‹ Statistique générale, topographique, scientifique, administrative, industrielle, commerciale, agricole, historique, archéologique et biographique du département de la Gironde (volume 2)Chapitre 202 sur 701 · S V. — MŒURS ET CARACTÈRE · texte numérisé non relu

S V. — MŒURS ET CARACTÈRE

Dans un pays occupé à différentes époques par des races différentes, oii les Gaulois, les Romains, les Goths, les Francs, les Sarrasins, les Normands, les Gascons et les Anglais se sont succidé ; habité depuis par une foule d'hommes de toutes les- contrées que le commerce y attirait; dans un tel pays, les races se sont mêlées, et la physionomie primitive a dû s'effacer. S'il fallait chercher dans l'antiquité un type de ressemblance avec la population actuelle du département, les Aquitains d'origine espagnole ou cantabre nous le fourniraient plus qu'aucun des peuples que nous venons de nommer. Rien d'étonnant en cela. En effet, les Gaulois, quelle qu'ait été la date de leur établissement sur la rive gauche de la Garonne, durent être constamment en contact avec les Aquitains, dont aucun obstacle naturel ne les séparait, mais dont les rapprochaient nécessairement de mutuels besoins et le seul commerce alors connu.

Ces rapports habituels ne purent devenir que plus intimes pour les étrangers, que la guerrre rendit tour à tour maîtres du pays; car la victoire res.serre toujours les liens entre les vaincus.

Quoi qu'il en soit, les principaux traits sous lesquels l'histoire a peint le caractère et les mœurs des anciens peuples de l'Aquitaine, conviennent encore aux habitants du département de la Gironde avec les modifications que les progrès de la civilisation ont dû nécessairement amener. Lès formes ont changé, le fond est resté à peu près le même.

L'habitant du Bordelais de l'Entre-deux-Mers et des vallées est vif, pétulant, gai, jovial, spirituel, railleur, prompt h s'irriter, aussi prompt à s'apaiser. Ses railleries sont sans fiel et sa colère sans violence. Son excessive mobilité d'esprit touche souvent à l'inconstance. Chez lui Tamour de l'indépendance est héréditaire. Cet amour l'a souvent exposé à des traitements d'une excessive rigueur; n'importe, leur souvenir n'a jamais pu lui faire supporter l'oppression. On lui reproche peu de prévoyance, de la vanité, de l'exagération, mais on ne peut lui contester la générosité, la bienfaisance, un courage à toute épreuve, une aptitude

très-remarquable aux affaires et aux travaux de l'esprit, surtout aux travaux artistiques.

Admirateur de tous les genres de gloire, quand il y aspire, il y parvient quelquefois, et notre tome TII® montrera combien le département de la Gironde a vu naître d'illustres généraux, de grands orateurs, d'immortels écrivains et d'habiles artistes.

Dans les villes, les mœurs sont celles du siècle, douces, commodes et peu sévères. Elles reçurent une atteinte funeste sous le règne de Louis XV. Les exemples qu'alors donna le trop fameux duc de Richelieu dans son gouvernement de Guienne, ses saturnales à Bordeaux, ses orgies au pavillon de Fronsac, la licence effrénée de sa cour, ses salons ouverts à toutes les fureurs du jeu, semèrent partout la démoralisation. On aurait dit que nous revenions au temps où les mœurs de l'Aquitaine soulevèrent l'indignation de Salvien. La Révolution de 1789 vint heureusement arrêter les progrès du mal. Aujourd'hui, les scandales dont les flatteurs de Richelieu tiraient vanité n'exciteraient que le mépris : le besoin de mériter l'estime publique est devenu la sauvegarde des mœurs. L'union règne dans les familles, ou si Taffection réciproque n'y existe pas toujours, du moins la crainte du ridicule suffit pour y conserver les apparences de la bonne harmonie. L'éducation des jeunes personnes, mieux dirigée qu'autrefois, a multiplié les ménages heureux.

Ici, l'amour des plaisirs et de la parure est général. Il n'est pas de luxe et de magnificence que l'homme opulent n'étale à sa table ou dans ses fêtes. Les modes les plus riches et souvent les plus excentriques sont suivies à Bordeaux aussitôt que Paris leur a donné le jour.

lia classe populaire montre à sa manière le même goût du luxe, et bien des artisans, sans songer k l'avenir, sacrifient en riant à la partie du dimanche tout le travail de la semaine. Il n'est pas jusqu'au cultivateur lui-même qui ne fasse quelques frais pour recevoir ses amis quand arrive la fête patronale de sa commune. Ce sont encore les Aquitains du temps d'Ammien Marcellin (^).

Si le goût du luxe grandit tous les jours dans la classe ouvrière, c'est que les salaires et le bien-être général ont partout augmenté, et empressons-nous d'ajouter qu'en même temps grandit aussi presque partout l'esprit de prévoyance, ainsi que le témoignent la création des caisses d'épargne et l'heureux développement de nombreuses Sociétés de secours mutuels, tant dans les villes que dans les campagnes ; Sociétés qui méritent d'être aidées et protégées par tous les hommes de bien.

Les traits généraux sous lesquels nous venons de peindre le caractère et les mœurs- des habitants du département se modifient dans certains cantons. L'arrondissement de Blaye, par exemple, n'offre point la vivacité gasconne de la banlieue de Bordeaux; on y reconnaît plutôt quelque chose de la lenteur et de la bonhomie saintongeoises, dernières traces d'origine que le temps n'a pas encore effacées.

Les communes littorales des vallées du département sont d'une

(*) Voyez Aminiea Marrellio, livres xv ot xvi. Voyez aussi Salvien {lia, 7. de €htàerDei.'

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