux les plus sincères pour que vous soyez heureux, ainsi que tout ce qui vous entoure, car je vous aime, je vous estime et je vous regrette bien véritablement.
Madame de Mniszeck * à Maurice Glayre.
Wiczowno, 10 avril 1790.
... Si VOUS ne vous en tenez pas aux gazettes, presque toujours remplies de faussetés, vous devez être bien content des travaux de la Diète, et revenir de l'opinion que les faits dont vous avez été témoin, ont dû vous donner de notre incapacité et de notre faiblesse politiques. Tout a bien changé, et des circonstances heureuses ont développé des talents et une énergie auxquels on ne se serait pas attendu. Nous pouvons nous flatter désormais d'avoir secoué un joug honteux et de tenir notre place entre les puissances de l'Europe. Si notre Constitution est reçue par la Diète comme elle est projetée, nous sortirons de l'anarchie en conservant une liberté raisonnable ^. Tout ne sera pas parfait, mais où est la perfection ici-bas? D'ailleurs nous sommes encore si neufs en fait de politique qu'on doit nous pardonner les fautes que nous avons faites et que nous ferons encore.
I . Madame de Mniszeck était une fille du comte Zamoyski et de Louise Poniatowska, sœur du roi. Elle avait épousé d*abord le prince Vincent Potocki. Quelque temps après son divorce, qui arriva au bout de quelques années, elle épousa le comte Mniszeck, grand maréchal de la Cour.
3. Il s'agit de la première ébauche de la Constitution qui fut adoptée par la Diète le 3 mai 1791.
Varsovie, 27 avril 1790,
Il est vrai que la Prusse a proposé à la République le commerce libre en échange de Thorn et Dantzig, mais il est vrai aussi qu'elle s'est désistée de cette proposition à la première et seule représentation que son ministre lui a faite là-dessus, et il n'en est plus question. Je ne comprends rien aux intérêts des Cours et à la politique, mais les efifets de celle de la Prusse sont heureux pour nous d'une manière trop évidente. Nous sommes enfin libres chez nous, libres dans la Chambre, dans nos délibérations poUtiques, Ubres dans la forme du nouveau gouvernement qui doit être présenté à la Diète la veille de la Saint-Stanislas. Ce qui est encore vrai, c'est que nos ministres commencent enfin à jouir de quelque considération dans les Cours étrangères, que le nom polonais ne se traîne plus, mais qu'il se porte tous les jours avec plus d'énergie et par conséquent avec plus d'honneur.
La Russie elle-même nous traite avec plus d'égards ; la preuve en est la punition cruelle qu'elle a infligée à quelques cosaques qui ont été surpris armés sur le territoire de la République et dont on avait demandé justice.
Je ne crois pas que nos législateurs se flattent de nous faire jamais jouer un rôle distingué parmi les
a40 STANISLAS PONIATOWS&I ET MAURICE GLATRE.
puissances, mais ne pouvons-nous pas espérer de reprendre la place que l'oppression nous avait fait perdre, et que notre alliance pourra être comptée pour quelque chose? Celle que la Porte vient de conclure avec la Prusse porte plus d'un témoignage d'estime et de bienveillance pour la République.
Le ministre du roi de Prusse doit être sans doute un homme bien habile pour avoir, en si peu de temps, amené les choses au point où elles en sont ; mais ce qui fait l'éloge de son caractère moral, c'est d'être parvenu à ses fins par la confiance générale, c'est de n'avoir blessé personne, c'est de n'avoir employé que des moyens que la loyauté la plus sévère peut avouer, moyens qui sont autant de preuves de la bonne opinion qu'il a d'une nation qu'il n'a pas cru devoir chercher ni à corrompre, ni à abolir.
Malgré ma si constante amitié pour M. de Stackelberg, que les circonstances ne m'ont point fait démentir, malgré ma parfaite ignorance, je ne peux pas ne pas sentir l'extrême différence dans la conduite politique de ces deux ministres. M. de Luchesini * fait aimer et estimer la sienne. Il est d'ailleurs fort aimable, et madame sa femme le seconde parfaitement dans le désir qu'il a de plaire et de se rendre agréable.
Il est fort question maintenant, à la Diète, de la dépense énorme que la Commission du Trésor s'est
I. Luchesini représentait à ce moment-là la Prusse à Varsovie.
LA LONGUE DIÈTE. a4l
permise pour Tachât et les réparations de la maison qu'occupe actuellement l'ambassadeur. D est rappelé et c'est M. de Bulhakow qui le remplace en qualité de ministre, car nous ne voulons plus d'ambassadeur. C'est le même Bulhakow qui a été ici avec M. de Repnin.
Quant à la conduite du roi, elle est, dans ces circonstances délicates, telle que vous pouvez vous l'imaginer d'après la connaissance si intime que vous avez de la bonté de son cœur, de la droiture de ses intentions et de la faiblesse de son caractère. Il a eu bien de la peine à vaincre cette longue habitude de dépendance; il a craint aussi de se livrer trop légèrement aux premières espérances du mieux. Il a fait souvent de mauvaise grâce des choses qu'il fallait faire cependant. Souvent, il gâtait dans la séance du lendemain ce qu'il avait fait de bien dans celle de la veille. Ces variations continuelles affligeaient une partie de ses amis et refroidissaient l'autre. La plupart de ceux qui l'entourent ne veulent pas sentir cette grande vérité que le roi de Pologne plus qu'aucun autre prince ne peut et ne doit avoir d'autre parti que celui de la nation, et qu'il ne peut avoir d'existence politique qu'autant qu'il est intimement lié avec elle.
Aujourd'hui, on est fort content du roi * et le départ
I. Le roi avait fini par se rallier au vœu de la majorité, et à suivre l'impulsion nationale qui poussait la Pologne vers la Prusse.
de l'ambassadeur va sans doute le mettre plus à son aise. Celui-ci ne cesse d'employer vis-à-^ds de lui les mêmes moyens qui lui ont réussi autrefois et qui, aujourd'hui encore, ont plus de succès qu'on ne voudrait.
Le prince Poninski est libre sous la caution de son frère.