CHAPITRE ler — PREMIERS PERIODE : AVANT LA VAPEUR
colonies à 126,3*78,155 fr., le seul port de Bordeaux entra pour les cinq douzièmes dans la répartition de ces millions.
Cette étonnante prospérité s^accrut jusqu'en 1*786. La guerre de Tindépendance américaine fut d'abord une chance heureuse pour Bordeaux. Les États-Unis ayant ouvert leurs ports au pavillon français, nos armateurs s'y portèrent avec une ardeur qui fut d'abord couronnée de succès ; mais bientôt la. fortune infidèle fit tomber presque tous leurs navires au pouvoir des Anglais, et ces pertes inmienses furent encore aggravées par la réduction du papier-monnaie aux États-Unis. Cependant, le gouvernement ayant pris les mesures nécessaires pour la sûreté de nos côtes, l'année 1*780 répara en partie les pertes essuyées, et dès 1782 Bordeaux expédia aux colonies 310 navires chargés de nos vins, farines et autres marchandises de France, jaugeant en moyenne 374 tonneaux, capacité supérieure de plus de moitié à celle des navires expédiés jusqu'en 1763. Cette année Bordeaux reçut en retour des colonies pour 130 millions de francs de denrées. Les avantages de ce commerce étaient immenses. D'un côté, Bordeaux payait les denrées coloniales avec ses vins, ses farines, etc.; de l'autre, les trois quarts des cargaisons qui lui arrivaient des colonies étaient achetées pour l'étranger et échangées contre des marchandises.
Mais pour se faire une juste idée du commerce de Bordeaux avec ses colonies avant la Révolution et de son influence sur la prospérité de la ville, il ne faut pas considérer seulement ces millions qui, partagés entre une foule de maisons de commerce, les entretenaient dans l'opulence ; il faut surtout regarder la circulation d'argent amenée par les constructions navales, les armements et désarmements, les achats et transports de vins, etc., argent qui, de la caisse de l'armateur, passait en majeure partie dans les mains du cultivateur, du fabricant, de l'ouvrier, du marin, enfin de toute une population active et nombreuse. Nul n'était pauvre pourvu qu'il eût du courage et de la santé.
Un arrêt du 30 août 1784 admit los puissances neutres à commercer dans nos colonies; toutes nos villes maritimes en possession de ce commerce réclamèrent, et on a attribué à cet arrêt la baisse que depuis 1786 le commerce de Bordeaux a éprouvée; mais nous touchions à un temps ou des causes bien autrement puissantes devaient amener rapidement de plus tristes résultats.
Avant 1784 le commerce des denrées coloniales se liait intimement avec celui de la côte d'Afrique, surtout depuis 1724, date de ce fameux Code Noir qui, mariant ensemble des intérêts incompatibles : ceux de la traite et ceux de la religion, crut peut-être rendre moins odieux le préjugé déjà très répandu, que le sol des Antilles ne pouvait devenir productif qu'arrosé des sueurs du nègre. Quoi qu'il en soit, ce ne fut que vers le milieu du xvui® siècle que Bordeaux prit une part active à la traite des noirs. Jusqu'alors ses rares expéditions sur la côte africaine avaient eu pour objet les gommes du Sénégal, le morfil, la poudre d'or, etc., et elles étaient réduites à trois navires par an. Mais en 1764 dix expéditions partirent pour la Guinée, et leur nombre s'élevait à vingt-cinq en 1784.
Les expéditeurs à la traite- envoyaient comme échange dés coris,
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monnaie du pays ('), de la poudre, des fusils de pacotille, des eaux-de-vie et des toiles de Tlnde ; ils en rapportaient 2 à 300 esclaves par navire qu'ils allaient revendre dans nos colonies des Antilles. Cet horrible trafic a été interdit par la loi du 18 avril 1818.
Ce fut aussi au xvui® siècle que Bordeaux put prendre part au commerce des Indes Orientales, dont Pavait jusqu'alors éloigné le prWil^e exclusif des Compagnies.
En 1769, le gouvernement parut comprendre que les licences qu^acoordaient les Compagnies, ne suffisaient pas dans Pintérêt du commerce comme dans celui du trésor, et il rendit la liberté commerciale dans cette partie du monde. On crut que cette liberté serait durable, et les armateurs de Bordeaux s'empressèrent d'entrer dans la nouvelle carrière ouverte aux spéculations lointaines que leur facilitaient des fonds immenses, un crédit sans bornes basé sur une parfaite réputation de probité, et un port pourvu de capitaines expérimentés avec tous les moyens d'expédition.
Malheureusement la liberté accordée n'était pas dégagée de toute entrave ; l'armateur devait prendre un passeport de la Compagnie, et les retours ne pouvaient se faire qu'à Lorient, clause qui ne permettait pas aux négociants d'apporter à son opération toute l'économie possible.
Malgré ces contrariétés, tant que subsista ce que le gouvernement avait rendu de liberté au commerce, Bordeaux expédia aux Indes Orientales de 1*111 à 1*111 dix navires par an en moyenne. Chaque cai^ison consistait : les deux tiers en piastres, le reste en vins, liqueurs, mercerie, draperie, quincaillerie, bijoux, etc. Les retours se composaient de mousselines, de toiles de coton propres à l'impression, de toiles pour la traite, de thé, de salpêtre, de soies écrues, de drogues médicinales, bois de teinture, etc. ; le tout destiné à être consommé en France ou dans ses colonies ; car les Anglais et les Hollandais pouvaient, à plus bas prix que nous, fournir aux autres peuples la plupart de ces marchandises. Mais Bordeaux avait, sur tous les ports de France, l'inappréciable avantage d'être comme l'entrepôt des matières premières, dont se composaient les cargaisons destinées aux Indes. En effet, il tirait de son sol les vins, les eaux-de-vie, et de ses fabriques les liqueurs et les cordages; il recevait des villes Anséatiques et des puissances du Nord le fer, le cuivre, l'acier et le plomb; le solde de ses transactions avec l'Espagne s'opérait en piastres, avec l'avantage de 1 p. 100 de meilleur marché; or, les piastres entraient pour une grosse part dans le capital des cargaisons pour l'Inde.
Malheureusenient, en 1*777, la guerre suspendit nos relations avec l'Inde; plus malheureusement encore, en 1785, le funeste système du privilège exclusif releva la barrière du monopole entre l'Inde et Bordeaux et il fallut renoncer à un commerce dont les bénéfices en notre faveur s'évaluaient à 37 p. 100.
Tel est le tableau trop incomplet, mais exact, du grand commerce de
(ij Le eoris ou cottris est un polit coquillage de la mer des Indos; il est du genre Cppntê. Les nôgros ou font des bracelets, colliers, ctc^ ils les proauont comme munuaîo «ui les mesurant au boisseau.