M DCC C XXXI V
Je me borne à indiquer l'église aussi suburbaine de Sainte- Marie in porto fuori qui n'est point dVcole néo-grecque, ou
peut-être a été réédifiée après le règne de cette archilectonique, parce qu'elle contient l'admirable trésor des fresques du Giolto , malheureusement presque réduites à l'état fruste. — La base quadrangtilaire du campanille de cette église passe
pour être un reste de pUare romain.
Avant d'arriver à une basilique du plus haut intérêt, n*ou-
blions pas de donner un regard à la Crocetta^ située encore hors des murs, colonnette de marbre cannelé, au sommet de laquelle on a placé une croix également de marbre. Cette petite croix, Crocetta^ indique le lieu où s'éleva la plus belle, la plus vaste et la plus ancienne basilique de Ravenne, celle de Saint-Laurent in classe Cesarea , bâtie dans le IV^ siècle
et détruite en m dl m , au grand regret des habitants de Ravenne, qui la pleurent encore. C'était un monument du temps de l'empereur Honorius, orné de trente colonnes des marbres les plus précieux de Grèce et d'Egypte.
Saint- Apollinaire in classe^ aujourd'hui solitaire et assis en pleine campagne, comme Sainte-Marie in porto fuori ^ x^^pelle puissamment aussi les premiers âges chrétiens tout embaumés de prière fervente, de recueillement et de foi, et présente la forme hasilicale rectiligne (parallélogramme) dans tout son caractère. Érigée en d xxx iv, à la place occupée par
le temple d'Apollon et avec une bonne partie de ses débris, elle fut commencée en d xl ix. Elle était jadis environnée d'un
• 35 portique extérieur dont il ne subsiste plus que quelques fragments. Vingt-quatre colonnes 5 toutes semblables entre elles,
de marbre grec veiné horizontalement, ayant presque la transparence du cristal de roche, soutiennent ses trois nefs dont une réédification postérieure à la phase byzantine primaire, a
entièrement ruiné l'aspect originel. Il ne lui reste de cette ère
que le plan , la tradition et les souvenirs. Elle renferme un peuple d'inscriptions , de tombeaux , de dalles et bas-reliefs de marbre , d'autels , de colonnes et colonnettes, de groupes, deux ambons de marbre, provenant de l'ancien temple. Mais la seule et magnifique portion conservée avec son orthographe propre , appelle au plus haut point l'attention du monumentaliste; cette portion , c'est comme à Sainte-Marie-Majeure, à Saint-Clément, et en tant d'autres églises de Rome, le sanctuaire, terminé
dans la forme apsidaire, caractère absolu de la période néo-
grecque. — C'est chose à remarquer que, dans les temples byzantins détruits dans le cours du Moyen-âge ou dans une époque plus rapprochée de nous, pour les adapter à de nouvelles formes architectoniques , le sanctuaire fut presque toujours respecté , à cause de sa majesté monumentale suprême, et de la pieuse vénération qu'il inspirait.
Le Sanctuaire de Saint-Apollinaire in classe^ est entièrement
vêtu de mosaïques parfaitement intactes, du VI« siècle , travaillées avec beaucoup d'art et de délicatesse. Elles représentent la transfiguration de Notre-Seigneur sur le Mont-Thabor. — La main qui sort d'un nuage, indique Dieu le père montrant son fils chéri. — Moïse, Élie, des troupeaux, Saint- Apollinaire, vêtu de l'antique chasuble et décoré du pallium des campagnes, des oiseaux, des arbres , des fleurs, des montagnes , la consécration de la basilique par saint Maximien , entouré de deux prêtres et d'un acolyte tenant l'encensoir et la
navette, à droite du pontife, l'empereur Justinien qui lui présente un rouleau de papier contenant les privilèges accordés à la fondation , plusieurs autres personnages , les portraits des prélats Ecclésius , Severus , Orsus et Ursicînus, vêtus en
habits pontificaux, tenant le livre des Evangiles d'une main,
et (le l'autre, semblant donner leur be'nédiction ; les sacrifices
d'Abraham , d'Abel et de Melchisédech , les symboles des Evan^'élistes (l'homme, le lion, l'aigle, le bœuf), deux saints apôtres, les deux arcbanges Michel et Gabriel, des palmes, symbole de la victoire, les villes de Betble'em et de Jérusalem, de délicieux motifs d'arabesques , etc. Parmi les peintures mosaïcales qui embellissent la tribune ^ et les cinq rangs distincts qui les composent, ici, comme toujours, domine la grande.
fFure du Sauveur, avec son noble visage et sa pose austère.
Dans cet appareil byzantin , ainsi que dans tous ceux du même temps, on trouve fréquemment les lettres grecques A et il et des initiales superposées:
lESVS . CHRISTVS X
FILIVS . DEI
Vous remarquerez aussi dans le chœur, six dalles où on lit
la vie et le martyre de saint Apollinaire et deux demi-ambonsde marbre grec, (comme les tables qui lambrissent les portions inférieures du sanctuaire), œuvres du VP siècle, accusé par
l'inscription :
D A IVI I A JS V s
ARCHIEPIS . FECIT
Une crypte nommée en italien confessîone ^ est pratiquée
SOUS le chœur de la basilique; mais elle me paraît être ou une
œuvre, ou une réédification du X^ siècle. Je n'y retrouve pas le caractère de la primitive époque de l'art. On y observe un tombeau de marbre grec, deux tables du même marbre, reste
dei> dalles qui lambrissaient les parois, et une magnifique inscription latine.
Celte basilique est, comme toutes celles de Ravenne, un véritable musée d'archéologie chrétienne: urnes, sarcophages, colonnes et colonnetles cannelées en spirale, bas-reliefs inscriptions, détails de tout genre, marbres les plus varie's , tout cela s'y rencontre à profusion.
Rentrons un instant dans les mui\ç de la ville de Ravenne,
que nous avons quittés depuis notre visite à la Rotonda ^ pour examiner un édifice tout civil; car, je veux dire encore deux
mots des restes du palais de Théodoric. Ces restes présentent, à l'extérieur, un mur orné, dans sa partie supérieure, d'une
arcature bouchée, sur les flancs, soutenue par six colonnetles de marbre, et , au centre, un arc plus large et plus haut que les autres, en forme de niche, supporté par deux colonnetles également de marbre. — La partie inférieure de celle fabrique se compose de trois grands cintres, dont un seul, celui du centre, décoré de deux colonnettes. Dans l'un de ces cintres, Cclui à droite du spectateur , on remarque un tombeau de porphyre , sans couvercle, placé dans le mur et orné d'une
tête de lion et de deux grands anneaux. Les restes de mosaïques , trouvés autour ou dans l'intérieur de ce monument, la fabrique toute byzantine qui le caractérise, tout porte à croire qu'il fut
réellement la demeure du roi jroth, et que la tradition est ici
parfaitement d'accord avec le fait historique. Il était autrefois rempli de marbres transportés, à grands frais, de Rome et de
Constantinople, et sa façade s'élevait en regard d'une place au milieu de laquelle se dressait la statue équestre du prince.
Tout le palais était ceint d'un réseau de portiques. L'empereur Charlemagne fut le premier spoliateur de cet édifice habité
par divers souverains et par les Exarques : les siècles , la barbarie, ont achevé sa ruine, et il ne reste de tant de magnificence, que ce que nous avons succinctement décrit, servant aujourd'hui d'habitation particulière.
Je n'ai fait qu'esquisser toute cette histoire monumentaire, et effleurer à peine la robe d'or de la reine occidentale de Tère byzantine. Mon travail, si faible soit-il, suffira pourtant pour apprendre combien somptueux et habiles furent les Byzantins,
dans l'orfiementation de leurs temples. — Nous voici bien fixés sur l^art chrétien du IV® au VIP siècle , sur la situation de la mosaïque basilicale , sur son omnipotence artielle. Nous savons qu'elle ornait les parties supérieures des églises, laissant aux dalles de marbres , le soin de tapisser les parois inférieures; nous savons quelles représentations elle offrait le
plus habituellement aux yeux des fidèles; nous savons qu'elle réservait toujours ses fonds d'or pour la partie concave ou apsidaire du sanctuaire où l'on voyait le Sauveur en pied. — Les mosaïques de tout l'intérieur de Saint-Marc, de Venise sont a fond d'or; mais c'est là un luxe exceptionnel dans un monument bien postérieur à la phase primaire, bien qu'imité
d'elle; et puis ce luxe n'a rien d'étrange dans une cité où toute
chose est étrange et merveilleuse, où tout ce que l'on voit semble rêve ou féerie. — Nous savons encore le rôle immense
joué dans l'architeclonique néo-grecque, par les arcatures ouvertes ou bouchées.
L'origine de l'art chrétien, est dans la mosaïque aux tons austères, fermes, pleins, un peu crus peut-être, et fort imparfaits de dessin; mais empreints d'un sentiment immense d'éternité. A la mosaïque basilicale, succéda, après l'interrègne artistique des IX® et X® siècles , la sculpture qui s'efforça d'imiter,
par le relief, les frises , les corniches , les impostes et les archivoltes planes. Puis vint la fresque, seule véritable peinture monumentale , dans le XV^ siècle ; puis le simple tableau mobile, limité dans un cadre; puis la gravure, et de nos jours vinrent les mauvaises jjrisailles , le badigeon, les pâtes, le
carton-pierre, le biscuit, la lithographie, et toutes les ordures
monumentales qui souillent nos édifices religieux. — Que si
l'on veut bien observer attentivement cette marche, cette filiation, on trouvera que l'art dépouilla constamment, en s'éloi-
gnant de l'école byzantine, son caractère de durée, d'immobilité, de noblesse et de diflicultés vaincues. On le verra gagner prodigieusement, dans la suite, pour h/orme; mais perdre la
pensée nationale et chrétienne. On a vu aussi les campanilles byzantins toujours séparés de la basilique: c'est que l'introduction des cloches fut postérieure à l'érection des premiers temples chrétiens, et dans plusieurs églises d'Italie, comme à
Pise, Florence, etc., on a perpétué la tradition historique, en isolant le clocher de l'église. — Le plus grand nombre de
ces clochers sont circulaires, terminés en plate-forme, ou à toiture, ou couronnés d'un comble conique composé de cailloux , comme il s'en trouve à Rome , à Ravenne, et comme on l'imita dans le IP siècle, à Notre-Dame-la-Grande , de Poitiers; d'autres encore ont le faîte amorti en tombeau égyptien, romain , etc.
L'Italie , ce beau pays de marbres , d'or , de parfums , de brises mélodieuses et caressantes, où tout est harmonie dans le ciel, les souvenirs, les formes, la nature , les mœurs, les monuments , le type humain ; l'Italie, où la vie d'art, de sensations et d'amour vous entre par tous les pores; l'Italie n'a rien de plus précieux que Ravenne, par rapport à l'école byzantine. Rome même est moins riche que cette cité; car dans la capitale du monde catholique , on a détruit ou modifié ou modernisé
tant de vieilles basiliques, que l'on croirait que le christianisme
n'y date que des XVP, XVIP , et XVIIP siècles. — L'art, cependant, à Rome, est toujours à sa place , je veux dire dans les églises et dans les palais; il ne se prostitue pas comme sur d'autres terres moins empreintes du sentiment classique , à des décorations de boutiques et de cafés. — Les véritables matériaux des basiliques sont l'or, l'argent, le bronze et le
marbre, qui n'est jamais gelisse et dont la transparence résiste
à toute la rouille des siècles.
Je n'ai rien dit des palais publics et particuliers de Ravenne àe sa place Majeure, des colonnes, des statues, de l'Académie des Beaux-Arts, renfermant un Musée plein de restes précieux: des églises modernes ou élevées dans les derniers siècles du
Mojen-âge, des portes de ville, etc. Tous les types de Tarchi-
tecture religieuse, depuis son origine jusqu'à nos jours, se trouvent dans Ravenne , noblement formulés. Aux hommes intelligents qui vont en Italie recueillir des trésors de doctrine et d'étude , mes considérations abrégées suffiront: ils y verront que la cité qui renferme presque toute l'histoire du Bas-Empire d'Occident, est riche jusqu'à l'opulence, et que si oubliée , si déchue soit-elle , de son ancienne splendeur , elle forme sans contredit encore l'un des plus beaux fleurons
de la couronne pontificale. — Aux histoires locales de Ravenne,
le soin de l'illustrer ; moi , j'ai dû me borner à mettre en lumière ses édifices néo-grecs qui sont ce que l'Europe occidentale oflTre de mieux senti dans les idées de l'architecture byzantine.
Pieuse et calme cité , résignée à tes revers ; ville de culte et de ferveur, où la langue italienne a presque imité la cadence et 1 harmonie de l'idiome grec , où les mœurs hospitalières des
premiers siècles de l'Eglise vivent encore à l'ombre des monuments de ces âges reculés^ où l'on a conservé, dans les familles, le touchant et primitif usage oriental des présents à l'étranger; sol tout embaumé de souvenirs chrétiens et d'émanations grecques , terre qui recueillis le dernier soupir de l'empire d'Occident, souffre qu'en te quittant, je te donne le baiser de la gratitude et de la sincère affection ! — C'est toi qui reçus dans
tes bras byzantins, Dante exilé et fugitif, qui le vis mourir
sous ta lèvre , et consacras un monument à sa mémoire : ce fut toi qui devinas son immortalité, bien avant que Florence, sa patrie, ne songeât a lui ouvrir les portes de son Panthéon des gloires toscanes, l'église de Sainte-Croix. — En cette cité,
j'ai retrouvé avec extase , je l'avoue , notre sonnerie lyonnaise, dans les basiliques, ce qui a achevé de me prouver l'étroite
alliance et l'intime parenté de l'église grecque et de la sainte église de Lyon.
Ni les barbares, ni les incendies, ni les pillages, depuis douze siècles , n'ont pu la dépouiller, cette illustre Ravenne , et il n'est pas une de ses églises modernes même qui ne regorge
de débris antiques. — En France, nous recueillons avec
respect un morceau de mosaïque romaine , de quelques pouces carrés, et dans la ville impériale, les mosaïques s'étendent comme d'immenses et magnifiques robes d'Orient, noires encore de fumée et souillées de la main des barbares, sur les parois des basiliques, ou ruissèlent comme des flots d'azur et d'or, à leurs pieds.
A ceux qui font peu de cas de l'architecture néo-grecque, et se soucient fort peu d'une atmosphère byzantine, d'un pays qui
vous fait échapper à la terre d'Europe, à ce siècle, pour vous transporter au delà des mers, sur ce sol d'Orient si riche de
lumière et de vie, je dirai: « Allez au moins à Ravenne, effeuiller une tige de laurier sur le mausolée de Dante. »
Je ne puis terminer sans remercier M. Ribuffi, dont le
Guide a contribué à me mettre sous les yeux les monuments de
Ravenne, et m'a beaucoup aidé. ^
Adieu ! adieu Ravenne! je ne t'oublierai jamais, et dans les
prochains voyages d'Italie que je médite, j'irai encore saluer l'ombre de Dante , respirer l'air frais et embaumé de la forêt de
pins {pinc/a^^ revoir les fresques du Giotto , les colonnes de marbre grec veiné transversalement, et toute:, .j mosaïques, filles de l'âge le plus splendide et le plus prodigieux de l'architecture chrétienne ! — Adieu, belle et suave Italie pour laquelle
l'œuvre providentielle fut si complète, si prodigue et si large, où la civilisation s'est assoupie sous le pied de fer des IX® et
X^ siècles, mais ne s'est jamais éteinte !— Je le répète, dans l'ordre moral et physique. Dieu a tout donné au Midi : si les
idées d'art et la civilisation se sont efTacées en Grèce, en Orient, en Afrique, il n'a fallu rien moins que l'action abrutissante de
l'islamisme, essentiellement ami de la barbarie et de la servi-
,Jfc ,„.
tude; malsrilalie, grâce à l'influence chrétienne, essentiellement amie de la liberté et des arts, ne mourut jamais à la
pensée , et dès (ju*un premier rayon d'espérance et d'avenir vint à luire sur sa tête couronnée; on la vit, au cœur du Moyen-âge, alors que toutes les civilisations antiques dormaient
dans leur linceul, refleurir comme un arbre après l'hiver,
sous l'influence du soleil, principe éternel de toute beauté morale et physique.
f. iS
MMMi