‹ Statistique médicale de Rochefort, Charente-InférieureChapitre 118 sur 125 · Brest · texte numérisé non relu

Brest

5. Toulon (1) . 6429 — 102 — 1,58 — D'après ces chiffres, dont la source est officielle, Rochefort tient le second

rang- N'est-ce pas là un résultat qui suffirait à lui seul à sa réhabilitation?

Mais, dit-on, si la mortalité à Rochefort est moindre qu'ailleurs, la proportion des malades à l'effectif s'y élève au-dessus du niveau commun?

Oui, les tableaux de la page 240 établissent que pour l'admission à l'Hôpital. à l'infirmerie, à la salle des convalescents, à la chambre, le 3" régiment d'infanterie de marine, à Rochefort, dépasse le chiffre proportionnel des 1", 2* et 4' régiments de l'arme, et que les journées d'invalidation générale, ainsi que le nombre moyen par jour de ces journées, y offrent un notable accroissemenl. Mais, outre la Gochinchine, le 3 e régiment a desservi jusqu'à ce jour la Guyane française, dont l'insalubrité est notoire, où les fièvres intermittentes sont endémiques et bien plus graves qu'à Rochefort ; les soldats qui reviennent de cette colonie fournissent toujours un chiffre considérable d'invalidations, et c'était, il faut en convenir, les placer dans de mauvaises conditions que de les ramener do Ca.renne dans un pays à fièvres d'accès. Une sage et prévoyante décision ministérielle vient d'affecter le 3* régiment d'infanterie a la Réunion, à la Nouvelle-Calédonie, à Taïti et à la Cocbincbine.

Quoi qu'il en soit, comme c'est la fièvre intermittente qui produit le plus d'exemptions de service, plus de la moitié peut-être du nombre total, il y a bien

Ïlus d'hommes qu'on ne le suppose qui n'éprouvent dans l'année aucune atteinte, 'ni pu constater le nombre des admissions multiples à l'Hôpital, mais je ne puis que présumer par analogie ce qui a lieu aux infirmeries régimentaires pour las soldats, à domicile pour les ouvriers du port.

Rh bien, interrogeons l'infanterie de ligne, dont tous les chiffres ont été relevés «u complet, parce que l'infirmerie de la caserne de Rochefort ne fonctionne pas. 11 suffit de jeter un regard sur le premier tableau de la page !M8, consacré à la statistique de l'infanterie de ligne en France, pour voir que le total iimtiid des malades .le cette arme (période de 1862 à 1865) est plus du double do l'effectif: or. jamais la portion de corps qui tient garnison à Rochefort, n'a nllt'lul colle proportion.

Il .'st généralement admis qu'il faut s'attendre à avoir constamment en exempts île service, 5 hommes sur 100. Mon expérience personnelle à bord des bâtiments do l'Ktal et les observations consignées dans les rapports médicaux

s'il* Maie.» él* «j*» 1 "

de mes collègues de la marine me permettent d'affirmer que ce chiffre est loin d'être exagère. A la fin d'une année de campagne, même dans les pays les plus sains, le nombre des malades a toujours dépasse l'effectif; la proportion grossit démesurément dans les contrées où régnent des affections endémiques, et bien plus encore dans celles où éclatent des épidémies.

Rochefort est donc, à ce point de vue, dans la règle commune.

A l'appui de cette opinion, j'emprunterai à la Statistique médicale de f Armée pour 1868, qui vient de paraître, des détails fort curieux sur le mouvement des hôpitaux pour la garnison des cinq ports de guerre, détails qui compléteront ceux que m'ont déjà fournis les précédentes publications de ce recueil périodique.

Je les résume dans le tableau suivant :

MOUVEMENT DES HOPITAUX, EN 1868, POUR LES GARNISONS DES CINQ PORTS DE GUERRE.

INDICATIONS QÉHÉ11ALE3.

Toolos.

Roclufort.

Brut.

Cnsrbonrj

Effectif en de la niron

Rapport pour 1000 dea malades à l'effectif

Rapport pour 1000 de» décès à l'effectif.

Rapport pour 1000 de» décès aux malades Moyenne des journées de traitement. .

1 — de fièvres ijphoides . .

— de maladies vénériennes

— de chlorose et anémie .

— de maladies aiguës de

la

— de phthisie pulmonaire.

Décès par fièvre palustre. ■ , .

. — fièvre typhoïde. . . .

— phthisie pulmonaire . .

Ainsi, en 1868 encore, pour la proportion des décès à l'effectif et aux malades, comme pour la moyenne des journées de traitement, Rochefort est plus favorisé que les autres ports.

La proportion des décès pour toute l'infanterie de ligne en 1868 a été de 12.93 pour 1000 hommes ; elle n'a été à Rochefort, que de 9,4.

L'immunité à l'endroit des fièvres typhoïdes, au double point de vue du nombre des cas et du chiffre des décès, est à l'avantage de Rochefort.

11 est bien remarquable :

l°Que la fièvre palustre n'ait point donné de décès à Rochefort quand elleeii a donné 3 à Toulon ;

2° Que cet état général, désigné dans la Statistique de C Armée sous le nom de lymphatisme, affecte une préférence marquée pour le 5' arrondissement maritime et qu'il ne soit représenté dans le 4* que par 1 seule unité. C'est là un nouveau témoignage des heureux changements qui se sont opérés dans la constitution médicale de Rochefort.

Quant au rapport des malades à l'effectif, en 1868, il faut bien reconnaître que les chiffres inscrits dans le tableau qui précède semblent donner une grande infériorité à Rochefort, vis à vis des autres ports. Mais, comme nous l'avons déjà (ait remarquer tant de fois, Rochefort est le seul des cinq ports où la caserne de la guerre n'ait ni médecin militaire, ni infirmerie ouverte ; il en résulte que notre Hôpital reçoit les malades qui, ailleurs, sont traites à l'infirmerie. En faisant pour toute l'armée la somme des trois catégories de malades soignés dans les hôpitaux, à l'infirmerie et a la chambre, on arrive aux résultats suivants :

TOtm l'muibe.

Malade* pour 1000 hommes d'effectif.

Et si nous ne tenons compte, pour 1868, que de l'infanterie de ligne, l'élément comparable à notre garnison, nous trouvons pour toute la France : 1851 malades pour 1000 hommes d'effectif ; 2320 malades pour 1000 hommes présents.

N'avons-nous pas ainsi à nous féliciter de ce chiffre de 1049 malades à l'Hôpital de Rochefort sur 1000 hommes de l'effectif de l'infanterie de ligne, puisqu'il représente la totalité des invalidations, moins les malades à la chambre, c'est-à-dire moins le chiffre le plus faible des trois nombres qui concoureiil à l'addition totale*

La question des mariages, des naissances et des décès élant ainsi vidée à l'avantage de notre population, il reste à établir la constitulion médicale du pays.

Les fièvres intermittentes endémiques sont la maladie dominante; c'est a elles qu'il faut rapporter évidemment le chiffre élevé de l'invalidation générale. Nous avons vu en effet (page 308), que sur 1000 admissions à l'Hôpital, elles en prennent à leur compte 285,87 et que sur 1000 hommes de l'effectif, 125,50 en sont atteints. Il est vrai que les admissions multiples à l'Hôpital, les récidives

en un mot, font baisser cette proportion d'un tiers, si ce n'est de moitié ; mais cette réduction n'empêche pas que la constitution médicale se caractérise surtout par l'influence palustre. Notons, comme correctif, que les fièvres intermittentes et les cas, si rares aujourd'hui, de cachexie paludéenne qui en sont la suite, ne donnent qu'une proportion insignifiante de décès = 0,354 décès sur 1000 habitants.

Pour ne rien dissimuler de la vérité, il faut rappeler cependant, non-seulement que nous avons inscrit au passif des fièvres intermittentes un certain nombre de décès portés sous la rubrique : Hydropisies et Engorgement des riscères abdominaux, mais encore que nous avons admis l'influence de l'intoxication palustre : 1° sur le chiffre élevé des morts-nés à Rochefort ; 2* sur la mortalité infantile par cause de faiblesse.

Quoi qu'il en soit, le chiffre des décès dus à l'action paludéenne reste toujours excessivement restreint.

Les maladies les plus communes à Rochefort, après les fièvres intermittentes, mais qui, par un fâcheux privilège, donnent, comme partout, le plus de décès, sont :

Les maladies des voies respiratoires. . . = 276,23 décès sur 1000 décès.

Les maladies du système nerveux . . . = i48,78 —

Les maladies des voies digestives. . . . = 146,27 —

Les grandes chaleurs de 1 été, les froids rigoureux de l'hiver, les brusques et considérables écarts de la température, l'intensité de certains vents, l'excessive humidité de l'atmosphère, expliquent la fréquence de la pneumonie, de la pleurésie, de l'apoplexie, de la diarrhée. Nous avons vu cependant, quand il nous a été possible d'établir des comparaisons (page 336), que la proportion de la mortalité pour la pneumonie, la pleurésie et la phthisie était, à Rochefort, inférieure à celle de Paris.

Quant à la proportion des décès à l'effectif de la population (page 137), les maladies de l'appareil de la respiration donnent : 7,238 décès sur 1000 habit.

— de l'appareil digestif — 3,514 —

— des centres nerveux — 3,652 —

Ce sont donc surtout les maladies des voies respiratoires qui sont la caractéristique de la constitution médicale de Rochefort, au point de vue de la mortalité.

Toutes les autres affections, que nous avons indiquées au chapitre IV du livre III, ne dépendent ni du climat, ni du sol ; on les rencontre partout ; elles tiennent à l'organisation même du corps humain, et elles se développent sous l'influence de causes si variées et si inconnues, qu'il faut se résigner à ne les point préciser.

La faiblesse des enfants, de la naissance à 12 mois, dont nous avons recherché les causes à la page 105, et dont le chiffre de mortalité est de 48,59 sur 1000 décès, rentre davantage dans les conditions propres au pays. J'ai du moins indiqué quelques moyens propres à atténuer ce mal réel.

Le chiffre des cancers, 0,523 décès sur 1000 habitants, est assez élevé; mais je ne puis saisir ici la relation de cause à effet, et je n'ai, pour ce genre de maladie, aucun terme de comparaison avec les autres points de la France.

En résumé, si la fréquence des lièvres intermittentes à Rochefort, à l'état endémique, ne peut être niée, nous avons démontré du moins que, par compensation, la fièvre typhoïde n'y parait qu'à l'état sporadique, tandis qu'elle fait presque partout d'affreux ravages ; que la phthisie pulmonaire, cet autre fléau bien plus dangereux encore, affecte ici une marche plus lente, plus bénigne et lait moins de victimes qu'ailleurs ; que la dyssenterie y est le plus souvent

d'origine exotique ; qu'en général les épidémies n'offrent qu'une gravité modérée : le choléra, les fièvres éruptives, le croup, ont certes laissé dans nos murs de funèbres traces de leur passage, mais la proportion de leurs décès à la population est restée en deçà des limites qu'ont atteintes ou franchies un grand nombre de villes de France. Je ne prétends pas que l'antagonisme entre les fièvres intermittentes et les autres maladies soit chose absolue; mais il est d'observation médicale que partout où sévit une affection soit endémique, soit épidémique. elle absorbe en quelque sorte les autres manifestations morbides, et, à ce titre, la fièvre intermittente, qui ne tue guère, peut nous défendre contre d'autres atteintes meurtrières; et si, à Rochefort, on est un peu plus souvent malade, on y meurt moins qu'ailleurs.

La population conserve encore cependant une légère empreinte du voisinage et de l'action des marais. Sans doute on ne voit plus cet étiolement, cette anémie, ce lymphatisme, ces obstructions des viscères abdominaux, qui étaient si communs jadis : tous ces graves symptômes ont disparu ; l'organisme s'est fortifié, le sang est devenu plus riche, la circulation plus active ; le système musculaire s'est raffermi, et l'apparence extérieure traduit fidèlement ces heureuses modifications. A mesure que par les dessèchements a diminué la puissance nocive des émanations palustres, la résistance humaine a vu s'accroître son énergie, et notre époque recueille évidemment le prix des travaux opérés sur une grande échelle. Mais, quoique affaibli, l'ennemi est encore à nos portes et toutes les constitutions ne sont pas à l'abri de ses coups.

Il ne faut donc pas s'arrêter dans les mesures à prendre pour maintenir et poursuivre l'assainissement.

Les marais de la rive droite de la Charente, au nord de Rochefort, sont aujourd'hui complètement desséchés et munis d'un réseau d'émissaires qui assurent, même après des hivers extrêmement pluvieux, un facile écoulement des eaux ; mais la diminution du débit de la Gères et de la Devise, qui est résultée du déboisement et de l'utilisation de leurs eaux en amont du Gué- Charrau, ramène, chaque été, une situation assez fâcheuse au point de vue de la salubrité publique, en laissant à sec, dans sa partie supérieure, le canal de Gharras et tous les fossés de marais qui y aboutissent. La pénurie des eaux, l'assèchement de ces fossés et écours, dans les marais de Ciré, d'Ardillières e( de Rochefort, ainsi que dans ceux de Voutron, de Pouras et de l'Aubonnière. au-dessus de Saint-Laurent de la Prée, contribuent largement à augmenter les dangers de ces terres de marais, en même temps qu'ils en diminuent la valeur agricole.

Des travaux qui auraient pour résultat d'amener et de maintenir dans le canal de Charras, au niveau des prairies, des eaux douces ou très peu saumâtres. comme celles du canal de la Bridoire, seraient un véritable bienfait pour cette contrée, d'une étendue de 8000 à 9000 hectares. Ces travaux ont fait l'objet d'une étude très largement conçue, élaborée par M. l'ingénieur Guillemaîn, en 1804. I) s'agirait de dériver les eaux de la Charente, par une prise d'eau faite, dans les hautes mers d'été, au Pont-Rouge ou en amont.

Cet intéressant projet, dont l'évaluation est fort inférieure à un million de francs, serait d'une réalisation facile par le concours d'une subvention de l'Etat et des associations syndicales des propriétaires. 11 est à souhaiter, dans l'intérêt de la santé publique à Rochefort, comme dans celui de l'accroissement de notre richesse foncière, que l'idée de M. Guillemain, corollaire obligé des beaux travaux de Masquelez, soit bientôt prise en sérieuse considération.

Sur la rive gauche de la Charente, il y a d'abord a désirer la mise en

culture des marais de la prairie de Rosne ; cette amélioration suivrait certainement de très près la création d'une voie de communication facile avec la ville de Rochefort. Mais il faut compter, avant tout, parmi les œuvres les plus favorables à l'assainissement, la transformation complète des derniers maraissalants du bassin de Brouage en marais doux, par la canalisation du havre de ce nom. Quelques-uns de ces marais-salants, autour d'Hiers et de Brouage, sont abandonnés chaque année par suite de l'insuffisance de leur produit et de l'avilissement du prix du sel : ils deviennent ainsi des marais-gâts et continuent, quoique sur une moins vaste échelle, l'état de choses qui a ruiné ce paj-s dans le siècle dernier. La construction d'écluses à l'embouchure du havre permettrait d'amener jusqu'au bord de la mer, les eaux de la Charente par les canaux de la Bridoire et de Mérignac ; par là serait assurée, à bref délai, la disparition complète, dans le rayon du climat de Rochefort, de cette industrie frappée ici d'une décadence irrémédiable et dont la lente agonie est depuis deux cents ans la cause la plus funeste de l'insalubrité générale de notre contrée.

En résumé, la constitution médicale de Rochefort se caractérise nettement.

Elle a, à son passif, les fièvres intermittentes endémiques, dues aux marais environnants, insuffisamment desséchés ou trop mouillés, et dont l'action funeste est encore aggravée par l'usage, comme boisson, d'une eau insalubre. Cest à la fièvre intermittente qu'il faut rapporter le chiffre élevé des journées d'invalidation, peut-être aussi une certaine quantité des décès du jeune âge et même le nombre anormal des morts-nés. Les fièvres intermittentes et leurs conséquences, qu'on ne me reprochera pas d'avoir dissimulées, n'ont cependant qu'une très minime influence sur la mortalité générale ; et cette influence, si lourde autrefois, si légère aujourd'hui, peut s'affaiblir encore et même disparaître complètement, si l'on poursuit jusqu'au bout les travaux qui ont déjà donné les plus heureux résultats.

A son actif, la constitution médicale du pays a le droit de revendiquer : 1" la rareté des lièvres typhoïdes que l'on ne voit guère ici qu'à l'état de cas sporadiques, tandis qu'ailleurs cette maladie meurtrière éclate trop souvent sous forme d'épidémie ; 2° la lenteur d'évolution de la tuberculisation pulmonaire.

Quant aux autres affections, elles n'appartiennent pas, en propre, à Rochefort ; on les trouve partout. Peut-être même les épidémies intermittentes de fièvres éruptives, de diphtérites, de choléra, font-elles ici moins de victimes que dans beaucoup de villes du même ordre.

Quoi qu'il en soit, il importe de ne pas s'endormir dans une fausse sécurité. Tout en se félicitant hautement des immenses progrès réalisés, il est indispensable de persister dans la voie qui a été si avantageusement ouverte. Continuer le dessèchement et la fertilisation des marais ; adopter, partout où il pourra prospérer, un large système de plantations ; remplacer pour toute la population, l'eau calcaire des puits par une distribution abondante d'eau de source * instituer des égoûts couverts pour le transport dans le fleuve des eaux ménagères ; pratiquer un système complet d'irrigations dans les rues ; assainir quelques logements restés insalubres ; changer l'alimentation des nourrissons pour qu'ils deviennent plus tard des hommes vigoureux ; fonder en ville, en vue des prescriptions indiscutables de l'hygiène, des lavoirs publics, des bains chauds à bon marché, une école de natation, un gymnase accessible à tous, telles sont les conditions à remplir pour maintenir et assurer dans le présent et dans l'avenir la salubrité publique, qui est le premier élément de la prospérité de Rochefort.

TABLE DES MATIÈRES

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