L'INSTRUCTION PUBLIQUE
AVENNE est, comme Venise, une cité unique dans son genre. — Illuslre par son histoire et par ses souvenirs, mêlée à tous les grands événements politiques des premiers siècles
chrétiens, véritable Rome des derniers temps du Bas-Empire; placée sur un radieux et
beau rivage, aux confins de notre occident, elle reçut avec amour et garda avec respect l'influence orientale; elle est le reflet le plus certain de Constantinople, le sanctuaire de Tari néo-grec, la reine de Tère byzantine, en Italie.
Ju«qu'ici, Ton a peu écrit sur l'état actuel de cette ville, toute riche qu'elle est par ses édifices antiques d'autant plus précieux que chaque jour ils deviennent plus rares dans l'âge où nous vivons, toute remar-
quable qu'elle est par Turbanilé, les mœurs, le caractère de ses habitants, et l'aspect enchanteur des riantes campagnes
qui l'environnent. — De là les injurieux dédains ou plutôt l'ignorance de la plupart des voyageurs, qui, venant visiter
rilalie, oublient d'aller de'poser leurs hommages de pèlerins, aux pieds de cette gloire insigne, mais malheureuse et négligée
de la plus douce péninsule du monde. Je dois cependant citer avec éloge, le Guide de Ravenne ^ publie' en i835 par M. Gaspard RibulTi, œuvre conçue avec ordre, recommandablc par l'élégance du style, la lucidité des descriptions, et pleine
d'enseignements utiles, sur les édifices historiques. Un autre écrivain a consacré à la ville de Ravenne, quelques pages
imprimées, il y a peu d'années dans le cinquante-neuvième cahier de la Bibliothèque universelle des Sciences, Lettres
et Arls^ de Genèi^e , et longtemps avant ces auteurs, le père Coronelli avait, dans un livre illustré , devenu fort rare(i), recueilli pour les visiteurs , toute la monumenlologie de la cité. — Venant après ces laborieux écrivains, mon œuvre
limitée d'ailleurs, dans le cercle des choses exclusivement byzantines de Ravenne, toute spéciale et toute technique , sera beaucoup plus aisée; mais bien difierente est ma tâche du but qu'ils se proposaient et qu'ils ont dignement atteint.
— Je veux expliquer l'art des premiers siècles de l'ère chrétienne, en observer, en signaler les caractères générateurs, soit dans la pensée d'ensemble, soit dans la forme particulière
et avec ces éléments encore si peu étudiés et si peu connus en
France, fixer l'état de la science monumenlairc , à l'égard de celte architectonique, afin que ce faible travail mérite l'attention sérieuse des savants, dans ma patrie où les arts et la connaissance de l'histoire par les monuments, brillent d'un si vif éclat. Quand bien même mes efforts ne devraient pas avoir pour récompense, la découverte de quelque vérité utile, je
suis fondé à espérer que l'archéologie chrétienne trouvera tou- /
(O Ravenna Ricercata , aiitico-moderna (in-4 large).
jours quelque profit dans ce que j'ai ravi à la poudre des
archives, et dans mes explorations autour des types de la
période néo-grecque.
Pendant tout le cours de mon séjour à Ravenne, j'ai en constamment pour guide et pour ami, le vice-consul de France, dans cette résidence, M. Jean Valli dont le dévoûment, les sympathies envers notre pays et les services qu'il lui a rendus méritent tant de gratitude et d'estime. Je ne dois pas oublier de remercier aussi M. Barbiani , peintre distingué de Ravenne, et plusieurs aufres personnes non moins recommandables par
leur éducation et leur savoir, qui m'ont aidé de leurs lumières
et ont rendu mon œuvre aussi facile qu'agréable. Qu'ils reçoivent tous ici l'expression de ma sincère reconnaissance pour la bienveillante hospitalité qu'ils ont bien voulu m'offrir; avant d'entrer en matière, c'était nn besoin pour moi d'acquitter cette dette envers eux.
« Les premiers pas de l'art chrétien, dit M. Philippe Moisc, dans son remarquable écrit sur l'art moderne, durent avoir pour règle et pour type, les formes traditionnelles de l'antiquité, w — Ainsi, le style byzantin, né entre l'agonie du vieux monde et l'enfance du nouveau, dans une sorle d'interrègne de deux civilisations, dans une époque de transition et de transfusion sociales, n'est autre chose que l'architecture grecque du Bas-Empire. Son nom dérive de celui de la ville Byzance 5
située vers le Bosphore, à l'entrée du détroit qui joint la Méditerranée à la Mer Noire. Au commencement du quatrième siècle, Constantin transféra le siège de son empire dans cette cité, il la décora de nombreux et magnifrques édifices, de temples, de palais, et ainsi régénérée, elle s'appela Constantinople, c'est-à-dire ville de Constantin. — Les artistes qui concoururent à peupler de monuments la nouvelle capitale, étaient en partie Grecs et en partie Romains; il résulta de leurs travaux
communs, nn mélange de faires qui eient de deux écoles, et cependant porte un caractère ge'nérique hardiment tranché.
Plusieurs moniimenfalisfcs ont, avec raison, désigné cette architecîonicjue par les mots de Romano-Byzantine ^ qui sont peut-être préférables à la dénouiination de néo-grecque, et lui ont refusé le nom de type (élément) qui n'appartient qu'aux écoles primordiales : Égyptienne, Grecque, Ogivale ou
Françoise (i).
Le style romauo-byzanlin est un composé, un néo-grec romanisé bien différent du type hellénique proprement dit et
(le l'architectonique latine qui en est l'imitation. Issu de deux
sangs, il ne forme point une race, c'est le créole de l'architecture; mais ce créole est beau, celte compilation a fait un
livre curieux, cette neutralité a donné une forme intéressante. Il allie la richesse à la grâce, la fermeté à la souplesse; il est grave, religieux surtout; et l'on peut dire de lui qu'il est la synthèse de trois grands éléments, le produit mixte de trois
grandes influences, l'influence chrétienne d'abord qui lui a ôté ce caractère de positif qui marquait larchitectonique antique,
l'influence grecque qui aimait la grâce, et l'influence romaine qui aimait la solidité. Le point de départ de ce système monu-
mentaire est donc Constanlinople où s'est opérée la fusion entre les trois causes qui ontagi sur l'art. Les églises des Saints- Apôtres, de Saint-Procope et celle de Sainte-Sophie reconstruite par Justinien, celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, peuvent être regardées comme les modèles de cette fabrique qui a régné depnis le IV'^ siècle jusqu'à la fin du XVP.~Il en
a été de l'architecture romano-byzantine comme de toutes celles qui n'ont pas une nationalité absolue; chaque peuple a prétendu l'avoir trouvée et a voulu la baptiser de son nom. Dans Je midi de la Fraçce, où l'élément et l'esprit romains ont survécu à la domination romaine, dans le midi de la France où
(I) Le berceau de ce type est dans le nord de la France. La priorité nationale €st aujourd'hui incontestée et incootestabie en cette matière.
toutes les relations de voisinage, de société, d'études, de commerce, étaient avec la vieille terre latine, on l'appela
Romane ^ parce que moins ionique et moins châtiée que les archétypes orientaux, plus rudimentaire, plus dure, plus crue, plus pauvre en profils et en ornementation, elle se rapprochait essentiellement du faire romain. Dans laLombardie, elle fut nommée Lombarde^ dans le nord de la France,
Carloi^lnglenne ^ dans les provinces Rhénanes, Saxonne ^ Teuionlque; chez les Anglais, Anglo-Saxonne. — Le seul pays qui la reçut, à sa naissance, des mains de ses inventeurs,
qui l'acclimata sur son sol, qui, sans l'avoir de'couverte, la
formula d'une manière brillante et complète, fut précisément celui cjui ne lui donna pas son nom, c'est Ravenne ! — Il n'est pas jusqu'aux Normands qui ne revendiquèrent quelque part dans cette gloire, comme plus tard, ils voulurent que le type aigu fût né anglo-normand. — Les diverses qualifications dont nous avons parlé, ont quelque chose de vrai au fond:
chaque peuple en appropriant celte architecture à son individualité particulière, à sa nationalité eflfective, la modifiait selon
ses mœurs, ses afiections, ses sympathies, ses affinilés morales et topographiques. Il faut le dire ici, les architectoniques ne
se sont jamais complètement stéréotypées, elles ont posé des types, ces types ont irradié autour d'eux , engendré des fils k leur image, tout cela dans un cercle donné d'influence et de relations. Que l'architecture byzantine soit plus ou moins analogue à ses archétypes, cette école n'en est pas moins une, identique dans son point de départ qui est Constanlinople,
dans sa seconde pairie qui est Ravenne , dans ses caractères
généraux absolus qui sont le plein-cintre et les formes arrondies. Celte école fit comme tout ce qui est art, elle ne demeura pas stationnaire; mais au lieu de marcher dans le sens de la progression, elle alla en arrière, dès la fin du VHP siècle, pour se remettre plus lard en mouvement dans la voie du perfectionnement. On peut la diviser en trois périodes bien
distinctes.
1. — PHASE PRIMO?. DI.U.E {Du IF^ sicrlc au /A'% exdmvemcni.) La France a du posséder des basiliques de celte période ,
avant Karl-Ie-Grand; mais bâties en bois, dans une conlrée riche en forêts; elles ont été ruine'cs facilement, et aucune d'elles n\i survécu. — Il faut recourir à l'Orient et à l'Italie.