ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
Je vais maintenant passer rapidement en revue les monuments anciens d'architecture civile et militaire dignes d'être remarqués à Caen, en commençant par l'extrémité occidentale de la ville et finissant par l'extrémité opposée. Je serai très court dans cette énumération et laisserai de côté tout ce qui ne présente que des fragments d'un médiocre intérêt.
M. Bouet, peintre, membre de la Société française pour la conservation des monuments, publie une collection de vues lithographiées dessinées avec beaucoup de fidélité, des anciennes maisons de Gaen ; et M. R. Bordeaux, membre du conseil de la Société française, va les décrire toutes avec l'entente parfaite de l'art et l'exactitude scrupuleuse dont il a fait preuve dans plusieurs dissertations (2).
Ce sont des motifs pour me borner à un simple aperçu statistique des anciennes constructions civiles
(i) V. Essais historiques sur la ville de Caerif par l'abbé De La Rae. (a) Voir Bulletin monumental, T. XII et XIII.
S4 STATtSTlQDB HONCMINTALI DU CiLTADOS.
et militaires de Gaen, à peu près tel que je l'ai présenté il y a IS ans dans les leçons faites à mon Cours public (i).
Nons citerons dans la rue Bicoquet, une porte d'enclos dont l'arc surbaissé est orné de zigs-za^ et de
Porte de l'Anmdnerie
dents de^scie ; cette porte peut dater de la fin do XII* siècle ou du commencement du XIII'.
M. Bordeaux a décrit le presbytère de l'ancienne paroisse Sainl-Martlo (rue de l'Académie, n°l), construit
<t| V. le V volome dn Couri ri'Aitiguilé! Fnonumentale» (arc/iitec- Cu-re militaire et cisite du. moyen-dge.i
GANTONS DE CAEN. 55
vers le commencement du XVIP siècle. Des inscriptions sont gravées sur le fronton des fenêtres, et Bernardin de Saint-Pierre y a laissé des souvenirs.
La façade de la maison de pierre, rue des Capucins, n® 42, signalée dans le tome V de mon Cours d* Antiquités (p. 460) et lithographiée par M. Bouet, a été remontée dans la cour du musée des Antiquaires. Cette maison a des fenêtres à croisées de pierre, couronnées de cordons dont les extrémités viennent s'appuyer sur des animaux faisant l'office de cariatides ; les linteaux des portes sont taillés en accolade ; sur Tun d'eux est un écusson non blasonné.
Deux lucarnes d'une grande dimension, s'élevant au-dessus du toit, sont percées de fenêtres dont une carrée est divisée par une croisée en pierre et l'autre est trilobée ; toutes deux ont des chambranles ornés d'arabesques et sont couronnées de frontons aigus garnis de crochets et accompagnés de pinacles dans le style de la Renaissance.
Les tympans de ces frontons sont ornés de bas-reliefs dans l'un desquels on reconnaît l'Annonciation.
Au-dessous de l'autre lucarne on distingue un pont crénelé sous lequel passe une galère ; entre les crénaux paraissent les tètes de divers spectateurs qui semblent regarder la rivière .
Quelques maisons du XVII' siècle , dont plusieurs portent des dates, se voient dans la rue de Bayeux, près de la place de la Croix-Blanche ; elles pourraient être examinées, quoique presque toutes leurs fenêtres aient été élargies.
m STATIBTIQDI MONDMBNTALB DD CALVADOS.
L'enceinte de l'ancienne abbaye de Saint-Ëtieone
offre ensuite plusieurs bitimenU d'un grand intérêt
Celui que nous avons décrit en 1830 dans le 5* volume de notre Cours d'Antiquités (p. 429) et dont nous avons donné une vue lithographiée pi. lxxxiv, fig. 2, vient d*ètre restauré par les soins de M. Guy et affecté par M. Daniel, recteur de l'Académie, à Técole normale primaire. Il était percé de fenêtres en ogive, à voussures ornées de tores portant sur des colonnettes.
Les pièces du rez-de-chaussée sont voûtées en pierre, Tescalier par lequel on accédait au 1*' étage se trouve dans un corps carré en saillie» qui rappelle, comme je l'ai dit dans mon Cours (p. 431), rentrée de plusieurs donjons ou palais fortifiés du XII' siècle. Ce bâtiment doit être de la fin du XIIP siècle ou du commencement du XIV.
On distingue à droite en entrant dans Tancienne cour de Tabbaye une autre construction qui n'a point été restaurée et qui se liait à la précédente ; elle offre à peu près les mêmes caractères architectoniques et doit remonter au XIV* siècle. On y voit des fenêtres trilobées ; des tourelles surmontaient les escaliers.
Le logis de l'évéquede Castres a été démoli en 1842. M. Bouet en prit pour moi une esquisse très exacte au moment où il allait disparaître. La réduction en gravure sur bois ci-après représente la façade méridionale (1).
Salle des gardes. L'un des plus beaux morceaux d'architecture civile de nos contrées était, comme je l'ai dit dans mon Cours (p. 431), le grand bâtiment qui renfermait le magnifique appartement connu sous le
(i) Voir notice déuillée publiée dans le Bulletin monumental (T. XI, p. 346.)
STATiariQUB HOHUMEHTUE DD CUTADOB.
nom de Salle des Gardes. Ce bâtiment, doat Ducarel nous a conservé un dessia très-imparfait, a été malheureusement dérig;uré pour y établir les classes du
Salle des Gardes de l'abbaye de Saint-Etienne
collège royal, sous l'administration de M. GafTarelli, préfet du Calvados. L'ignoble mutilation que ce préfet a autorisée, montre à quels actes de vandalisme des
fonctionnaires, d'ailleurs honorables, peuvent se laisser entraîner et combien les amis des arts doivent surveiller les travaux ordonnés par Tadministration, afin de s'opposer, lorsqu'il en est temps encore , à la destruction des édifices les plus précieux. Le bâtiment dont je parle était en forme de carré très-allongé, terminé par deux gables au nord et au sud, et divisé en deux étages. Aux angles se trouvaient quatre tourillons servant d'escaliers, et, vers le milieu du grand côté orienté à l'est, une tour ou corps carré, flanquée de contreforts, couronnée par un toit fort élevé à quatre pans et renfermant un escalier ; c'était une des entrées principales qui se trouvait ainsi placée dans une pièce en saillie (V. mon Cours d'Antiq., t. 5, pi. Lxxxiv).
Personne n'ayant pris la peine de décrire cette belle salle avant la mutilation faite sous M. CafTarelli, nous sommes heureux de trouver dans le voyage de Ducarel quelques détails bien incomplets, il est vrai, mais qui ont pourtant leur valeur.
c La longueur de la Grande Chambre des Gardes, dit-il, est de 160 pieds et sa largeur de 90. A chaque extrémité de cette salle sont des rosaces garnies de vitraux peints, du travail le plus soigné. On voit dn côté du nord deux cheminées bien conservées, ainsi qu'un banc de pierre à l'entour de la salie. Le plancher est pavé de briques de six pouces carrés, vernissées, dont les 8 rangées qui s'étendent de l'est à l'ouest, sont chargées de divers écussons. L'intervalle entre chaque rang de ces briques ornées de rosaces et le milieu représentent une espèce de labyrinthe d'environ 10 pieds de diamètre. Le reste du pavé est formé de divers carreaux offrant des échiquiers. En sortant de cette
salle on entre à gauche dans une autre plus petite, nommée la Chambre des Barons, de 24 pieds de large sur 27 de long, pavée de la même espèce de briques, mais avec cette différence qu'au lieu d'armoiries elles représentent des figures de cerf, et de chiens de chasse. Les murs de cette salle paraissent avoir été décorés de peintures.
€ Sous ces salles, il y en a d'autres dont les voûtes sont supportées par de belles colonnes, et qui servaient à coucher les personnes d'un rang inférieur. »
Tout cela a été impitoyablement mutilé ; les gracieuses fenêtres ont été murées, et l'on a établi. dans Télévation du bâtiment je ne sais combien d^étages qui ont été partagés en divers appartements. Le dernier étage seulement, qui sert aujourd'hui de séchoir pour le linge du collège, est resté sans cloisons et mérite encore d'être examiné.
A l'extérieur, ce sont les deux pignons qui offrent à présent le plus d'intérêt; dans I'ud^ on voit au-dessus des deux arcades qui correspondaient au rez-de-chaussée, trois fenêtres en lancettes dont la partie supérieure était ornée de rosaces et qui occupaient ainsi Tune des extrémités de la salle des Gardes. Le gable qui les surmonte est garni de crochets qui n'affectent pas encore le contournement qui caractérise ce genre d'ornements au XV' siècle. L'autre gable est peut-être encore plus gracieux, parcequ'au-dessusd'un rang de jolies fenêtres en lancettes semblables à celles qui occupaient les grands côtés de l'édifice, se trouve une rosace dont les compartiments extrêmement gracieux offrent encore quelques restes de vitraux peints.
Sous la corniche extérieure du monument on re-
marque une rangée de quatre-feuilles qui se trouvent aussi sur les clochetons des angles. Tous les autres caractères répondent sans aucun doute au XIV* siècle ouàlafinduXIIP.
Il reste encore quelques murailles de Tenceinte fortifiée de Tabbaye de St-Ëtienne, laquelle remontait au XIY* siècle : elles bordent le chemin qui longe FOdon entre le Bon-Sauveur et la place Fontette, et sont construites en pierre de taille de moyen appareil .
Dans la rue de la Préfecture, on voit l'ancien collège du Mont qui occupait lui-même Tancien hôtel abbatial du Mont-St-Michel: une grande et une petite porte à ogives ornées de feuilles et quelques contreforts annoncent le XIV*^ siècle. Les parties anciennes sont sur le bord de la rue (aujourd'hui rue de Caumont).
L'hôtel de Bureau, sieur de Giberville, rue Ecuyère, n® 42, a été cité dans le o« vol. de mon Cours (p. 460) ; c'est une maison en pierre. La porte donnant sur la rue est décorée de feuillages frisés et reposant sur des consoles à personnages dans le style du XV® siècle. J'ai dit précédemment que le possesseur de cette maison, J. Bureau, avait contribué aux réparations considérables qui furent faites à l'église St-Étienne-le- Vieux, sa paroisse, et que ses armes étaient sculptées à la voûte.
Dans la rue des Cordeliers on distingue une fenêtre qui annonce pour la maison dont elle fait partie une assez grande ancienneté. M. Bordeaux a examiné cette maison, et a fait connaître les traditions qui s'y rattachent.
Dans la même rue^ l'hôtel de Colomby, du temps de Louis XIII, offre une tourelle carrée en encorbellement.
Dans la rue de Geôle, après avoir signalé l'ancien couvent des Bénédictines, près du temple des Protestants, qui lui-même était une dépendance du couvent, nous nous arrêterons un instant à Thôtel Quatrans, n»31.
Depuis Tan 1380 jusqu'en 1390, cette maison de bois appartenait à Jean Quatrans, tabellion de Caen, et d'après les recherches de Tabbé De La Rue, plusieurs de ses successeurs dans le tabeliionage l'occupèrent après lui. Cet édifice, encore assez remarquable malgré l'agrandissement des fenêtres, se compose de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée; il n'a pas de pignon sur la rue ; il était éclairé par un assez grand nombre de fenêtres étroites et carrées. Les boiseries offrent peu de moulures, et chaque étage est un peu en saillie sur l^tage inférieur. Deux grandes lucarnes dominent le dernier entablement et dissimulent la monotonie du toit qui couvre l'édifice.
M. Le Sueur, propriétaire de cette maison, ayant détaché d'anciennes tapisseries, trouva des peintures murales représentant des danses de bergers et de bergères. Des phylactères reproduisaient en caractères gothiques les divers dialogues que le peintre attribuait à ses personnages ; nous avons relevé toutes ces inscriptions, M. Eudes-Deslonchamps et moi.
Je donne une vue de la façade de cette maison, prise de la rue de Geôle, d'après l'étude qu'en avait faite M.
d'une grande saillie. Cet hôtel a conservé presque intact 'j
le cachet de l'époque où il a été bâti.
D'autres maisons pourraient être citées dans ce i
quartier, mais nous avons dit que nous nous bor* nerions aux plus importantes. )
64 STATISTIQUB HONUtlENTALS DU CkLVADOE.
Savary, architecte. Du côté de la cour, l'hAtel Quatrans eat moins ancien ; il ne présente guère que des constructions du XVI' siècle figurées par M. Bouet.
Maison lies Quatrans
Une maison de la Renaissance, en pierre, n° 17, même rue, ofTre quatre médaillons à figures identiques avec d'autres que nous citerons tout à l'heure au manoir des Gendarmes à Calix, faubourg Saint-tiilles, ce qui semblerait annoncer qu'elle appartenait au même proprié-
taire, ou au moins qu'elle a été construite par les mêmes artistes. On lit autour de ces médaillons :
AmOR VINCIT MVNDVM — PVDICICIA VINCIT AMORBM — FaMA VINCIT MORTEM — MoRS VINCIT PVOICICIAM.
Mais des lettres ont été renversées par la maladresse des ouvriers, et nous rétablissons les mots comme il doivent être lus ; nous verrons de pareilles inversions dans les légendes des médaillons du manoir de Calix.
Entre la rue de Geôle et la rue Froide, nous avons à signaler diverses maisons groupées autour de la cour des Monnaies. D'abord, au fond de la cour, s'élève rhôtel de Duval de Mondrainville. Ces maisons ayant été décrites par M. Bordeaux (1), nous allons substituer ses notes à celles que nous avions rédigées il y a longtemps.
Hôtel de Mondrainville (aujourd'hui Timprimerie Delos). Trois grandes arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre colonnes d'ordre composite, forment le rez-de-chaussée primitif, subdivisé à une époque postérieure par un plancher faisant entresol. La façade se complète au-dessus de ces trois arcades par un attique percé de petites fenêtres jumelles. On monte à cet attique et à l'entresol par un escalier en vis, dans une tourelle carrée faisant retour d'équerre à cette façade ; une lanterne en dôme couronne cet escalier. Enûn le milieu du monument est terminé par une riche lucarne.
Les dés du piédestal des colonnes présentent sur leur
(1) Bulletin monumental, t. XII.
STATISTIQUB MONUMENTALE DU CALVABOS.
HAtel de Duval de MoDdraiDville
CANTONS DB CABH. 67
fsce principale des bas-reliefs dégradés par le temps, mais où s'aperçoivent les quatre cavaliers du chap. vr de l'Apocalypse. A l'extrémité de la fagade opposée & l'escalier, l'humidité ronge les débris d'un grand médaillon oii l'on entrevoit des nuées, une étoile, des rayons et ces lettres sculptées en relief à l'entour :
Sur la frise de la grande corniche de l'attique, on avait peint en grandes capitales noires, souvent doubles ou juxtaposées, l'inscription suivante, maintenant illisible sans l'aide d'une longue-vue :
DE SVUORE QVIES ET DE I
HB VtTlU BILESTIO PR.KTEREANT
QVID OPTES AVT QVID FVGIAS.
Sur des vitres peintes qu'on aperçoit d'en bas à l'une
des fenêtres de l'attique, M. Bordeaux a vu les deux écussons suivants : l'un au champ coupé, au i" d'ar-
gent à la licorne de gueules, au 2* d*hermine à 6 besanU de gueules, 3, 2, et i. L'autre, sur la verrière voisine, n'était plus complet: il en restait seulement le chef d'azur à trois croisettes d'or.
Dans la cour dite de la Monnaie est une autre maison de la Renaissance qui avait aussi appartenu à Duval de Mondrainville. Cette maison a été figurée par M. Bouet. Une jolie tourelle en encorbellement occupe le centre de la façade.
Une longue légende en grandes capitales régnait sur la frise de la corniche de cette tourelle : les traces en sont trop dégradées pour qu'on puisse la lire.
Sur la face principale est placé un tillet ou cartouche allongé chargé d'une légende très fine et presque effacée^ déjà rencontrée sur l'édifice de l'imprimerie.