III. STANLEY, AGENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO
Du 24 février au 10 mars, Stanley, devançant ses travailleurs, fait une reconnaissance du pays de Vivi à Isanghila, afin de rechercher les meilleurs endroits pour établir la route à suivre par ses fourgons transportant les steamers et leurs machines.
§ IV. De Vivi a Isanghila.
Construction de la route. — Le 18 mars 1880, on commença la construction de la route de Vivi à Isanghila, pour suppléer à l'interruption de la navigabilité du fleuve. La ligne de la route fut tracée au moyen de poteaux garnis de banderoles de drap blanc, et d'une grande échelle double, destinés à guider à travers les hautes herbes les porteurs de la corde et du touret. Il ne faut pas perdre de vue que l'herbe avait en maint endroit trois mètres de haut, et même quatre et demi dans les dépressions de terrain glaiseux. Les incendies des mois de juillet, d'août et de septembre consument complètement l'herbe, mais elle repousse si vite, dès les premières pluies de septembre, qu'avant. la seconde quinzaine de mars, elle a déjà les proportions d'une jeune forêt.
A midi, les terrassiers se rangèrent en ligne, houes à la main, le long du cordeau, et, à un signal donné, commença la première partie du travail, celle qui consistait à déraciner l'herbe. Le soir, on avait une route absolument nette de 4m50 de largeur et de 750 mètres de longueur. Et dès le 21, au soir, plus de 3000 mètres de terrain avaient été déblayés, si bien que le lendemain, à pareille heure, les fourgons portant les bateaux et leurs chaudières, pouvaient rouler sans encombre de Vivi à la rivière Loa.
« Depuis le 21 février, dit Stanley, jour où je suis parti pour Isanghila en vue d'explorer le pays pour la construction d'une route, nous avons parcouru dans nos allées et venues, de Vivi au camp de Makeya-Magouba, une distance totale d'environ 1550 kilomètres. Cette distance, divisée en 160 jours, donne une moyenne de plus de 9 1/2 km. par jour.
« Et, malgré ces marches constantes, ce travail, ces pénibles efforts, ce sacrifice de vie humaine, nous n'avons encore ouvert que 35 kilomètres de la distance qui nous sépare de Stanley-Pool ! N'importe ; en dépit de toutes les difficultés, nous parviendrons bien quelque jour au Pool, à force de patience, de résolution, de continuité dans le labeur. »
Ascension du mont Nyongena. — De l'autre côté de l'embouchure du Loulou, s'élève l'extrémité du Mont-Nyongena, terriblement
escarpé, entrecoupé de précipices et couvert, 'à sa base, de grosses roches. Des blocs de granit, a moitié enfouis dans le sol, hérissent lé flanc de la montagne. Il faudra les excaver et les rouler de côté pour en débarrasser la route que doivent suivre les fourgons.
Heureusement, les eaux fraîches et cristallines du Loulou fourniront de quoi apaiser la soif au moment où l'on tentera l'escalade du Nyongena, sous les rayons brûlants du soleil.
On allait se mettre en devoir de tailler dans les bois de Nyongena, lorsque les auxiliaires indigènes manifestèrent une crainte fort vive. « De mauvais génies, bien pires encore que ceux d'Inga, gardent ces bois, disaient-ils, et plus d'un malheureux de l'intérieur, ayant osé s'aventurer dans ces profondeurs ténébreuses, a disparu pour toujours aux regards des autres humains. »
Mais lorsque ces timides virent les ouvriers étrangers s'aligner, planter hardiment leurs haches dans le bois, abattre tour à tour les géants de la forêt, pratiquer des éclaircies, des trouées de lumière dans l'inconnu, ces superstitions s'évanouirent, et les indigènes consentirent à jouer, à leur tour, de leurs houes bien aiguisées et de leurs machettes, pour déblayer le sol et faire une route nette.
Les détails suivants, au sujet de l'ascension du Nyongena, donneront une idée de beaucoup d'autres difficultés semblables que l'on eut à vaincre.
« Dès le 2 novembre, dit notre ingénieur, V En- Avant est monté sur le grand fourgon d'acier, qui stationne au pied de la montagne, prêt à entreprendre la plus rude ascension que nous ayons osée jusqu'à présent, l'inclinaison du terrain étant d'un mètre sur quatre. Formidable travail que cette montée de plus de 200 mètres. Il nous impose toutes sortes de précautions et de préparatifs. Le personnel du camp se rassemble au complet pour hisser le wagon et l'on se met à l'œuvre, en poussant en chœur un cri qui rappelle le « Ho ! hé ! ho ! » des marins pendant la manœuvre. Le moindre malentendu, un ordre mal interprété, un léger mouvement de recul du wagon sur la pente roide pourrait provoquer un malheur. Les surveillants vont et viennent sans cesse, gesticulant, s'enrouant à force de commander, ranimant les courages qui mollissent, réprimandant ceux dont les bras semblent vouloir lâcher prise. Enfin, au bout d'une heure, cette espèce d'assaut a réussi ; nous avons gravi le flanc de la montagne et nous atteignons le sommet au cri de : « Hip, hip, hourrah ! » qui sort à la fois de toutes les poitrines.
» Le steamer ayant été démonté et déposé à terre, nous redescendons avec le wagon pour prendre le Royal et le hisser à son tour
Ascensio?i du mont Nyongenc, au nord de]Vivl. Tra?i sport des bateaux* sur fourgons .
l(')l! STANLEY L'AFRICAIN.
de la même manière. Bref, Le second jour après notre arrivée uu Loulou, Nuis les bateaux, chaudières, machines, meubles, etc., étaient l'assemblés au camp. Dés la date du *> novembre, nous si m unes établis dans une localité dominant le panorama de la montagne et de la pointe de Ngoma.
Une des lettres de l'explorateur-ingénieur au Comité résume ainsi ces premiers travaux :
» Nous avons construit trois ponts, comblé une vingtaine de ravins et de gorges, aux croisements des chemins, nivelé six montagnes, percé deux épaisses forêts de bois dur, et établi une route absolument nette, de 60 kilomètres de longueur. »
Rencontre de M. de Brazza, près d'Isanghila. — « Le 7 novembre, étant un dimanche, tout le monde se repose. C'est avec joie que, de notre côté, nous accueillons ce repos, mes collaborateurs et moi.
» Vers dix heures, j'aperçois tout à coup le jeune Lutété-Kouna, de Nsanda, qui accourt à toutes jambes, comme s'il avait quelque communication importante à nous faire. Ce jeune nègre m'aborde précipitamznent et me tend un papier sur lequel est tracé au crayon ce nom : Le Comte Savorgnan de Brazza, enseigne de vaisseau.
» Je suis excusable de n'avoir pas su me rendre compte à cette époque du mérite de ce voyageur : lorsque je quittai l'Afrique en 1874, je n'avais jamais entendu parler de lui. Je me retourne du côté de Lutété-Kouna et l'interroge sur sa rencontre avec M. de Brazza. Lutété se met alors à raconter avec empressement la surprise qu'il a éprouvée, en entrant clans le village de Ndambi Mbongo, à la vue d'un grand homme blanc.
— C'est un Francese (un Français), à ce qu'il dit, ajouta Lutété. Il tirait sur les arbres avec un fusil dont les coups se succèdent rapidement. Dites-moi, Boula-Matari, pourquoi les blancs tirent-ils sur les arbres ? Est-ce pour tueries mauvais génies ?
— Peut-être, mon enfant. Mais n'avez-vous plus rien à me dire ?
— Si fait. Quand l'homme blanc a appris que je faisais partie de votre suite, il m'a remis ce papier en me priant de vous l'apporter.
» Une heure plus tard, l'explorateur fait son apparition. Il est coifté d'un casque, vêtu d'un uniforme bleu d'officier de marine, chaussé de guêtres brunes, et suivi d'une escorte de quinze hommes, pour la plupart matelots gabonais, armés de carabines Winchester à répétition. M. de Brazza est de haute stature. Il a le teint basané et paraît exténué de fatigue. Je l'invite à entrer sous ma tente et à déjeuner avec moi.