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La statistique n’est plus un objet de simple curiosité : ses avantages sont immenses. Aussi presque de tout temps , les états , les sectes et les savants les ont Lien appréciés et ont senti la nécessité des différentes espèces de dénombrements, seules statistiques alors imparfaitement exécutées, pour connaître leur population ou leurs partisans. Ce n’est que dans les temps modernes que ces sortes de recherches ont été faites d’une manière grande , scrupuleuse et fidèle. C’est en lisant surtout les recherches immenses du docteur L. R. Villermé , qu’on est étonné et du travail et des heureux résultats auxquels on est déjà arrivé , principalement dans le nord de l’Europe , en Suède , en Angleterre , en Allemagne et en France. N’en doutons point, l’utilité aujourd’hui si bien comprise des travaux stalis-
tiques fera de plus en plus sentir leurs bienfaits. L’hygiène , les moeurs , la civilisation et l’éducation physique, morale et intellectuelle de l’homme y gagneront beaucoup. Ne nous étonnons donc point de la part active qu’y prend l’académie royale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Lyon, en provoqxiant des recherches sur la statistique de cette immense cité et sur celle du département du Rhône. Honneur au savant philanthrope , M. de Ruolz , qui a fondé dans son sein un prix bien capable d’encourager d’aussi importants travaux. Le désir de seconder les intentions de l’académie et du fondateur m’a fait entreprendre des recherches statistiques sur la petite ville de Givors. Je choisis de préférence cette commune, d’abord, parce que je lui dois le jour et que je suis bien aise de lui payer le juste tribut d’amour que tout cœur bien né doit à son pays natal , à sa vraie patrie ; en second lieu , parce que Givors se trouve dans une position topographique et commerciale qui en favorise l’accroissement de population, et qui en fait présager une plus grande encore. On sent combien une ville qui grandit, offre plus d’intérêt qu’une bourgade vieillie dans un statu quo pei’pétuel et monotone .
J’ai compris dans mes recherches les naissances, les décès et les mariages depuis i8o3 jusqu’à i83o inclusivement , ce qui fournit un espace de vingthuit ans. Ainsi mon travail se divise naturellement en trois sections qui comporteront autant de subdivisions qu’il y aura de points de vue différents sous lesquels on pourra les envisager. Dans une quatrième section j’établirai les rapprochements et les
points de comparaison des naissances avec les décès et avec les mariages. Ce travail serait immense etbien important , s’il était traité par une plume exercée dans ce genre. Je présenterai les- choses telles qu’elles sont; la vérité seule en fera tout le mérite. Puisse l’Académie ne pas le juger trop au dessous de l’entreprise , et l’honorer d’un accueil favoralîle !
Givors est une petite ville située à quatre lieues au dessous de Lyon , sur la rive droite du Rhône , à l’endroit où le Gier se jette dans ce fleuve. C’est de cette rivière qu’il reçoit son nom ; car en langage du pays Gier s’appelle Gi^ et uoj'S est une corruption gasconne de bords. Cela est si vrai qu’on appelle les habitants Givordins et non Givorsiens. C’est donc comme si l’on écrivait Gierhords ou bords de Gier. L’étymologie est la même que celle de Rive-de-Gier, dont la dénomination est moderne.
Anciennement Givors était bâti sur un monticule très escarpé adossé à une suite de montagnes plus élevées qui sont une ramification des Cé venues. Cependant une partie de la ville était construite dans la plaine , au pied du mamelon. Alors c’était une place forte ceinte de murs très solides et capables de soutenir un siège. Dans nos guerres de religion , lorsque le baron des Adrets , le plus terrible ennemi des catholiques , portait le ravage et la désolation dans nos provinces, il attaqua Givors et le bombarda. La partie haute de la ville souffrit cruellement , tandis que la partie basse fut garantie par les murs. Les habitants ne songèrent plus à se percher sur leur rocher, tout couvert encore des débris de leurs
masures, d’un couvent et d’une église; ils l’abandonnèrent et restèrent dans la partie basse. Le système politique qui commença à se modifier dans les institutions féodales leur permit de ne plus songer à se renfermer dans leurs murailles pour se défendre, parce que la France devint plus unie au roi, forma mieux un tout homogène et harmonique, et ne donna plus à chaque petit seigneur ou baron le droit de faire la guerre à son voisin ou même à son souverain.
Givors , qui jusque là n’avait fait que cultiver son petit territoire, franchit ses murs. Le Gier, qui les baignait et leur servait de fossé , s’en éloigna et leur abandonna son lit. On voyait encore en 1800 les murs et les quatre portes de cette partie basse de la ville; le tout était bien conservé et très solide. Les habitants ont renversé les murs pour construire des maisons , et le maire a fait abattre les portes , parce qu’étant trop basses et trop étroites , elles gênaient la voie publique; mais long-temps avant cette époque , la population s’était en général portée hors des murs. Les maisons conservées dans la vieille enceinte sont petites , basses , mal aérées ; les rues qui les séparent permettent à peine à une voiture d’y passer. Ce quartier constitue ce qu’on appelle encore la ville. 11 est généralement habité par les anciens , ou plutôt par les véritables naturels du pays , les agriculteurs. Le rez-de-chaussée est occupé chez la plupart , par un âne , une chèvre , quelques brebis et les instruments aratoires , tandis qu’ils couchent au premier étage, sur un misérable lit. Peu à peu ces habitudes se modifient : les anciens disparaissent et avec eux leurs usages; les jeunes se
modèlent sur les modernes , et cherchent plus d’aisance dans la vie. La ville neuve est beaucoup mieux construite; les rues en sont larges; on y compte trois places, et le port qui est immense. Celte partie fut commencée par quelques pêcheurs. Bientôt la navigation fixa quelques habitants sur les bords du Rhône. Condrieu jouissait presque exclusivement de cette branche d’industrie ; mais l’activité et la loyauté des Givordins leur donnèrent une immense supériorité, et l’on peut dire que, pour le Rhône, le trident de Neptune passa dans leurs mains , tellement que la partie riveraine de Condrieu est devenue presque déserte. Les mariniers (on appelle ainsi les gens de rivière à Givors et tout le long du littoral du Rhône et de la Saône) firent construire une chapelle sous l’invocation de saint Nicolas. Cette chapelle devint le centre de Givors et la paroisse ; auparavant , après la destruction de leur église , les habitants allaient à la messe à Bans, hameau éloigné de la ville. Givors devint en même temps le port de Rive-de-Gier pour les charbons de terre. Disons mieux , ce fut à Givors que se fît le commerce de ce combustible : l’exploitation se faisait à Rive-de- Gier , mais les marchands furent des Givordins , et encore aujourd’hui il en est de même. Les verreries que MM. Rohichon et Ay nard apportèrent à Givors, ajoutèrent subitement beaucoup à sa population. Le canal, qui s’établit vers la même époque lui fut plus nuisible qu’utile; car auparavant le charbon était apporte a dos de mulet et emmagasiné à Givors; de là il était chargé sur les bâteaux et expédié sur tous les points du Rhône et de la Saône. Ce maniment
de charbon occiipail en muletiers , logeurs et crocheteurs quatre fois plus de monde que le canal , qui amène de Rive-de-Gier le charbon tout chargé sur des bateaux qui ne font que passer , sans nécessiter d’autre main-d’œuvre que trois hommes pour les conduire. Cependant le bassin qui termine le canal à Givors a opéré une modification ; la plupart des gens de la navigation du canal se sont fixés autour de ce bassin , ont construit de belles maisons sur tout son bord méridional ou le plus rapproché de Givors, et ont formé de cet endroit une espèce de faubourg, séparé de la ville par une petite prairie et par le Gier. Je ne parle pas du chemin de fer ni de la Gare : ces deux établissements occupent une partie du lit même de la rivière , qui était si large qu’une compagnie venait de se former pour le borner et pour faire de chaque côté des prairies sur un vaste terrain de graviers qui lui était inutile. Ce chemin de fer est à son tour appelé à opérer d’immenses changements dans la manière d’être de Givors. Comme je serai obligé d’y revenir, je ne fais que l’indiquer ici.
Outre ces éléments de prospérités , navigation du Rhône , canal , chemin de fer , verreries , Givors possède encore, autant dans son sein que dans le hameau de Bans qui en dépend, d’immenses poteries de terre et des tuileries; et une manufacture d’mie faïence plus belle que la terre de pipe vient encore de s’établir sur ses limites , aux Arboras , près de la rivière de Garou, Je ne parle pas du territoire de Givors ; quoique fertile et propre tous les genres de productions , il ne suffit pas à la consommation
du pays. On y recueille du Lié , toute sorte de céréales , des légumes , du foin , tous les fruits de la contrée: cerises, abricots, prunes, pêches, poires, pommes, châtaignes, noix, etc.j le vin y est assez abondant, mais sa qualité.... n’en parlons pas. Les mûriers y profitent bien et y font élever avec fruit les vers à soie; beaucoup de bois de chêne et de châtaignier y sont aussi d’un grand produit. De tout côté on trouve des rochers dont la pierre feuilletée se lie très bien avec le mortier, et favorise les constructions solides. La montagne de Mouron présente une qualité inférieure de granit , dont on ne peut faire qu’une mauvaise pierre de taille; aussi n’est-il plus ou presque plus employé à cet usage. Les sables du Rhône sont eux-mêmes avantageux à Givors : ils sont de la silice presque pure; de sorte qu’ils fournissent à peu de frais les matériaux de la vitrification, surtout pour les bouteilles.
Les Lyonnais ne doivent-ils pas consei'ver un souvenir de reconnaissance hien cher aux Givordins ? Pouraient-ils jamais oublier l’accueil fraternel qu’ils en reçurent en lygS? Lorsque leurs têtes proscrites tombaient par milliers sous les mitraillades du vandalisnie révolutionnaire , dix mille fugitifs trouvèrent â Givors un asyle assuré contre la persécution. Plus le danger que l’on courait était grand , plus on se disputait le bonheur de sauver quelques-unes de ces héroïques victimes. Ils y reçurent en frères tous les soins de l’hospitalité, jusqu’à la chute de l’infame enfant de la république. Ce beau trait, n’en doutons point , sera consacré dans l’histoire , et en fera une des plus belles pages de ces temps de malheur , en
mettant de grandes vertus à côté des crimes monstrueux des révolutionnaires. Ce f{u’ily a peut-être de plus admirable , c’est que la population fut unanime, il n’y eut pas même une dénonciation. Ce qu’elle fit alors, elle le ferait encore aujourd’hui; mais espérons que nous ne serons pas appelés au malheur de voir une seconde fois de semblables horreurs , malgré les projets et les tentatives imprudentes de quelques turbulents ambitieux qui , à force d’art et de déguisement , parviennent malheureusement quelquefois à séduire et à surprendre la bonne foi et la religion des honnêtes gens.