III. STANLEY, AGENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO
» Je ne m'exprime en français qu'avec la plus grande difficulté ; l'anglais que parle M. de Brazza n'est pas des meilleurs. Cependant, nous parvenons à nous comprendre mutuellement. Mon hôte ne tarit pas sur ses voyages, sur son séjour à Bruxelles, sur ses entrevues avec le président du Conseil de Y Association Internationale Africaine, sur le Congo et le parti qu'en pourraient tirer la France et la civilisation.
» Après s'être reposé pendant deux jours dans mon camp, M. de Brazza se mit en route pour Vivi, avec quelques-uns de mes hommes de peine indigènes chargés de porter son léger bagage. Il fit une courte halte à Vivi, puis s'embarqua sur un de nos steamers, la Belgique, pour Banana, d'où il se rendit par paquebot, au Gabon. »
Construction d'un mur. — Le 9, on se met de nouveau à explorer la pointe de Ngoma.D'un côté, le fleuve barre complètement le passage. Le courant est tellement violent sur un espace de 400 mètres qu'il esc impossible d'en faire un tronçon de route. À terre, l'échiné de la montagne descend presque a pic vers un rapide. Serait-il possible de transplanter quelques-uns des rocs géants qui gisent là et d'en former un mur, une chaussée le long du fleuve ?
» Après avoir abattu quelques grands arbres de douze mètres de hauteur, dit l'ingénieur, nous les portons à la Pointe, nous commençons à en planter un, nous attacbons à ses branches les plus élevées une corde solide et, à l'aide de cette espèce de levier, nous tentons de soulever un des blocs de rocher qui garnissent le flanc de la montagne. Le succès couronne nos efforts. Le gros roc pivote sur lui-même, il descend, et vient former une base solide sur laquelle nous empilerons d'autres morceaux de granit. »
Cent fois on répète l'opération, et, au bout de six jours, on a aligné une solide rangée de rocs qui doit servir de fondations à la chaussée. Il faut que celle-ci atteigne une longueur de près de 200 mètres. Tout le monde redouble d'énergie, les rocs s'entassent, le mur se hausse et, à la longue, l'opération est faite : les fourgons franchiront le torrent de Ngoma !
Les indigènes de Ndambi Mbongo et d'Isanghila, qui sont venus régulièrement contempler tous les jours le spectacle animé de ces travaux, applaudissent avec enthousiasme. Ils confirment à Stanley le titre qui lui a été décerné ù Vivi. De même que les Romains donnèrent à Scipion le nom d'Africain, les indigènes l'appellent Boula-Matari, le « casseur de rocs », et, chose étrange, ce sobriquet voyage beaucoup plus vite que lui-même le long du fleuve.
A Isanghila. — Enfin, le 18 février, on est installé au camp
d'Isanghila, au-dessus de la cataracte, et trois jours après, les bateaux sont lancés sur le fleuve, qui est a peu près navigable jusqu'à Manyanga.
C'est le 21 février 1880, que l'Expédition partait de Vivi.
Le 21 février 1881, — un an après, jour pour jour — elle avait atteint le premier but et l'on allait entrer dans une nouvelle phase de l'œuvre, phase différant essentiellement de celle qui vient de prendre fin.
» Ce n'est pas précisément, dit le vaillant champion, une partie de plaisir que nous venons de faire là, avec nos repas de haricots, de viande de chèvre et de bananes trempées, dans la lourde atmosphère des gorges du Congo, sous les rayons ardents du soleil réfléchi par les rocs, et le souffle glacé de la brise dévalant dans les ravins du haut des plateaux nus!... Six européens et vingt-deux indigènes morts pendant cette année ; treize blancs, dont un seul a pénétré dans l'intérieur, frappés de maladie et mis à la retraite ; ne sont-ce pas là des chiffres éloquents? Sombre année d'épreuves et d'incessants labeurs.
» N'importe. Notre petite bande de travailleurs est fière de l'œuvre accomplie par ses muscles ; elle envisage l'avenir avec d'autant plus d'espérance que les steamers vont désormais lui rendre la tâche plus légère. »