‹ Station poétique à l'abbaye de HauteCombeChapitre 8 sur 43 · PREMIÈRE JOURNÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE JOURNÉE

EVOCATION

l'étoile dk la mer.

Où la vierge des monts, dans des nuits étoilées, Au bras de son amant suit les sentiers déserts?

le gondolier.

Je connais une fleur plus belle que la rose , Sa tige a pris racine aux fentes de mon mur ; Mon souffle la féconde et ma sueur l'arrose, Et je garde du vent sa tunique d'azur.

LE VOYAGEUR

La fauvette et la tourterelle Peuplent ces bords hospitaliers ; Laisse dériver ta nacelle Le long de ces verts peupliers.

LE GONDOLIER

Mes fils ont une sainte mère; Chante, fauvette du bonheur!

En filant elle attend leur père , Il tarde.... où vas-tu, voyageur?

LE VOYAGEUR

Connais-tu la montagne où le grand aigle habite , Où la cascade en pleurs tombe du rocher nu; Où Ton entend la nuit la voix du cénobite Monter dans les échos vers un monde inconnu?

LE GONDOLIER

Je connais sur ces monts une maison rustique , Nid d'aiglons envolés , qu'ombrage un vieux noyer , Et sous son toit , semblable au patriarche antique , Un vieillard calme et grave assis à son foyer.

LE VOYAGEUR

L'airain tinte dans la tourelle Sur les tombeaux des chevaliers;

l'étoile de la mer.

Laisse dériver ta nacelle

Le long de ces verts peupliers.

LE GONDOLIER

C'est la maison de mon vieux père; Sonnez , ô cloches du bonheur !

Triste et seul il pense à ma mère, Et pleure... où vas-tu , voyageur?

LE VOYAGEUR

Connais-tu la chapelle où la foi de nos pères A sculpté dans le marbre un peuple de héros, Où les rois , humblement à genoux sur les pierres ,

Interrogeaient la mort, au murmure des flots?

LE GONDOLIER

Sous le clocher voisin qu'un dernier rayon dore , Je connais une pierre où priaient mes aïeux ;

Les larmes de ma mère y sont tièdes encore ; La colombe d'amour a pris son vol aux cieux !

LE VOYAGEUR

Regarde, une lampe fidèle Veille toujours sous les piliers ; Laisse dériver ta nacelle Le long de ces verts peupliers.

LE GONDOLIER

La mort sur son nid l'a trouvée ; Veille , ô lampe de ma douleur !

Le milan guette sa couvée, Dieu veille.... où vas-tu, voyageur?

LE VOYAGEUR

Connais-tu...? mais la nuit monte avec les étoiles, Le lac semble pleurer le beau jour qui n'est plus ,

l'étoile de la mer.

Le pécheur a plié ses filets et ses voiles , La cloche du couvent a sonné Y Angélus!

LE GONDOLIER

C'est l'heure de prier : — salut , vierge immortelle , Rose du saint amour , lis sacré du désert , Comme sur le vaisseau , veille sur la nacelle , Sois l'Etoile du lac , Etoile de la mer !

LE VOYAGEUR

Laisse en paix ta rame fidèle , L'oiseau se tait dans les halliers , Et viens amarrer ta nacelle Aux pieds de ces verts peupliers !

LE GONDOLIER

L'amour n'est pas fils de la terre ; Il se tait l'oiseau du bonheur !

Plus haut est son nid solitaire ; Voici le port , 6 voyageur !

LE MONASTÈRE

LE MONASTÈRE

Et je m'assis rêveur sur une pente sombre D'où le cloître à mes yeux se dessinait dans l'ombre , Et je me demandai : que sont venus chercher Dans cette solitude et sur ce bord austère , Ceux qui peuplent les murs de ce toit solitaire Posé comme un nid d'aigle au penchant du rocher?

Ils n'entendent ici que la plainte éternelle Du flot battant les murs de l'antique tourelle , Que les cris enrayants des nocturnes oiseaux , Que le bruit des autans pleurant sur les rivages , Répété par l'écho des cavernes sauvages , Ou la voix de la brise à travers les roseaux.

Ds sont venus au pied de la croix solitaire Déposer devant Dieu leur fardeau de misère.

Ils se sont retirés des fêtes des humains ; Us ont vu l'avenir dans un lointain sublime ; Entre eux et l'univers ils ont mis un abîme , Et derrière leurs murs coupé tous les chemins.

Par des sentiers perdus , par la route suivie , Ils sont venus des bords extrêmes de la vie; Ceux-ci du désespoir et ceux-là de l'amour , De la joie et des pleurs, du calme et du délire, Du trône et de l'autel , du glaive et de la lyre , Boire au même calice et vivre au même jour.

LE MONASTÈRE

Que veulent-ils, Seigneur, ces hommes de mystère, Fiers pèlerins qui n'ont pas assez de la terre ? Cherchent-ils le sentier qui mène jusqu'à toi ? Titans audacieux pour ravir le ciel même Ils entassent les monts dans la lutte suprême , Le rocher de l'amour sur celui de la foi.

Que s'est-il donc passé dans ces hommes étranges ? Ont-ils dans leur sommeil lutté contre des anges? Le vent glacé de Job les a-t-il agités?

L'Esprit sur les hauteurs a-t-il ravi leur âme? Dieu leur a-t-il parlé dans un buisson de flamme Quand ils portent si haut leurs désirs indomptés?

Avez-vous entendu du haut de cette rive

Le rossignol en pleurs et la mouette plaintive ,

La vague se briser sur le rocher désert?

La tristesse des nuits a voilé la nature ,

Le sapin des forêts exhale un sourd murmure ,

Les échos ont gémi, le bruit monte et se perd.

Avec plus de tristesse encore et de mystère , Le cantique des nuits monte du monastère , Le flot le porte au loin sur son bord attristé. A ces voix de douleur hautes et solennelles Que les vents vont porter aux voûtes éternelles , Quel cœur demeure sourd et n'est pas agité?

Oh ! vous pouvez passer près de cette demeure ,

Sans que votre œil se mouille et que votre âme pleure ,

Vous qui posez en bas la tente du bonheur ,

Qui n'êtes pas montés sur la cime première

D'où l'on voit l'Infini poindre dans la lumière;

Passez, passez plus loin, ô vous, mais moi, Seigneur...?

Passez sans trouble au sein, sans larme à la paupière, Vous qui n'avez jamais pleuré sur une pierre.... Héritage funèbre où saigne encor mon cœur !

Vous tous que l'avenir à ses fêtes convie , Vous qui ne savez pas ce que c'est que la vie , Passez, passez encore , 6 vous, mais moi, Seigneur,

LE MONASTÈRE

Mais moi qui t'ai cherché dans la nuit de l'orage , Moi qui t'ai vu passer derrière le nuage , Moi qui t'ai conjuré par la crainte et l'amour, Par le cri de mon cœur , par toute la nature , Trompé par la science et sa haute imposture ; Car elle n'est qu'une ombre et ton Verbe est le jour !

Moi dont le cœur rompu dans sa forte espérance Ne sait rien d'ici-bas , excepté la souffrance , Moi qui fus convié par la seule douleur, Dont les pieds ont saigné sur les chemins du globe , Dont la ronce sauvage a déchiré la robe , Pèlerin sans foyer, mais moi, mais moi, Seigneur!

Ah ! comment passerai-je auprès de ta demeure Sans que mon cœur se trouble et que mon àme pleure ? N'es-lu pas mon désir, mon tourment et ma foi? Tous ceux que j'ai perdus dans ma tristesse amère , Mes frères et mes sœurs, et mon père et ma mère, O mon dernier espoir, ne sont-ils pas en toi?

Ah! chantez! ah! pleurez l'hymne des funérailles, Le plus sombre qui soit sorti de nos entrailles , Je m'unis à vos chants, frères de ma douleur! Dans la même prison nous secouons nos chaînes, Et Ton ne trouve pas dans les langues humaines Un mot qui sonde à fond notre puits de malheur.

Al SEUIL DU MONASTÈRE.

Al' SEUIL Dl MONASTÈRE.

J'erre dans le désert et ma route est perdue , Cénobite, ouvre-moi, la nuit est descendue.

Avant d'être couvert par ses voiles épais , J'ai vu sur votre tour resplendir la croix sainte Et je suis accouru frapper à cette enceinte.

— Voyageur, que veux- tu? — la paix

J'ai voyagé longtemps dans des forêts sauvages , Par des sentiers fuyants sans jour et sans rivages; L'océan m'a roulé sans me pousser au port, L'onde de cette mer est si forte et salée Qu'elle a brisé mon cœur comme une urne fêlée.

— Hélas! d'où viens-tu? — de la mort.

J'étais jeune et j'avais des trésors d'allégresse , Les biens de l'espérance et ceux de la jeunesse, Une âme ouverte à Dieu comme la fleur au jour. Le monde m'a tout pris dans ce rude voyage , Un seul débris me reste échappé du naufrage;

— Entre , qu'apportes-tu? — l'amour.

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