III. STANLEY, AGENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO. L
une carabine impuissante, fut jeté en l'air et abimé par l'animal blessé.
En approchant de Manyanga, Stanley et ses hommes n'eurent pas de peine à gagner l'amitié des indigènes des deux rives. Chacun de leurs camps devient un marché où ils traitent ensemble des affaires. Rien n'est venu contrarier leurs bons rapports. Du reste, les steamers qui vont et viennent continuellement parlent aux indigènes un langage plus éloquent, plus clair, que n'en pourraient tenir ceux mêmes qui les montent. A'kumbi! A'kumbi ! (bateau ! bateau !) Un « a'kumbi » n'a pas plus tôt paru sur le fleuve qu'il est salué de cris d'allégresse par les naturels descendus du sommet des monts et accourus sur le rivage pour contempler ce phénomène : un navire naviguant tout seul contre un courant qui a si souvent épuisé les forces des rameurs du pays ! Au surplus, dès son dixième voyage, le bateau a cessé d'être un objet de curiosité et d'étonnement. Sa vue n'excite plus que de la joie, car ce bâtiment flottant signifie trafic, bénéfices, bien-être, et, à chaque pas que font les voyageurs, c'est une nouvelle ovation à leur adresse, de la part des indigènes ravis.
A Ngounda, plusieurs membres du personnel, dont l'esprit est moins occupé que celui de Stanley,, grelottent depuis longtemps la fièvre. Le mécanicien Nève a fait une longue maladie ; les deux officiers belges, Walke et Braconnier, ont tour à tour été souffrants ; les yeux du jeune Albert ont perdu beaucoup de leur feu ; Flamini semble plus abattu que jamais. Seuls le capitaine Anderson et Stanley ont résisté jusqu'à présent aux influences malignes de la température qui sévit dans les profondeurs de la gorge.
Malade à Manyanga. — Mais peu de temps après, à Manyanga, le grand voyageur faillit mourir d'une fièvre bilieuse.
»Le 20 mai, au bout de 15 jours, écrit-il, vers sept heures du soir, la maladie parut atteindre son apogée. Subitement réveillé, je ne me fus pas plus tôt rendu compte de ma situation, qu'un sombre pressentiment m'assaillit. La crise était venue, la mort ne pouvait être loin. Alors, voulant rendre les derniers devoirs de l'amitié à tout le personnel, je priai Mabrouki d'aller appeler tout mon monde, Européens et Zanzibarites. Il partit. Pendant son absence, Doualla me versa dans la bouche soixante grains de quinine dissous dans du vin de Madère et de l'acide hydrobromique, car j'étais complètement hors d'état de porter moi-même le verre âmes lèvres.
«Prompt comme la foudre, ce violent breuvage répand son feu dans tout mon être ; mes idées se brouillent, un engourdissement profond commence à m'envahir, je supplie Daoulla d'aller dire à
tous mes amis de se hâter, d'arriver avant qu'il ne soit trop lard.
» Quelques instants après, dos bruits de pas se font entendre de tous côtés. On soulève les rideaux de ma tente. Je distingue, dans un rayon de soleil qui me parait froid et blafard, les silhouettes des hommes assis en demi-cercle devant moi. Mes camarades européens se placent au pied du lit. Je leur fis mes adieux et ajoutai :
» Dites à votre Roi que mes forces m'ont trahi, et que je regrette de n'avoir pu accomplir jusqu'au bout la mission qu'il m'avait confiée.
» Puis, voulant leur indiquer ce qu'ils auront à faire quand je ne serai plus, je lutte pour rassembler mes pensées qui s'égarent. Il y a dans mon cerveau comme un violent combat entre les préoccupations de la mort et le désir d'articuler quelques paroles intelligibles. Il me semble discerner dans l'éloignement une grande lumière blanche dont l'attirant éclat me distrait en dépit de mes efforts pour concentrer toute mon attention sur les amis assemblés devant la tente. Et mes lèvres se refusent à prononcer les mots que je cherche a faire entendre.
— Regardez-moi, Albert, m'écriai-je brusquement. Restez immobile et tenez les yeux fixés sur moi, car j'ai quelque chose à vous dire.
» Le jeune marin dont la main pressait la mienne, riva son regard sur le mien pour me permettre de vaincre l'oppression qui me paralysait. Enfin, après un suprême effort, je triomphe, mes lèvres formulent nettement la phrase voulue et il en résulte pour moi un tel soulagement que ce cri s'échappe de ma bouche. « Sauvé ! » Puis un nuage noir paraît fondre sur ma tête, la perception des choses s'évanouit, une syncope détruit toute espèce de sensation. Quand j'ouvris les yeux, le jour suivant, j'appris que j'étais resté pendant vingt-quatre heures dans la même position. »
Heureusement qu'une médication énergique, jointe à un tempérament de fer, vainquit la maladie. Rientôt on reprit la construction de la route, sous la direction du capitaine Rraconnier.
De Manyanga au Stanley-Pool, il y a 153 kilomètres à parcourir. Cette section du fleuve remplie de chutes, est à peu près innavigable, et le sol, sur les deux rives, est d'autre part profondément raviné dans une notable partie du trajet : difficultés que l'on surmonta comme les précédentes, mais au prix de quels sacrifices ! Il serait trop long d'entrer ici dans des détails qui sembleraient des redites.
Près de deux années devaient s'écouler pour arriver de Vivi au