‹ Statues et statuettes contemporainesChapitre 12 sur 13 · C.ttAtttAtl&tttAM · texte numérisé non relu

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lui-même. Dans sa brochure sur le Bannissement de Charles X et de sa famille, il dit qu’il est « monarchiste par raison, bourboniste par honneur et républicain par nature. »

Une lettre particulière, que M. Augustin Thierry a bien voulu me faire communiquer (1) montre également cette sympathie pour une république possible, — république qu’il voyait s’avancer vers lui à grands pas, république qui l’ellVaie et qui l’attire, et qui doit sonner l’heure de sa mort. Déjà il écrivait, lors de l’assassinat du duc de Berry : « il s’élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois; elle rêve la république... Elle s’avance, elle nous presse, elle nous pousse ; bientôt elle va prendre notre place! » Cinq ans plus tard, son implacable doigt traçait le même avertissement : « Le monde chancelle, on le mène, il va à la république ; nous l’avons dit, nous le répétons ! » A cet endroit, je me suis rappelé l’époüvante d'Horatio dans Hamlet, lorsqu’il s’écrie d’une voix étouffée : Le fantôme ! le fantôme !...

L’écroulement du trône des Bourbons fut pour lui le signal de la retraite'. Dès lors, isolé du mouvement politique, il ne laissa plus échapper de ses lèvres, à des intervalles lointains, qüe cos sombres prédictions qui tombaient sur notre époque avec le bruit sec et persistant d’une goutte d’eau qui creuse une pierre. — Il ne faut pas s’y tromper, ces prédictions ont réellement un

(1) « Si la France s’était formée en république, Je l’aurais suivie, car il y aurait eu raison et conséquence dans le fait; mais échanger une couronne conservée au trésor de Saint-I)eni3 contre une couronne ramassée... Cela ne vaut pas la peine d’un parjure. »

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caractère de merveilleux qui fait rêver. C’est de la seconde vue, mais dégagée des ténèbres de la phrase. Il semble que Dieu ait voulu compléter en lui l’homme politique par le prophète, et, lui accordant gain de cause dans l’avenir, lui donner raison dans le passé.

Ce phénomène s’est représenté à diverses époques de son existence ; et c’est ainsi qu’on le voit, à travers vingt-neuf ans de distance, prédire avec une effrayante exactitude les choses de 1848 : « Nous ne doutons point que l'Europe ne soit menacée d’une révolution générale. Mais les insensés qui poussent «à cette destruction se flattent peut-être en vain d’atteindre à leurs chimères républicaines. Les peuples européens, comme tous les peuples corrompus, passeront sous le joug militaire : un sabre remplacera partout le sceptre légitime. »

Cette même idée revient dans la Réponse aux journaux sur son refus de servir le nouveau gouvernement : « Il ne peut résulter, dit-il, des journées de juillet, à une époque plus ou moins reculée, que des républiques permanentes ou des gouvernements militaires passagers que remplacerait le chaos. »

Avertissements étranges ! voix éloquente et sinistre, que l’on n’a pas assez écoutée !

Arrêtons-nous. Ces fragments portent avec eux trop de découragement et une tristesse trop profonde. La plume se glace enfin à transcrire ce perpétuel Enfer de l’âge actuel; et plutôt que de continuer à le suivre à travers ses innombrables cercles de souffrance et de terreur, nous préférons revenir à ce qu’il disait en 1830: « Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n’importe par qui et comment, je bénirai le ciel ! »

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Lorsqu'il fut de retour de celte campagne à travers la politique, il s’enferma à double tour dans la publication de ses œuvres complètes, et n’en bougea plus. Nous ne prendrons pas à corps corps chacun de ses livres pour en discuter le mérite. Ce travail énorme demanderait, pour être développé suffisamment, une trop vaste échelle. Nous tâcherons de rappeller seulement en quelques mots les principaux titres de Chateaubriand aux lecteurs de l’avenir.

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem est un bon livre qui va à tout le monde, parce qu’il est rempli de poésie et de science, et qu’au bout du compte il apprend une grande quantité de faits intéressants. Ces livres-là, où il y a de tout et où chacun trouve ce qui lui plaît, ne doivent pas être dédaignés, quoiqu’ils soient écrits sans aucune sorte de plan, avec des réminiscences et au hasard de la compilation. L’Itinéraire nous semblerait encore meilleur si, trop souvent — et ceci est un reproche grave — Chateaubriand ne se laissait influencer par les souvenirs historiques. Un paysage n’a de prix à ses yeux que lorsqu’il a été célébré dans un poëme; et lorsqu’il parcourt le monde, il le fait trop évidemment comme un gentleman, sou Guide à la main, Xénophon ou Josèphe, après avoir averti le conducteur de le réveiller à la page marquée d’une corne. Ne lui parlez pas des

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Cévennes, elles n’ont rien qui l’émerveille, ce sont des montagnes qu’on ne rencontre guère dans la Bible et dans la mythologie, elles sont belles seulement par ellesmêmes; cela ne suffit point. Passez, chaumières inconnues, saules tordus sur des abîmes sans nom, ruisseaux qui n’avez inspiré personne ; Chateaubriand ne tient pas à vous voir!

C’est mal. La nature ne tire pas sa beauté rien que des hommes. Il devrait mieux s’en souvenir, l’auteur de René. Dans son voyage à Jérusalem, le hasard lui a joué des tours malins et qui auraient dû restreindre son amour pour le pompeux. La vie ordinaire ne perd jamais ses droits, et malgré lui on la voit qui perce et qui jure au milieu de son lyrisme prévu. Déjà chez les Iroquois il avait rencontré un marmiton qui faisait danser le menuet à ces messieurs sauvages et à ces dames sauvagesses. Dans une des Cyclades, à une noce de village où il assista, il entendit chanter en grec, par mademoiselle Pengali, fille du vice-consul de Zéa, la fameuse romance: Aht vous dirai-je, maman ! Peu de temps après, il tombe à Tunis, au milieu du carnaval, dans une folle compagnie d'officiers qui l’entraînent au bal et qui le forcent à s'habiller en Turc. — Chateaubriand en Turc! Qu’a dû en penser M. de Fontanes, juste ciel !

Les Natchez ont eu le tort d’arriver après les Martyrs, quoiqu’ils fussent composés bien antérieurement. Ils complètent, avec le Voyage en Amérique, la série des précieuses études de l’écrivain sur le Nouveau-Monde, et renferment des descriptions, malheureusement mêlées à des discours de Satan et à des dissertations

C 11 Vf EAIIBRI INB.

sur l’impôt. C’est du sauvage un peu à la manière de Saint-Lambert, dans le conte des Deux Amis , et de Parny, dans ses poésies madécasses (1). Tels tableaux cependant, celui de la moisson de la folle avoine et celui de la mort de René, révèlent la touche éclatante du maître.

Un peu moins de sécheresse dans les lignes eût peutêtre assuré un succès durable au Dernier des Agencer rayes, qui pèche justement par des défauts inusités à son auteur, c’est-à-dire par la sobriété et par l’absence de description. De la part de Chateaubriand, on s’attendait à mieux que Gonzalve de Cordoue, — et il faut croire sans doute qu’il pleuvait à Grenade le jour qu’il y est passé.

Publiés à de plus rares distances les Etudes historiques, célèbres par leur préface, V Essai sur la littérature anglaise, et l’histoire de Dance, achèvent l’ensemble considérable de ses travaux.

(I) Le voyage à la cour de Louis XIV et surtout l'épisode du Natchez à une représenlation de la Comédie-Française, seront toujours difficilement approuvés des critiques. — Le Natchez entre au théâtre, un soir que l’on joue Phè<hre. Il s’assied, et voici comment il traduit ses impressions au lever du rideau :

* Une cabane, soutenue par des colonnes, se découvre âmes regards. Le musique sc tait; un profond silence règne dans l’assemblée. Deux guerriers (Hippolyte etThéramène), l’un jeune, l’autre déjà atteint par la vieillesse, s’avancent sous le portique. Je ne suis qu’un sauvage ; mais malgré ma rudesse native, je ne saurais dire quel fut mon étonnement lorsque les deu\ hééos vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la eahulte muette. Je crus entendre la musique du ciel ; c'était quelque chose qui ressemblait à des airs divins. Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures, par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux. Mon désordre devint si grand qu’il trou * bla la cabane entière... »

OUTEAL'URIANI).

Composé aux heures sereines de sa vieillesse, 1 * Essai sur la littérature anglaise contient des fragments intimes et des retours de la plus délicieuse rêverie. Il semble que ce ne soit plus le même homme qui parle. Les côtés inconnus de son talent se dévoilent; et, abandonné comme à la dérive de son inspiration, il nous raconte les choses les plus familières de sa tête et de son cœur, avec un sourire attendri. Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce passage sur les correspondances d’amour, vrai, ému, pris sur nature et qui est autant en dehors de son style habituel que les Martyrs, par exemple, le sont du style de madame de Sévigné :

« D’abord les lettres sont longues, vives, multipliées, le jour n’y suffit pas, on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s’est quitté à l’aube ; à l’aube on épie la première clarté pour écrire ce que l’on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l’aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil. Pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n’ait sa lettre.

» Voici qu’un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d’une femme adorée. Le souffle et le parfum de l’amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise s’alanguit le soir sur des fleurs : on s’en aperçoit, et l’on ne veut pas se l’a-

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vouer. Les lettres s’abrégent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on est moins inquiet; sûr d’aimer et d’être aimé, on est devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à l’absence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts : l’àme y manque. Je vous aime n’est plus là qu’une expression d’habitude, un protocole obligé, le Tai l’honneur d’être de toute lettre d’amour. Peu à peu le style se glace ou s’arrête. Le jour de poste n’est plus impatiemment attendu, il est redouté ; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l’on a confiées au papier, on voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu’est-il survenu ? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N’importe ; c’est l’amour qui meurt avant l’objet aimé. »

Rien de calme et de beau comme le poème de ses der nières années. Un fauteuil au coin de la cheminée de Madame Récamier, la solitude fleurie de son jaédin, quelques voyages à Holyrood et à Venise, c’est tout. Et puis aussi cet autre grand voyage en lui-même, à travers son passé et dans ses œuvres, ce voyage appelé les Mémoires d’ Outre-Tombe.

C’est à ce dernier ouvrage, couronnement desonédi-

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fice, qu’il a consacré le reste de ses jours. Rieu n’a pu désormais le faire rentrer dans les affaires publiques, ni les prières de ses amis, ni cette chanson de Béranger, que toute la France a sue par cœur (1). Sans doute qu’il sentait alors venir vers lui les temps d’orage que nous traversons, et que, n’ayant plus d’espoir que dans le Christ, il désespérait de toutes forces humaines, — même des siennes.

Aussi quelquefois du fond de sa vieillesse, il lui prend de singulières amertumes , des accès de goutte littéraire pour ainsi dire ; il gémit, il se désole, parce que la démocratie est entrée enfin dans la littérature , ainsi que dans le reste delà société. Or, lui ne veut pas de la démocratie. « On ne reconnaît plus de maîtres et d’autorités, on n’accepte plus d’opinions faites, le libre examen est reçu au Parnasse. » Or, lui ne veut pas du libre examen. 11 se plaint de l’envie qui s’attache aux grands noms, des gloires que l’on déprécie, des réputations qu’on dénigre, — injuste en cela pour toute une époque qui l'a entouré d'un respect vraiment unique. II raille l’école de 1830, il se moque trop cruellement

(1) Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir bou amour, notre encens et nos soins 1 N’entends-tu pas la France qui s’écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins !

Va, sers le peuple, en butte à leurs bravades ,

Ce peuple humain, des grands hommes épris,

Qui t’emportait vainqueur aux barricades,

Comme un trophée, entre ses bras meurtris.

Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D’un prompt retour après un triste adieu ;

Sa cause est sainte; il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est envoyé de Dieu.

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peut-être des jeunes gens qui se tuent pour attirer l’attention publique. Mais ce ne sont là, par bonheur, que des ombres momentanées sur son talent et sur son noble caractère.

La vieillesse, pas plus que la maladie, n’a pu mordre sur ce génie robuste. Il a travaillé jusqu’à son dernier jour: il a dicté jusqu’à sa dernière heure. Dans une préface, il parle de l’opiniâtreté particulière à sa nature. « Lors de ma jeunesse, dit-il, j’ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j’étais assis. L’âge ne m’a point fait perdre cette obstination au travail. Ma correspondance diplomatique au ministère est presque toute de ma main. » Il en était ainsi de Voltaire, actif et infatigable comme Chateaubriand, lorsque la mort vint le surprendre dans son athlétique maigreur.

A qui le regarde bien en face, Chateaubriand apparaît dans le xix e siècle comme le contrepoids de Voltaire dans le xvui e . Même universalité dans le travail, même courage dans la lutte. Chacun des ouvrages de Chateaubriand attaque, serre de près et souillé te un ouvrage correspondant de Voltaire. Depuis cinquante ans, en effet, pas un pouce de terrain que l’auteur du Génie du Christianisme n’ait disputé à l’auteur du Dictionnaire philosophique, pas un sentier dans lequel il ne se soit engagé avèc lui. C’est un duel de toutes les heures à travers l’histoire, le roman et la philosophie.

Il est un des quatre grands hommes qui ouvrent l’époque moderne. Plus complet et plus enthousiaste que Walter Scott, moins exclusif que Byron, il est presque de la taille du gigantesque Goethe, le maître à tous. Il a remis en honneur la littérature à images ; et c’est de lui

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que datent ces romans artistes où le style cherche à rivaliser avec la peinture et la sculpture, voire même avec la musique, curieuses productions, signées Balzac-Rubens, Gautier-Canova ou Liszt-Janin.

Mais notre travail serait incomplet si, après avoir détaché d’un fond d’or la tête pensive du grand vieillard, après l’avoir assis sur un nuage d’encens, l’avoir salué éternel et sublime, nous ne dévoilions également ses côtés humains, ses erreurs et ses défaillances. Peser sur le coup de ciseau hasardeux donné à l’Apollon du Vatican, c’est encore une manière de louer l’harmonie inaltérable du reste du corps. Tout génie doit sa dîme à la critique, si rayonnant que soit l’un, si modeste que soit l’autre; — et l’ombre illustre que j’évoque aujourd’hui serait elle-même la première à s’indigner d’un éloge » qui ne saurait marcher que sur les genoux.

D’ailleurs la critique ne sera pas pour lui chose nouvelle. 11 est un de ceux qui ont le plus entendu grincer de plumes autour de leur renommée. Ses ennemis littéraires lui font cortège; et avec cette naïveté de grandeur qui le caractérise, lui-même a voulu leur donner accès dans l’édition de ses œuvres complètes.

A leur tête, le plus fougueux et le premier, je distingue le grand républicain de l’Empire, Marie Chénier. Vers et prose, analyse et satire, tout lui a été bon pour accabler Chateaubriand; il n’est pas une page de ses œuvres où il ne le frappe malicieusement, le plus souvent sans raison, comme dans son Tableau de la Littérature, — quelquefois avec esprit, comme dans les - Nouveaux Saints :

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J’irai, je reverrai tes paisibles rivages.

Riant Meschacebé, Permesse des sauvages ;

J’entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts.

O sensible Âtala! tous deux avec ivresse Courons goûter encor les plaisirs... de la messe 1

On sait que Chateaubriand ne lui a pas pardonné ses plaisanteries. Aussi Marie Chénier est-il le seul académicien de ces temps modernes à qui son successeur ait refusé l’aumône d’un regret. — Peut-être est-ce pousser la rancune un peu loin. Il est des heures où les dissidences politiques n’excusent pas tout à fait l’oubli des justices littéraires.

Soit dédain, soit tout autre sentiment, Byron n’a jamais soufflé mot de l’auteur de René. De la part du noble lord, c’est au moins étrange. Chateaubriand n’en a pu complètement dissimulerson dépit. « Lord Byron, dit-il, peut-il m’avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ? n’a-t-il jamais entendu parler de moi ? »

Paul-Louis Courier, — ceMeissonnier delà politique, — ne l'aimait pas non plus, et il lui a plusieurs fois enfoncé dans les chairs de méchant petits coups de- poignard à tâfe d’épingle. Il a appelé ses romans du galimatias, et il s’est moqué de son ministère. De l’auteur du Pamphlet des pamphlets à l’auteur des Martyrs, cela se conçoit; — c’est une guerre de colibri à lion.

Mais M. Gustave Planche a été plus brutal que cela. Voici comment il parle de Chateaubriand dans son livre des Portraits : « Critique de second ordre dans le Génie du Christianisme, voyageur inexact et verbeux dans V Itinéraire, imitateur patient, mais inutile , de Virgile

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et d’Homère dans les Martyrs et les Natchez ,» M. Planche ne reconnaît que René et l’épisode de Velléda. — Juger de la sorte, n'est-ce pas faire le procès aux gens avec une massue ?

Telles sont, je crois, les critiques principales qui sont venues l’atteindre dans sa gloire(l). Si maintenant nous cherchons une réponse à leur faire, c’est dans Chateaubriand même, que nousallons la trouver, — et la voici ; « On renie souvent les maîtres suprêmes, on se révolte contre eux, on compte leurs défauts, on les accuse d’ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug : tout se teint de leurs couleurs, partout s’impriment leurs traces : ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages Actifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoir et lignée. Ils ouvrent des horizons d’où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des snjets, des

(1) Depuis la composition de ce travail, et depuis la publication des Mémoires (TOutre-Tombe, bien des critiques nouvelles sont venues s’ajouter à ees critiques. On s’est déchaîné avec un acharnement inconcevable contre ees immortels Mémoires, le livre le plus jeune, le plus magnifique, le plus profond qui ait éclaté sur ces deux dernières années. On n’a pas voulu excuser beaucoup de vanité en faveur de beaucoup de génie. M. Sainte-Beuve lui-même, & notre immense étonnement, a cédé à cette mauvaise disposition unanime. Il a même été plus loin que tout le monde et oubliant le respect qu’il devait à un trépassé si récent et si glorieux, — son collègue d'Académie, — il a poussé le vertige jusqu’à parler « des goûts LIBERTINS que le noble auteur avait dans sa vie. » Causerie» rfu Lundi.

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styles à tous les arts. Leurs œuvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l’esprit humain. »

Gela posé, — qu’on nous permette maintenant de substituer notre opinion à celle de nos devanciers.

Selon nous, c’est surtout comme figure que Chateaubriand resplendit sur son siècle. La grandeur de sa vie apparaît avant celle de son talent, son nom vient -, avant ses livres. Il est lui-même un homme-épopée.

On l’aperçoit de très-loin, et le respect lui arrive avant l’admiration.

Aussi, longtemps encore peut-être sera-ce M. de Chateaubriand, avant d’être Chateaubriand tout court. Longtemps encore peut-être ce sera la majesté, avant d’être la force.

La majesté! — voilà son grand et superbe crime. Génie épique et théâtral, il lasse l’admiration. Pour lui, la rue du Bac n’a jamais eu de ruisseau. C’est un Murat, ce pouvait être un Napoléon.

Il n’a guère innové qu’à demi. Sa littérature est la littérature du dix-huitième siècle retrempée chez les sauvages. Les Incas avaient déjà frayé le chemin, et l’on se souvient trop peut-être que Chactasavu Versailles et qu’il a assisté aux tragédies de Racine.

Ce n’est pas avec peu de chose que Chateaubriand compose son paysage ; Poussin lui a donné des leçons.

Il lui faut des colonnes à demi-brisées, un clair de lune, des urnes cinéraires ; et, par-dessus tout cela, le Génie des souvenirs, assis pernif à ses côtés.

Cette recherche du grandiose le conduit quelquefois à des excès contre lesquels on ne saurait trop se tenir en garde. Je n’en veux pour seul et funeste exemple

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que ce coucher de soleil : « L'astre enflammant les vapeurs de la cité semblait osciller lentement dans un fluide d’or, comme le pendule de l'horloge des siècles ! » Evidemment les poètes extravagants du seizième siècle n’eussent pas mieux dit.

« Peu m’importe l’action, écrit-il dans la préface des Martyrs ; elle n’est qu’un prétexte à description. » — Hélas ! pourquoi le ciel mit-il La Harpe sur sa route, ainsi que M. de Fontanes, le Simonide français ?

Il n’est pas de l’avis de Voltaire, qui disait que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. « Les vraies larmes, dit Chateaubriand, sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu’il s’y mêle autant d’admiration que de douleur. » Ce malheureux système apparaît jusque dans René, au moment où le frère d’Amélie, qui vient de recevoir comme un coup de foudre l’aveu d’un amour criminel, trouve encore assez de force pour arrondir immédiatement la période suivante : «Chaste épouse du Christ, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas et les profondeurs de l’éternité qui te séparent déjà de ton frère! »

La majesté! Chateaubriand lui a tout sacrifié; aussi son génie, spécial et constant dans sa pompe, n’est-il pas de ceux qui vont à tous, comme Shakespeare par exemple, l’homme des palais et des tavernes, des rois et des ivrognes, grand avec les grands, familier avec les petits, puissant avec chacun ; — Shakespeare, dieu qui parle le langage des hommes ; Chateaubriand, homme qui parle le langage des dieux.

Chateaubriand appelait Hamlet — cette tragédie des aliénés.

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Comment Shakespeare eût-il appelé Moïse, cette tragédie de Chateaubriand ?

Car il faut bien le dire, comme poêle, Chateaubriand est nul ou à peu près. Sauf une cinquantaine de vers, je ne crois pas qu’il lui soit jamais tenu compte de son pindarique bagage. Pourrait-il en être autrement, lorsqu’on le voit s’appuyer sur une théorie aussi fausse que celle qu’il développe dans les lignes suivantes : « La poésie a ses bornes dans les limites de l’idiome où elle est écrite et chantée : on peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux. » Voici pourtant quelques strophes peu connues du Moïse, ses meilleures incontestablement , bien qu'il les ait supprimées plus tard par un faux sentiment de décence :

Que dit à son amant, de plaisir transporté,

Cette prêtresse d’Astarté

Qui voudrait attirer le jeune homme auprès d’elle.

Et lui percer le cœur d’une flèche mortelle?

— Beau jeune homme, dit-elle, arrête donc les yeux Sur la tendre Abigail, que ta froideur opprime.

Je viens d’immoler la victime,

Et d’implorer la faveur de nos dieux Viens, que je sois ta bien-aimée.

J’ai suspendu ma couche, en souvenir de loi ;

D’aloès je l’ai parfumée :

Sur un riche tapis je recevrai mon roi.

Dans l’albâtre éclatant la lampe est allumée;

Un bain voluptueux est préparé pour moi.

L’époux qu’on m’a choisi, mais qui n’a pas mon âme,

Est parti ce matin pour ses plans d’oliviers ;

11 veut écouler scs viviers;

Sa vigne ensuite le réclame.

Il a pris dans sa main son bâton de palmier ,

Et mis deux sicles d’or dans sa large ceinture ;

Il ne reviendra point que de son orbe entier L’astre des nuits n’ait rempli la mesure.

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« Quand l’àme est élevée, dit le fier vicomte, les paroles tombent d'en haut, et l’expression noble suit toujours la noble pensée. » Certes, ce n’est pas nous qui protesterons contre cette admirable poétique eu trois lignes; mais là où la pensée n’a que faire, alors que le récit ou la description suit doucement sa pente naturelle, à quoi bon la solennité de la phrase, l’éternelle aristocratie du mot ? Quoi ! toujours le marinier pour le marin, l’astre des jours pour le soleil ? L’auteur des Natchez, que son grand respect pour la rhétorique oblige à reconnaître les trois styles, oublie donc que le premier d’entre eux est précisément Je style simple , et que c’est là surtout le style fort, parce que c’est le style vrai ?

Mon Dieu ! de ce qu’il n’a pas fait de littérature avec les' notaires, les femmes de menuisier Qu les escrocs, nous ne lui en voulons pas. Nous lui en voulons uniquement de ce que, chantant le marbre et la Grèce, il ne l’ait pas fait en style d’autant plus simple que le sujet était plus riche. Poétisez la réalité, c’est bon; mais alors réalisez la poésie.

Il en est du génie comme d’Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.

Aussi rien de plus adorable que les haltes rares de Chateaubriand dans le simple et dans le naïf. Combien de pages ne donnerais-je pas pour ce bout de chanson composé entre deux ohapitrea des Martyrs, petite fantaisie gracieuse, perle ramassée au pied d’un dolmen :

Combien j'ai douce convenance

Du joli lieu do ma naissance !

Ma sœur, qu'ils étaient beau* les jour»

De France !

CHATEAUBRIAND

Te souvient-il que noire mère,

Au foyer de notre chaumière,

Nous pressait sur son-cœur joyeux,

Ma chère ?

Pour moi. Chateaubriand existe surtout dans ses préfaces, c’est-à-dire presque en dehors de ses livres, dans ses lettres intimes, et, comme nous l’avons dit déjà, dans son style politique (1), partout enfin où il n’a pas le temps de boucler sa phrase, où il oublie Aristote et Boileau, où il improvise, où il se surprend à être lui malgré lui.

Pour l’avenir, il existera surtout dans ses Mémoires.

Au couchant de sa vie, une grave transformation s’est opérée dans son talent. Je dis grave et curieuse. C’est à soixante ans que lui est venue la jeunesse. C’est au bord de la tombe que cet austère penseur qui, à coup sûr, n’a jamais souri, s’est pris soudainement à rire aux éclats, du grand rire de Callot, de Montaigne, de Le Sage, et quelquefois aussi de Voltaire. Sa muse, au sortir de quelque fontaine de Jouvence inconnue, tout à l’heure déesse en manteau de pourpre, nous est réapparue jeune fille couronnée de bleuets. C’était Junon ; ce n’est plus que Lydie ou Camille, une nymphe quelconque, la première venue.

Heureuse littérature! la vraie et la seule possible maintenant. On ne fera plus de succès qu’avec des récits tout de réalité franche. Peut-être finira-t-on par convenir qu’on a eu trop d’esprit, d'imagination et d’audace et que ce n’était pas la peine de voyager si longuement

(l) Sur ce lorrain il a de très-beaux éclats. Ainsi, dans ses attaques contre les terroristes, il les nomme des architectes en ossements. Et un peu plus loin « Manufacturiers de cadavres, vous aurc* beau broyer la mort, vous n’en fore* jamais sortir un perme do liberté I »

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dans les brumes pour retourner comme devant au style de Tallemant des Réaux, — ce beau style où il fait si clair !

Toute la question estlà : faire entrer le livre plus avant et plus sympathiquement dans le peuple. C’est beaucoup notre faute si dans cette dernière période il nous a préféré des conteurs d’aventures impossibles. La vraie littérature du dix-neuvième siècle a trop souvent des fantaisies inaccessibles pour ceux qui ne savent que lire, rien que lire. Trop souvent la note du cœur est étouffée sous les notes pétillantes de l’esprit.

Entre son œuvre passée et son œuvre actuelle, entre les Martyrs et les Mémoires, je vois une grande différence.

L’œuvre passée de Chateaubriand, ensemble harmonieuse et grandiose, m’apparaît comme un palais de marbre au milieu d’une forêt. Tout y est enchantement et magnificence. Des voix mystérieuses résonnent au dedans, des parfums enivrants s’exhalent au dehors. Chaque fenêtre ouvre sur un horizon de feuillage brûlant, sur un parc profond et rempli de statues, sur un coteau qui ploie sous les pampres. C'est un très-beau palais. Seulement un cercle de grilles l’emprisonne, des sentinelles en défendent l’approche à plus d’une demilieue à la ronde, et, pour y pénétrer, il ne faut pas moins de sept ou huit quartiers de noblesse.

L’œuvre posthume de Chateaubriand, — c’est-à-dire les Mémoires, — offrent bien encore, si l’on veut, l’aspect d’un palais j mais déjà ce n’est plus du marbre, c’est bel et bonnement de la pierre. La splendeur froide de l’architecture grecque a fait place à l’épanouisse-

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ment original des fantaisies de l’art gothique. Un pan de la forêt a été abattu, et de ce côté le regard plonge dans le dédale fourmillant des rues de la ville. Les grilles rebelles se sont ouvertes, les gardes ont reçu une autre consigne; et bourgeois, paysans, peuple, femmes, ’ ceux qui sont des gentilshommes et ceux qui ne sont que des hommes, les savants et les écoliers, tout le monde enfin entre librement. Lazare lui-même est assis sur la plus haute marche du portail.

Chateaubriand nous a dévoilé l’avenir de la politique; —essayons de jeter un coup d’œil sur l’avenir des lettres. Pour tout homme qui se met sur la trace du mouvement intellectuel depuis quelques années, il est évident que nous touchons à une crise littéraire et aune transformation importante des opinions reçues.

Toujours une révolution purge violemment une littérature. Elle fait l’idée plus palpable et le langage plus vrai. Il faut des hommes à gros^p voix pour se faire entendre aux heures de tapage social, et des écrivains ardents en couleur pour se faire lire. Laréflexion serait mal venue alors, car l’action déborde de toutes parts et le fait pèse sur l’analyse. Sainte-Beuve se trouve audessous de Maximilien Perrin; — et le premier roman, monté en jaune et en bleu comme une assiette de cam-

CHATIAIÎBBIAND.

pagne, est préféré aux plus subtils chefs-d’œuvre de sentiment.

Voilà que notre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé parles cribles successifs de trois révolutions. La première, la grande de 1789, a donné des résultats d’une puissance incontestable et souvent effrayante. D’abord elle a fait descendre quatre à quatre aux écrivains les degrés de l’Encyclopédie, et elle les a logés dans la rue, où bientôt, ahuris et chétifs, ils sont morts sans postérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autreshommes. Littérateurs fauves, on ne sait d’où venus, sans tradition, jouant de la guitare sous la potence ou décrivant avec amour des scènes d’égorgements dans des châteaux , ils ont fait école 1 neuve. Si bien qu’il y a eu pour eux lecture et succès, même aux jours les plus affreux. On s’est intéressé aux massacres sensibles de Ducray-Duminil, et l’on a fait une haute renommée à Pigault-Lebrun pour ses jovialités de mauvaise odeur.

Ceux-là ont parlé au peuple j seulement, ils lui ont mal parlé} mais la tendance étaitbonne. Us ont compris que jusqu’à présent on n’avait pas pris garde à la plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s’adresser à tous, écrits comme le Bonheur de M, Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, et ils se sont mis à procéder d’autre façon. Malheureusement, ils ont dépassé le but ; au lieu d’être simple, leur style a été bas. Ils sont entrés chez le peuple, non par la porte, mais par l’égout.

Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répandre certaines idées vives, qui

CHATEAUBRIAND. 49

étaient encore dans l’œuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiofs de l’imagination ; on a abattu des murs, percé des chemins et ouvert de nouvelles séries aux hommes de lettres, par l’adjonction d’éléments nouveaux. La plume des lors n’a plus bronché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendre son drame de la Brouette du Vinaigrier, Les violeurs, les fantômes, les abbesses ont fait invasion dans le roman. Il y a eu des aventures d'auberge, dos amours dans le grenier, des hussards déguisés en demoiselles, mille audaces mal faites, un tas do sensibleries anglaises, — enfin une réaction d'Auvergnats contre les auteurs marquis du dix-huitième siècle. Tout ce fumier, largement étendu sur le champ littéraire, devait produire tôt ou tard un épanouissement de hautes plantes.

Cet épanouissement est advenu aux environs de la deuxième révolution, — celle de juillet 1830 — qui restera oomme une dato brillante dans l’histoire de l’art en général. Le sol s’ost mis à pousser des fleurs très curieuses, d’extraordinaires enlacements de lianes et quelques arbres phénomènes pour lesquels on eut besoin d’inventer une serre romantique. Les poètes étaient tous des jeunes gens, décidés et convaincus, la plupart exclusivement passionnés, qui marchaient serrés dans leurs folies, avec l’insolence de la verve et le courage né des circonstances politiques. Ils ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne passe rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette et qui affiche son talent sur tous les murs en lettres dorées? Il y avait d’ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie cn-

CHATEAUBRIAND

pieuse et flambante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakespeare, Mathurin Régnier, Goya et Sterne ; cela replaçait la littérature dans un milieu seigneurial et bruyant, à l’écart de la philosophie sur les autels de qui s’étaient succédés précédemment de trop nombreux sacrifices.

La révolution de 1830 a surtout grandi le roman. Il y a eu progrès sur l’école de la République, progrès et complément. La forme s’est purifiée, tout en gardant sa franchise, et a conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens solides sont arrivés, tels que Balzac, Soulié et George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres ; d’où est venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus également par des œuvres douces, en apparence vulgaires, comme César Birotteau, l’histoire d’un parfumeur; comme André, où un père est sur le point de donner des coups de pied dans le ventre à une fleuriste ; comme encore le Lion amoureux, baliverne pleine de larmes. Quelquesuns de ces succès ont été lents et souterrains, mais l’effet n’en demeure pas moins immense.

D’autres succès, plus retentissants maispluspassagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c’est affaire de curiosité, d’actualité ou de gravelure. De curiosité, en ce qui concerne les humoristes extrêmes, jardiniers à la recherche des roses bleues litr téraires, gens de fantaisie et d’esprit exclusifs, qui n’y voient pas plus loin que le bout de leurs'paradoxes. C’est affaire d'actualité pour ces énormes machines en tant de volumes, montées sur l’affût de quelque question à l’ordre du jour. Enfin, c’est affaire de gravelure

CHATEAUBRIAND

vis-à-vis de cette école de la première révolution, bien affaiblie et rapetissée, mais impassiblement continuée tour à tour par Raban, Auguste Ricard, Signol, Lamothe-Langon, les joyeux de la bande. Là-dedans, rien n’a jamais inquiété la littérature vraie, ni retardé le travail progressif du roman.

La troisième révolution est celle par où nous passons aujourd’hui. Elle n’a pas encore donné sa formule littéraire. Attendons. Les résultats qu’elle prépare seront importants et mieux décisifs. Je fonde cette croyance sur la disparition sensible des talents et des réputations secondaires, qui s’éteignent les unes après les autres, celles-ci sous leur mercantilisme et celles-là sous l’exagération de leur force, flammes de punch à qui vient l’eau-de-vie à manquer tout à coup. Certainement il est impossible d’exclure les genres en littérature et de ne pas admettre les tempéraments;. insensé est l’absolutisme en pareille matière. Tel romancier a raison de se vouer exclusivement à des récits d’Espagne et de Cordoue, si sa nature l’y porte avec irrésistibilité; tel autre fait bien de ne voir qu’éléphants et tigres sur la surface du globe, s’il sait mal décrire une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c’est le manque total de sérieux-, on connaît maintenant leurs procédés, et tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux! Hoffmann ne l’a jamais perdu dans ses belles extravagances.

Nous ne savons pas au juste ce que sera la nouvelle génération littéraire ; mais par les leçons que lui font les événements et par les exemples de grandeur et de décadence qu’elle a sous les yeux, il est permis d’espérer

CHATEAUBRIAND

qu’elle se présentera avec des qualités fortes et un sens droit.

En littérature, — la première révolution a donné la force. La seconde révolution, la grandeur. La troisième révolution donnera peut-être la vérité.

PAUL DE KOGK.

i jflg ■

PAUL DE KOCK

Je ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romancier Paul de Kock. J’aime ce talent naïf, ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font l’homme vertueux. Son œuvre n’a pas d’équivalent dans les littératures étrangères, et c’est à regretter : chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c’est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l’admiration des Anglais, — peuple sagement curieux, — pour l’auteur de Mon Voisin Raymond.

Aujourd’hui, je ne veux que raconter une anecdote

PAUL DK KOCK.

de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.

C’était plusieurs années avant la chute du roi Louis- Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de l’Eperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture ; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l’idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D’ailleurs, il y en avait de fort bêtes parmi nous.

Deux ou trois filles d’Ève,qui n’étaient pas plus laides que d’autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu’elles ne nous rendaient pas , — venaient souvent enjouer cette demeure. Une d’elles, qui depuis s’est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par Tardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d’opéra-comique palpitait rien qu’à l’entendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n° 15. — Hélas j’habitais la chambre n° 14.

Cette belle fille, j’ai un peu de honte à le dire, s’appelait d’un nom réprouvé par la grande littérature. Au lieu d’avoir été tenue sur les fonds baptismaux par quelque conteur d’Espagne et d’Italie, et de s’appeler Rosalinde, Penserosa, Belcolorou Carmosine, la pauvre enfant, qui n’avait jamais vu de romantiques autrement qu’en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fiflne, — comme dans Sons Cravate, de Paul de Rock.

Fiflne î — Ce nom rappelle toute une époque, tout

CAUL DK KOCK.

une manière, une sorte d’humeur évanouie à présent, la gaîté des employés en vacances, Gupidon monté sur un âne dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, des brodequins de coutil ; et puis aussi des mansardes invraisemblables où l’on ne marche en hiver que sur des peaux d’oranges, et où le bonheur croît paisiblement sous l’emblème d’un pois de senteur planté dans une écuelle.

Fiflne devait son nom au caprice de quelques-uns d’entre nous, partisans fanatiques des belles-lettres égrillardes et lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif chez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Canettes; c’était Fifme qui était chargée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la liste en conseil suprême. — Après dix ans, je retrouve une de ces listes, expression curieuse et Adèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllabe. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d’emporter plus de deux ouvrages à la fois.

» Demander André le Savoyard, par Paul de Kock ; Grustave ou le Mauvais sujet, par le même.

» Au cas où ces ouvrages seraient en lecture, demander:

» Sœur Anne, par Paul de Kock ;

» Ou Y Enfant de ma Femme, par le même;

» Ou la Laitière de Monfermeil, par le même ;

» Enfin, en désespoir de cause :

» Les Amours du chevalier de Faublas, par Louvet ;

» Le Compère Mathieu, par Du Laurens;

PAUL 1)E KOCK

» Les poésies deMollevault, de l'Académie française;

» Cyprien, ou le Petit fumiste de neuf ans , par M me Ulliac-Trémadeure

» Les Contes de M m * de Monte-aux- Lieux, etc., etc. »

On devine aisément que pifine s’arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Koek — quand même. Nous lui sautions au cou pour sa peine; et celui de nos camarades dont l’organe rappelait le mieux M. Mennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s’empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Cette littérature toute pacifique n’amena jamais chez nous les collisions funestes qui ensanglantèrent les premiers âges du romantisme. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissant à de plus digues le soin de décider entre la comédie et le drame, entre l’hémistiche brisé et l’alexandrin à la Dombasle.

Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des oeuvres de notre romancier. Grande fut notre désolation. Comment allions-nous pouvoir vivre maintenant? A quel autre écrivain fallait-il avoir recours? Pendant trois ou quatre mois environ, nous flottâmes de Ricard à Raban et de Raban à Maximilien Perrin ; mais ce n’étaient là que des équivalents bien faibles. Ricard nous faisait rire, et c’était tout; Raban nous paraissait grossier; Maximilien Perrin nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lamotbe-Langon, dont les titres nous alléchaient, et qui avait conquis une sorte de réputation dans les classes intermédiaires; mais nous ne pûmes finir le Ventm, et nous n’allâmes pas au delà du pre-

PAUL DE KOCK

mier volume de Monsieur le Préfet. Le compilateur Toucliard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans notre perplexité et conclûmes désespérément qu’il n’y avait rien en deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme, le Mari et l’Amant représentaient les colonnes d'Hercule de la littérature au dixneuvième siècle.

Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l’auteur, se substituant à ses personnages, nous communique en ces termes ses ingénieuses et piquantes réflexions : « Je suis au spectacle... j’aime beaucoup le spectacle... surtout quand on y joue de bonnes pièces et que je suis bien placé. On n’est pas encore près de commencer... On est si long dans ces théâtres de boulevards ! En attendant, et pour nous occuper, examinons un peu mes voisins. C’est une distraction trèsagréable quelquefois. Ah ! j’ai à ma gauche une fort jolie femme. ..j’aime beaucoup les jolies femmes... Mais un gros homme à lunettes se penche à chaque instant vers elle etlui parle d’un air qui me déplait... Je n’aime pas les gros hommes à lunettes... Celui-là surtout m’agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que l’homme est souvent bizarre dans ses antipathies!... Continuons mon examen... »

Que dire après cela? Où trouver narration plus intéressante, style plus précis? Fifine principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne parlait rien moins que de nous apporter le Solitaire.

Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité vou-

l’AUL DE KOCK.

lut que Paul de Kock ne produisît rien, rien du tout. Le dieu s’était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu’il nous fut possible, nous prîmes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume, — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.

Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons ; une foule joyeuse se portait vers la barrière ; le commis à quinze cents francs d'appointements donnait le bras à la petite ouvrière; le marchand de la rue aux Ours marchait gravement, escorté de sa femme, une grosse dondon encore appétissante, et de sa fille, une grande innocente qui n’osait lever les yeux. Tous ses gens-là se promettaient un plaisir infini, et dans le fond ils n’avaient pas tort, car quoi de plus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître)?

Notre petite colonie, composée de sept personnes, s’était mis en route avant midi. Fifine ouvrait la marche, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triomphe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet de grisette ! — et t des souliers de satin turc, comme on n’en porte plus. l)odolphe l’accompagnait, car partout où il y a une Fifine il faut un Dodolphc, c’est de rigueur.

Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belle enfant de vingt-huit ans, coiffée en tire-bouchons, avec le petit musicien Anatole dont elle avait fait connaissance au bal de Sceaux, où il jouait de la clari-

PAUL DE KOCK

nette ; — puis Nini et son bon ami Robinet, que l’on avait chargé de quelques provisions, afin qu’il ressemblât tout à fait à M. Bidault, facétieux personnage des premiers chapitres de M. Dupont , ou la jeune fille et sa bonne.

Nous arrivâmes ainsi au boulevard du Temple, où demeurait M. Paul de Kock. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibilité, nous nous décidâmes à en franchir le seuil. 11 fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l’appelant monsieur, — et non père chose, ainsi que l’eût souhaité • Fifine pour plus de couleur.

— M. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusement.

— Lequel? répliqua le concierge.

Je me retournai plein d’ébahissement vers mes camarades, et je remarquai sur leurs visages une surprise égale à la mienne.

Cependant ce concierge, croyant que je n’avais pas entendu, répéta en haussant d’une note :

— Lequel?.,, le père ou le fils?

— LE SEUL ! s’écria Fifine, avec une pose et un accent superbes.

Le portier fasciné, eut l’air de comprendre et nous indiqua l’escalier à droite.

Cinquante marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.

11 était vêtu d’une robe de chambre brune à ramages chocolat, comme les dentistes, et sa tête était ornée d’un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infi-

PAUL DE KOCK

niment, et en reconnaissance il nous montra sur son .bureau de bois de rose les épreuves de Ce Monsieur / qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d’orgueil dans sa prunelle.

Ce premier moment écoulé, j’invitai, au nom de mes camarades, M. Paul de Kock à un simulacre de banquet chez Passoir. Après s’être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par acepter. — Les vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux burrahs.

J’avais été chargé de l’ordonnance et des dispositions de cette fête,' et j’avais cru ne pouvoir faire mieux que d’en calquer le dessin sur les principaux romans de M. Paul de Kock lui-même. Tous les chapitres où l’on mange, où l’on folâtre, avaient donc été compulsés par moi avec un soin remarquable, et j’en avais extrait les éléments d’un programme — qui, à mon sens , devajt tout à fait chatouiller son amour-propre d’auteur.

M. Paul de Kock ne nous avait demandé qu’un quart d’heure pour changer de toilette. Il revint avec un pantalon blanc et un habit vert-russe. Ce fut le signal du départ.

Arrivés chez Passoir, nous nous installâmes sous un berceau, dont les branches entrelacées formaient un dôme impénétrable aux feux du jour. M. Paul de Kock occupait le haut bout de la table, — ayant Fifine à sa droite et Dodolphe à sa gauche.

— Voilà un des plus beaux jours de ma vie! murmura-t-il.

Mais, lorsqu’il s’agit de vider la première rasade :

PAUL DE KOCK

— Qu’est-ce que cela? demanda-t-il, en portant le verre à ses lèvres.

— C’est du coco, répondis-je.

— Comme dans Jean, dit Fifine.

— Comme dans Frère Jacques, dit Anatole.

— Ah ! très -bien !... dit M. Paul de Kock, en faisant la grimace... une flatterie! je comprends... je comprends... Mais j’aime mieux le vin rouge.

Je fus un peu désappointé ; néanmoins mon programme gardait d’autres merveilles en réserve. Je comptais surtout sur une salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans Monsieur Dupont, au chapitre intitulé : Un dîner dans le bois de Romainville, mais cette seconde allusion eut encore moins de succès que la première. La macédoine d’insectes alla rejoindre le coco.

Malgré cela, le dîner fut excessivement joyeux, et le vin de Beaune n’attendit pas longtemps pour venir mettre le feu à nos cerveaux, tansformés en rosaces d’artifices. Je devins pyrotechnique comme Méry de Marseille : je fis tournoyer l’artichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales, qui retombèrent en pluie de calembours !

Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter les noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri, Troutrou, Mistigri, Pétard, Rocambolle, Verluisant. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.

Jusqu’au dessert, il se laissa doucement aller à ces jeux de l’esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à l’aise dans sa gloire comme le poisson dans

l’AUP riE ROCK.

l'eau; tandis que Fifine, cédant à un besoin do familiarité excessive, lui frappait sur l’épaule en l’appelant : — Farceur !

La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait les yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique:

Oui, pour un ereur enclin à la mélancolie Ce site romanesque est plein de poésie (IJ,

Ce fut ee moment d’expansion unanime que je choisis pour donner suite à mon programme et pour procéder au couronnement de l’illustre auteur. Le myrte et la rose s’unirent sur son front égayé; ce fut Fifme qui s’érigea en Clairon de cet autre Voltaire, J’avais composé le matin un hymnicule sur l’air célèbre : 0 Fontenay! Anatole le chanta d’une voix doublement émue :

aib : Oh! Fontenay, etc., etc.

O Paul de Koek qu’embellissent les roses,

Va, ne crains rien des outrages du temps;

Tu survivras à nos siècles moroses,

Gai philosophe en habit de printemps.'

On relira tes poëmes de joie,

Vaste Odyssée où domine le flan.

Et que le pape en des étuis de soie Soigneusement enserre au Vatican.

A ton école, où les enlumineuses S’en vont apprendre à sabler le vin doux,

En redisant tes chansons amoureuses,

Je vois nos Ois se donner rendei-vous.

Une statue, ô Dieu de la grisette,

Rendra ces traits qu’ici nous admirons;

Et l’on verra Tapote et Baslringucttc En bas relief, épluchant des marrons !

(I) Contet en vert de Ch. Paul de Kock.

PAUL l'ï K OC K.

O Paul (le Kocji. donl la verve suprême Sait nous mener du bal au violon.

Poursuis toujours! et dans un plat de crème Renverse encor l’immortel Raisemon,

De vin à quinze et d’amour enflammée.

Vois ta Nini, Galalée en rubans ;

Dans un ravin, sur sa lèvre pâmée Etreins la grappe en tes doigts ruisselans.

L’attendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire qu’avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d’épinards au sucre sur le pantalon blanc de M. Paul de KocK.

— Comme dans Ziiine !

— Comme dans Madeleine !

— Comme dans Georgette ou la Nièce du Tabellion !

Force fut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident, — » avec des citations. Il s’essuya de son mieux et fit bonuc contenance. D’ailleurs, le dîner était arrivé t\ cette période où l’indulgence est chose facile, Cependant, craignant d etre entraîné trop loiu par l’imitation complète de ses œuvres, il refusa avec énergie de nous suivre au jeu de la balançoire.

— Quel dommage ! dit Estelle, c’eût été comme dans Un jeune homme charmant I

— Ou comme dans Ni jamais ni toujours !

— Alors, il faut faire des crêpes 1 s’écria Fifine, en frappant ses mains l’une contre l’autre.

— Oh ! oh ! dit M. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin !

— Nous demanderons un cabinet.

Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité

212 ' PAUL DE KOCK

dans ce qu’elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de Beaune gâte tout! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, M. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon, — épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d’hilarité :

— Comme dans Un bon enfant !

— Comme dans, Y Homme aux trois culottes /

— Comme dans la Jolie FiUe du Faubourg !

— Comme dans le Tourlourou !

Ici, tout le catalogue de ses romans fut égréné et défila. En effet, il n’est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n’ait un pantalon craqué sous lui.

De ce moment, notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fiflne, s’acharnant après le fameux auteur, l’appelait Plume de Coq et roule de Coq. Féroce d’admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit vertrusse, en manière de relique

Il était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit, — comme Férulusdans la Maison-blanche ; et Fifine proposait d’attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge, — comme dans YHomme de la nature et l’Homme policé.

CHARLES CORAN

11 n’y a pas que des charretiers dans la nature, il n’v a pas que des Flamands dans les arts. Le réalisme (un mol très à la mode) n’est pas et ne peut pas être exclusivement populaire. Rendre l’accent juste et vrai d’une chose, que cette chose soit laide ou belle, malpropre ou musquée, tel est le devoir du réaliste. Il s’accommode aussi bien de Cvdalise que de Maritorne, et ne dédaigne pas plus l’odeur du boudoir que celle du fumier.

Les fausses élégances des poètes secondaires du dixhuitième siècle ont mis bien du monde en colère. Cela se conçoit, mais il n’en faut tirer aucune conclusion

CHARLES CORAN

fâcheuse pour l’élégance. Les poètes de ce temps-là, Saint-Lambert à leur tête, passaient leur vie à célébrer

Du prestige des arts l’adorable imposture.

Leur poétique est toute dans ce vers, caractéristiquement absurde, des Quatre Saisons. Pour eux l’art n'était rien qu’un imposteur, un magicien comme Bosco, changeant les choux en roses et escamotant les jupes grossières des paysannes pour les remplacer par des robes à falbalas. Nous ne comprenons pas l’élégance de cette façon.

Une aristocratie effacée et modeste, comme est en ce moment l’aristocratie française ; une civilisation farouche qui marche, les armes â la main ; une littérature disputant à la politique une gloire de quelques minutes ; des mœurs laides et sans voile ; des adversité s publiques sans honneur pour un pays, sans profit pour personne; l’agitation perpétuelle, l’inquiétude générale tout cela n’est pas fait, on en conviendra, pour grossir les rangs des réalistes de l’élégance. Leur secte, déjà peu nombreuse et peu aperçue, compte, sinon des défections, du moins des découragements, des lassitudes. Le flot des brutalités démagogiques menace de remportera chaque instant.

Je ne voudrais cependant pas voir disparaître l’élégance, parce que l’élégance est le caractère national de notre poésie. L’Angleterre a la grandeur géante et barbare, l’Allemagne a le rêve, l’Italie a la féerie ; nous seuls avons l’élégance et toutes les qualités charmantes

CHARLES CORAN

qu’elle amène : l’esprit , l’enjouement, le tact, la vivacité, l’atticisme, enfin. Supprimez de notre littérature les élégants, même les raffinés; supprimez Saint-Evremond , Voltaire, Marivaux, Kivarol, — je ne parle pas de Crébillon üls, dont les Turcs allégoriques et libertins sont souvent insupportables ; — supprimez André Chénier , et vous perdez aussitôt votre côté le plus original, votre supériorité la plus réelle et la moins contestée.

Un des représentants de cette tradition française, le plus spécial et le plus convaincu des réalistes de l’élégance, le plus enjoué aussi, est l’homme dont j’ai inscrit le nom en tête de cet article. Celui-là a pris tout à fait son parti des choses et des femmes de ce temps ; et comme, au bout du compte, on ne lui a retranché ni le mois d’avril, ni la Mona Lisa du Louvre qu’il va saluer toutes les semaines, ni le bordeaux attiédi, ni le champagne à la glace, ni le bas-Mcudon où l’on dîne si bien à deux, ni même l’Opéra, refuge des égoïstes de bon goût; comme on lui a laissé sa jeunesse, ses souvenirs «et son esprit, il s’obstine à demeurer un homme et uu poète élégants, — jusqu’au jour où le peuple viendra lacérer son jabot et où il lui sera enjoint de fondre ses rimes riches pour les déposer à la banque sociale.

M. Charles Coran est connu des Ans gourmets de la littérature par deux recueils de poésies, intitulés le premier, Onyx , et le second, Rimes galantes; l’un et l’autre ont été tirés à un nombre restreint d'exemplaires, surtout le second. On en parlera plus qu’on n’en a parlé. Vivant en dehors des journaux et des revues, n’appartenant à aucune société littéraire, M. Coran n’a pas vu se faire autour de son œuvre aristocratique

CIIARLES CORAN.

le bruit et l’éclat qu’elie comporte. Mais il est de ceux à qui la justice arrive tôt ou tard.

On peut lui donner une place parmi quelques poètes aimés, entre Théodore de Banville et Brizeux , par exemple, justement parce qu’il ne participe ni de l’un ni de l’autre. Son originalité n’est pas grande, mais elle est pourtant. Si j’osais me servir d’un terme ridicule, je dirais qu’il remplit une lacune, en ce qu’il résume et incarne l’élégance moderne. Pauvre élégance, sans doute ; néanmoins M. Charles Coran trouve encore le secret de la rendre séyante :

D’autres s’en moqueront, c’est ma foi quelque chose Que d’avoir des gants frais et de sentir la rose.

Vainement le costume est sombre de couleur.

Soyons gais sous le noir, et portons une fleur.

Cette profession de foi en vaut bien une autre, d’autant mieux que l’auteur de l’Onyx y est toujours resté Adèle. Certainement nul mieux que lui ne s’accommoderait d’une bouffette au soulier, d’une guipure au menton, d’une plume sur la tète ; mais Charcnton et la préfecture de police sont là pour empêcher le retour des modes éclatantes. Force lui est donc de se résigner au rôle paisible du dandy « qui a toujours une coiffe neuve à son chapeau et qui mâchonne la queue d’une rose achetée dix sous chez madame Prévost, » comme dit Balzac. Et puis il n’y avait pas de rôle plus nouveau à prendre en poésie.

M. Coran n’est pas d’ailleurs un traînard à la suite de M. Alfred de Musset, ce n’est* pas un casseur de pôts, un pipeur de dés, un bravache de corps-de-garde. Il n’a pas de faux éperons, de faux manteau brodé, de

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CHARLES CORAN

fausse maîtresse andalouse; il ne passe pas les nuits à s’enivrer d’amour et de Syracuse sous les tonnelles étoilées, en compagnie des Lelio , des Fortunio, des Fantasio et autres amoureux à panache, qui ne sont que des Ponchard déguisés. Il se couche à minuit, c’est à -dire à l’heure ouïes derniers romantiques se lèvent; aussi n’a-t-il pas la ligure d’un homme que la lune a blanchi comme un vieux mur.

Je ne dirai pas cependant que de loinen loin, M. Coran ne s’amuse à pasticher, comme la plupart des esprits trop bien doués ; mais il le fait avec mesure , sans intention de défi, sans idée de système. Il emprunte pour un sonnet la forme taquine de M. Sainte - Beuve , comme on emprunterait pour une demi-heure chez Bahin la fraise et le pourpoint de Henri III.

L’école antique ne le séduit pas plus qu’il ne le faut ; c’est un grand mérite en ce temps d’archaïsme où les nymphes, les faunes, les égypans, recommencent cette ronde éternelle sur l’herbe arrosée du sang de Btw- Ghus; où Vénus, tordant au-dessus de l’onde amère ses cheveux qui pleurent des perles liquides, reparaît dans sa conque irisée, remise à neuf par des Chompré hydrophobes; où Diane aux pieds de neige revient poursuivre les biches palpitantes dans les forêts idéales ; débauche de verveine, de crotales, de pourpre, de Falerne, de camées, de liâtes, de pampre.

M. Coran use de la même discrétion envers le dixhuitième siècle, à qui ses sympathies secrètes sont toutes acquises, du moins je le soupçonne. Il ne se hasarde qu’un instant sur le pont de bois traversé par Aline et le chevalier de Boufilers; il feuillette d’un doigt rapide

CHARLES CORAN

P Almanach des Muses et n’accorde qu’un regard, un sourire tout au plus, à ces petits poêles, marquis ou abbés,

Qui trempaient dans le musc d'érotiques bouts d’ailes.

On 11e saurait assez le louer de cette exquise retenue, qui ‘serait prudence chez tout autre. Heureuse est la critique des jeunes gens lorsque comme aujourd’hui elle a affaire avec un homme de race, littérateur sans efforts apparents, gracieux faiseur de chansons égayantes. Si j’avais à comparer M. Coran à quelqu’un, ce ne serait pas à un poëte ; ce serait plutôt à un peintre, à Watteau, dont il a su éviter la convention et garder la manière. Aussi par reconnaissance, lui consacre-t-il les vers suivants, inspirés par une de ses meilleures Fêtes galantes :

O vous qui peignez frais, vous dont la fine touche

Sait placer le caprice aux angles d’une bouehe;

Vous, le maître d’atour des belles sans courroux ;

Vous qui dans les jardins donnez les rendez-vous,

Et là, d’un doigt léger, à l’entour des albâtres,

Semez les gazons bleus sous les plaisirs folâtres,

De quel sang de duchesse avez-vous fuit la chair

De ces minois au vent, de ces gorges à l’air?

Votre mode, on l’a dit, fut parfois ridicule ;

Oui, mais sous les paniers comme la taille ondule!

Comme le geste est libre en ces nœuds singuliers!

Comme ils font leur chemin tous ces petits souliers!

Ce dernier vers est ravissant , et l’on ne rime pas avec plus de charme. Nulle ambition, mais nulle négligence. M. Charles Coran excelle dans ces tableaux qui ne demandent qu’une pointe émoussée, une couleur d’argent, une caresse de soleil.

Ce n’est pas un homme de passion, par exemple -, ce

CHARLES CORAX.

n’est pas un amoureux à tous crins et à toutes larmes ; il ne fait que badiner avec, l’amour et n’entend pas user son pantalon aux genoux d’une Indiaua; — mais n’avons-nous pas eu suffisamment de passion et de lyrisme depuis vingt-cinq ans? Nous en faut-il donc tant encore? Les sanglots de Jocelyn, les amertumes d’Olympio, les soupirs d’Eloa, les imprécations de Franck n’ont-il pas satisfait les âmes les plus altérées et les plus souffrantes ? Ne faut-il rien faire pour les cœurs heureux et volages, pour les esprits cuirassés, pour les tempéraments froids, ou même, tranchons le mot, un peu matérialistes?

Comme M. Charles Coran n’a rien du caractère d’Alceste, il trouve grand plaisir dans lacompagnie de Célimène, et il se constitue volontiers son cavalier-servant. Si Brummeleût fait des vers, il les eût faits comme l’auteur des Rimes galantes, assurément. C’eût été la même distinction, la même horreur du convenu sentimental.

M. Coran est quelque chose de plus qu’un élégant, c’est un épicurien. Son frac, si britannique qu’il soit, ne le gêne pas pour s’attabler et se renverser sur sa chaise. Il trouve qu’un gilet blanc n’est pas fait pour demeurer raide comme une armure, et qu’une chevelure acquiert de la grâce lorsqu’elle sort légèrement des boucles. Il a raison.

Je veux citer encore une chose tout urbaine, française au possible, et c’est là un mérite sur lequel je ne cesse d'appuyer ; — c’est le portrait en quelques vers d’un homme de soixante ans, portrait de maître, et tel que Saint-Simon en a su ébaucher dans sa prose exacte et vive.

CHARLES COR VX

Il a reçu des ans le droit de majesté ;

Mais l’aimable vieillard nous garde sa gailé ,

Et, de ses derniers jours nous Taisant une fêto.

Veut que les cheveux blancs soient des lis sur sa tôle.

Il sourit; et s’il parle, il cause d'aujourd’hui,

Jamais du temps passé, car le passé, c’est lui.

Pourtant il a gardé l’antique politesse :

Près des dames son front s’incline avec souplesse ;

Dans ses gestes courtois, dans ses humbles saints,

Le sexe goûte encor d’un respect qui n’est plus.

Daignez l’interroger : le moindre égard le ilatte,

Sa réplique est toujours modeste et délicate ;

11 sait, et néanmoins ce penseur de bon goût,

Pour vous trouver instruit, semble hésiter sur tout.

Le dernier recueil de M. Charles Coran, le meilleur, à mon avis, est daté do 1 8 17. C'est un volume d'un luxe matériel très-rare, imprimé et satiné en vue des derniers boudoirs. Les Rimes galantes rappellent les éditions magnifiques de Dorât.

ELLEYIOU.

On voit depuis quelque temps, sur le boulevard des Italiens, une mine de plomb représentant un vieux monsieur, coiffé d’un tiers de perruque rousse à la Jocrisse, vêtu d’une houppelande et chaussé de souliers épais, qui se tient assis auprès d’un poèle.dc café, dans une attitude mélancolique et pensive.C’est feu Elleviou, le chanteur de l’Empire, un don Juan d’alors, que plus d’une femme se rappelle en soupirant. Sur ce papier de Bristol, c’est un vieillard aussi laid qu’Odry et dont le nez a de funèbres aspirations; il remue insouciamment une cuiller dans une demi-lasse ; son œil est fixé sur le tuyau du poêle; tout à l’heure il va de-

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