INTRODUCTION
L idée qui prédomina, dans la formation d'un congrès statistique, fut de mettre de l'unité dans les travaux des nations les plus éclairées et de les rendre facilement comparables entre eux. Il ne fut d'abord question que de réunir les délégués des Gouvernements et de s'assurer de leurs concours; mais on vit bientôt combien on aurait à gagner en appelant aussi les statisticiens les plus habiles, pour profiter de leurs conseils. Après les réunions successives de Bruxelles, de Paris et de Vienne, on comprit néanmoins qu'il convenait, avant la réunion générale, de s'entendre séparément sur les besoins mutuels des pays et sur un
plan commun qu'on aurait à suivre; on sentit qu'il fallait un langage uniforme pour abréger les travaux et pour amener l'unité tant désirée entre les Gouvernements.
La première réunion particulière pour cet objet eut lieu à Londres. Les délégués des nations s'accordèrent parfaitement sur la marche à suivre, et l'on chargea le président du premier congrès tenu à Bruxelles de donner publiquement connaissance à la réunion du plan qui avait été arrêté pour tâcher d'arriver à la formation d'une Statistique générale.
Les vues des délégués furent énoncées d'une manière plus explicite dans les termes suivants , devant l'assemblée générale, tenue le 19 juillet 1860 ' :
<( Quand les représentants des différents pays se sont réunis pour la première fois, et qu'ils ont eu leur première conférence, il a été bien entendu qu'il s'agirait avant tout des travaux généraux des nations, et qu'on ne chercherait pas à soulever des questions particulières, qui peuvent avoir sans doute un grand intérêt, mais qui ne concernent pas leur but général.
» Il fallait réunir des notions exactes sur ces différents pays , et faire en sorte que les comparaisons pussent s'étendre, d'une manière sûre, d'un pays à l'autre, pour éviter à la fois des pertes de temps considérables et les erreurs assez graves qui peuvent se présenter dans les comparaisons. Il était important d'avoir des documents recueillis avec soin, comparés entre eux par les hommes les plus intelligents et présentés sous la forme la plus simple.
» Il conviendrait à cet effet que les documents essentiels fussent réunis sur un même plan, et, s'il était possible, dans une même langue, à côté de la langue dont on se sert dans chaque pays. Bien qu'il ne soit ici question que des grands chiffres qui peuvent intéresser la science et les hommes éclairés en général, toutes les nations ne sont pas également préparées à commencer un travail semblable. Celles qui sont le plus avancées dans le recueillement des documents statistiques devraient donner l'exemple , s'entendre entre elles, et montrer comment il convient de procéder pour arriver à une marche commune, qui permette de comparer les différents renseignements.
» S'agil-il de population, par exemple, il faudrait établir exactement quel est, dans chaque pays, le chiffre des habitants par province ou par département, en faisant la distinction des hommes et des femmes; connaître l'influence des âges. el donner, s'il est possible, des tables exactes de population et de mortalité: faire
1 Ce projet et les conclusions se trouvent dans le Heporl of ihe proceedings uf tlie funrth session oftke international slatistical cungress. Londres, in-i". 1861 ; pages 1 19 et suiv.
la distinction des villes el des campagnes, des professions les plus importantes el des différentes raies d'hommes, s'il y a lieu.
>■ Ces comparaisons, établies de la même manière, permettraient des rapprochements (|iii aujourd'hui sont à peu près impossibles, si l'on veut marcher d'un pas sur. el surtout si l'on tourne son attention vers l'agriculture et le commerce.
» Il ne s'agit pas ici de faire la statistique d'un pays, mais de choisir, dans la statistique de chaque pays, les grands nombres qui peuvent avoir quelque importance pour la généralité des hommes, qui montrent par quels côtés les peuple* diffèrent entre eux, et ce qui pourrait conduire à améliorer certaines parties encore en souffrance, qu'il est difficile d'apercevoir quand il n'existe aucun moyen de les bien distinguer.
» J'ai donc proposé à mes honorables collègues, les représentants des différents pays, de vouloir bien s'entendre pour arrêter le plan dune statistique générale. Ceux d'entre eux à qui je me suis adressé ont obligeamment promis leur généreux concours pour arrêter un plan commun, et pour chercher à le réaliser. Ce sont '.
l'ouï- l'Angleterre M. \V. Farr, chef delà section de statistique du General
Register Office, à Londres.
l'Autriche M. le baron de Czoernig, conseiller privé actuel, président de la commission centrale de statistique, à Vienne.
» la Bavière M. le Dr De IIerman*, directeur de la statistique, etc.,
à Munich.
» la Belgique MM. Qdetelet et Helschling, président et secrétaire de la
commission centrale de statistique de Belgique.
» le Danemark M. David, directeur du bureau de statistique, à Copenhague.
» l'Espagne MM. le comte De Ripalda et De Sa.ntos, directeurs des
travaux statistiques, à Madrid.
» les États-Romains '....» d'après les documents officiels.
» la France M. A. Legoyt, chef de la division de la statistique i;r-
nérale, à Paris.
la Grèce * M. Spiliotakis, directeur du bureau de statistique, à
Athènes.
» le Hanovre M. Wappaeus, professeur à l'université de Giittingue.
■ l'Italie* M. le Dr Maestri, directeur du bureau de statistique.
à Turin.
Les pays marqués d'un astérisque ne prirent point part à la réunion de Londres . mais ils adoptèrent plus tard ce qui y avait été décidé.
Pour les Pays-Bas M. de Balmhauer, référendaire de la statistique générale , à la Haye.
le Portugal ' M. le Comte d'Avila, conseiller d'État et ancien ministre.
» la Prusse . . . . . . .M. le Dr E.ngel, directeur du bureau royal de statistique, à Berlin.
la Russie M. iie Busciien, conseiller aulique, membre du comité
central de statistique, à Saint-Pétersbourg. » Saxe rovale ' M. Weinlig, conseiller intime au ministère de l'intérieur, à Dresde.
la Saxe ducale M. Hopf, directeur de la banque d'assurances, à Gotba.
la Suède M. le Dr Beiig, directeur du bureau de statistique, à
Stockholm.
la Norwége * M. Aall, chef du bureau de statistique, à Christiania.
» la Suisse M. le Dr Stoessel, secrétaire du bureau fédéral de
statistique, à Berne.
» le Wurtemberg " M. de Rumelin, directeur du bureau de statistique, à
Stuttgart.
» les États-Unis d'Amérique . . M. J.-C. -G. Kennedy, directeur du 8e recensement américain.
» Si, pour d'autres pays, des collègues consentaient à s'unir à nous, ce concours ne pourrait qu'appuyer nos efforts.
» Ces pays, pour premier essai, conviendraient du plan général qui, en plaçant les objets dans le même ordre, rendrait les rapprochements plus faciles, et permettrait en dernier lieu de faire un tableau général qui résumerait les documents recueillis dans les différents pays: mais il faudrait toujours s'en tenir aux grands nombres, et laisser à chaque pays ses chiffres individuels.
» On dira que de pareilles tentatives ont été faites; mais les vrais statisticiens sauront combien il est difficile, même à l'homme le plus habile, de voir clairement la valeur d'un chiffre pris dans la statistique de tel ou tel pays, surtout en perdant de vue les lois sous lesquelles ils sont recueillis.
» Je pense donc qu'un des travaux les plus utiles qu'on puisse attendre d'une réunion telle que la nôtre, c'est que les délégués de quelques pays s'accordent pour recueillir, par forme d'essai, les chiffres les plus essentiels, qu'ils s'entendent de manière à rendre les documents comparables , et qu'ils les publient, dans les différents pays, sous la même forme. On pourra aviser ensuite aux moyens de former un travail comparatif, où ces divers documents seraient recueillis sous leur forme générale , et comparés entre eux d'une manière utile.
» Aux travaux de détail il faudrait donc faire succéder les travaux généraux, en les soumettant aux hommes les plus exercés. La statistique des Etats prendrait
ainsi sa véritable place, et chaque peuple sérail éclairé sur ses intérêts les plus chers.
> Après un essai semblable, Oïl pourrait entreprendre ensuite le travail général, s'il y a lieu, et arriver à la possibilité d'apprécier exactement la situation de chaque pays.
» Ce que je viens de dire tend uniquement à faire connaître que plusieurs de nos collègues entreprendront un travail difficile \ mais utile, et qu'ils n'attendront votre jugement qu'après avoir produit leur premier essai.
» La statistique administrative est une science qui ne peut marcher qu'avec le secours des Etals; et il est juste de dire que, dès sa naissance, elle en a reçu tous les secours possibles, puisqu'on trouve ici tous ses représentants. »
Le Dr Farr (secrétaire général) prit alors la parole et s'exprima de la manière suivante ' : — Tbis is a very important proposai which M. Quetelet bas inade. for a conférence of the officiai delegates to agrée to a common set of l'omis for use in tbeir respective countries. Perhaps it would be well if some of our distinguislied eolleagues v\ould kindly express tbeir opinion upon it. I think it would be exceedingly useful if \vc could carry il out practically.
Ghaihman (tbc right honourable lord Brougham). — I think it is a very judicious proposai, and lhat we ought to appoint a spécial committee to consider and report upon il al a future meeting
Dr Farr. — It is underslood lhat the important proposai of M. Quetelet is referred to the officiai delegates, who will report on it to-morrow or the next day. (The delegates whose naines are mentioned in M. Quetelet's report expressed tbeir concurrence in ils objects : no further report was therefore necessary — editor.)
A la suite du congrès de Londres, MM. Quetelet et Heuschling formulèrent le projet de l'ouvrage qu'il s'agissait d'exécuter, et le soumirent, par la circulaire qui est reproduite plus loin, à leurs collègues pour obtenir leur avis. Ils prolitèrent des renseignements qu'ils reçurent obligeamment, et des observations qui leur furent faites, pour arrêter les plans qu'ils avaient à suivre.
Ces documents devaient porter principalement, dans un premier essai, sur le chiffre de la population dans chaque pays, en ayant égard aux sexes et aux âges et. autant que possible, aux tables de mortalité.
1 Chaque représentant avait la faculté de s énoncer à volonté en français, en anglais on eu allemand. Nous conservons les expressions du rapport imprimé de la séance.
Il fut également convenu que chaque pays indiquerait retendue de sa surface en unités qui lui sont particulières, et qu'une colonne voisine exprimerait cette même étendue dans le système métrique, afin d'obtenir des résultats uniformes et immédiatement comparables. L'assemblée exprima en même temps son vif désir de voir un système uniforme de mesure, le système métrique par exemple, s'introduire dans les différents pays civilisés, et abréger ainsi les relations de ces pays de la manière la plus heureuse et la plus profitable pour le temps.
Il est important de reconnaître en effet la différence très-grande qui doit nécessairement exister entre les statistiques générales des différents pays et la statistique spéciale d'un pays en particulier et souvent d'une classe particulière. Il ne faut donc pas confondre les travaux d'une statistique générale avec ceux des statistiques spéciales. (Voir ci-dessous le plan général du travail qui futproposé)'.
On crut nécessaire de produire, d'après les documents modernes, et en ayant égard à la population totale, les tables de mortalité qui auraient été faites dans chaque pays , sans s'arrêter aux tables qui auraient pu avoir été formées pour servir à des sociétés particulières ou à des recherches ne se rapportant pas à l'ensemble de la nation.
Enfin, on réunit avec tout le soin possible les éléments qui se rapportaient aux naissances, aux mariages et aux décès, en faisant la séparation des âges, des sexes, de l'habitation des villes et des campagnes; et, en général, en introduisant dans les nombres les distinctions les plus essentielles. Malgré nos soins, il nous fut impossible d'obtenir des documents pour tous les pays de l'Europe; mais nous avons pu réunir au moins ceux des principaux pays , et nous devons des remerciments à nos honorables confrères pour la manière active dont ils ont bien voulu aider notre travail. On a rassemblé dans des notes les nombres qui pouvaient manquer pour quelques localités qui n'ont malheureusement pas répondu à l'appel du congrès.
Pour se former une idée de l'importance des résultats et de leur degré de probabilité, il était essentiel d'avoir égard à plusieurs circonstances, telles que la grandeur de la population de chaque pays , le nombre d'années d'observation qu'il était permis d'employer, la valeur des méthodes qui avaient servi au recueillement des nombres dans chaque pays, l'exactitude des collecteurs, etc. Ces nom-
1 Sous le titre de Xoles explicatives, nous faisons connaître plus loin, par pays, le mode employé pour recueillir, mettre en œuvre et publier les renseignements statistiques sur l'état ainsi que sur le mouvement de la population : dans la coordination des documents, nous avons été aidés par M. Joseph Casman, faisant fonctions de chef de bureau au ministère de l'intérieur (statistique générale), et M. Victor Renard, attacbé au même service.
bres ont été donnés dans des noies spéciales «(ii'oii trouvera à la lin de cette- introduction.
Dans une première recherche qui était à faire, on ne pouvait prendre en considération la valeur des méthodes ni l'exactitude des collecteurs, qui d'ailleurs n'étaient pas suffisamment connues pour conduire à un jugement valable. On avait ensuite la persuasion que, si tous les pays n'étaient pas également prêts à produire des nombres d'une même valeur scientifique, le talent pour les obtenir et la volonté de réussir ne pouvaient être mis en doute chez nos collègues. Nos premières appréciations, on le conçoit, n'ont pas encore toute l'exactitude quelles ne larderont pas à acquérir.