SOUS LE PORTIQUE
LB VOYAGEUR
Le flambeau qui lui-même est la splendeur première , La lumière du jour, le jour de la lumière.
LE MOINE
Au nom de qui viens-tu chez les enfants du Christ?
LE VOYAGEUR
Au nom de l'Éternel : Père, Fils, Saint-Esprit!
ÉVOCATION
ÉVOCATION
Et franchissant le saint portique , D'un pas lent et silencieux , J'entrai dans la chapelle antique Ou dort la cendre des aïeux.
Aux murs déserts du sanctuaire, Des bords de l'urne funéraire Tombait une pâle lueur!
La mort veillait avec la lampe , Et seul, je sentis sur ma tempe Passer une froide sueur.
STATION POKTIQUK.
Et voilà donc où vient la gloire!
Et voilà donc où nous venons !
Au néant seul est la victoire Et la mort a conquis nos noms!
Ainsi, passez, ô tributaires, Humbles vassaux , grands feudataires , Ici la route et là le port !
Moissonneurs aux vastes domaines , Glaneurs des misères humaines Portez vos gerbes à la mort.
Passez , ô races condamnées ,
C'est là le suzerain jaloux Qui prend les fruits de vos journées Et pour qui vous moissonnez tous !
Travaillez donc , ô grands poètes, Conquérants, allez aux conquêtes, O Rois, plantez vos pavillons; Voyagez au loin , hirondelles , Sautez , sautez , ô sauterelles , Agitez-vous dans vos sillons !
ÉVOCATION
Ici, le faucheur redoutable Prend l'épi vert et l'épi mûr ; C'est le créancier intraitable, C'est le chasseur dont l'arc est sûr.
C'est le monarque de victoire ; Il régne sur le promontoire Où va sombrer l'humanité , Et son épée inassouvie Garde les portes de la vie Et le seuil de l'éternité.
Don Juan se lève dans sa joie :
— A moi le bonheur et le jour ,
Le monde est une riche proie ,
La vie est un banquet d'amour.
Je veux qu'au sein de ma demeure
Le temps ne marque plus qu'une heure,
L'heure éternelle du plaisir ;
Venez, amis, je vous convie,
Vous asseoir au banquet de vie
Entre l'ivresse et le désir !
L'amphore s'emplit et se vide Aux doux sons d'une lyre d'or; La lèvre brûle , et plus avide S'attache au liquide trésor.
— Remplissez ma coupe d'ivoire; Compagnons , je bois à la gloire ! — A la jeunesse ! — à la beauté! —
A tout bonheur sur toute rive!
Et vous ?. . . . Mais quel est ce convive ,
Et par qui fut-il invité?
Laissant éclater sur leur troupe Le rire glacé du remord , L'étranger soulève sa coupe :
— Amis , moi je bois à la mort !
Je suis vieux et j'ai vu vos pères Boire à la beauté de vos mères....
Votre heure aussi sonne au destin; Amis, vous l'avez avancée»
Avant que la nuit soit passée Vous viendrez tous à mon festin !
ÉVOCATION
Sèche tes pleurs , belle Lénore , Dernier amour du vieux manoir, Voici sur la route sonore Le cavalier au coursier noir.
Il revient enfin de Tannée !
— Partons, partons, ma bien -aimée, Mon cheval hennit au chemin.
— Je n'ai rien dit à mon vieux pôre, Je n'ai pas embrassé ma mère!
— Us viendront t'embrasser demain !
Le cavalier de la ballade, L'étreignant de sa rude main , Lui donne une sombre accolade , Le baiser du dernier hymen.
0 mère , 6 sein qui l'as portée , 0 vieux père qui l'as dotée Des soins de ton amour jaloux , Avais-tu tant souffert, à mère, Tant veillé de nuits , pauvre père , Pour la livrer à cet époux î
Levez-vous, ô grand capitaine, Montez sur la plus haute tour!
Dénombrez de l'œil dans la plaine Votre armée au vaste contour. En avant, et voici le monde!
La terre aujourd'hui, demain Tonde Ploiront sous votre bras tonnant!
— Le spectre du nord tend son piège Les prend dans son manteau de neige , Ils sont.... où sont-ils maintenant!
Le vent dissipe le tonnerre ,
La paix ramène un plus beau jour,
L'industrie a fleuri la terre
Comme un vaste jardin d'amour.
Les arts ont produit leurs merveilles,
La ruche essaime ses abeilles,
A l'œuvre, ô grand Exécuteur!
La moisson mûrit abondante,
Dans la ville, aux champs, sous la tente,
Va, passe, Ange exterminateur !
ÉVOCATION
Ton cortège de noirs fantômes Frappe en courant sur tout chemin , Et tu dévides les royaumes Comme un écheveau dans ta main.
Tu revêts un masque de gloire Et l'on t'appelle dans l'histoire , Alexandre ou Napoléon , Ou, de ton arc tu poursuis l'homme , Chasseur sauvage , et l'on te nomme , Nembrod , Attila , Pharaon !
Qui pourra vaincre l'invincible?
Qui trompera le grand archer?
Sa flèche vole vers la cible A travers l'onde et le rocher.
Devant ce guerrier formidable Quel mur d'airain restera stable?
Quelle tour sur son fondement?
Sa fille aînée est la tempête, La terre entière est sa conquête , Le désespoir son élément!
Pourtant, dans ce monde où soupire
L'esclave soumis à ta loi,
Tu n'as pas toujours eu l'empire,
Roi du néant , ô triste roi !
Tu n'étais pas , lorsque la terre ,
Au souffle du divin mystère,
Epanouissait sa beauté ;
Quand l'homme en son àme ravie
Voyait le fruit d'or de la vie
Mûrir pour l'immortalité!
Tu n'étais pas , quand notre père Se leva si grand devant Dieu , Que tous les hôtes de la terre Le saluèrent d'un seul vœu ; Si plein de splendeur et de grâce , 0 mort, que l'aîné de ta race N'osa l'aborder qu'en rampant !
Va ! ton empire est éphémère !
Ne sais-tu pas que notre Mère J)u pied écrasa le Serpent?
ÉVOCATION
Non , non , dans son pale royaume, Vous ne tombez pas , ô vivants, Pour n'être qu'un débris de l'homme, Poussière errante au gré des vents !
Non, vous n'êtes pas, ô poussières, Tout ce qui reste de nos pères !
Ah ! le doute est ici trop lourd !
Je pousserai mon cri sublime :
N'entends-tu pas ma voix, abîme?
O vieux précipice , es-tu sourd ?
Par ma pensée et par mon âme , Par le cri d'un cœur indompté Qui sent brûler en lui la flamme De la sainte immortalité , S'il n'est pas vrai que cette terre Soit le dernier mot du mystère , Si le Christ a vaincu pour nous , O vous qui dormez dans la poudre....
Dût éclater sur moi la foudre!
Je vous évoque.... levez-vous!
Aux cris ardents de ma prière ,
11 se fit un étrange bruit ,
Et je vis remuer la pierre
Et Fange passa dans la nuit.
0 mon Dieu! n'était-ce qu'un rêve,
La statue agita son glaive ,
L'autel alluma ses flambeaux ,
Et dans celte sombre épopée,
Les vieux guerriers ceints de l'épée
Se levèrent sur leurs tombeaux!
Nuit de terreur, lugubre scène!
Mon cœur en moi trembla si fort , O grand Dieu, que j'existe à peine Depuis ce rêve de la mort!
Je tombai le front sur la pierre , La nuit envahit ma paupière Et mon esprit était perdu — Et quand vint l'aube matinale , L'on me releva sur la dalle Où j'étais encore étendu!