DEUXIÈME PÉRIODE
La ville de Bordeaux, qui était en 1789 au premier rang de nos places de ommerce, n*y est plus aujourd'hui . Le Havre et Marseille passent avant elle.
A quelles causes attribuer ce changement de fortune? Faut-il, avec [uelques publicistes, en accuser Timpré voyance? Bordeaux s'est-il endormi [ans rheureuse position qui lui était faite? Est-il resté témoin stationaire des progrès qui s'opéraient autour de lui? Ou plutôt ne doit-on as voir la cause de l'affaiblissement de son commerce dans la situation éographique de son port et dans la force irrésistible d'une suite d'événelents que la sagesse humaine ne pouvait ni prévoir ni conjurer?
Dès 1791, commencèrent les guerres de la Révolution, immédiatement uivies de celles de l'Empire. Ce fut en 1791 que survint la sanglante 3Volte des noirs de Saint-Domingue qui a coûté si cher à Bordeaux.
M. Emile Bères, économiste distingué qu'on ne peut accuser de partialité DUT Bordeaux, parle ainsi des résultats qu'ont eus pour son commerce es événements et ceux qui suivirent (*).
« La guerre générale qui suivit les premiers événements de la Révoluon, vint achever de jeter le trouble dans les possessions françaises *outre-mer, et paralysa toutes les relations à l'extérieur, sans que rien it jamais compensé pour Bordeaux les pertes que ce grand dérangement péra; il ne resta pas ce qu'il était et ne put pas ou ne sut pas devenir atre chose.
(1) Voir Emile Dores : Des causes de VaffaihUisemtnt àv commerce de Bordeaux et des moyens y rcmédiei'j in-8'». Paris, 1836.
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» L^Empîre, absorbé par les besoins toujours renaissants de Tesprit de conquête et par les embarras de rétablissement du système continental, ne vint pas remédier au mal.
» La Restauration, à son tour, s^occupa trop peu du développement des intérêts matériels, ne fit que compliquer par ce maladroit oubli la gène des contrées méridionales, malgré la prédilection qu^elle sentait pour elles.
» Les moyens de communication surtout, cet élément si puissant de tous les genres de prospérité, ont été complètement oubliés ou négligés dans le Midi par chacun de ces gouvernements, tandis que dans le Nord, grâce au grand mouvement des armées qui s^y opérait et au voisinage du siège de Tadministration centrale, on s^est attaché à les multiplier, à les améliorer d^une manière toute particulière.
» Pendant cette période d'un demi-siècle, qui n'a été véritablement pour quelques-unes de nos provinces qu'une longue crise, on ne sait généralement ce que Bordeaux et tout ce qui l'entoure ont souffert : ils avaient toutes les charges de l'ébranlement de l'Europe, d'autres en escomptaient les bénéfices. »
Les vingt premières années de la période dont M. Bères s'est occupé furent des années désastreuses : les différents traités de paix conclus dans l'intervalle ne furent véritablement que des trêves fallacieuses, des temps d'arrêt pour se refaire; le port de Bordeaux se vit réduit à l'arrivage de quelques neutres, à celui des caboteurs qui n'échappaient pas^ toujours aux Anglais, à un petit nombre d'expéditions hasardeuses, presque toujours sans succès, au commerce de l'intérieur par des routes mal entretenues, enfin à des opérations faites à l'ombre de permis anglais qui coûtaient très-cher à la caisse du négociant, mais plus cher encore à l'amour-propre national. Ce n'est certainement pas à pareille époque que Bordeaux aurait pu ou su être autre chose que ce que les événements l'avaient fait.
A cette époque les impôts dont furent chargés les producteurs furent surtout lourds et préjudiciables pour notre département essentiellement vinicole. Les droits de douane protecteurs ne lui furent pas moins funestes ; frappés principalement sur les fers et la houille de l'étranger et sur les sucres coloniaux, ils ont enrichi nos départements du Nord et appauvri ceux du Midi, parce que nos vins ayant trouvé à la sortie les représailles exercées par l'étranger, ne s'écoulèrent plus que difficilement. Sous ce rapport, aucun département ne peut comparer le mal que lui firent les droits protecteurs aux pertes qu'ils occasionnèrent dans la Gironde. Ce sont eux, bien plus que la concurrence des vins de Porto, des Canaries, de Champagne et de Bourgogne qui écrasèrent la meilleure branche du commerce de Bordeaux. Le développement que le conunerce des vins a pris depuis les traités de commerce de 1860 en est la preuve évidente (*).
Quant à l'agriculture et à l'industrie, qui ont accru la prospérité de
(1) Voir, plus loin, le tableau do l'exportalion dos vins français depuis cette époque.
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quelques départements, ont- elles pu avoir ici les mêmes résultats? Considérons que les 3/5 de notre sol sont presque exclusivement propres à. la culture de la vigne; que nos landes et nos plateaux de l'Entre deux Mers, quelque main qui les fertilise, n'égaleront jamais la fertilité de la Beauce et des belles plaines du Nord ; que la nature qui a prodigué au Nord le fer et la houille, nous a privés de ces éléments indispensables au développement de l'industrie, et nous devons reconnaître que le salut de la Gironde et de toute la région vinicole de la France se trouve dans l'organisation la plus vaste possible du libre-échange, sans lequel les produits de nos nombreux vignobles seraient sans valeur et cesseraient d'alimenter un mouvement commercial et industriel vinicole qui fait aujourd'hui la fortune d'une notable partie de la France.
En constatant que les ports du Havre et de Marseille ont pris le pas sur celui de Bordeaux, nous devons ajouter, tout en rendant hommage à l'activité et à l'intelligence des négociants du Havre et de Marseille, que ces deux ports ont joui depuis longtemps d'éléments de prospérité dont Bordeaux a été dépourvu.
Le Havre, que la Seine lie à Paris, est le pourvoyeur naturel de cette capitale, dont la consommation en produits de toute nature est immense et augmente chaque jour dans de grandes proportions, depuis cinquante ans surtout; il est, de plus, la clef de nos départements du Nord, où l'industrie a pris un prodigieux essor.
Marseille avait perdu autant que Bordeaux par l'effet de la guerre; mais, plus heureux que lui, il a retrouvé à la paix tous les éléments de son ancienne fortune : le commerce du Levant, ses rapports avec l'Autriche par le port de Trieste, ses relations avec la Sardaigne, les Deux-Siciles, lltalie du centre et du nord, et plusieurs des puissances barbaresques. Tout dernièrement, le percement de l'isthme de Suez a favorisé son développement maritime et commercial.
Bordeaux, au contraire, a trouvé à la fin des guerres néfastes de l'Empire non seulement Saint-Domingue perdu, mais toutes nos colonies ruinées, d'un côté par le fisc, d'un autre par la concurrence; l'avilissement immérité de ses produits par les mêmes causes; ses anciennes relations avec les États-Unis, l'Angleterre et les peuples du Nord devenus les unes presque nulles, les autres singulièrement restreintes par le système des douanes et des droits protecteurs.
Bordeaux ne pouvait plus être ce qu'il avait été, et l'édifice de sa fortune était à refaire; réédification longue et difficile, à laquelle il a travaillé et travaille sans cesse et dont le libre^change devait être l'une des bases f
Aussitôt que la paix de 1815 eut donné quelque sécurité aux affaires commerciales et aux expéditions d'outre-mer, les négociants de Bordeaux se livrèrent à de hautes entreprises qui, dans l'incertitude ou l'on était encore, exigèrent l'esprit d'initiative que l'on a reproché aux Bordelais et autant de dévouement à l'intérêt public que d'abnégation du leur propre. Nous citerons entre autres expéditions lointaines :
Celle du Bordelais, de la maison Balguerie junior. Ce navire, com«
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mandé par M. de Roquefeuil, devait faire le tour da monde, ajant pour mission expresse d'explorer les pays peu fréquentés et d*ouTrir au commerce de nouvelles relations. Il partit le 19 octobre 1816, et après avoir doublé le cap Hom, il alla relâcher k Valparaiso, que fréquentent aujourd'hui nos navires; il visita ensuite Lima, d'où il alla explorer les côtes de la Californie et ouvrir une traite de pelleteries avec les naturels de la baie de Nootka et le long des côtes jusqu'à la rivière de Gook. D hiverna aux îles Marquises ou de Mendoce, et rev'nt pendant l'été de 1818 à la côte Nord-Ouest. Son retour s'opéra par la Chine, après avoir touché aux îles Sandwich; il rentra à Bordeaux en 1819.
Ce fut aussi un navire expédié de Bordeaux qui, le premier depuis la Révolution, se montra dans les mers de la Chine. Ce navire, nommé la Diane, après avoir vendu sa cargaison à l'Ile de France, y prit on chargement de bois d'ébène et alla le revendre en Chine, où il est préféré à celui de Batavia !
A cette époque le commerce de Bordeaux chercha^à rétablir les rapports assez intimes qui avaient existé autrefois entre la France et la Cochinchine. L'empereur Djin-Lung, d'un esprit instruit et élevé, avait dû à la France, par l'intermédiaire de l'évéque d'Andra, son rétablissement sur le trône : deux de ses mandarins étaient français; on pouvait donc compter sur quelque succès.
Une première expédition fut faite par la maison Philippon et son navire le Henry^ capitaine Rey. Arrivé en Cochinchine, grâce à l'appui des mandarins français, M. Rey fut accueilli avec faveur et obtint du souverain des commandes assez importantes pour espérer le succès d'une seconde expédition.
Le 3 février 1818, le Henry, commandé par le même capitaine, repartait de Bordeaux. Le 21 août suivant, il mouillait dans la baie de Tourang, où il trouvait le navire la Rose, expédié par la maison Balguerie, Sarget et C®. Pendant son séjour, il vit arriver deux autres bâtiments français ; mais ceux-ci ne purent y trouver un chargement, et la Rae et le Henry qui avaient contracté avec le gouvernement eurent de la peine k compléter le leur.
A cette époque, toutes les affaires de la Cochinchine étaient entre les mains du souverain, et ce pays, à peine sorti des guerres civiles, n'avait encore de cultures un peu actives que celles du riz, du tabac et des arecs.
Le capitaine Rey, outre les commandes de l'empereur (10,000 fusils et quelques objets de luxe), lui apportait des modèles de mécanique, une presse hydraulique, des modèles de moulins à poudre, le bélier hydraulique de Montgolâer et un laminoir pour cuivre. Pendant son séjour M. Rey fut traité avec distinction par l'empereur; il fut même admis dans la rivière Hué, sous les remparts de la capitale de Cochinchine. Le pavillon français est le premier qui ait eu pareil honneur.
La maison Balguerie, Sarget et C^, que nous venons de nommer, est de toutes les maisons de Bordeaux celle qui travailla le plus efficacement à ranimer le commerce de la place. Ses immenses capitaux y furent employés. Ses navires se montrèrent sur les mers de l'Inde, de la