‹ Statistique monumentale de la CharenteChapitre 72 sur 120 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Histoire {put-rate d*-s monuments de l'Aiigoumois. — Histoire de l'art aux différentes t'poqucs. — Art indigène. — Souvenir de Tari oriental. — Églises à ccipoles. — Règles de l'architoctonique au moyen Age. — Écoles particulières — Avenir de fiiahitecture.

Lorsque j'annonçai, il y a deux ans, que j'ai- classées parmi les merveilles du moyen âge,

lais donner au public la statistique des monu- comme Chartres , Reims, Notre-Dame de Pa-

nieuts de l'Angoumois, je déclarai que peu de ris. J'aurai l'occasion d'expliquer plus tard com-

provinces de France étaient aussi riches que notre ment celte brillante architecture ogivale fut chez

contrée en édifices dignes d'intérêt. On prit cette nous inféconde. Mais aussi quelle prodigieuse

parole pour une de ces vulgaires exagérations création d'édifices romans ! Que de poésie ! par

d'artiste auxquelles on donne peu de valeur, parce conséquent que d'art véritable sur toutes ces fa-

qif elles sont le produit d'une imagination qui çades symboliques disséminées dans nos campa-

sait tout embellir. Et voici que maintenant les gnes! Pour ceux qui savent que la beauté d'un

hommes graves m'abordent et me disent : nous monument ne peut jamais consister dans de vastes

sommes riches en monuments. Voici encore qu'un proportions, c'est une surprise singulière que de

de nos jeunes compatriotes, architecte plein rencontrer à chaque pas de petits édifices dont

d'avenir, a eu l'heureuse pensée d'entreprendre le plan, l'ensemble, les détails offrent l'origina-

couime moi le pèlerinage archéologique du pays, lité la plus piquante.

cl, après avoir couvert son album de plans, de Dans le coupd'œil général «pie je jette en ce

coupes, de détails de nos monuments, il s'est moment sur notre histoire archéologique, je di-

présenté aux hommes de la science et leur a dit : rai peu de chose de nos monuments celtiques. Ils

un seul département possède tous ces édifices; ne diffèrent on rien de ceux des autres provinces,

et ces hommes ont été étonnés de la fécondité de si ce n'est le curieux dolmen de Saint-Germain-

l'art daus notre pays. En ce moment ce jeune sur-Vienne. Je décrirai cette pierre immense ,

architecte commence une série de restaurations supportée par quatre colonnes de style roman :

de nos monuments, et tout nous fait croire qu'a- un vieil auteldruidiquc,devenu par cettepoétique

vaut peu il rendra à notre curieuse cathédrale transformation un temple chrétien, dont l'autel

son ancienne splendeur. de pierre se voit encore sous celte effrayante

Cependant je ne dissimulerai pas que nous ne masse de granit, pi cédons aucune de ces œuvres gigantesques Les fouilles que j'ai faites à Chassencn nie met-

DE LA CHARENTE. "9 tront à même de donner, sur l'art gallo-romain, ques pèlerins d'Orient en ont-ils tracé les courdes détails qui eussent été bien incomplets, sans bes et se sont-ils exercés h l'élever sur des aria précieuse découverte du temple antique dont ceaux, & l'imitation de ce qu'ils avaient vu à le plan singulier a surtout excité l'intérêt des sa- Jérusalem et & Byzanceî Je l'ignore; mais, par vants auxquels je l'ai montré. un phénomène archéologique digne d'être re- Mais pour l'Angoumois, l'art indigène corn- marqué, une longue série d'édifices à coupoles i au X* siècle, après l'expulsion des Nor- part de l'Orieut, et suivant une zone qui occupe parle vaillant Guillaume Taille-Fer. Quel- le ceutre de la France, entre la Garonne et la ques églises s'élèvent alors, sombres, petites, Loire, ne s'arrête qu'à l'Océan dans la Sainétroites; l'art tâtonne et s'essaie, comme le jeune tonge et le Poitou.

peintre qui touche une palette pour la première Les nombreuses constructions féodales, comtois. Le monde est dans la souffrance ; c'est le mencées dès le IX* siècle , prennent dès lors siècle de fer. La sculpture sera l'expression de plus de développement. Chez nous elles ne reces douleurs d'une société qui se croyait à son vêlent aucun caractère particulier; leur archiagonie. Comme tous ces chapiteaux symboliques lecture suit uniformément le mouvement gênénous diront bien l'histoire contemporaine ! Quelle ral de l'arl en Europe ; seulement l'Angoumois, barbarie dans ces figures! quel horrible mélange en raison de ses longues luttes contre les Nord'hommes, d'animaux monstrueux! ces corps mans et de sa position sur la fronlière du nus ou vêlus de la simple saio, qui tremblent sur royaume d'Aquitaine, se trouve hérissé de châle tambour ou se courbent sous la lourde corni- tcaux forts, aux pieds desquels se sont livrés che, ce lion dévorant que l'imagination effrayée huit siècles d'interminables combats. Nous don- Toyait partout faisant m ronde et saisissant les nerons de longues pages & l'examen détaillé do

qui sont sa proie et qui dresse sa tête ces restes de l'architecture militaire du moyen

pour former l'étrange volute du grossier cha- âge.

piteau, tout cela qui ne se montre plus & nous Mais ce qui va nous occuper le plus longtemps,

qu'avec sa laideur, est une page curieuse de ce sont les riches travaux de l'art roman au

l'histoire du X'siècle, sculptée en gros traits dans XII* siècle. Ce ne sera plus le roman barbare

le petit nombre de monuments que nous a trans- élevant péniblement des assises mal appareillées,

mis cette époque reculée. et façonnant la figure humaine, comme les en-

Vient le XI* siècle. Le monde se réveille, fants en charbonnentgrossièrcmentles murailles,

après l'an mil, comme un homme effrayé, après Une véritable école d'architecture et de sculp-

un horrible cauchemar, quand le rayon du so- ture se montrera à nos regards avec des types

leil levant frappe sa paupière. L'art indigène consacrés, des règles connues, un art, en un

est encore grossier; c'est toujours la barbarie; mot, créant des œuvres originales,

mais elle a une touche vigoureuse. Chez nous il Et cet art est indigène. Il emprunte à l'Orient

a rencontré une belle chose, la coupole. D'où la coupole, à l'art latin l'arceau en plein cintre,

lui est-elle venue? Cette voûte sphérique s'éle- qu'il commence à briser, chez nous, dès la fin du

vant au-dessus des piles ornées de demi-colonnes, XI e siècle 1 , pour lui ôter sa pesanteur. Il s'inest-elle un produit spontané de l'art? Quel-

• L'église de la Pérusc. consacrée en 1079, » pour géfléniraleur rare légèrement ogivé, non-seulement dans les ar-

1 Advertariut cuter diobolut, tanquàmltorugiens, circuit ceaux des voûtes, mais encore dans les arceaux qui for-

tfugreni qutm dtvortt. l. petr., cap. t. ment l'ornementation des mûrs latéraux de la nef.

spire de l'Ionique pour les bases des colonnes, et du Corinthien pour les chapiteaux feuillages, auxquels il conserve assez fidèlement les petites volutes.

A part cette compilation de Tari antique, il marche seul : il innove; il produit. Quelques hommes ont cru pouvoir donner à cet art le nom de Byzantin : je ne partage pas leur avis. Notre roman du centre de la France, au XII' siècle , que j'appellerai le Roman fleuri , n'a pas le moiudre rapport avec l'architecture byzantine, si ce n'est par la coupole. Pour tout le reste, il est méridional; quelque chose de plus, il est poitevin, périgourdin, angoumoisin, selon la contrée où il prend naissance; c'est un fruit du climat, commun au XII e siècle.

Au XIII e siècle, nous adoptons l'art ogival; nous délaissons le roman qui, du reste, encombrait notre sol. Mais nous ne sommes pas heureux dans ce changement. Nous n'avons pas un seul édifice ogival de quelque importance. La partie occidentale de la nef de la Couronne était de ce style. A en juger par ce qui reste encore, ce travail n'était ni gracieux, ni grandiose : dans nos contrées le gothique ne s'est jamais élancé hors des proportions du roman ; il est froid, sans légèreté, sans génie. L'on voit bien que ce n'est qu'une pale imitation do ces majestueux édifices du Nord, dont on disait tant de merveilles.

Nous fûmes plus heureux à la Renaissance.

Quelques œuvres iuléressantes furent créées à cette époque dans l'Angoumois. Un grand artiste, Antoine Fontant, éleva le château de La Rochefoucauld, qu'il embellit de délicieuses sculptures. Un ciseau inconnu nous laissa, dans la chapelle de Notre-Dame-du-Salut, fondée par les Saint-Gelais, une petite miniature d'un goût exquis, dont malheureusement nous ne pouvons montrer que les ruines.

Le XVII' et le XVIII e siècle virent mourir l'art, ou plutôt l'étouflerent, en lui commandant

l'imitation de l'antique. La piato-bande grecque reparut : c'est elle qui règne encore, avec les lourdes corniches, les modillons monotones.

C'est, du reste, l'expression du principe social qui domine depuis cotte époque. « L'art, a dit un grand homme, n'est que la forme extérieure des idées. » On a bien courbé la tourelle orgueilleuse et les hautes charpentes. Mansard en brisa lourdement l'inclinaison sous Louis XIV ; maintenant nous en sommes aux couvertures de zinc et aux toits plats.

Si l'on me demande quel est l'avenir de l'architecture; pourquoi de l'archéologie, dans un temps où l'on ne fait, avec un peu de valeur architectonique , que des tunnels, des viaducs et des hangars do stations de chemins de fer, je chercherai k résoudre celte question important*.

Que faisons-nous en effet, lorsque, recueillant les débris des siècles, nous veillons avec tant de sollicitude sur les monuments que ces civilisations successives ont laissés après elles? Conduits par une pensée d'érudition, travaillons-nous dans l'intérêt de l'histoire, afin de conserver aux traditions l'irrécusable témoignage des monuments? Est ce le culte de la piété filiale que nous rendons à la pierre sur laquelle se posa la main de nos pères? Voulons-nous répondre à celte instinctive peuséc d'immortalité qui leur faisait pressentir qu'il ne resterait rien d'eux, pas même leur cendre, mais que la pierre ciselée par eux serait pour nous une parole que nous serions avides de comprendre? Ou bien venons-nous enregistrer péniblement des souvenirs qui ne doivent plus se représenter aux regards de l'homme, conserver religieusement des restes qui ne reprendront plus la vie, semblables à ces populations pieuses qui traînent dans les solitudes du Nouveau-Monde les ossements de leurs pères? Disons-nous aux siècles à venir : L'art est mort; voilà ses débris : nous les avons préservés de la destruction. Voilà son histoire : nous l'avons écrite comme on écrit celle des hommes quand ils ne sont plus?

DE LA Cl

L'architecture enfin a-t-elle jeté sur nous ses dernières et splendides lueurs? doit-elle reparaître avec un éclat nouveau dans le mouvement qui emporte le monde social ?

Examinons. Dans sa généralité, l'architecture est le produit de trois pensées dont elle est le symbole : pensée du pouvoir et de la force : pensée du luxe et de la magnificence ; pensée de la prière et de la Toi. La pensée du pouvoir et de la force a couvert les Étais de hautes citadelles, de remparts épais, de murailles cyclopéennes; a élevé les prisons, creusé les cachots, et jeté sur le sommet des collines, au passage des fleuves, au défilé des montagnes, ces masses crénelées d'où l'homme sortait, comme le vautour, pour exercer sur l'homme son droit de force et de torreur.

La pensée du luxe et de la magnificence s'est déployée en pompeux palais, en magiques villas. L'or, l'airain, le marbre, le cèdre, arrachés avec des sueurs par des millions de bras aux entrailles de la terre, aux flancs des montagnes, ont présenté à l'œil charmé des rois ces majestueuses Labels, au sein desquelles l'adulation ne voyait qu'un homme qu'elle saluait du nom de grand : ainsi se sont élevés le palais du Liban de Salomon, Thèbes, l'Alhambra et Versailles.

La pensée de la prière et de la foi, qui , chez les patriarches, ne voulait pour autel que quelques pierres brutes sur lesquelles pût se placer l'holocauste, trouva bientôt Dieu trop grand sous le dôme azuré du haut duquel Jacob voyait descendre les anges. Lhomme se hâta de faire la Divinité à son image; quand il l'eut taillée de bois ou de marbre , il éleva des palais à celte royauté du ciel devenue visible parmi les mortels. «Alors, dit Bossuet, tout était Dieu, excepté Dieu lui-même.» L'humanité égarée, dans son impuissance de sélever au ciel, se bâtit un ciel terrestre. Elle crut avoir réalisé sa chimère lo jour où elle donna asile à tous les dieux dans le Panthéon.

Les descendants des patriarches, les enfants de

TRENTE. 131 Job, d'Abraham, de Meldiisèdech, ces prêtres de la religion primitive, protestèrent longtemps contre cette déviation de la pensée de la prière et de la foi , et lorsque, arrivés à l'Age poétique de la royauté et du sacerdoce, ils consentirent à élever un temple & celui que les mondes ne peuvent contenir, ils déclarèrent solennellement que Dieu no se renferme pas dam l'enceinte d'un sanctuaire. Salomon ne plaça dans le saint des saints que l'arche du témoignage , et, pour repousser toute similitude avec l'idolâtrie, il ne voulut pas souffrir de figures humaines sculptées dans cette merveille du monde.

Le Christianisme, simple dans son culte, à son berceau, comme la religion des patriarches, fut indifférent sur les lieux où il devait célébrer les divins mystères. Une salle haute dans les maisons des fidèles, et plus tard, pendant la persécution , des carrières souterraines furent les seuls temples de la religion de vérité qui donnait le cœur de l'homme pour le plus beau sanctuaire que la Divinité pût choisir. Les tombeaux des Catacombes furent les premiers autels du Verbe de Dieu, voilé sous les espèces eucharistiques.

Un jour cette église humiliée sortit des Catacombes : les chrétiens en haine de l'idolâtrie tinrent leurs assemblées dans les basiliques, vastes constructions que les villes romaines avaient consacrées aux tribunaux et au commerce. Le choix même de ces édifices purement civils indique la pensée des premiers chrétiens. Les idées de temple, de sanctuaire, telles que les comprenait le monde antique, avaient changé.

Il n'en fut pas de même au moyen âge. La société revenue au berceau, bégayant des langues informes, malheureuse, mutilée par les invasions, n'ayant pour consolations, dans un monde maudit pour elle, que les inspirations d'une foi naïve, d'une prière enfantine, reprit la pensée antique. Puisque Dieu voulait bien adoucir par son adorable présence les tourments d'une vie

passée à souffrir dans ces siècles de fer, la pauvre redoutera toujours un maître, un seigneur, un exilée voulut lui rendre son hommage d'iueffable décimateur dans quiconque pourra sortir chaque amour, lui chanter son hymne de reconnaissance; matin de ces murailles épaisses. L'imagination et, tous le savez, ce fut avec la pierre ciselée du peuple est pleine de souvenirs terribles d'une qu'elle prononça ce chant d'amour, cette plainte époque où il y eut abus de la force. 11 l'a maindé tant de vies brisées, qu'elle raconta sa longue tenant, lui, cette force ; il a fait et défait des souffrance, qu'elle implora une autre vie, en rois. Il s'est proclamé souverain lorsqu'ayant s approchant le plus près que possible du ciel, par pour empereur, pour généraux, des hommes ces merveilleuses flèches du haut desquelles la sortis de ses rangs, il a battu en se jouant foi peut déployer plus facilement ses ailes, pour tous les rois de l'Europe, dont il était l'admiallerse reposer dans le sein de Dieu. Cette pensée ration et la terreur. Napoléon n'est aujournous a donné Cologne, Strasbourg, Chartres , d'hui l'idole du peuple que parce qu'il était du Reims et tous les chefs-d'œuvre religieux du sang plébéien. Le peuple s'est assis, dans la permoyen âge. sonne de ce jeune sous-lieutenant, sur le trône Ainsi donc, citadelles, châteaux-forts, palais, de Louis XIV, après avoir assisté froidement, cathédrales, pierres et marbres entassés par l'art, l'arme au bras, au drame terrible dans lequel la cimentés pour braver les siècles, triple réalisation royauté était montée au ciel, avec le fils de Saint de la pensée poétique de la force, de la magni- Louis.

Gcencc et de la foi, tous ces monuments auront D'un autre côté, voyez les villes qui avaient

pour durée la durée même de la poésie qui a été conservé les enceintes fortifiées du moyen âge.

leur mère. Nous les aimons bien encore, ces gra- Comme elles se hâtent de se dégager de cette

cieux symboles. Comme au vulgaire qui ne peut lourde ceinture ! Il ne vient en pensée à qui que

sonder le mystère de l'existence de ces monu- ce soit do conserver les portes historiées ornées

menls augustes, nous est-il donné de pénétrer de beaux écussons. Tout cela est sombre, triste,

dans ces vieux donjons, de parcourir les palais sent sa féodalité. De larges avenues où la foule

immenses, de nous perdre dans l'enceinte re- élégante puisse passer librement età toute heure!

ligieuse de nos cathédrales, sans être impression- Qu'importe aux masses les âges écoulés ? Il leur

nés de sentiments de grandeur et de foi? et c'est faut leurs jouissances journalières,

dans cette pensée d'amour que nous voudrions C'est une erreur adoptée par le vulgaire que

les rendre immortels; c'est pour nous donner, et le pouvoir va se perdant avec la royauté. Le pou-

à ceux qui viendront après nous, jouissance de voir ne périt jamais, il se déplace. Qu'il se con-

ces chefs-d'œuvre que nous en cimentons les centre dans Louis-le-Grand, dans Napoléon, dans

pierres, que nous jetons de nouveaux contreforts tout souverain qui a pu dire : l'État, c'est moi;

aux flancs des vastes nefs, que nous veillons aux ou qu'il se fractionne en mille parcelles dans les

affaissements du sol, à l'infiltration des eaux. membres de la représentation nationale, et jusque

Efforts impuissants! Déjà une pensée hostile à dans les conseils de nos municipes, vous le re-

la pensée poétique qui avait élevé les édifices trouvez toujours, plus fort peut-être par là même

symboles de la force, est entrée dans l'âme du qu'il n'affecte pasde formes sévères etqu'il tresse,

peuple. Il a peur d'une muraille crénelée, parce en se jouant, des liens de fer dans lesquels les

qu'il couche dans une chaumière entr' ouverte; masses trompées se laissent prendre comme sous

une tour féodale sera à jamais pour lui une image des guirlandes de fleurs. Si tel est l'esprit du menaçante : on ne le guérira pas de sa peur. Il siècle, si l'organisation gouvernementale va s'é-

DE LA C

loigoant de plus en plus des traditions poétiques de la monarchie, si dans ces évolutions successives, le génie social doit remonter à des formes simples et pures, la première conséquence n'estelle pas de repousser l'onéreuse magniBcence qui dévore les ressources de l'État pour la construction et l'entretien de ces prodigieux édifices élevés à l'orgueil ? Peut-on croire, que mieux éclairés sur la véritable grandeur, les dépositaires du pouvoir consentiront à capitaliser toujours les sueurs des peuples au profit de quelques architectes et de quelques statuaires ? Et si l'on ignore que le roi du somptueux Versailles persécuta Fénelon, parce que ce sage écrivain avait proclamé que le luxe des rois prépare la décadence des nations, il est difficile d'oublier que le grand roi laissa trois milliards de dettesàsa mort, et que la plus sanglante des révolutions fut amenée par toutes ces folies de magnificence qui éblouissent un siècle, mais ne lui donnent de la gloire qu'en léguant des larmes aux siècles qui le remplacent.

De longtemps encore les beaux palais, les résidences royales n'auront rien à redouter de cet arrêt inflexible qui les condamne à voir s'écrouler un jour leurs riches colonnades, leurs somptueux pavillons. Ils sont protégés maintenant par la gloire. Tant que son image apparaîtra imposante comme celle des dieux, tant que de grands noms seront prononcés avec l'enthousiasme de l'admiration, on se regardera comme des barbares de ne pas conserver dans leur majesté ces temples de la royauté divinisée. Elle a beau dormir son sommeil dans la crypte de Saint-Denis, on la verra longtemps planer invisible et comme dans un nuage, au sein de ces salles de marbre et d'or, de ces galeries qui surpassent en magnificence l'olympe rêvé par les poètes.

Si les édifices élevés à l'âge poétique du pouvoir ne doivent plus dans l'avenir renaître avec le même type de magnificence, dirons-nous mainenfant que ces merveilles produites par l'art

IARENTE. 153

chrétien se perpétueront avec les impérissables destinées du Christianisme T Dirons-nous que , dans les siècles d'une foi plus vive, l'architecture religieuse qui n'est, comme toute architecture en général, que l'expression d'une pensée, retrouvera sa gloire primitive et s'élancera encore toute radieuse , soit en créant des formes nouvelles , soit en reprenant le style ogival si éminemment chrétien, délaissé au XW siècle pour une triste imitation de l'antique?

Il m'en coûte de proclamer ici que l'art chrétien, produit de la pensée poétique, est mort avec la poésie même qui lui donna naissance au moyen âge. Les traditions hiératiques ne se sont pas perpétuées, et c'était surtout le sacerdoce qui concevait ces gigantesques épopées de pierres, comme Dante et Milton transportaient la pensée hors des limites du monde visible et prenaient Dieu et les anges pour héros de leurs chants. Ils ne se retrouveront plus, ces âges de foi où l'on bâtissait, pièce par pièce, pendant la durée de plusieurs générations, des basiliques dont notre œil ne peut aujourd'hui contempler sans effroi les voûtes élancées, lesilèchesaériennes.On ne recommence pas les siècles ; on ne redonne pas à l'homme parvenu à l'âge mûr, l'agilité, la souplesse de son adolescence ; encore moins lui rendrait-on les pensées enfantines du premier âge, le culte d'amour filial qu'il rendait à une tendre mère, et tout ce merveilleux enchantement d'impressions primitives, qu'il sait aujourd'hui n'avoir été que de beaux songes auxquels ont succédé les sérieuses réalités de la vie.

Pendant peut-être un demi-siècle encore, nous restaurerons les vastes édifices du moyen âge ; nous aurons une ère de reconstruction du style ogival dont nous ne pouvons plus méconnaître la supériorité sur toute autre architecture religieuse ; mais nous ferons pour l'art gothique ce que nos pères ont fait pour l'art de la Grèce; nous ferons des copies. Pour l'art, nous ne le retrouverons plus, parce qu'il s'éteint avec la

poésie qui l'alimente. Un riche banqnier peut 86 faire construire un château féodal sur le modèle de nos châteaux du XfV siècle; nous élevons en ce moment de jolies églises de gothique flamboyant; mais nous n'avons plus de chrétiens à la foi naïve à mettre dans ces églises, nous ne saurions trouver l'homme aux idées chevaleresques fait pour habiter ce manoir. L'idée est morte, l'art est mort.

Fondé sur la pierre angulaire qui est le Christ, le Catholicisme qui a tant fait pour le monde social , ne peut oublier qu'après les secousses de deux siècles qui ont bouleversé autre chose dans l'Europe chrétienne que les édifices sacrés , il lui est donné de sauver le monde des maux d'une civilisation corruptrice, comme il Ta arraché, au moyen âge, aux ténèbres d'une hideuse barbarie. On ns peut se le dissimuler, le flambeau des lettres et des arts a passé dans d'autres mains que les siennes; mais il porte encore celui de la foi. Il a a bâtir un monde moral, une Jérusalem plus éclatante que la Jérusalem d'or et de saphir des visions prophétiques. Il doit relever la conscience humaine, l'arracher aux préoccupations matérielles de la vie, reconstruire, à l'aide de la charité et de la justice, l'édifice social que

la force brutale et l'égoïsme ont cimento d'oppression, de sang et de larmes. Peut-être dans cette longue lutte qu'il aura à soutenir contre les passions humaines irritées contre lui, serat-il forcé de redescendre aux Catacombes; il verra s'affaisser de siècle en siècle et tomber dans leur poussière les temples dont il aura déserté les ruines. Mais quand il aura imprégné le monde de ses doctrines qui sont esprit, vie et amour, il aura moins besoin des symboles grossiers de l'art pour élever la pensée de l'homme aux contemplations célestes. Le jour où la volonté humaine aspirera a Dieu, presque à toute heure, dans l'élan inépuisable de la foi, le temple chrétien redeviendra la basilique primitive, vaste, mais simple construction, facile à élever, d'un entretien peu coûteux, remplissant le but utile de ces réunions de frères qui s'agenouillent aux mêmes autels, sans avoir besoin qu'ils soient d'airain ou de marbre, pourvu que la victime y soit immolée , qu'elle intercède à toute heure pour les en* fants de l'Eglise militante, et prépare ainsi leur félicité dans l'Église triomphante où il n'y» plus de temple, parce que Dieu s'y communique dans l'incflàblo splendeur de sa gloire.

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