‹ Statistique médicale de Rochefort, Charente-InférieureChapitre 101 sur 125 · OBSERVATIONS SUR LA STATISTIQUE MÉDICALE DE L'HOPITAL DE LA MARINE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA STATISTIQUE MÉDICALE DE L'HOPITAL DE LA MARINE

La statistique de l'Hôpital maritime a sur la statistique de la population totale cet immense avantage qu'elle permet de suivre, dans tous leurs détails, les phases successives de la constitution médicale, de ne pas se borner a compter les décès, de faire connaître le chiffre des cas de chaque maladie, d'apprécier, par conséquent, leur gravité et de mesurer la proportion de leurs décès à l'effectif des malades, à l'effectif des corps qui fournissent ces malades. Il est évident, par exemple, que si l'on se bornait, pour juger l'influence palustre, à faire la somme des morts qu'elle a déterminées, elle sortirait presque indemne de cet unique rapprochement. En voyant, au contraire, le nombre d'invalidations qu'elle entraîne, elle acquiert tout de suite une importance de premier rang.

Les deux statistiques se complètent donc l'une l'autre. Comme je l'ai fait pour la ville, je résume ici celle de l'Hôpital.

S I, Fièvres lntvrmtttontM.

19877 cas en 14 ans = 1419 cas en moyenne annuelle ; 22 décès — =1,57 décès —

Les fièvres intermittentes sont incontestablement la maladie dominante à Rochefort, puisque, dans l'espace de 14 ans, elles ont donné 19877 admissions à l'Hôpital ; que sur 1000 entrées elles en revendiquent 285,87, et que sur 1000 hommes de l'effectif, 125,50 en sont atteints (1).

Cest là une moyenne générale qui varie nécessairement chaque année avec l'intensité de l'endémie paludéenne. Nous avons vu, en effet, le nombre des cas de lièvre intermittente, réduit à 688, en 1864, s'élever à 3316 en 1859 ; ou,

t pour effet de réduire d«

pour être plus exact, en prenant pour point de départ le chiffre des effectifs : 6,47 cas de fièvre intermittente sur 100 hommes, en 1864; 26,84, en 1859.

Il y a donc entre les années de grands écarts. Quelles en sont les causes) Elles sont multiples. Il faut les rapporter: 1° aux variations de la température; 2° à l'influence des vents ; 3° aux degrés de l'humidité atmosphérique ; 4" aux grands remuements de terre, terrassements considérables, etc. On doit aussi tenir un compte sérieux des changements qui s'opèrent dans la nature même des terrains marécageux d'où s'exhalent les miasmes à malaria. Il n'est pas douteux, à mes yeux du moins, que les maladies endémiques, dont l'origine peut être attribuée à des effluves venant du sol, à des substances décomposantes qu'il recèle dans son sein ou qui couvrent sa surface, ne doivent pas avoir chaque année une explosion d'égale intensité; pour qu'elle soit violente il faut d'abord la présence aune grande quantité de matériaux à miasmes, secondement des conditions de fermentation et d'évaporation. Voila pourquoi le choléra dans l'Inde, la fièvre jaune aux Antilles, la fièvre intermittente dans les pays à marais ne se manifestent pas toujours avec la même force. La cause qui les a engendrés s'est épuisée en une, deux ou trois épidémies consécutives ; il faut au foyer un certain temps pour se reformer.

A. Influence de la saison sur ta genèse des fièvres intermittentes.

Sur 1000 cas de fièvre intermittente dans l'année, il en existe :

En septembre 181,56 cas.

En août 171,70

En octobre 142,96

En novembre 98,20

En juillet 86,83

En décembre 59,21

En juin 48,34

En mai 47,99

En avril 47,29

Enjanvier 41,35

En mars 40,34

En février 34,16

En somme, c'est en juillet que l'endémie palustre commence à s'accuser d'une manière manifeste ; elle augmente en août et s'accroît davantage encore en septembre : dans ce dernier mois cependant, les cas nouveaux sont moins nombreux que le mois précédent ; mais les récidives, déjà très fréquentes, font monter le chiffre des malades à l'Hôpital.

D'octobre à la fin de février, le nombre des fièvres intermittentes va toujours baissant ; à mars commencent les fièvres printannières, et la progression ascendante se marque en avril, mai et juin, tout en se maintenant dans des limites très étroites qui, tout à coup, sont franchies quand arrive juillet.

L'endémie est quelquefois plus précoce : elle parait dès le mois de juin, en 1856, par exemple ; mais alors, par compensation, le déclin a lieu en septembre, parce que te maximum a été au mois d'août. En 1855, au contraire, l'endémie est en retard ; elle commence en août, atteint son maximum en octobre et ne commence à décliner qu'en novembre. C'est presque invariablement une durée de trois mois.

On peut affirmer, sans craindre de se tromper, que les fièvres intermittentes

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coïncident avec la saison des chaleurs ;- le printemps n'en revendique qu'une faible part.

L'élévation de la température, avons-nous dit, n'est pas la seule cause étiologique des fièvres ; tout ce qui tend à augmenter la quantité des effluves, a favoriser leur mélange avec l'atmosphère, à les diriger sur Rochefort, contribue à marquer les degrés de l'endémie.

Ainsi, en 1857 (1918 cas de fièvre intermittente), la température moyenne de juillet, août et septembre n'a pas été beaucoup plus élevée que celle des mois correspondants des années précédentes*; mais les vents du sud à l'ouest, les plus malsains parce qu'ils viennent directement des marais de Brouage, ont soufflé 202 fois dans l'année (deux observations par jour) ; mais des travaux considérables de terrassement ont été accomplis pour la gare du chemin de fer établie à la porte de la ville et pour le grand bassin de radoub de l'Arsenal.

Ainsi, en 1858 (3316 cas de fièvre intermittente, le chiffre le plus élevé des 14 années d'observation), des chaleurs exceptionnelles ont suivi et précédé un printemps et un automne très humides ; la pression barométrique a donné des variations nombreuses et des écarts considérables ; les vents de S.-O. ont soufflé 225 fois, et c'est dans cette année qu'ont commence, à la porte nord de la ville, les travaux pour la construction du bassin à flot du commerce, creusé à une grande profondeur. Ce n'est jamais impunément qu'on remue et qu'on déplace des masses de terre ; par ce seul motif, les contrées d'ordinaire les plus salubres deviennent souvent le foyer d'épidémies meurtrières. Dans les pays où régnent des maladies endémiques, ce ne sont point des affections nouvelles qui éclatent, c'est la constitution médicale habituelle qui s'aggrave. Partout, cependant, où de grandes fouilles de terrains sont opérées, on crée une sorte de marais artificiels et l'on voit apparaître des fièvres intermittentes ; c'est ce qui a été constaté à Toulon, lors de l'agrandissement de la ville, ainsi qu'à Paris, où, pendant sa transformation si complète, les fièvres intermittentes ont été bien plus communes qu'on ne le croit.

Les marais, dans les pays à malaria, ne sont que l'exagération du sol ordinaire de la contrée, et les exhalaisons de celui-ci, sur toute sa surface, contribuent, à des degrés divers, à la production des fièvres intermittentes. L'intoxication tellurique ajoute donc une nouvelle action à l'influence palustre qui n'en reste pas moins d'ailleurs la cause morbide principale. De là, la double nécessité : 1° de dessécher les marais ; 2° de cultiver le sol sur une grande échelle, afin d'épuiser sur place sa richesse, sa puissance végétative.

Pour apprécier cette influence, M. Roux, pharmacien en chef, a fait de nombreuses analyses qui ont décelé des quantités notables de matières organiques en décomposition dans les argiles bleue et rouge déposées au-dessous de û terre végétale et que les fouilles du bassin a flot avaient jetées sur le sol. Dans cette argile, desséchée à 100 degrés, il a trouvé 0*,00i d'azote, chiffre considérable si l'on réfléchit que des terres de même nature, prises sur la route du Breuil, à deux kilomètres plus loin, ont donné à peine 0*,0003 d'azote. N'est-il pas naturel d'admettre que ces déblais considérables, étalés sur une largaeurface, pénétrés par les eaux pluviales, échauffés par les rayons d'un soleil ardent, ont fourni des miasmes abondants qui, s' ajoutant aux émanations ordinaires, en ont accru l'activité et ont déterminé cette recrudescence de l'année 1859Î Tous les ouvriers employés au bassin ont été atteints par l'endémie ; preuve que le principal foyer était bien là.

Loin de moi la pensée de critiquer, sous prétexte d'hygiène, la fondation d'un établissement destiné à donner a la ville un essor commercial et une prospérité que tous les vœux appellent; un bien durable fait oublier un malaise passager.

Je tenais seulement à constater une cause et son effet ; et j'en trouve comme la contre-épreuve en 1860.

En 1860, en effet (1263 cas de fièvre intermittente), d'un côté, la température s'est maintenue toute l'année à des degrés très modérés ; d'autre part, les travaux du bassin de radoub ne s'exécutent plus dans les mêmes conditions : toutes les couches d'argile sont épuisées; on en a fini avec ces masses de détritus organiques en décomposition qui versaient dans l'atmosphère de dangereux effluves ; ce n'est plus la pioche qui agit ; le roc est à nu ; la mine le brise en éclats et aucun élément impur n'est mêlé à l'air ambiant.

De 1861 à 1864 compris, années très .favorisées au point de vue des fièvres intermittentes (779, 758, 848, 688 cas) les chaleurs sont modérées et de courte durée ; les pluies peu abondantes ; rareté comparative des vents de S.-O. Les vents dominants ont soufflé de l'ouest à l'est en passant par le nord. En 1864, la température a été plus élevée que les trois années précédentes, mais la sécheresse s'est prolongée d'avril à la fin d'août.

En 1865 (2010 cas de fièvre intermittente), nous trouvons de mauvaises conditions météorologiques : chaleurs précoces, pas trop élevées, mais continues ; pluies abondantes avec orages fréquents dans l'été ; humidité extrême de l'atmosphère; coups de vents nombreux; variations brusques de la pression barométrique ; vents du sud à l'ouest fréquents en juillet et août.

Et puis, il y avait quatre ans que l'endémie marquait à peine I.... Réveillée en }865, elle continue en 1866 (2159 cas), année caractérisée par des pluies abondantes en août et septembre, par la fréquence des vents de S.-O. à la même époque, par l'humidité excessive de l'atmosphère, par les oscillations constantes du thermomètre et du baromètre.

En 1867 (1042 cas) le calme se rétablit sous l'influence de conditions meilleures à tous égards.

La pluie exerce sur le développement des fièvres intermittentes une influence variable ; quand elle continue, pendant plusieurs jours, avec un ciel franchement couvert, son action est presque nulle ; c'est qu'il faut l'intervention du soleil pour vaporiser l'eau qui, déposée à la surface de la terre, s'est chargée des émanations palustres ; aussi l'effet n'est-il jamais plus marqué qu'à l'époque des chaleurs quand se montrent les pluies d'orage, suivies d'une température élevée et accablante par la tension électrique de l'atmosphère.

B. Récidives des fièvres intermittentes.

De toutes les maladies, c'est certainement la fièvre intermittente qui est le plus sujette à récidives et qui entraîne, par conséquent, le plus d'entrées multiples à l'Hôpital, de telle sorte que, par le chiffre des admissions multiples dans une année, on peut juger à priori de l'intensité ou de la bénignité de l'endémie palustre. Ainsi : .

En 1859 : 3316 cas de fièvre intermittente ; 33,70 admissions multiples sur 100 malades ;

En 1863 : 848 cas de fièvre intermittente ; 13,06 admissions multiples sur 100 malades.

Il n'y a cependant pas de règle sans exception, puisqu'on 1864, où il n'y a eu

que 688 cas de fièvre intermittente, les admissions multiples vont à 17,12 sur

100 hommes; en 1867, comme terme moyen (1042 cas de fièvre intermittente),

12,74 admissions multiples pour 100 malades.

Ce qui prouve mieux encore la part qui revient aux fièvres intermittentes

dans le nombre des admissions multiples, c'est le chiffre des entrants pour ce genre d'affection, dans les mois de janvier, c'est-à-dire à une époque ou les cas nouveaux de fièvre intermittente sont excessivement rares et où l'on ne rencontre guère que des rechûtes. En effet, chaque fois que, dans une année, l'endémie palustre a sévi avec une notable activité, ou voit s'accroître, au mois de janvier suivant, le nombre ordinaire des entrants. Ainsi.après l'année 1859, il y a, au mois de janvier 1860, 113 entrante pour fièvre intermittente, presque tous si ce n'est tous récidivistes ; après l'année 1864, 27 entrants seulement en janvier 1865. 1865 et 1866, années fertiles en fièvres intermittentes, donnent pour les mois de janvier 1866 et 1867, 128 et 96 admissions.

Ce point élucidé, il en est un autre qu'il faut aborder franchement, je veux parler de la période d'incubation et de la fréquence des récidives de là fièvre intermittente dont, à de nombreuses reprises, on s'est fait des armes pour restreindre à Rochefort le nombre des armements, dans la crainte d'exposer les équipages à des premières atteintes ou à des rechutes de ce genre d'affection, au moment où ils prennent la mer et où leurs services actifs sont le plus utiles abord.

A cet égard, il y a des distinctions à taire et comme une échelle de gravité à dresser. Madagascar, les côtes occidentales d'Afrique, sous l'équateur, la Guyane française, les marais Pontins ont le double et fâcheux privilège de déterminer une rapide intoxication dans certains cas et, dans d autres, une très longue latence, car les exemples ne sont pas rares d'un premier accès de fièvre intermittente survenu chez des personnes éloignées de ces foyers palustres depuis trois mois et même six mois. Il faut encore reconnaître que ces fièvres, nées sous l'action de causes puissantes et énergiques, sont vivaces, d'une extrême ténacité, et que leurs récidives tendent à s'éterniser. II s'agit de savoir si Rochefort, dont l'élément morbide dominant est bien la fièvre intermittente, se trouve dans des conditions aussi défavorables.

Pour résoudre ce problème, le raisonnement, les affirmations ne convaincraient personne ; il faut des faits et des observations. Dans ce but j'ai fouillé les archives du Conseil de santé, j'ai analysé 98 rapports des médecins de bâtiments qui, armés à Rochefort dans toutes saisons, de 1816 à 1867, sont venus y désarmer après de lointaines campagnes. Voici le résumé de ce dépouil-

la première série de ces rapports comprend 78 navires de tous rangs, à destinations variées, dont les longues traversées se sont effectuées sans apparition de fièvres intermittentes ou dont les malades, atteints, avant le départ, d'accès caractérisés, ont été guéris par le changement d'air et par l'influence salubre de la mer.

La deuxième série, qui comprend 15 bâtiments, se rapporte aux faits de ténacité et de récidives, au loin, des fièvres intermittentes précédemment contractées à Rochefort. Ai -je besoin de dire qu'il faut en pareille occurrence tenuun compte sérieux de l'état anti-hygiénique des navires où se trouvent accumulées toutes les causes qui peuvent engendrer la fièvre intermittente : chaleur, humidité, agglomération dans un espace restreint d'un nombreux personne), d'un matériel si considérable que, quoi qu'on fasse, le contenu tient trop de place dans le contenant, d'où résultent un défaut d'air et de lumière nuisible à la santé de tous. Et cela est si vrai que je rite dans une quatrième série, l'épidémie de fièvres intermittentes survenue sur le Mogador, qui, cependant, était parti de Toulon, où ne règne pas endémiquement ce genre d'affection.

La démonstration est complétée par les faits relatifs au D' Èntrecasteaux et à la Constantine, qui, à eux deux, constituent la troisième série. Les marais

artificiels qui y ont été signalés sont de véritables pièces de conviction. Ces deux exemples, si saillants, le second surtout, dans lequel on trouve les proportions d'une épidémie, sont de nature à faire réfléchir sur les causes de la fièvre intermittente qu'on dit engendrée exclusivement par les miasmes végétaux, tandis que les maladies typhoïdes sont produites par les effluves provenant des matières animales. Or, celles-ci sont plus abondantes à bord que les émanations de végétaux en décomposition. Il est vrai que sur nos bâtiments. dans les profondeurs de la cale, chaque fois qu'il y a un amas d'eau stagnante. on a affaire à un mélange d'eau douce et d'eau salée, mélange qui, de tout tcmpa. et avec raison, a été incriminé au premier chef dans l'étioiogie des fièvres intermittentes.

Au risque d'allonger encore ce travail déjà trop étendu, je donne ci-après le tableau résumé des rapports médicaux que j'ai consultés; leur lecture permettra de conclure que les fièvres intermittentes de Rochefort sont généralement (82 fois sur 100), promptement et radicalement guéries par l'air de la mer ; que si elles sont parfois sujettes à récidives et à une certaine période de latence, c'esl à un moindre degré que celles écloses à Madagascar, Cayenne, etc. ; qu'enfin. même quand elle se fait attendre, la guérison est la règle, a moins que le bâtiment ne se retrouve dans un pays à malaria.

{Voir les tableaux et-apré*,'.

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