ENTRÉE DU CHATEAU DE LIVET
la lumière que par trois petites ouvertures circulaires. L'étage supérieur est percé de trois belles fenêtres semblables à celles des tourelles du pavillon, qui alternent avec des niches, dont les statues ont disparu à la Révolution. La toiture est en
tuiles, mais en tuiles de couleurs variées, qui devaient former primitivement des dessins par leur disposition.
A l'extrémité de ce bâtiment , s'élève une tour construite toujours avec les mêmes matériaux , revêtue de la même ornementation. Sa corniche est garnie de mâchicoulis.
Les deux côtés suivanlsdu pentagone étaient formés de constructions affectant la même ordonnance , mais moins ornées parce qu'elles étaient moins en vue. On vient de les raser, en grande partie, pour ménager une vue. Comme le château est dans un vallon fort étroit et peu pittoresque, la perspective procurée à ce prix consiste en trois saules au milieu d'un pré à faucher.
Les bâtiments de la cinquième façade sont en bois , sans sculptures; ils accusent le XVe siècle, et vraisemblablement ils sont antérieurs aux belles constructions que nous venons de passer en revue. Une cour intérieure occupe le centre du château. Ce qu'elle a de caractéristique, c'est la galerie de quatre arcades, portées sur des piliers toscans vermiculés, qui forme une sorte de cloître sous le bâtiment faisant suite à la porte. L'étage supérieur répèle l'ordonnance extérieure. La corniche, richement sculptée, porte sur sa frise l'inscription suivante :
FINIS LAVDAT OPVS
et plus bas , dans un cartel :
Il ne faut pas négliger de jeter un coup d'œil sur la porte en accolade qui se trouve à droite en entrant: elle est garnie de clous ornés, fort curieux, dessinés et décrits dans le savant ouvrage sur la Serrurerie du moyen-âge publié par M. Raymond Bordeaux, en 1858.
Celte porte conduit à une grande salle à vaste cheminée ,
dont les murs étaient autrefois couverts de peintures représentant, dit-on , la bataille de Pavie. Dans l'angle , près de la cheminée, une tourelle renferme un escalier de service qui conduit à la salle supérieure, laquelle possédait aussi une belle cheminée dont la hotte était couverte de compartiments flamboyants. Je doute qu'on en trouve un second exemple dans les environs de Lisieux. Plus loin , une cheminée plus moderne était garnie d'une plaque en fonte où figuraient deux écussons accolés, sommés chacun d'un casque à lambrequins. Sur le champ du premier sont posées trois gerbes, sur l'autre la bande d'azur des Tournebu. Des pavés émaillés aux types les plus variés, des plombs aux fenêtres, voilà ce que l'on trouvait à chaque pas, avant la restauration du château. De celte restauration nous ne dirons rien.
Trois familles ont possédé successivement la baronnie de Livet. $À première en date est la famille Tyrrel. Elle était puissante dans la contrée dès le commencement du XIFIe siècle. En 1206, Guillaume Tyrrel , écuyer de Livet-le-Baudouin, faisait un accord avec l'abbaye d'Ardennes, au sujet d'une vavassorie du nom de Fresne-Chargie , située dans ladite paroisse , et que son oncle, Richard Tyrrel, chevalier, avait donnée aux religieux.
Après cette famille, les Livet se trouvent en possession de cette terre , qui entra dans la maison de Tournebu par le mariage de Jeanne de Livet avec Pierre de Tournebu , en 1^62. Pierre possédait déjà , de son chef, les seigneuries de la Vacherie, Fresnay et Sauqueuse. Après le décès de Guillebert Louvet et de Marie de Mailloc, père et mère de Jeanne, sa femme, il fit partage de leurs biens et choisit la seigneurie de Livet et les fiefs de St-Vast et d'Estrées, à charge de payer à Jeanne de Vaux , femme de Jean Louvet , 500 livres que lui avait données en mariage son oncle Pascal de Vaux, évèqtie de Lisieux.
CANTON DE LISIEUX , 2e SECTION. 337
Pierre de Tournebu eut six fils, dont l'aîné, Jean, fut seigneur de Livet après son père. Jacques , fils de Jean , aussi seigneur de Livet, augmenta ses domaines déjà considérables des terres de la Prevostière et du Pont-Mauvoisin que lui apporta Geneviève Pillois de Montigny, sa femme, comme on l'a vu à l'article de S'-Hippolyte.
C'est à Robert, son petit-fils, qu'il faut attribuer la construction du château et de la belle chapelle seigneuriale dont nous avons regretté la perte. Ce sont les statues de Robert et de Madeleine de Seguise, sa femme, et d'Anne de Tournebu, leur fils aîné , qui ont été réduites en moellons après avoir subi des outrages que la Révolution de 1793 leur avait épargnés.
Robert de Tournebu avait reçu une éducation moins guerrière que ses prédécesseurs. Marie de Croixmare , sa mère , appartenait à une famille parlementaire. Le contact des gens lettrés, les voyages qu'il dut faire dans la capitale de la Normandie, tournèrent son esprit vers les beaux-arts. C'est à cette influence que nous devons les belles constructions que nous avons décrites.
Anne de Tournebu , devenu seigneur de Livet après son père , suivit la carrière de la magistrature et devint président aux requêtes au Parlement de Rouen.
Robert de Tournebu , son fils, sieur de St-Germain-dc- Livet, du Pont-Mauvoisin, sieur et patron du Mesnil-Eudes, suivit la Cour et obtint la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre de la Reine-Mère.
Jusqu'à la Révolution, la famille de Tournebu posséda les terres de Livet, Mesnil-Eudes et le Pont-Mauvoisin; mais c'est le château de St- Germain qui lui servit toujours de résidence. Après la tourmente, le dernier rejeton de la maison, Mme Marie- Pierre de Tournebu , qui avait épousé en premières noces M. de Mondrainvillc , et en secondes noces
M. deJanville, put rentrer en possession des épaves de ces terres, que ses héritiers, MM. de Foucault, se sont partagées et que leurs représentants possèdent encore aujourd'hui.
Le hasard m'a fait passer par les mains un grand nombre d'aveux rendus aux seigneurs de Livet. Ils présentent une énuméralion à peu près complète des diverses redevances féodales en usage dans notre pays; mais, tout calculé, les charges étaient moins lourdes que celles qui pèsent actuellement sur les campagnes : je pourrais le démontrer , pièces en main.
Les vassaux de la seigneurie de Livet devaient à leurs seigneurs :
Des rentes en argent (1/4 deniers par acre, en moyenne);
Des chapons à Noël ;
Des œufs à Pâques ;
Foy, hommage, reliefs et treizièmes ;
Réseantise ;
Obéissance de court et usage;
Aides coutumières ;
Service de prévosté ; .
Regard de mariage ;
Abattre et cueillir les fruits, tant pommes que poires, et les porter aux greniers ;
Les piller, sildrer et enthonner ;
Chaumer les chaumes, quérir les hards pour iceulx lier ;
Faner, botteler, charier et tasser les foings ;
Prière de charrues et de herche deux fois par an « pourveu qu'il y ait bêles tirantes à harnois et regesantes sur le fief; — et devons avoir un respeus vne foys le jour pour les personnes et bestes, et deux deniers au soir pour charrue ou grande herche et vn denier pour la petite herche » ;
Baon du moulin ;
« Aider à amener les meules et le tournant d'iceluy moulin dentre les quatre portes de Normandie ; »
CANTOiN DE LISIEUX , 2e SECTtOiN. 339
Aider à tenir les écluses en bon état ;
« Subjects aussy à gerbe et nolel au preuost et meusnier de mondict sieur.... » ;
Aider à curer les mottes d'allenlour dudict manoir de trois ans en trois ans et faire le hérichon.
Enfin, voici une singularité: L'aînesse de la Quesnelière, qui contenait 9 acres, devait un déniera Noël « pour porter à l'offrande de la messe de minuict. »
Il a existé une maladrerie à Livet : il en est fait mention dans un acte du 6 avril 1456, comme bornant des terres situées « sur le quemin tendant de la chapelle de Noiremare au moustier de Livet.
Quatre fiefs, outre celui que possédaient les barons de Tournebu, se trouvaient dans les limites de la paroisse de Livet :
1° Le fief de Belleau, mentionné dans un acte de 1456. Il bornait la maladrerie de Noiremare ; par conséquent , il se trouvait toul-à-fait à l'extrémité de la paroisse. Il était possédé en 1412 par damoiselle Marguerite d'Ouville, femme de Durand d'Auge. Les fiefs d'Auge étaient situés sur St-Jeande-Livet;
2° Le fief du Coulant;
3° Le fief du Coudra y.
Ces deux fiefs appartenaient au haut-doyen de Lisieux , à cause de sa dignité,
4° Le fief du Bouley.
Guillebert Bardou était seigneur du Bouley en la paroisse de Livet, en 1456.
Laurent Bardou, qui fut imposé par iMontfaut en 1463, devait être possesseur du même fief.
Guillaume Bardou était seigneur du Bouley lors de la recherche des élus de Lisieux, en 1523-24.
A la fin du XVIe siècle, le fief du Bouley appartenait à a famille de Boctev.
Gabriel Le Boctey , seigneur du Bouley , et damoiselle Julienne Patrice, sa femme, donnèrent le jour à deux enfants : Michel, qui entra dans les Ordres , et Louis Le Boctey, son frère, escuier, sieur du Bouley. Louis épousa, le 3 juillet 1597, Catherine de Franqueville, cinquième enfant de Jean, seigneur de Collandon, et d'Hélène de Fedebry. De cette union sortirent trois enfants: Charles, Renée et Hélène (1).
Charles Le Boctey , seigneur du Bouley , après son père , eut un fils nommé Jacques, qui se maria deux fois : la première, avec une demoiselle de La Noë ; la seconde, avec Magdelaine de Fresnel, qui lui donna quatre enfants encore sous-âge lorsque leur père mourut. Voici leurs noms:
Claude, seigneur du Bouley, mort garçon le 23 décembre 1702;
Guillaume, seigneur de Villers et ensuite du Bouley, suivant aveu du 26 décembre 1705;
Jacques, mort garçon au service ;
Et Marie, morte fille.
A la fin du XVIIIe siècle , le Bouley appartenait à une branche de la famille Thillaye, originaire de Lisieux, où divers de ses membres remplirent des charges d'édilité.
Cette terre appartient encore à la même famille.
La population de St-Germain-de-Livet est de 815 habitants. Malgré l'accroissement qu'elle doit aux usines établies sur son territoire, elle ne se trouve pas supérieure à ce qu'elle était il y a cent ans; on comptait alors 3 feux privilégiés et
(1) J'ai écrit dans une notice sur le prieuré de Mervilly, près Orbec, que Michel et Louis Le Boctey étaient fils de Michel Le Boctey , sieur du Buisson. C'est à M. le vicomte Louis de Neuville que je dois de pouvoir réparer cette erreur. Il a bien voulu mettre à ma disposition les renseignements qu'il possède sur Sl-Germain-de-Livel, et j'en ai usé dans les lignes qui précèdent.
CANTON DE L1SIEUX , 2e SECTION. Zk\
160 feux taillables, c'est-à-dire au moins 815 habitants. Cette identité de chiffre est singulière.
Celte paroisse était comprise dans l'élection de Pontl'Evêque, sergenlerie de St-Julien-le-Faucon, et se qualifiait de bourg. Au spirituel, elle dépendait de la chrétienté de Lisieux ; le patronage appartenait au doyen du Chapitre.
PRÈTREVILLE (I).
Prèlreville , Woylleium, Presbyterivilla , Prcstreville.
L'église de Prêtreville n'est pas sans importance',, mais elle a perdu tout son intérêt par suite des changements qu'on lui a fait subir depuis une vingtaine d'années. Elle est sous l'invocation de saint Pierre : elle élait comprise dans le doyenné de Livarot. Les pouillés du XVIe siècle attribuent le patronage au Chapitre. C'est probablement une erreur , car avant et après on trouve indiqué comme patron le seigneur du lieu.
Comme le fait voir le plan, cette église ne comprend qu'un chœur et une nef, mais dans d'assez vastes proportions. Les parties les plus anciennes me paraissent remonter au XIIIe siècle. Les murs sont en blocage et en partie recrépis. L'irrégularité des membres principaux de l'architecture prouve que des retouches nombreuses ont été successivement exécutées. Ainsi , à la nef, on ne trouve pas de contreforts du côté du midi ; au nord, il y en avait quatre. Les deux du centre ont été arrachés , on en trouve encore les amorces. Celui qui est près de l'angle occidental me paraît du XIIIe siècle. L'autre, au contraire , refait en brique dans sa majeure partie , ne devait remonter qu'au XVI' siècle.
(1) Notes de M. Charles Vasseur.
La même irrégularité se retrouve dans les ouvertures.
La porte , pratiquée maintenant à l'ouest, et le mur du pignon tout entier ne datent que du commencement de ce siècle. La porte primitive était percée dans le mur du sud ; on L'a transformée en fenêtre. C'est une ogive sans caractère ; la partie de mur qui l'entoure n'accuse non plus aucune époque. Le reste de ce mur du sud date du XVP siècle , et se trouve éclairé par deux belles fenêtres ogivales à tracerie flamboyante avec un meneau.
Au nord, on ne voit qu'une seule fenêtre primitive , et il ne paraît pas qu'il y en ait eu d'autres supprimées postérieurement. Cette fenêtre, placée tout-à-fait à l'orient , est une lancette du XIII3 siècle , de 18 pouces seulement d'ouverture ; elle a subi des retouches.
La grande ogive qui oc- ^ ,,.*...-, /«.«
cupe le centre est moderne ; elle est d'une exécution passable.
Le chœur, un peu long pour sa largeur, est en retraite sur la nef, suivant l'usage. Il n'a de contreforts que près
des angles, deux contre le mur droit du chevet, et deux en retour : un au nord, l'autre au sud. Ces contreforts datent du XIIIe siècle, et il doit en être de même des murs, qui sont en blocage, tout entiers recrépis. Vue sacristie cache le chevet. Six fenêtres sont percées dans les murs latéraux. Trois sont du XVIIIe siècle ; une, au midi, est du XVe , comme celles de la nef de ce même côté; enfin, près de l'autel sont deux petites lancettes conservées de la disposition primitive.
A l'intérieur, le plâtre règne sans partage. Les murs sont plâtrés , les voûtes sont plâtrées. A la place de l'arc triomphal , qui n'existe plus, on voit un cintre en plâtre, garni de petites têtes bouffies, et deux colonnes corinthiennes moulées en plâtre , qui ne portent rien. Une corniche en plâtre court au pourtour. Les voûtes étaient en merrain avec charpentes apparentes; on a coupé ces charpentes, et, pour éviter l'écartement qui suit ordinairement cette opération, on a mis, de place en place, des tirants de fer.
Les trois autels étaient d'une bonne exécution.
L'un d'eux, celui du sud, provenait d'une chapelle dédiée à sainte Anne, qui se trouvait à quelques pas de l'église, au levant. Je crois qu'on peut le faire remonter jusqu'au règne de Louis XIII. Les colonnes torses, ou plutôt tordues en vis, étaient garnies au tiers inférieur de rinceaux qu'arrêtait une couronne fleurdelisée ; les chapiteaux étaient un compromis entre le corinthien et le roman du moyen-âge. Sur la corniche se trouvait un fronton coupé, avec une niche centrale couronnée par deux petits anges soutenant un carlouche cordiforme, qui pourrait bien avoir porté des armoi-* ries. Le tableau représentant sainte Anne enseignant la Vierge, était sans valeur. Le tombeau était droit avec parement d'étoffe.
Le petit autel du nord, dédié à la Vierge, datait du règne
de Louis XIV. Deux colonnes torses, à chapiteau composite , autour desquelles s'enroulent des guirlandes de roses, portent un entablement surmonté d'un fronton coupé sur lequel sont assis deux anges. Le tableau, qui n'était pas sans valeur, représentait la Vierge soutenant son Fils sur ses genoux, après la descente de Croix.
On a d'abord remplacé les tableaux par des statues de plâtre ; puis, plus récemment, comme par suite de la destruction de l'arc triomphal les autels faisaient une légère saillie sur le chœur, on les a rétrécis au moyen de la scie et du rabot, sans avoir égard à la difformité qui en résulterait, puisque toutes les proportions sont changées.
L'autel de Ste-Anne a souffert encore davantage : on a enveloppé ses colonnes dans des douves de barriques en bois blanc. Enfin, pour compléter l'harmonie du travail, les tombeaux , qui avec leurs étoffes pouvaient produire un effet grandiose, ont été revêtus de découpures figurant une série d'arcades en ogives impossibles. Le maître-autel datait aussi du règne de Louis XIV. Les premiers changements qu'on lui a fait subir remontent à 1836. Ils consistèrent dans la suppression du tabernacle hexagonal et de quelques accessoires , entr'autres un cartel qui surmontait l'entablement, et sur lequel on lisait :