PROJET DE STATISTIQUE INTERNATIONALE
Bruxelles, le lti octobre 1860.
Monsieur et cher collègue,
Vous aurez probablement reçu le supplément du Moniteur belge du 24 août dernier, n" 237, reproduisant, dans un rapport sur les travaux du congrès international de statistique, tenu à Londres au mois de juillet précédent, la proposition motivée, faite par l'un de nous , d'entreprendre dès à présent une statistique comparative de la plupart des États représentés au congrès.
\insi que vous avez pu le voir, Monsieur et cher collègue, à la seconde page de ce rapport, où sont désignés ceux de nos collaborateurs qui ont bien voulu consentir à prendre part à ce premier travail, il s'agit d'abord de commencer par la statistique de la population, pour aborder ensuite et successivement d'autres parties, dans l'ordre de leur importance relative. Le travail sur la population n'est donc qu'un premier essai, servant en quelque sorte de spécimen aux travaux à faire ultérieurement. Il a principalement pour objet de mettre sous les yeux de l'homme d'État les grands chiffres relatifs à chaque nation, posés par les fonctionnaires les mieux informés et le plus à même de leur donner toute l'exactitude désirable. De cette manière, il ne sera plus nécessaire de parcourir les volumes nombreux que publie chaque pays, pour avoir des résultats comparables et qui méritent confiance. Le travail définitif renfermera les principales données que i'adminis-
traleur doit avoir presque constamment sous les yeux , après avoir subi le contrôle des hommes les plus compétents de chaque pays.
Vous voudrez bien vous rappeler, Monsieur et cher collègue , que la statistique de la population a fuit l'objet des délibérations du premier congrès réuni à Bruxelles, en 1855, et qu'aux deux congrès suivants, tenus à Paris et à Vienne, on s'est spécialement occupé de la statistique de la mortalité, tandis qu'à celui de Londres on a (racé, sous le n° 2 du programme, un plan complet de statistique sanitaire, et l'on a étendu encore, sous le n° 5, les règles convenues précédemment pour l'exécution des recensements généraux de la population. Il serait sans doute à désirer que notre travail s'écartât le moins possible des principes posés dans ces quatre sessions du congrès. Le cadre que nous allons avoir l'honneur de vous soumettre n'est qu'un avant-projet, que vous voudrez bien examiner cl modifier ou compléter, s'il y a lieu, en vue du but que nous nous proposons, c'est-àdire d'obtenir pour chaque pays des résultats certains et parfaitement comparables.
Le travail à faire comprend nécessairement deux parties distinctes qui se rapportent : la première, à l'état de la population; la seconde, à son mouvement.
En ce qui concerne l'état de la population , on donnerait les résultats des recensements exécutés depuis les vingt dernières années, et même antérieurement si c'est possible, suivant les grandes divisions territoriales, telles que les gouvernements pour la Russie, l'Autriche et la Suède; les départements pour la France; les comtés pour l'Angleterre; les régences pour la Prusse; les provinces pour la Belgique, les Pays-Bas et le Hanovre; les intendances pour l'Espagne; les cercles pour la Bavière; les bailliages et les duchés poulie Danemark ; les cantons pour la Suisse.
On aurait soin de désigner les villes séparément et nominativement, avec les nombres qui s'y rapportent, mais en se bornant aux chefs-lieux de province et aux autres villes de plus de 1 0,000 âmes! ,
Pour les villes comme pour les provinces et le pays tout entier, la population sera considérée sous le rapport des sexes et de l'état civil , des familles ou ménages, de l'habitation, du séjour fixe ou momentané , de l'origine de la langue parlée , des cultes, des âges et des professions.
Pour terminer, on classerait les villes et commîmes par groupes de 1000, 2000. 5000, etc., habitants.
H sera indispensable de tracer l'historique des recensements et de faire connaître la législation qui régit celte matière , ainsi que le mode de procéder, avec rémunération des objets compris dans chaque recensement.
Indépendamment de la population absolue, on indiquera la population relative par rapport à l'étendue territoriale propre à chaque pays. On adopterait comme unité commune, à côté de la mesure du pays , soit le kilomètre carré, soit la lieue carrée géographique, et l'on ferait connaître les procédés géométriques et graphiques qui ont servi à déterminer l'étendue territoriale. Là où il existe un cadastre, il sera facile de donner l'étendue productive (déduction faite des terres incultes) , élément d'appréciation indispensable pour bien connaître la condition économique des peuples.
La distribution de la population par sexe et par état civil b'exige pas d'autre explication. Il peut ne pas en être de même en ce <pii louche L'habitation et lu \ ie de famille, ainsi que l'origine ou les races.
A la densité <le la population , exprimée par le rapport du nombre tics habitants à l'étendue du territoire, correspond l'agglomération des habitants dans les maisons. Mais il ne suffit pas de connaître le nombre des maisons; c'est surtout par le nombre d'étages et la distribution intérieure qu'on peut juger du degré d'aisance d'une population sous le rapport de son logement.
En indiquant le nombre de familles ou ménages, On dira de quels éléments ils se composent, car ces deux termes ne sont pas entendus partout de la même manière; il, s'agil de savoir, par exemple, si l'on y comprend les domestiques et ouvriers à demeure.
Toute population se compose de deux éléments distincts : les indigènes elles étranger* qui sont venus s'établir dans le pays. Le caractère des uns et des autres s'établit principalement par le lieu de naissance, ainsi que par la langue habituellement parlée, et, jusipi a tin certain point, par le culte qu'ils professent.
Pour la répartition de la population suivant les âges, nous aurons à convenir d'une classification des âges, la plus grande diversité se faisant remarquer sous ce rapport d'un pays à l'autre. Vous connaissez, Monsieur et cher collègue, les classifications suivies en Angleterre, en Prusse, en Suède, dans les Pays-Bas, en Belgique, aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord. Nous serions charmés que vous voulussiez bien donner votre avis à cet égard.
Il serait à désirer que les pays qui prendront partait travail demandé eussent des tables de population. Il en est de même de la nomenclature des professions.
Les naissances et les décès , les mariages et les divorces, qui constituent, avec les changements de résidence, le mouvement de l'état civil et de la population, sont assez uniformément présentés dans les différents pays. Pour les détails que ces objets comportent . nous nous bornerons à indiquer :
Les naissances, les mort-nés et les jumeaux, distingués par sexe et en légitimes et illégitimes;
Les décès, également par sexe, et, de plus, par état civil , et
Les mariages entre garçons et filles', garçons et veuves, veufs et filles, veufs et veuves, en faisant la distinction des âges : de 30 ans et au-dessous; de 50 à 45 ans accomplis; de i"> à 00 ans et au delà de GO, classification suivie en Belgique, à l'exemple de la Prusse.
Nous ajouterons (pie la table de mortalité de\ra en indiquer les éléments, ainsi que les procédés de calcul qu'on a suivis pour l'établir.
Dans notre pensée, les causes de décès pourront être réservées pour le travail consacre à la statistique sanitaire, dans le sens de la décision prise au congrès de Londres.
Telles sont, tracées à grands traits, les vues que nous avons l'honneur tic vous soumettre relativement à la formation d'une statistique internationale de la population. Aussitôt que nous aurons reçu votre réponse, ainsi que les réponses de nos autres honorables collègues, nous arrêterons le plan définitif, que nous nous empresserons de \ous trans-
mettre, pour le remplir en ce qui concerne le pays que vous représentez. Il vous sera loisible de publier votre travail séparément, si cela peut vous convenir, sans préjudice du travail d'ensemble, qui deviendra notre œuvre commune.
Quant au mode de publication du travail général , c'est une question réservée , sur laquelle il nous serait également agréable de connaître votre opinion. Dans tous les cas , il est à désirer qu'il soit prêt et paraisse pour l'époque de la prochaine réunion du congrès.
Veuillez, Monsieur et cher collègue, faire en sorte que votre réponse nous parvienne dans le délai de trois mois, et agréer l'assurance de nos sentiments les plus distingués.
Ad. Quetelet.