HISTOIRE POPULAIRE
S 1. État tlu peuple avant la conquête , — s-ms Ils Romains, — Durant le moyen àgo, — Dans les derniers
temps Je la monarchie.
Les traditions de la religion et de l'histoire, d'accord avec les découvertes de la science en Orient, établissent comme un Tait incontestable que l'Asie a été le berceau des peuplades européennes. Héritiers des secrets des arts laissés par la génération anté diluvienne, les petits-fils de Noé se répandirent bientôt sur la surface de l'ancien continent, les uns en pénétrant dans l'intérieur de la terre ferme pour en chercher les plus fertiles bassins, les autres en côtoyant les mers l»our en peupler les rivages. C'était toujours par tribus, par petites colonies, souveut mémo par familles que les premiers hommes se fixaient sur le territoire qu'ils avaient choisi. Trouvant dans la chasse et dans la pèche une nourriture abondante, les indigènes ne furent point agriculteurs; d faut que l'homme se trouve réduit à manger le gland dans les furèts, avant de penser a les abattre, à féconder le sol de leurs cendres et à y jeter le grain qui ne pourra fournir un aliment qu'au retour de la saison.
Cette première civilisation a dû être bien grossière. Des peuplades ainsi isolées, blotties pendant l'hiver dans des huttes ou sous les antres des rochers, épurses ensuitt? dans les forêts ou sur le bord des rivières, ne nous offrent pas un sort bien digne d'envie, à nous qui possédons tous les avantages d'une société policée. Nous regrettons
peu la nature sauvage, les vastes et sombres forêts, où les races primitives erraient avec les bêtes fauves, quand nous portons le regard sur nos plaines défrichées qui nous présentent les immenses bassins de verdure de nos vignobles, ou les ondulations de nos moissons jaunies, prêtes ï tomber sous la faucille. L'homme civilisé s'est établi en maître sur le sol devenu son domaine; il s'est donné un ciel plus doux en abattant les forêts vivaces qui entretenaient l'humidité de l'atmosphère; il a tour-a-tour creusé un lit aui rivières pour faciliter leur écoulement, ou a jeté des digues afin de les retenir dans leur pente trop rapide. Comme un roi qui s'élève des trophées, il a taillé en blocs réguliers les roches cachées daus le sein des collines pour en construire des maisons solides et commodes, sous l'abri desquelles il a pu braver les saisons les plus rigoureuses.
Il n'appartient qu'à la poésie qui se plaît à tout embellir, de parler des douceurs et du charme de la \ie sauvage. Il nous semblerait qu'elles ont dé vivre heureuses sous leurs huttes grossières, ces populations gauloises que l'ambition des conquérants n'était pas encore venue enchaîner, et qui jouissaient, dans les clairières de leurs forêts vierges, de celte liberté qui ne paraît si précieuse à l'homme qu'après la servitude. Nous nous trom-
perionsdaus le [xiralléle des peines attachées à la la tyrannie avaient commencé, etûrent des Gaovie sociale et des luttes incessantes des races pri- les un désert.
mitives. Hélas! la misère a été de tout temps le La première invasion qui épouvanta la Gaule partage du toit de chaume. romaine fut celle des Vandales. Elle fut terrible.
Les historiens de l'antiquité nous donnent sur Les envahisseurs ne respectaient rien ; ils se sence sujet des renseignements précis. César fait de taient poussés comme par un doigt invisible pour l'état du peuple dans les Gaules, avant la con- balayer le sol qu'avait si longtemps infecté la quête, une bien triste peinture. Ce peuple est corruption romaine. Les Vandales ne tinrent ausans force morale il n'a aucuue liberté civile et cuu compte des secrètes sympathies des Gaulois ; politique *. César le représente forcé de se ren- ils ne virent dans nos petites cités que du butin dre esclave, quand il est accablé de dettes, écrasé à faire, dans les temples chrétiens élevés sur d impôts et en butte k la persécution des riches*, ceux des idoles que de l'or à piller, et dans nos Heureusement, ce peuple avait des doctrines reli- plaines cultivées que ce doux jus de la vigne qui gieuses consolantes. César reconnaît que c'est ne les adoucissait paseufaveurdu colon infortuné, un peuple extrêmement religieux; les espé- Cependant les Vandales poursuivent leur route rances d'une autre vie sont une compensation en Espagne et vont y lixer leur empire ; à leur aux privations et à la servitude. tour les Wisigoths s'emparent du midi des Gau-
L' occupation des Gaules par les Romains fut les. Un faible empereur compose avec eux et leur plutôt un bienfait qu'une oppression pour les po- cède l'Aquitaine et tout le midi avec la riante pulations gauloises. Ce fut une belle époque de Toulouse pour capitale. C'était une bien riche civilisation, la paix, l'abondance,une domination, proie, dos plaines bien fertiles, depuis la Loire douce firent aimer Rome. L'indomptable nation, jusqu'aux Pyrénées.
qui autrefois en se jouant était allée incendier le La domination des Wisigoths ne fut pas op- Capitole, fut si fidèle au peuple-roi que les histo- pressive pour nos populations ; l'élément chrétiens ont remarqué qu'il suffisait de douze cents tien avait déjà pénétré cette nation dont les lois hommes de milice romaine pour garder une pro- attestent un grand pas au sein même de la barvince qui comptait plus de douze cents villes flo- barie. Les historiens qui, sanss'en douter, parlent rissantes. 11 n'eu fut pas de même sous les der- toujours au profit de leurs préjugés religieux et niers empereurs. Ia décadence de l'empire se des sympathies du patriotisme, n'ont pas manqué fit sentir dans les Gaules comme partout. Rome de représenter les Francs comme venant en libèdevint odieuse par les exactions de ses agents. La rateurs arracher le midi au joug de ces infâmes tyrannie du fisc épuisait le pays; l'agriculture, si Wisigoths*. A en juger par les faits, les Francs prospère pendant les deux premiers siècles do étaieut des conquérants bien plus farouches. Clo- V occupation romaine, tomba peu-a-peu, faute de vis, ce prétendu libérateur, devant qui tombent bras. Nos campagnes riautes, couvertes d'iunom- les murs d' Angoulémc, n'en passa pas moins les brables villas, se dépeuplèrent rapidement; les habitants au fil de l'épée. Les interminables lut- Barbares achevèrent eeque le luxe, l'immoralité, tes des hommes du midi contre le nord, qui ne
s'arrêtent qu'à Charlemagne, prouvent leurs an- « Siku muUt per m. Cm. bm. Gaii., ub. vi. tipathies profondes.
« JVwiii adhibttir eontiUo, «a., (d. Le règne de Charlemagne ne fut qu'un faible
• Pltriijur cvm ma ctre aiieno, aut nagnitudin* tributorwn aut injurid potwXrorum prémuni ur, $ttt »'» urviMem 1 Xefandiuima gens Gothorum. Hist. pont, et corn. Bngol. dicanl nobiMnu, id. cap. II.
essai de la réorganisation de l'empire d'Occidenl, c'est l'époque de la grandeur des Francs. Mais arrivent les terribles Normands qui surpassent en pillage et en incendies les Vandales eux-mêmes. Noire pauvre Aquitaine ne fut bientôt qu'un monceau de ruines. Il ne resta des villes, des églises, des monastères que ce que le feu ne put consumer. Les historiens font un tableau lamentable des populations errantes entraînant avec elles une partie de leurs troupeaux, emportant les reliques de leurs saints et ce qu'elles avaient de plus précieux. Heureuses quand elles trouvaient un asile dans l'enceinte de quelques châteaux forts, aux pieds desquels la rage do ces terribles Normands venait se briser!
Ici commence la Féodalité. D une main elle protège, de l'autre elle opprime. « Je vous défendrai contre l'ennemi, vous aurez droit d'asile derrière ces épaisses murailles ; au moment du danger, les ponts-levis s'abaisseront pour vous: vous ferez eutrer vos femmes, vos enfants, vos troupeaux et vos récoltes, pour les nourrir; mais vous serez mes hommes. » Tel est le contrat réodal.
11 découle naturellement de ce fait, que la féodalité fut protectrice tant qu'il y eut danger d'invasion ; les peuples tremblants, décimés par le fer, appauvris, sans énergie morale, se blottirent prés des donjous et bénirent les barons et les châtelains qui savaient manier la lance, comme leurs sauveurs et leurs pères. «Rien de plus populaire que la féodalité à sa naissance ». »
Ce qui était une juste récompense de la protection du seigneur sur le vassal, les droits de guet, de corvées, de four et de moulin banal, toutes les redevances prélevées sur la sueur du peuple sous le nom de cens, rentes et agriors. eomplants, devinrent bientôt un joug insupportable, quand cessa le danger qui en avait légitimé l'inféodation.
« M. Michèle», Bût. de Franc,, lom. |«, pag. m.
La fiscalité, toujours accompagnée delà cupidité et de la ruse, vint régulariser au profit de la force, des droits moins onéreux d'abord ; coutume devint loi' , et cette loi sévère s'est perpétuée jusqu'aux derniers temps de la monarchie.
Toutefois si le vasselage maintenait les populations dans cet état de dépendance qui ôte k l'homme une de ses plus nobles prérogatives, l'histoire impartiale ne doit pas passer sous silence ce qui en adoucissait le joug.
Le grand mal de la société moderne, c'est le désir incessant de s'élever, de sortir de sa condition, qui tourmente les hommes des classes inférieures. Au milieu du mouvement immense de l'industrie et du commerce, cette fièvre se communique de proche en proche. Après avoir porté dans nos villes ses inquiétudes, elle atteint jusqu'à l'homme des champs, dont elle empoisonne l'existence, en lui faisant convoiter sans cesse un bien-être chimérique auquel il n'atteindra jamais.
Heureusement le peuple au moyen âge ne connut jamais cette ambition fuuesto. Les exemples d'hommes parvenant a un sort meilleur que ce-
> 11 en fut Je même pour l'Eglise : La dlme n'était, dans le principe, qu'une nidation volontaire, introduite par le zèle des fidèles, a l'imitation des Juifs, qui payaient aui lévites la dlme de tous les fruits de la terre. Cette offrande passa en usage et devint l'honoraire des pasteurs: mais quand le refroidissement de la charité, ou plutôt les malheurs des peuples eurent privé les ministres de ces secours, les princes amis de l'Église en firent un droit consacré par la législation.
A la longue, on oublia l'origine de la dlme ; trop de décimateurs, forts de la loi civile, l'exigèrent souvent avoc sévérité. D'un autre coté, les dîmes se trouvèrent très-inégalement réparties : de riches I* nélkiers prélevaient ainsi d'immenses revenusque, dans les derniers temps, ils allaient consommer à la cour ou dans les grandes villes, pendant que les vrais pasteurs n'avaient que de faibles ressources au milieu de leur peuple. Cet impôt levé par le prêtre lui-même sur le sillon d'un colon souvent misérable, nous parait aujourd'hui une chose odieuse. Ce qui est incompréhensible, c'est qu'on ail attendu l'inévitable explosion des mécontentements populaires, plutôt que d'apporter de lentes et salutaires modifications aux institutions léguées par l'époque féodale.
DE LA
lui de leurs pères étaient si rares, que chacun s'attachait à la condition que sa naissance lui avait faite. L'homme des champs surtout, libre ou serf, ne voyait rien de mieux que le travail de la terre. Une providence protectrice, en lui épargnant les convoitises qui aujourd'hui nous dévorent, faisait assez pour son bonheur.
es coutumes avaient réalisé au moyen âge, pour les familles du peuple, le bienfait de l'association, dont notre époque comprend toute l'importance sans pouvoir en tirer des résultats positifs, en raison de l'esprit d'individualisme qui domine la société. Dans l'Angoumois, l'état vulgaire de la famille était l'association de tous ses membres. Vivant tous au même pot et feu, comme disent les chartes, ils trouvaient force et paix dans leur union même : la maison, comprenant les enfants et les enfants des enfants, était soumise à la domination et au gouvernement du plus ancien. Vigier parle avoc bonheur de ces familles patriarcales, encore en grand nombre de son temps : « Nous voyous de ces communautés par des siècles entiers, entre les gens des champs, principalement entre les métayers perpétuels, où les descendants du père de famille, les gendres et brus venus en la maison, demeurent souvent ensemble sans partage l'espace de deux cents aus, ne rompent jamais leur société qu'avec de grands désordres et différents 1 . »
11 est triste de le dire, mais les derniers temps de la monarchie ne furent pas l'âge d'or du peuple. H n'y avait plus de serfs, mais toutes les souffrances du servage. Le vœu du Béarnais ne
' Vigier, Comment, de la tout. d"Ang., art. XLI, nomb. 7, pag. 464.
M. Troplong, qui cile Vigier cl notre coutume, donne sur les sociétés taisihles des détails intéressants; il raconte que M. Dupin airvé a trouvé dans le Nivernais une de ces heureuses communautés survivant à la législation, et ce régime fonctionnant dans les mêmes conditions qu'au moyen âge et procurant aux membres de l'association le même bienêtre, les mêmes satisfactions matérielles el morales. {Le Droit cicil expliqué, tom. I, préface, pag. 51 .)