ENTRE EUX
Rapport des Naissances avec les Décès.
Nous avons vu que pendant 28 ans le nombre des naissances s’est élevé à Givors à 4^82, et que le nombre des décès n’a été que de 8007. Il y a donc eu i5y5 naissances de plus. En d’autres termes, la proportion des naissances aux décès a été de 9 à 6 ou un tiers de plus , proportion bien supérieure à celle qui avait été reconnue jusqu’à ce jour, et qui sans doute est particulière à Givors, à cause de sa population ascendante. Quoi qu’en aient dit quelques auteurs qui ont essayé de prouver mathématiquement que cette proportion établie sur de grandes localités et sur un laps de temps considérable , finissait par
donner une égalité parfaite entre les naissances et les décès , je pense que dans ce moment- ci , en France , et même dans toute l’Europe , le nombre des naissances l’emporte sur le nombre des décès. La conséquence qui s’offre naturellement , c’est que l’excédant des naissances a constitué l’accroissement de la population; mais il ne faut point se laisser surprendre par cette apparence si naturelle. Disons-le hardiment, cette conséquence ne serait point juste. i° Dans cet espace de temps la population s’est accrue de plus de i5y5 habitants; 2° l’excédant des naissances est bien loin d’avoir contribué tout entier à cet acci’oisscment. Celui qui connaît Givors sait que des familles entières et des plus nombreuses ont en quelque sorte émigré, pour chercher des moyens de fortune ou d’étahlissement partout ailleurs et surtout à Lyon , et que dans cette grande ville il y a une foule de négociants et d’ouvriers qui sont originaires de Givors. Je ne crains point de me tromper en évaluant à plus de mille le nombre de cette espèce d’émigration. Je ferai observer encore que beaucoup de mères, ne pouvant pas alaiter leurs enfants, les mettent en nourrice dans les villages environnants, et comme c’est l’âge de la plus grande mortalité , il est à présumer que beaucoup d’enfants sont allés mourir ailleurs et ont contribué à rendre les décès moins considérables à Givors. Enfin, il n’est pas rare non plus que des habitants malheureux aillent à l’Hôtel-Dieu de Lyon chercher des soulagements à leurs maux et succombent dans cet asyle. Ainsi, d’une part, l’excédant des naissances est moindre que le chiffre ne le donne.
circonslance qui, au reste, n’est pas la plus importante. D’autre part, l’émigration est trop considérable pour ne pas mériter qu’on en tienne compte : elle réduit au moins des deux tiers l’excédant des naissances. Or, la population de Givors est de plus de deux mille âmes plus considérable qu’elle ne l’était. Cet accroissement ne dépend donc pas d’une cause inhérente aux localités. Il se trouve dans l’affluence des étrangers qui sont venus s’établir à Givors par une espèce à’ immigration , qui est bien sensible pour les anciens habilauts. Le nombre des nouveaux est immense, ce n’est pas trop que de le porter à deux mille. Telle est la véritable cause de l’accroissement de population à Givors. Je n’ai pas besoin de rappeler les éléments de prospérité que possède cette ville : manufactures de verrerie , poterie, commerce des charbons, navigation, canal et aujourd’hui chemin de fer. Ce dernier établissement fera de Givors une ville nouvelle , non seulement par la plus grande quantité de charbon qui y passera pour se l'endre de là sur tous les points de consommation voisins du Rhône et de la Saône , mais à cause du commerce nouveau qu’il y transportera pour s’y coloniser, pour ainsi dire. Le chemin de fer est en pleine activité de Givors à Rive-de-Gier; il a passé les espérances des entrepi'eneurs sous le rapport des moyens de transport. On n’osait pas espérer qu’une pente aussi douce que celle de Rivede-Gier au Rhône fut suffisante pour faire marcher avec vélocité les vagons. On avait pensé qu’il faudrait peu de chevaux, mais qu’il en faudrait. Eh bicn!vingt vagons abandonnés à leur propre impulsion se
rendent à Givors avec une rapidité telle, qu’en vingt minutes ils parcourraient près de trois lieues , si l’on n’avait pas la pi'écaution de les enrayer un peu, afin d’éviter les accidents qui pourraient résulter d’une semblable vélocité. Comme les chevaux sont indispensables pour remonter les vagons , on les fait descendre de Rive-de-Gier dans un char fait exprès; pendant le trajet ils mangent et se reposent , de façon qu’en ai'rivant ils sont frais et peuvent se mettre en route. On peut dire avec vérité qu’on mène les chevaux en voiture pour ne pas les fatiguer. Le chemin se poursuit jusqu’à Saint-Étienne; là existe déjà un chemin de fer qui se rend à la Loii'e et qui doit aller jusqu’à Roanne. Lorsque cette longue communication de Givors à Roanne , ou plutôt du Rhône à la Loire navigable , existera sans interruption, les marchandises du midi qui se rendent dans le nord changeront de direction; elles prendront la voie la plus commode , la plus courte et la moins coûteuse. Ce sera le chemin de fer qui opérera ce changement. Par le Rhône , les marchandises remonteront en grandes masses à Givors. Là elles se chargeront sur le chemin de fer, qui les l’endra avec célérité à Roanne. De cette ville elles descendront par la Loire , presque sans frais , jusqu’au canal de Briare , qui les conduira dans la Seine , dont les eaux les feront arriver bien vite à Paris. Givors est donc appelé à devenir le centre des expéditions commeiciales du midi : c’est dans cette ville que s’établiront avant peu les commissionnaires. Il en résultera pour Lyon un préjudice réel : car la plupart des maisons de commission et de roulage qui donnent l’activité
et la vie au qiiai du Rhône , seront obligées de se transporter à Givors. C’est là que sera le point central, sinon des opérations commerciales , au moins de la direction des marchandises. Cet avenir est certain; aussi il promet à Givors un accroissement de prospérité qui en changera la destinée , qui en fera une ville nouvelle.
Il conviendrait peut-être de rechercher si les naissances ont eu quelque influence sur les décès. Au premier abord la question semble facile à résoudre , on ne voit guère l’influence qu’elles peuvent avoir exercée. Cependant cette influence existe, elle n’est point imaginaire et illusoire. Rappelons-nous d’abord ce que nous avons dit sur les décès nombreux des nouveau-nés , et nous commencerons à soupçonner qu’un plus grand nombre de naissances peut entraîner un plus grand nombre de décès . Cette présomption n’est pas suffisante , il faut l’étajer de preuves. Or, la meilleui'e est de mettre en rapport le nombre des naissances de chaque année avec le nombre des décès des enfants d’un an et au dessous, ainsi que je l’ai fait dans le tableau n° xVI.
Il est impossible, d’après ce tableau, de ne pas admettre une influence des naissances sur la mortalité. Presque toujours le chiffre des décès augmente ou diminue à proportion de celui des naissances. Cependant ce rapport n’est pas tellement constant, qu’il ne présente quelques exceptions; mais elles sont peu nombreuses , et elles peuvent s’expliquer facilement par l’influence qu’exercent les saisons plus ou moins rigoureuses sur les nouveau-nés , et qui est nulle sur les naissances. Or, la somme des
décès de cet âge étant plus du quart de la somme totale des décès , il est évident que les naissances en exerçant une influence réelle sur les décès du premier âge , l’exercent consécutivement sur les décès en général.
Peut-on regarder comme une influence des naissances sur la mortalité les décès des 'malheureuses mères en couche? On le peutj mais il meurt tout au plus tous les trois ou quatre ans une femme en couche : de façon que cette influence ne peut être que d’une hien faible impoi-tance , eu égard à la somme totale des décès. D’ailleurs ces décès n’ayant guère lieu avant l’âge de vingt ans, ni après quarante , se trouveraient répartis sur plusieurs époques de la vie.
M. le docteur Villermé a cru remarquer que le nombre des naissances était en sens inverse du nombre des décès , c’est-à-dire que les mois de l’année où il y a le plus de naissances sont ceux où il y a le moins de décès , et vice versa. La comparaison de nos deux tableaux des naissances et des décès classés par mois suffit pour nous prouver que ce rapport n’existe pas à Givors ; mais elle ne détruit pas les faits recueillis par mon savant et estimable ami.
En comparant le nombre des naissances avec le nombre des décès de chaque sexe, nous devons faire remarquer que les décès du sexe masculin , quoique plus nombreux que les décès du sexe féminin , sont loin de présenter la même différence que les naissances. En effet, il est né un onzième de garçons de plus que de filles , et il est mort seulement un quarantième de garçons de plus que de
filles. Celte différence ferait supposer une progression toujours croissante de population de garçons ; cependant rien n’autorise à penser qu’il y ait aujourd’hui à Givors une proportion plus grande d’hommes que de femmes. Cette différence ne provient que de ce qu’un plus grand nombre d’hommes va mourir ailleurs qu’à Givors, soit àla guerre et dans les camps, soit en s’expatriant pour aller chercher une occupation lointaine, soit sur la rivière, qui est la principale branche d’exploitation de Givoi’s et sur laquelle les accidents sont si fréquents. Si l’on pouvait en faire la recherche , je suis persuadé qu’on trouverait que l’émigration des hommes l’emporte de beaucoup sur celle des femmes. Ainsi, quoique les décès des hommes soient moins considérables à Givors que celui des femmes proportionnellement à la quantité des naissances, l’équilibre est rétabli par les émigrations elles morts lointaines.
Rapport des Naissances avec les Mariages.
Il y a eu 4582 naissances et loSy mariagesj ce qui fait 3545 naissances de plus : la proportion a donc été de 2 mariages sur 9 naissances , terme à peu près le même que celui qui avait été obtenu par les recherches précédemment citées du gouvernement, 3 sur i4- Y a-t-il eu quelque rapport entre les naissances et les mariages ? Il semble d’abord qu’il ne peut en exister aucun ; car on n’appellera pas rapport , lorsque , comme cela s’est vu quelquefois , un baptême a été la cause d’un mariage. Ce qui a lieu dans celle circonstance, n’a rien*
de particulier ni de dépendant du bapteme même; il n’arrive alors que ce que l’on voit dans toute réunion de famille. C’est là bien souvent que les connaissances se font , que les sentiments prennent naissance et que se donnent les espérances d’une union prochaine. Si cette influence est nulle, il n’en est pas de même de celle qu’exercent le nombre des mariages sur le nombre des naissances. Presque toujours les premières années du mariage donnent un plus grand nombre d’enfants; on peut donc, jusqu’à un certain point , présumer que l’année où i] s’est fait le plus grand nombre de mariages , sera suivie l’année d’après d’un plus grand nombre de naissances. C’est ce que nous allons examiner dans le tableau n*’ XVII.
Le rapport n’est pas constant : on sent à combien de chances devaient l’exposer les naissances plus ou moins nombreuses. Cependant il existe pour le plus grand nombre des années. Toujours on voit l’année qui suit celle où se sont faits un grand nombre de mariages, présenter une augmentation réelle de naissances. Ainsi, en i8i3, il y a eu 85 mariages, et l’année suivante t yg naissances; tandis qu’en i8r4 lo mariages seulement ayant eu lieu, le nombre des naissances n’a été l’année suivante que de i4i. En 1 823, 4g mariages ont produit, pour 1824, 186 naissances. En 1826, 5o mariages sont suivis de 188 naissances. Je sais qu’il y a quelques exceptions. En 1822 surtout , il n’y a eu que 5i mariages et cependant en 1823 il y a eu ig3 naissances , proportion bien plus élevée qu’aucune autre. Je ferai remarquer que ce fut au commencement de
cette année qu’eut lieu la mission religieuse de Givors. Et pour qu’on ne s’y trompe point, je m’empresse de dire que ce n’est pas à l’influence des bons pères que j’attribue la part de cet excédant , mais seulement à l’influence des idées religieuses sur l’accomplissement complet des fonctions matrimoniales.
Pour mieux préciser jusqu’à quel point existe cette influence des mariages sur les naissances , j’ai fait , dans le tableau n“ XVIII , le relevé comparatif des naissances et des mariages qui ont eu lieu dans chaque mois.
On voit , d’après ce tableau, qu’il ne faudrait pas ajouter une trop grande confiance à cette idée de l’influence des mariages sur les naissances j si l’on prenait les naissances qui ont eu lieu neuf mois juste après les mariages. En effet, les mois de janvier et février correspondraient aux mois de mai’s et avril , époque de l’année où se contracte le moins grand nombre de mariages. Cependant si l’on réfléchit que le plus souvent la grossesse ne commence pas immédiatement après la cérémonie nuptiale , on trouvera que le grand nombre des mariages contractés en janvier et février a dû exercer son influence, d’ahord sur les mois de novembre et décembre , et ensuite sur ceux de janvier et février , conjointement avec la puissante action du printemps , que nous ne devons pas perdre de vue.
Je regrette que les actes de naissance n’aient fait aucune mention de Page de l’accouchée. Nous aurions pu de ce point de recherches déduire l’époque de la plus grande fécondité des femmes , et
en la comparant avec l’epoque de leur mariage, nous serions arrivé à préciser l’age réel où la fécondité étant plus grande indique celui que la nature semble avoir fixé pour le mariage.
Là se boi'ne tout ce que nous pouvions dire des rapports des naissances avec les décès et avec les mariages. Quant aux rapports des décès avec les mariages, je n’en connais aucun, toute espèce de rappi'ocbement ne serait qu’idéal et dénué de fondement.
J’aurais voulu établir les rapports des naissances, des décès et des mariages avec les professions , j’aurais voulu également établir l’influence du célibat et du mariage sur la population, et surtout sur la longévité; mais la chose m’a été impossible : les registres ne m’ont fourni à cet égard que des notes trop imparfaites pour pouvoir m’en servir avec fruit.
Baglivi avertissait ses lecteurs qu’il écrivait in aere romano, afin de les mettre en garde contre les différences qu’ils auraient pu remarquer dans leurs climats respectifs. Dans le même but je dirai : C’est à Givors qu’ont été faits les relevés que je présente à l’Académie.
P. S. Depuis que ce travail est fait , la Compagnie de chemin de fer a remplacé les ehevaux par des machines à vapeur.
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Table AV général des naissances classées par année.
Tableau général des Naissances classées par mois