FLÉAUX CALAMITEUX
On a vu que la barbarie des peuples du Nord , le régime féodal et les troubles religieux avaient tour-à-tour plongé ce pays dans un abîme de maux : ce n^est pourtant pas tout encore. Il me reste à parier des fléaux calamiteux qui accompagnèrent ou suivirent presque toujours les premiers, et qui ne furent que trop souvent le résultat de Fimpéritie de ceux à qui était alors confié le gouvernement des peuples; car Fadministration était sans lumières et sans prévoyance : elle ignorait jusqu^aux plus simples précautions
et 1746 , les mémoires et autres pièces justificatives à la suite du tome II de Touvrage d'Armand de la Chapelle, pasteur de Téglise wallonne de la Haye, sur la nécessité du culte public parmi les chrétiens, imprimé à Francfort, en 1747, page 215 à 381.
sanitaires; elle nVvait aucune idée d^économie politique; elle. ne savait prévenir ni les épidémies , ni la disette ; et lorsque le mal était arrivé , elle était encore plus incapable de le réparer ou de Tatténuer. Aussi les famines et les contagions pestilentielles se reproduisaient-elles souvent , et le pays était-il toujours désolé et surtout dépeuplé, en raison de Tignorance du siècle.
Je ne chercherai point à en tracer le tableau complet; il serait malheureuse ment beaucoup trop long, et d^ailleurs les documens dignes de foi manquent pour les dix premiers siècles : on est réduit à quelques récits qu^on trouve de loin en loin dans Thistoire de ces temps reculés , et à des légendes rédigées par des moines superstitieux, qui avaient coutume d^attribuer à des causes surnaturelles des événemens nés du défaut d^ordre, de précaution et de police. Je me bornerai au récit de ceux qui laissèrent des traces plus durables de leur funeste influence.
Au premier rang viennent se placer les calamités qui donnèrent à Saint 669. Mamert, archevêque de Vienne, Tidée d^instituer les Rotations.
« Une hcence extrême , disent les légendaires ( et avec eux (Grégoire de » Tours, Choder, Charvet et ime foule d^autres), s^était introduite dans » les moeurs, par le mélange des nations et la grossièreté des nouveaux » maîtres du pays. Les crimes , de jour en jour multipliés , lassèrent enfin )> la patience divine, et attirèrent les fléaux les plus redoutables de la ven- )> geance de Dieu. Des tremblemens de terre continuels jetèrent la conster-. » nation dans tous les cœurs ; des spectres afireux , qui semblaient sortir » des enfers, se présentèrent sous mille formes efira jantes; on entendit des )) cris et des hurlemens que la nuit rendait encore plus épouvantables , et )> des voix lugubres répandues dans Fair parurent annoncer les morts les
» plus funestes Des volcans s'ouvrirent de tous côtés , et les sommets des
)) montagnes , emportés par la violence des matières enflammées , tombèrent » les tms sur les autres et changèrent la face de la nature. On vit , en plein » jour, des loups , des ours et des cerfs courir dans les rues, et se jeter au )> milieu de la foule dans les places publiques. A Vienne , la nuit de la » veille de Pâques, tout le monde étant assemblé dans Téglise pour se )> préparer à cette grande solennité, le feu du ciel tomba smr le palais » impérial, et y prit avec tant de rapidité, que toute la ville et les mon- » tagnes voisines en furent bientôt éclairées. Le peuple, eflfrayé, sortit arec
» précipitation , les uns pour éteindre le feu , les autres pour veîllter à Ja » sûreté de leurs propres maisons. Saint Mamert demeura seul, et plein » de confiance en Dieu , prosterné au pied des autels , par ses prières , ses » lanues et la grandeur de sa foi, arrêta le progrès de ce terrible incendie. » Ce (ut alors qu^il résolut d^instituer dans son diocèse des prières et des » processions annuelles, accompagnées déjeunes, afin d'^appaiser la colère » de Dieu et de mériter ses bénédictions. Pour donner à ce pieux étabb'sse- A74. » ment une parfaite solidité , il assembla , cinq ans après , le concile de sa » province : les évéques approuvèrent cette institution , et elle eut lieu dans i> tous les diocèses. L^église universelle Ta adoptée dans la suite, et en a )) fait un précepte aux chrétiens. Cest ce qu^on nomme les Rogations. » (1).
On voit bien que le Dauphiné fut, en 469, le théâtre de grands désastres; mais il est difficile de démêler le vrai du faux au milieu de ces récits remplis de merveilleux , et voilà pourtant comment sont écrites toutes les légendes du temps , et comment Grégoire de Tours lui-même a écrit Fhistoire.
Mais Fopinion la plus vraisemblable est celle des historiens du Languedoc , qui rapportent qu^en cette même année il y eut, dans les contrées baignées par le Rhône , une épouvantable famine , causée par une irruption de Visi-" goths qui avaient ravagé le pays et brûlé les moissons.
Cest alors que la charité de Saint Patient , évêque de Lyon , adoucit plus particulièrement les maux qui pesaient sur Valence et les environs, en y faisant parvenir les subsistances dont le pays était entièrement dépourvu (2).
Ce qu^on trouve ensuite dans les monumens historiques se rapporte à Tannée 873.
873. Des sauterelles venues de TOrient se répandirent en %ï grande quantité
dans les campagnes , que la sur&ce de la terre présentait le même spectacle que quand elle est couverte de grêle après Un violent orage. « Ces insectes , » de la longueur et de la grosseur d^un pouce, avaient, dit-on, quatre » ailes , quatre pieds et une bouche fort large , armée de deux dents longues »
(1) Gharvet, page 69., — Moreri, au mot Rogations. — Grégoice de Touré. — Chorîer. — Dictionnaire des origines,
(2) Histoire de Languedoe, année 47&. •^ Essais historiques sur Valencfi, par M. OlKvîcr^ pages 14 et 15..
» fermes et tranchantes. Ils dévastèrent la campagne : on eut dit que le » feu y avait passé. La famine fut encore la suite de ce fléau, et nos » provinces méridionales furent celles qui en souflrirent le plus. » (4).
En 987 , 989 , 990 et 992 , la France presque tout entière fut désolée par des famines plus ou moins générales , accompagnées presque toujours de maladies contagieuses.
Les peuples étaient dans la stupeur. Le langage obscur et incohérent de rApocaljpse semblait annoncer que , miUe ans après la naissance de Jésus- Christ, r Antéchrist commencerait son règne, et qu^il serait suivi de bien près par le jugement universel. On touchait à ce terme fatal, et les calamités qui marquèrent les dernières années du siècle , furent considérées comme autant de présages de la fin du monde. Rien n^égalait la consternation répandue dans toute FEurope. Les hommes ressemblaient partout à des patiens qui attendent leur dernière heure , les uns dans de vives anxiétés , et les autres dans un état de torpeur qui les rend indifférens à toute chose. On ne «^occupait plus que de prières : tout soin , tout intérêt temporel était abandonné , tpute relation de la vie était interrompue, et le clergé ajoutait encore à cette affireuse situation des esprits par des prédications dans lesquelles il engageait les peuples à profiter de ces derniers instans , pour se réconcilier avec Dieu et se détacher des biens terrestres.
Beaucoup de donations furent faites aux églises, et le clergé, en les acceptant, autorisait à suspecter la bonne foi de ses prédications; mais cette pensée , qui aurait dû éclairer les peuples , ne leur vint point , tant étaient grandes alors Tignorance et la superstition ^ tant les esprits étaient subjugués par Tidée d'une fin prochaine (1).
On ne cultivait presque plus la terre, les champs n^étaient point moissonnés, et ce découragement , cet abandon universel des choses les plus nécessaires à la vie , produisirent de nouvelles et d'affreuses calamités.
En 1001 , la famine commença à se manifester; elle continua de régner Tannée suivante, et en 1003 la mortalité se déclara et ne finit qu'en 1008.
11 j eut dans cette dernière année une épidémie qui moissonna une grande
(1) Papon, tome II, page 88.
(2) Sismondi, tome lY, page 86.
partie de la population ; et les deux fléaux réunis régnèrent avec une intensité phis ou moins grande jusqu^en Tannée 1014.
On vit les hommes réduits à se nourrir de reptiles y d^animaux immondes , et, ce qui est plus horrible encore, de la chair des hommes, des femmes et des enfans (1).
Une autre famine dura pendant sept ans , depuis 1021 jusques et compris 1028, et elle fut encore suivie d^une grande mortalité dans toute la Gaule (2).
La famine de 1 031 s^étendit aussi sur toute la France, et Ton n^en vit jamais de plus horrible.
Voici comment M. Dulaure trace, diaprés les autorités que renferme le Recueil des Historiens de France ^ le tableau de ces épouvantables calamités :
c( Les habitans dévoraient les chiens , les souris ; on avait bien de la peine » à empêcher les hommes de s^entre-tuer pour assouvir leur faim de leur )) propre chair. »
« Les hommes, dit un autre écrivain, forcés de se nourrir de charognes, » de cadavres, de racines des forêts, d'^herbes des rivières, ne. tardèrent pas
)» à mourir Cest avec horreur que je me détermine à le dire : des hommes
» assouvissaient leur &im avec la chair des hommes. On arrêtait les voyageurs
» sur les routes; on les égorgeait; on se partageait leurs membres qu^on
» faisait cuire , et Ton assouvissait sa faim par ces afireux repas. Les personnes
» qui, pour fuir la famine, sVxpatriaient , étaient, pendant la nuit, par t
» ceux mêmes qui leur donnaient Thospitalité , poignardées et dévorées. *
» Plusieurs attiraient des enfans de leur voisinage par de petits présens, et si
» ces enfans se laissaient prendre à ce piège , ils étaient tués , et leurs ^orps
» servaient de nourriture. La rage de la faim était arrivée à ce point , qu^on
» était plus en sûreté dans un désert, au milieu des bêtes féroces^^ que dans
» la société des hommes. On mit en vente, au marché de Toumus, de la
» chair humaine cuite. »
La famine, sans être aussi grande en 1032 et 1033, ne cessa pourtant qu>n Tannée 1034, qui fut abondante. EUe reparut en 1035^ et elle causa
(1) M. Dalaure, tome ir, page 166. — D'après le l^ecueii des Histmens d$ France, tome X, pages 21, 161, 198, 205, 216, 229, 271 et 319..
(2) M. Dulaure, tome II, pages 155 et 156..
encore de grands maux» Elle se manifesta de nouveau en 1 045 ^ 1 053 et 1 059^ et une e&ayante dépopulation fut le résultat de tous ces fléaux successifs. Beaucoup de villes , de bourgs et de villages devinrent presque désarts : à peine y trouvait-on quelcpies habitans (1).
Ce siècle si fécond en calamités fut encore marqué par la peste de 1 080, *<»<>• La nature venait d'^éprbuver d'^étranges convulsions : Tordre des saisons était renversé; des pluies continuelles avaient noyé la terre et Tavaient rendue infertile. On crut, encore une fois, que c^était la fin du^nf^oode : VeSrfH s'empara des esprits, et pour fléchir le ciel on mit en pratique tout ce que peuvent inspirer la piété tremblant de peur et la dévotion raffermie par Tespérance. On nç se contenta point de réparer les anciennes églises ; on en construisit de nouvelles avec plus d'art et de magnificence (2). Les hommes s^unirent par une étroite récopciliation , et résolurent de s'abstenir désormais de Tusage du vin le vendredi, et des viandes le samedi (3). On rechercha les reliques avec une ardeur extrême , mais on ne les rassembla pas toujours avec discernement. On composa des légendes, et partout les routes se couvrirent de pèlerins.
Des pluies extraordinaires détruisirent aussi, en 1315, tous les produits ^^i^* de la terre , et il y eut encore une famine générale en France,
Ce qui se passa en 1348 fut amené par d'autres causes, et fut peut-^ltre plus grave encore. Une infinité de sauterelles, qui couvraient les plaints de rinde, avaient infecté l'air par leur corruption. Il en résulta une peste
(1) M. Dulaure, tome II, pages 158 et 159.
(2) Chorier, tome II, page 31.
(3) Dans tous les temps , dans toutes les religions et parmi toutes les nations , !• jeûne a été usité daqs le deuil et la tristesse ; c^est pn - sentiment inspiré par la nature qui alors semble se refuser les alimens. Les monumens historiques des premiers siècles de Tère chrétienne fournissent la preuve que dès-lors' on jeûnait , le mercredi et le vendredi, dans Téglise d'Orient et dans celle d'Occident. L'usage de jeûner le samedi n'était pas établi d'une manière aussi uniforme ; cependant il parait que , de» le V"* siècle , ce jeûne était observé à Rome , dans la province de Carthage , etc. Le jeûne du mercredi ne s'observe plus dans Téglise latine ; cdbi duvendredi et du samedi a été réduit à Tabstinence. ,-,,,
170 CHÀPnUE PKtMIEll.
affreuse , qui se répandit dans presque toutes les contrées alors connues. Dq Comtat-Venàissin elle pénétra dans ce département, au mois de mars 4348, et elle y fit des ravages d^autant plus grands que le pays était en proie à la famine. Le pain était si rare et si cher, que le peuple était réduit à ne se nourrir que de racines et à brouter Therbe dans les prés. Un voile funèbre couvrait les villes et les campagnes. Le peuple accusa les Juifs des maux qu^il souffrait; il prétendit qu^ils avaient empoisonné les puits et les fontaines , et , dans son désespoir et sa déHrante superstition , il fit de ces malheureux un épouvantable massacre, notamment au Buis, à Nycms, à Sainte-Euphémie, à Mirabel, à Tain, à Valence, etc. (1).
On donna à cette horrible maladie le nom de fèç^re noire. Le docteur Broussais crut la retrouver, en 1832, dans le choléra^morbus ^ qui désola Paris et les départemens du centre et de Test de la France; mais cette opinion, émise dans des leçons données à Fécole de médecine, n^a pas été confirmée par les faits , et le sentiment de M. Broussais tst resté isolé.
Le fléau de 1 348 enleva les deux tiers des habitans , et pour réparer les maux de cette e£Brajante dépopulation , on prit en Dauphiné beaucoup de mesures pour encotwager les mariages. L^égUse dispensait des liens de parenté , et Fautorité civile accordait des exemptions de charges et d^impôts.
On manquait d'ouvriers pour cultiver la terre ; ceux qui restaient deman* daient pour leurs journées des prix excessifs.
Les denrées et les marchandises haussèrent en proportion , et Ton ne vit dans quelques lieux, et notamment en Provence, d'autre moyen de remé- ]
dier à ces abus que de tarifer le prix des travaux et de toutes les choses nécessaires à la vie. On trouve ce tarif dans Thistorien Papou (2) , et, aux chiflfres près, on croit, en le lisant, parcourir les tableaux de notre maximum de 1793.
1561. La peste de 1361 dura six à sept mois, et ses ravages fiirent très-grands
dans le midi de la France. Dans Fintervalle du 29 mars au 25 juillet , il mourut 1 7,000 personnes à Avignon, parmi lesquelles il y eut neuf cardinaux
(1) Chorîer, tome II, page 327.
(2) Tome III, page 427 et suivantes.
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et béauéctlp tfévèques; car, disent les historkns du Languedoc (1), les classes aisées furent , cette fois , les plus fortement atteintes*
En 1442, 1451, 1466, 1476, 1478, 4482, 1485, 1494, 1505^ 1532, et de 1581 à 1583, des maladies contagieuses, cju^on prit pour la peste, régnèrent sur plusieurs points de ce département , et la famine et ses horreurs les accompagnèrent presque toujours.
L'année 1586 avait été remarquaUe par des pluies extraordinaires-: Pair 1585. en fut corrompu, et Tété de 1586 vit naître une quantité inouïe de chenilles^ les arbres , les haies , les murailles , les routes mèipe , tout en fiit coutert.
Le grand-vicaire de Val^ice, après les avoir citées à comparaître devant lai, et leur avoir donné un avocat, qui plaida leur cause avec beaucoup de solennité, les condamna à vid^ le diocèse; elles n'obéirent point. On procéda par anathême,' imprécatîeas et excommunications; elles ne se soumirent pas davantage, et sur la consultation de deux théologiens et de deux jurisconsultes, on convint de n'user que d'adjurations , de prières et d'aspersions (2).
La peste régna encore, mais ce fut pour la dernière fois, de i628 à 1631 .' 1628. Elle fit de grands ravages sur tous les points du département, et notamment dans le Tricastin* La viUe de Saint-Paul &ol fut particulièrement atteinte ea 1629. L'évêque se retira à B<^ène, où il doneura sîx mois^ mais la mort ne l'épargna point , car peu après il mourut d'hydropisie dans le village de Baume-de-Transy (3).
Un froid excessif détruisit presque tous les oliviers en 1 709. i709.
En 1720, la peste de Marseille causa de vives alarmes; et l'on roit par 1720. les registres des communes qu'elles prirent de grandes mesures pour s'en préserver.
En 1 740 , il y eut disette générale ; mais rien n'annonce cpi'elle ait été suivie 1740. dans ce département de grandes calamités.
Un événement qui jeta la consternation et l'efl^i dans le Tricastin, en 1 772, 1772. doit également trouver place dans cette nomenclature. Des tremblemens de
(i) Tome IV, page 313.
(2) Chorier, tome II, page 712 et 718.
(3) Histoire de CÉgiise de SàmUPaid^ûvk^kâtemtsp , par )e 1P. Boyer.
172 CHAPITRE PRKHIER.
terre se firent saitir d'aune manièile efrayanle à Gansayes, Solérieux (1) et Saint-Restîtut ; ib commencèrent ie 8 juîu 1 772 , et continuèrent , par intervaUes, pendant tout le mois.. Ils cessèreùtèïi juillet, août, septalibre et octobre ; ils recommencèrent en novembre , et ne cessènent entièrement que sur la fin de 1 773. Les secousses furent si yfolentes , que presque toutes les maisons du village de Clansayes furent ou renversées ou lézardées. Ces secousses étaient accompagnées d^un vent si fixais et si fort, qu'ail ailrètait les hommes et les bestiaux. Elles avaient un moUveïhent d^oscillation horisontal, prédpité , brusque et inégal , plus ou ihoins grand. Il ne s^élevait aucune exhalaison; on ne respirait point d'^odeûr étrangère dans Tair; les puits et les fontaines ne furent pas trouUés ; le goût des eaux resta le même , et le degré ordinaire de chaleur ne varia point (2). On voit encore aujourd'hui dans la montagne de Gansa jés les déchiremesis que causèrent ces convulsions de la nature.
On éprouva en 4 789 im firoid extraordinaire , qui fit périr les oUviers à Moutélimar et dans beaucoup de communes de cet arrondissement. Ils avaient déjà beaucoup souffert de Thivar de 1709, et ib viennent de souffirir peut-être plus encore du froid de 4829, ee qui a fait dire aux amateurs de rapprochemeïis singuliers qiie^ nombre n^zj/'était funeste, aux oliviers.
Terminons par quelques mots sur un autre gein*e de tsdamité qui a Icmgtemps désolé nos provinces.
Les croisés rapportèrent en France cette autre peste qu^on nomme lèpre ^ ou ladrerie y^ et qui était alors, fort, répandue en Egypte et dans presque tout rOrient. Cétait une sorte d^ulcère dartreux qui couvrait tout le corps des malades, dévorait les chairs et finissait par s^attacher aux os. Elle trouva dans la malpropreté et k misère extrême du peuple un actif et dangereux aliment. EUe fut bientôt répandue partout , et le nombre des lépreux devint si grand, qu^ils. form^ent, jpour aitisi dire, une classe à part dans'Fétat. On les séparait de toute société ; on les enfermait dans des lieux éloignés de Tbabitation des hommes, mais pourtant près des grands chemins. Enfin, c^étaient de véritables pestiférés à qui Ton interdisait toutes les jouissances, toutes les relations
(1) Le village de Solérieux est encore connu sou^ le nboi ilé SainUÎtaphaiL j[2) Histoire naiurêik du BaOpànt^, pnr Failjas d&Salit^dèd; . '
de la vie. Ils étaient considérés comme subissant dans ce monde les peines du purgatoire, et leur séparation de la société était consacrée par des cérémonies et des prières funèbres. Quand on interdisait ud lépreux , la cloche de Téglise sonnait trois coups d^agonie; on célébrait Fc^ce des morts; le lépreux y assistait sous un drap mortuaire et le visage couvert. Oh le conduisait ensuite au cimetière; on lui répandait de la terre sur le front, et on lui disait : a Mon ami , c^est signe que in es mort , quant au monde : aie donc » patience et résignation. »
Dans son Histoire de V Église de tienne y Dom Charvet tioris a transmis ces prières et ces cérémonies, suivant un ancien ritnd imprfané pour la première fois en \ 474 , et voici , d'^après ce document , les autres discours que le prêtre adressait au malheureux qu'ail séparait ainsi des autres hommes ^r
a Mon ami , il plait au Seigncfur que tu sois infecté de cette maladie , et » il te fait en cela une grâce immense, car il permet que tu expies tes » péchés en ce monde. Tu es séparé àes hommes , mais tu ne Fes (ras de » Dieu , et tu seras sauvé si tu sais supporter ton mal en patience. »
On le revêtait d^une tuniqtie d^nne forme et d'aune couleur particulières, et on lui disait : « Cest la robe que te dontie Téglise ; ^e te défend d^en porter i> aucune autre , parce qu'ail faut que chacun puisse te reconnaître , t^éviter » et te donner Taumône pour Famour du Seigneur »
En lui remettant des gants, le prêtre lui disait : « Voici les gants que te » donne Féglise. Quand tu iras par les chemins, ou partout ailleurs, tu ne )» toucheras à aucune chose la main nue , afin que ceux qui toucheront après » toi ne soient point infectés de ta maladie. Ainsi le veut le Seigneur. »
Enfin , le prêtre , en lui remettant une clochette , ou une crécelle , pour demander Faumône , lui tenait ce langage : « Voici la langue que Féglise te » donne : tu ne demanderas Faumône qu^avec cet instrument ; tu ne parleras » à personne, à moins qu'ion ne te fasse parler. Quand tu rencontreras par » les chemins une personne saine , tu f arrêteras pour la laisser passer. Tu M ne converseras jamais avec ceux qui ne sont point infectés de ta maladie. » Tu n^entreras jamais à Féglise, pour ne point y porter la contagion. Quand » tu seras entré dans ta maladrerie, tu tfen sortiras qu'après quarante jours, » et revêtu de la tunique que tu y auras reçue. Enfin, sois patient, aie )> confiance dans le Seigneur , remercie-le de te faire faire pénitence en ce
» monde. Tu es séparé de Téglise et du commarce des hommes , mais ta n^^ )» pas privé de la grâce de Dieu » (^)*
Ces pratiques sont précieuses à recueillir , parce qu^elles donnent Vidée la plus complète qu'ion puisse avoir de Tesprit superstitieux du temps , et de la position sociale de cette classe nombreuse de malheureux.
En les plaçant en dehors de la société , on en fit des ennemis des autres hommes , et cet état d^hostilité produisit de grands forfaits. En 1321 , on les accusa de s^être ligués avec les Juifs persécutés , et d^avoir empoisonné les puits et les fontaines. Un grand nombre furent livrés aux flammes , et les autres furent étroitement retenus , en dehors des villes, dans des prisons qiie Ton nomma maladreries. Il parait qu^il j en eut un grand nombre dans ce département , car à Valence , à Romans , à Montélimar j à Die , à Nyons et dans presque toutes nos villes et nos bom*gs principaux , des quartiers connus sous le nom de Maladiere ou de Maladrerie^ indiquent encore les lieux où étaient placés les hospices qui renfermaient ces infortunés.
Grâces en soient rendues à la civilisation moderne! tous ces fléaux n^existent plus, et le récit de tant de calamités est peu propre à faire regretter ces vieux temps , que, sans les connaître, on ose nous vanter chaque jour encore.
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(i) Gharvet, page 752.