DÉPENSES
X^s finances des gouvernements sont administrées tout autrement que celles des particuliers. Ceux-ci^ du moins lorsqu'ils sont guidés par la raison , proportionnent leurs dépenses à leurs revenus, tandis que ceux-là mettent toute leur habileté à proportionner leurs revenus à leurs dépenses. Dans Timpossibilité d'y réussir, ils ont recours aux anticipations, aux arriérés, aux emprunts, enfin aux dettes de toute espèce et aux taxes nouvelles , qui amènent, les unes la banqueroute , et les autres les révolutions. C'est Timpôt des navires {Ship-monaye) qui provoqua le renversement de la monarchie des Stuarts ; c'est l'impôt territorial qui fut , en France , le bignal de la chute du trône ; c'est l'impôt sur le thé qui fut l'origine de l'émancipation des États- Unis ; c'est un misérable droit prélevé dans les
(1) NuQ^coinprii les revenus immédiaU de la coaronne.
marchés sur les comestibles y qui fit éclater à Naples la révolution dont Masaniello fut le chef. L'Angleterre y il faut le dire , a porté au plus haut terme possible la disproportion des dépenses et des revenus , et elle est demeurée dans cette voie dangereuse avec la plus effrayante opiniâtreté. Depuis la Restauration jusqu'en i833 , dans un espace de 178 ans, ses dépenses ont été constamment du double et très souvent du triple des recettes données par les impôts, droits^ taxes et autres branches de revenu.
Des données numériques , recueillies par Mackintosh dans les vieux documents parlementaires , montrent que sous l'autorité de la république anglaise , le déficit était alors seulement d'un sixième du revenu » nonobstant le poids de la guerre civile et étrangère. Nous reproduisons ici ces chiffres curieux, qui sont donnés par l'état des finances en 1 Gôg.
An§l«l«rre.
Ee
Irlande
Revenus.
Dépenses
Déficit .
Tolani.
— — — — fr.
38,692,000 7,680,000 8,660,000 55,o32,ooo
C'est avec ce faible revenu que fut créée la marine anglaise , et que l'amiral Rlake organisa la victoire. Pendant une grande partie du Protectorat , les impôts furent même seulement de
3a,5oo,ooo fr. , et aucun d'eux n'était levé sur les terres. Vingt-cinq millions étaient réservés pour les forces de terre et de mer, et 7,600,000 fr . destinés aux dépenses civiles. Ces chiffres feraient croire volontiers que l'argent n'est pas nécessaire pour accomplir de grandes choses; mais celles qui furent faites depuis l'avènement de Guillaume d*Orange démentent complètement cette idée^ Le déficit moyen laissé par les dépenses de chaque année qui excèdent les revenus de l'État, fut sous le régne de ce prince et de ses successeurs ainsi qu'il suit :
Dur. dt ebaqu* rég. Déficit iot«L Déficit aoBoel.
— «M. — nilliaiM. — mil.
Guillaume III i3 534 4i
Reine Anne 12 'j66 64
George 1 12 aoo 17
Totaux . . • . i3o 22,428,000,000
Mais, on ne peut que mal apprécier l'excédant des dépenses sur les revenus, en prenant des termes moyens annuels, pour des règnes dont la durée a été de 33 et de 60 ans. On l'estimera mieux par les termes absolus du déficit annuel :
DéAciL
— tnntê, Nooibre de fbit le rtTroa.
i,6i8,oo*i,ooo
. . i,7o8,o5o,ooo
Dans lés seules années que nous citons, et dont un tiers sont des années de paix , l'Angleterre a dépensé *î5 fois son revenu, au lieu de i4 ; et pendant la guerre contre la Révolution, elle le dépensait annuellement trois fois, nonobstant 1200 millions de taxes.
Il y a une témérité inouie dans la politique qui engageait ainsi toutes les ressources dun pays, et qui le conduisait à une perte inévitable, si cette crise eût encore duré seulement Tespace d'une année. Mais il y a un esprit national digne d'éloges dans le peuple qui persévère , pendant 124 ans, sous le poids de tant d'impôts, dans une lutte qu'il croyait, à tort ou à raison , nécessaire à son indépendance.
Dans les deux tableaux suivants nous offrirons les totaux des dépenses du Royaume-Uni , de-
l8o FlflTANCES. ,
puis 179^ , d'abord sans y comprendre les intérêts et i'amorlissement de la dette publique , et ensuite en les y comprenant.
Totaux des dépenses annuelles^ pour les services publics^ excluswement aux intérêts de la dette naliotiale et de son amortissement.
i8ia
Fruw*.
368,98oyt)oo i8i5
960,850,000 i8ai
i,3i5,465,ooo i832
Franci.
55o,45o,ooo
45 1,255, 000 405,892,000 568,3i2,ooD 531,897^000
FIJETAKCE^»
Dépenses totales annuelles ^ pour les services publics j la dette nationale et l'amortissement.
Fraoet.
. 888,6i5,ooo 1816. .
. 1,659,737,000 i8ai. .
. 2,583^202,000 1828. • . 2,7i8,c)6o,ooo 1829. .
FraA«t»
• 2,6o3,o37,ooo . 2,654, 381,000 . 2,327,957,000 . 2,424,790,000 . 2,256,270,000 . 2,228,470,000 . 2,179,432,000 . 2,123,622,000
. i,336,4io,ooo(i) . 1,244,763,000
On voit qu'en i833, la dépense des services^ publics du Royaume -Uni est descendue à 4^5 niillions de francs , ou 1 7 fr. par habitant. E^n
(1) Y compris 5o,369, 000 avaacçsjpour travaux pablicb, eiç«
iSa FINANCES.
179^, avant la guerre, elle montait à ig<2 millions , ou 1 6 fr. par personne ; elle est donc revenue au même terme au bout de ^o ans; et le gouvernement ne coûte pas plus cher qu'alors , proportionnellement à la population ; mais la dépense est du double et au-delà , prise d'une manière absolue.
Dans l'intervalle des deux époques , elle s'est élevée , en 1 8 1 3 , à près de deux milliards , ou le quintuple de son terme en 1 833 , et le décuple comparativement à 17912.
Il est bien entendu que ces calculs sont en dehors des dépenses qu'exigent la dette et les pauvres.
De i8o5 à 181 5, les seuls services publics ont eu pour dotation une somme constamment audessus d'un milliard, et tendant à se rapprocher de deux. Ils ne demandent maintenant que cinq à 600 millions.
Mais l'accumulation des dettes depuis Guillaume d'Orange , et leur immense accroissement sous George III, changent toutes ces données aussitôt que l'on comprend parmi les dépenses annuelles les intérêts énormes qu'il faut servir, et l'amortissement qui a si long-temps exténué les budgets.
En 44 âi^s , les dépenses augmentées par ces deux chapitres sont montées :
Pendant i4 années à plus de i milliard de francs. 18 — îi et plus.
En voici le résumé quinquennal :
Pftriodea. Intirèit et amartiMCBMOl».
— — francs.
1792 à 1796 AjQi^^ooOyOOO
1807 1811 lSy4^/^^OOOfOOO
i8ia 1816 19,554,000,000
1817 i8ai 13,348,000,000
i8aa i8a6 11,891,000,000
En 45 ans. . . . 104,000,000,000
La population moyenne , entre 1792 et i836y étant 189Ô0O9OOO, le contingent de chaque habitant 9 de tout sexe et de tout âge , dépasse 6,600 fr.
Les deux grands chapitres de cet effrayant budget sont les dépenses de Tarmée et celles de la marine. En voici l'énumération :
Marine militaire et artillerie.
Ffubil FraoM.
1793. . 8a,737,ooo ^797. • 35a,395,ooo
1 84 FINAIIGES.
Fnmf.
1809. . 59o,a55,ooo i8a5. . i85,4o5,ooq
1810. . 617,568,000 i8a6. . aoo,!i56^ooo i8i3. . 635,o3o,ooo 1829. . 186,787,000 1814. . 661,057,000 i832. . 166,878,000 i8i5. . 483,444,000 1834. • i4o,o3o,ooo idi6. . 3o6,95o,ooo i836. . 140,992,000
Armée. Service ordinaire et extraordinaire^
Irlande comprise.
. io4,i8a,ooo 1814. . 9i5,5i 3,000
. a3o,23o,ooo i8i5. . 659,387,000
. 364,067,000 1816. . 385,4oa,opo
. 4o5,ai5,ooo 1817. . 340,367,000
• 4i5,447,ooo i8a3. . 183,793,000
Ces chiffres nous enseignent qu'entre 1 793 et 18149 les dépenses de Farmée anglaise avaient décuplé ; elles sont encore aujourd'hui d^ moitié en plus qu'à la première époque. Elles constituent plus d'un 7' du montant des sommes destinées aux services publics; en 181 5 elles en formaient presque le 5^
La marine militaire et lartillerie ont coûté,
FUI Uf CBS. 1 85
en i8i4 > dans le maximum de leur dépense y 661 millions de francs y somme réduite maintenant à moins d'un cinquième. De 1806 à 18149 elles exigeaient y comme Farmée de terre y 5 à 600 millions.
Ainsi, une guerre maritime et ppiitinentale, sur une grande échelle, demande à l'Angleterre, pour ses forces militaires, un milliard à lâoo millions, ou quafre fois autant qu'aujourd'hui , pendant la paix armée de l'Europe. Il faut consacrer maintenant 3oo millions à l'entretien de ces forces , tandis que les services publics séparés des budgets de la marine , de l'artillerie et de l'armée, se font avec 23o millions.
On voit qu'une telle paix n'est pas moins ruineuse pour le Royaume-Uni que pour le reste de l'Europe , et qu'elle absorbe, par les dispositions militaires qu'elle exige, beaucoup plus qu'il n'est nécessaire aux Iles Britanniques pour toute leur administration.
Nous résumerons dans les lignes suivantes les principales dépenses du Royaume-Uni y à quatre époques distantes les unes des autres. "*
liitér. de la dette et amortis. 157,926,000 i,iâ3,5oo,ooo
— de la dette dod fondée. 6,5oo,ooo 5o,ooo,ooo
Liste civile 3a,45o,ooo 29,765,000
Marine • . • ^ 5o,ooo,ooo 160)917,000
r86 FINANCES.
Armée 46,000,000 a2a,5oo,ooa
Artillerie ... 9,376,000 «9,775,000
Autres services etdépeoses. 6,977,000 78,038,000
ToUux I »399,aa7,ooo 1,694^95,000
188S. fsas.
— — franes.
Intér. delà dette et amorti. 698,550,000 71^9919,000
-* de la dette non fondée. i9«492»ooo 18,170,000
Liste civile 12,765,000 12,760,000
Marine 109,000,000 io5,i4a^ooo
Armée 1649760,000 161,827,000
Artillerie 35,35o,ooo 36,85o,ooo
Autres services et dépenses. 294,613,000 117,666,000
Totaux 1,329,420,000 i;i6493i49000
SECTION III