XV. — Extirpation totale de l'humérus
1 cas. — 1 homme : 1 opéré, guérison.
Obs. 362. — Osiéomyéliie à poussées aiguës, éloignées, après une fracture comminutive de V humérus par coup de feu ; ablation totale de Vhumérus ; guérison. (Présentation de l'opéré à l'Académie de médecine, séance du 19 mars 1889, tome XXI ; 3« série, p. 378.) — Eugène B..., âgé de .50 ans, employé à la ville, entre dans mon service le 25 janvier 1888, pour une affection dont voici Thistoire :
Pendant la bataille de Solférino, le 24 juin 1859, une balle autrichienne lui fractura l'extrémité supérieure de l'humérus.
On fit immédiatement l'extraction de dix-neuf fragments osseux et on immobilisa le bras dans un appareil de carton moulé. Au bout d'un au, la plaie n'étant pas encore cicatrisée, on fit encore, à l'hôpital Lariboisière, l'extraction de sept esquilles. Dés lors, la cicatrisation eut lieu complètement, et le blessé put se servir de son membre.
Il y a douze ans environ, un abcès se forma à la partie moyenne du bras. Il fut ouvert et se guérit. Quatre ans plus tard, autre abcès très volumineux dans la même région. Cette nouvelle poussée d'inflammation suppurative s'accompagna de phénomènes généraux très graves, qui obligèrent le malade à garder le lit pendant deux mois. On constata que l'humérus était nécrosé, et on conseilla une opération, qui ne fut pas acceptée. Depuis cette époque, le malade eut plusieurs poussées de suppuration. Des fistules se formaient, puis se guérissaient et, après une période de calme, les accidents se renouvelaient.
Le 13 janvier 1883, B... eut une poussée plus violente qu'à l'ordinaire, et fut obligé d'entrer à la Pitié dans mon service, salle Broca, n* 14.
Outre la fièvre et les phénomènes généraux, qui caractérisent la septicémie, je constatai une tuméfaction considérable de tout le membre supérieur gauche et une vaste collection purulente, qui occupait le bras et fusait sous le grand pectoral. Les articulations de l'épaule et du coude n'étaient pas envahies.
L'ouverture très large de cet abcès donna issue à un pus extrêmement fétide. Le tiers moyen de l'humérus baignait dans le pus ; son tiers supérieur était tuméfié et irrégulier.
Une ablation de l'os malade s'imposait; mais je dus retarder l'opération en raison du mauvais état général du malade. J'avais affaire à un sujet obèse, emphysémateux, en proie à une septicémie grave, avec diminution de la quantité des urines (200 à 300 grammes en vingt-quatre heures) et albuminurie considérable.
Sous l'influence de lavages antiseptiques abondants, la fièvre tomba. Puis, après quelques Jours du régime lacté, le»
urines redevinrent abondantes, et l'albuminurie disparut. Peu à peu la sauté se rétablit d'une manière assez satistaisante.
Le 27 mars, un accident hâta l'intervention chirurgicale. B..., en faisant un léger effort pour prendre un bougeoir sur sa table de nuit, sentit un craquement dans le bras gauche et aussitôt le membre devint impuissant. Une fracture spontanée de l'humérus nécrosé venait de se produire vers le tiers inférieur du bras.
Le 7 avril, une longue incision ayant été pratiquée sur la face externe du bras, depuis 1 acromion jus([u'au foyer de la fracture, je décollai le périoste dans les points où il adhérait encore à l'os, puis je désarticulai la tète humérale. Les deux tiers supérieurs de l'humérus furent ainsi enlevés. L'extrémité supérieure du fragment inférieur, qui paraissait sain, fut ensuite réséquée.
Mais des germes d'ostéomyélite étaient restés dans ce fragment intérieur et produi-irent, plus tard, de nouveaux abcès à la partie inférieure du bras.
Le 13 décembre, il fallut enlever ce qui restait de l'humérus ■en désarticulant le coude.
J'ai mis sous les yeux de l'Académie les deux fragments osseux, qui représentent la totalité de l'humérus avec ses deux extrémités articulaires.
Depuis cette époque le malade est complètement guéri. Il n'y a aucun vestige de reproduction osseuse, ce qui n'a rien d'étonnant chez un homme de cinquante ans. Le bras est raccourci, sans consistance, et la contraction musculaire n'a pour effet que de le raccourcir encore. Mais quand on lui redonne de la rigidité en le fixant avec un tuteur ou un brassard, les mouvements de l'épaule et surtout ceux du coude redeviennent possibles. L'opéré a conservé toutes les fonctions de l'avant-bras et de la main.
Ce fait me parait intéressant, non seulement au point de vue opératoire, mais aussi au point de vue de l'évolution de l'ostéomyélite. Je le résume en peu de mots : un coup de feu à l'humérus détermine une ostéomyélite pai'tielle qui, au bout d'un an, se guérit ou plutôt cesse de se manifester par des troubles morbides. Pendant dix-sept ans, les germes de l'ostéomyélite
restent à l'état latent, et le blessé peut se croire à l'abri de tout accident. Il n"en est rien. Après cette longue période de torpeur, l'ostéomyélite se réveille tout à coup, se généralise dans toute la longueur de l'humérus, produit pendant douze années des poussées inflammatoires intermittentes, et, eu définitive, nécessite l'ablation totale de l'os envahi.