‹ Statues et statuettes contemporainesChapitre 11 sur 13 · RO SS I N I · texte numérisé non relu

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Rossini s’est marié, c’est-à-dire remarié; car voilà la seconde fois que cela lui arrive. La première fois avec la Colbrand , hier avec mademoiselle Olympe Pélissier. Beaumarchais, cet autre auteur du Barbier de Séville, s’y était pris également à deux fois.

Donnons un peu, s’il vous plaît, les violons au seigneur Rossini. Une petite serenata sous le balcon des fenêtres nuptiales. Justement le clair de lune vient de se lever et inonde la place de scs eaux blanchâtres. L'heure est merveilleusement choisie. Tirons nos guitares de dessous nos mauteaux bruns, et commençonsi

nossiM.

Holà! seigneur maestro, si vous lie dormez pas, venez donc entendre un de ces beaux airs que vous faisiez si bien autrefois? Il y avait dans ce temps-là quelqu'un qui s’appelait je no sais plus de quel nom, et que vous avez dû connaître; un enfant qui ne se levait et ne se couchait guères sans une mélodie sur les lèvres, et qui improvisait à vingt ans pour le théâtre de la Fenice cette suave musique de Tancredi, que nous vous jouons à cette heure, les larmes aux paupières. — Piano, pianissimo, vous autres ; en sourdine, maintenant.

Dites-nous de scs nouvelles, seigneur époux, et ce qu’il est devenu depuis ces temps anciens? C’était un ardent génie, ce nous semble, jetant à droite et à gauche son inspiration débordante, et mettant la passion en opéra, comme Raphaël la mettait en peinture et Molière en comédie. Attendez, voici qu’il nous revient de lui un chœur de Semiramide; cela monte à l’àme comme une marée, voyqz-vous. — Allez, les basses; allez, le ténor!

L’auriez-vous rencontré, par hasard? Autant qu’il nous en souvienne, il était âpre au plaisir comme à la gloire, ne se reposant d’un succès que dans une fête; hier à Venise, aujourd’hui à Naples, demain à Rome, à Londres, à Paris. Une vie tonnante que la sienne ; un triomphe sans frein, universel. — Mes amis, faites-nous entendre quelque chose du Comte Ory, à présent, comme qui dirait : Noble châtelaine, voyez notre peine.

Si vous l’accostez, seigneur époux, dites-lui bien des choses de notre part, d’abord, et puis ensuite que c’est un ingrat et un oublieux; que nous sommes là tout un peuple de beaux fds sous ses fenêtres, ne ressemblant pas mal à la première scène d’un opéra, avec le feutre

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rabattu sur les sourcils et l’allure mystérieuse de circonstance. M. de Saint-Georges , M. de Planard et M. de Leuven ont fait des poëmes avec moins que cela, puisque aujourd'hui l’on appelle cela des poëmes. — Entendez-vous, maestro sournois; dites- lui que nous étions venus lui demander humblement l’aumône d’un peu de musique, et qu’il ne nous reste plus qu’à déchirer nos gants jaunes de désespoir et à aller nous griser affreusement dans la première locanda venue. Voilà ce dont sera cause il signor Rossini. Hélas \ hélas! que dira le balcon des Italiens et le boule vart des Italiens, quand ils nous verront revenir vers eux comme nous étions partis ? C’était bien la peine, ma foi, de lui faire une statue en marbre, avec des favoris en marbre et des sous-pieds en marbre. Nous en voilà bellement récompensés ! Qui paiera le marbre et la statue, maintenant ? Nous avions si bien mis dans notre tête d’avoir un opéra de Rossini pour notre peine, que nous en fredonnions déjà les principaux motifs entre nos dents ; c’était le grar^ air de la prima-donna, la cavatine du baryton, et le finale du premier acte, et ce quintette aussi, avec accompagnement d’instruments à cordes, et jusqu’à ce trait pizzicato. L’opéra tout entier serait mis en scène, à l’heure qu’il est, si l’on nous eût laissé faire. Gustave de Mauléon avait vu la partition écrite d’un bout à l’autre de la main du maître. Francis de Chantocé avait obtenu de copier l’aria de soprano, et il l’avait montré à tout le monde, en demandant le g plus profond secret. — Rossini ! Rossini ! veux-tu donc nous faire mentir à présent ; veux-tu nous faire passer pour des imposteurs ou des contrefacteurs. A quelle

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effroyable saison d’hiver ton abandon va-t-il nous livrer ? Qu’est-ce que nous ferons de nos bouquets, de nos lorgnons, de nos piétinements de nos bravi, et de nos brava, de cet enthousiasme que nous jetons au nez du premier venu, parce qu’il faut bien, après tout, que nous n’en perdions pas l’habitude? Estrce que nous allons revenir au Fantasma et au Nabucco, cette fois encore? Par tous les saints et toutes les madones de l’Italie, délivre-nous de cet orage prêt à fondre sur nous, Rossini. — (Ira pro nobis, grand maestro !

Par ma foi ! mes amis, ne vous semble-t-il pas comme à moi que le seigneur époux vient de fermer sa fenêtre et de souffler sa lumière? Cela n’est guère poli, per Baccof même je ne jurerais point de ne pas lui avoir entendu murmurer cette phrase ravissante que vous connaissez tous : Ce vacarme va m’étourdir ! — Adieu donc, seigneur marié, et que le ciel vous garde, puisque nous n’avons que le don de vous écorcher les oreilles avec votre propre musique ! Bonne nuit, maestro ; bonne nuit, Rossini ! — (La musique s% perd dans l’éloignement...)

Ainsi fait Rossini, en effet. Il brûle la politesse aux donneurs de sérénade et se rendort sur les deux oreilles, envoyant au diable ces sottes gens et leur sotte manie ! — La peste soit de mes chefs-d’œuvre ! se dit-il en maugréant ; ne me laissera-t-on jamais tranquille, et ne pourrai-je avoir le repos après le travail, le bonheur après la gloire? N’est-il plus un coin quelque part où d’être un homme inconnu l’on ait la liberté? Mon existence ne m’appartient-elle plus, et ne puis-je l’arranger à ma guise? Après leur avoir donné mon passé, leur

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faudra-t-il encore donner mon avenir? Oh ! que non pas !

Oh! les fâcheux et les importuns, qui profitent de tout, même de mon mariage, pour me rappeller que je suis un grand homme, lorsque je ne veux plus être qu’un bon homme ! qui viennent me relancer jusque dans l’église, jusqu’au pied de l’autel, — où je me dirige allègrement avec mon bouquet au côté et ma nouvelle femme sous le bras, — en me chantonnant l 'hyménée fortunée de Guillaume Tell. Oh ! le maudit orgue qui me bénit avec un de mes airs d’opéra! Oh ! l’exécrable orchestre qui me fait danser au son de mes ritournelles ! N’y a-t-il plus d’autre musique au monde que la mienne, d’autre musicien qvle Rossini ? — Une fortune à qui me jouera les œuvres complètes de Musard, de Bolhmann, de Clapisson, de M. de Flotow et d’Alfred Quidant, l’auteur de Ma Goélette !

Pauvre Rossini ! — il croyait pourtant avoir bien gagné ses quelques années de calme et de farniente ; il croyait, au jour et à l’heure qu’il lui plairait, n’avoir qu’à serrer la main à ses amis et à leur dire adieu, pour qu’on le laissât partir et qu’on ne s’inquiétât plus de lui. Absolument comme un droguiste de la rue des Lombards qui se retire des affaires, pour aller vivre à la campagne. Il avait arrangé cela de cette façon.

il se disait qu’avant d’être un artiste il était un homme, et qu’après avoir vécu comme un artiste, de cette vie de flamme et de chant, il était temps peut-être de vivre comme un homme, comme un homme de ses opéras. Ce doit être une bien belle chose, pensait-il, de passer les heures et les jours au bord de l’eau, à pêcher à la ligne, immobile, sous le feuillage frémissant des

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arbres inclinés, — des arbres véritables qui ne sont point en carton, — au murmure des flots transparents, sous lesquels ne dansent point les bambini de la Scala ou les gamins de la rue Lepelletier, — entouré d’un gazon réel et velouté, mélangé de fleurs rouges et de boutons d’or, avec des oiseaux dans tous les buissons, — des fauvettes qui n’ont jamais appris le solfège, et des rossignols qui ne sont point des flûtes, — sous un lustre éblouissant que nul ne descend et ne monte, — au milieu de cètte nature enfin, tour à tour riante, majestueuse ou terrible, que j’ai décrite avant de la connaître, et qui se reflète si magnifiquement dans mes pages sonores, depuis la romance du Saule de Desdemone, jusqu’à la vaste et sublime mélodie de la princesse Mathilde : Sombres forêts.

Et puis songez donc 1 — se promener au grand air comme un particulier, un bourgeois, un citoyen, pour se promener seulement ; ne plus avoir de poètes, de chanteurs, de directeurs, de régisseurs à ses trousses ; se moquer de l’indisposition du ténor ou du basso eautante; ne plus avoir sa vie, son âme, sa fortune, sa renommée suspendues aux yeux, aux lèvres, aux mains d’un public capricieux et absolu; être son maître, n’obéir qu’à sa volonté; se dire : Je veux ! et, le moment d’après : Je ne veux plus ! — et, de temps à autre, pour se distraire, se rappeler que de par le monde il existe un certain Joachim Rossirii, l’ami de Louis XVIII, de Georges IV, de M. de Metternich, de tous les rois et de tous les ministres de la terre, décoré par le roi de France, par le roi d’Espagne, par le roi des Belges, par l’empereur de Brésil, par quel autre roi et par quel autre em-

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pereur encore? devenir alors le spectateur de cet homme qui a eu les deux mondes pour spectateurs; se mettre aux fenêtres pour le voir passer, le saluer, lui sourire, crier bravo à sa gloire passée et se dire tout bas : Si je voulais, cet homme recommencerait! et ne vouloir pas, et s’en retourner à la pêche, le teint fleuri et le cœur insouciant, sans un soupir, sans un regret, sans un désir, sans une ambition, comme un habitant du monde de Pythagore qui se souviendrait d’avoir été autre fois Alexandre ou Sardanapale, et qui passerait devant son portrait sans s’arrêter !

Quel rêve ! — Et c’est ce rêve qu’il essaie à grand’ peine de réaliser depuis tantôt quinze ans, luttant avec tout le monde, avec lui-même, avec ses souvenirs, avec les prières et les supplications qui lui arrivent à chaque instant et de toutes parts et par toutes les issues, dans la lettre que son valet de chambre lui remet, dans le journal qu’il déplie sans méfiance, dans la statuette qu’il trouve un matin sur sa cheminée, dans l’orgue de Modène qu’il heurte en sortant, dans le regard et dans le voix de ceux qui le saluent. Partout cette immense ' clameur qui s’élève sur son passage, et cette parodie d’un autre reproche historique : — Tu dors, Brulus ! Tu dors, Rossini.

Aujourd’hui, voilà que Rossini se marie, et bon gré mal gré nous eu induisons qu’il va se remettre cà la composition; de ce qu’il redevient époux, nous amenons la conclusion qu’il ne peut se dispenser de redevenirfnaëstro. En vérité, nous sommes des gens fort habiles et j’admire l’aplomb de notre logique et la netteté • de nos raisonnements. On ne prend pas une femme sans

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raisons lyriques, disons-nous ; on ne se marie pas à moins d’une partition. L’hymen n’est qu’un état transitoire. C’est l’absinthe d’une symphonie à venir, de mieux encore peut-être. Et moi qui croyais tout bonnement que Rossini s’était marié pour se marier, usant d’un droit commun à tous les Italiens et à tous les Bolonais, uniquement pour savourer au fond de sa villa le bonheur d’être époux... (se tournant vers Gemmy :) le bonheur d’être père/

Ah bien oui!

Est-ce que Rossini peut avoir renoncé pour toujours aux pompes du théâtre et à l’enivrement du succès? Croyez-vous cela, sérieusement, mon cher? Comment ! cet homme aurait disparu tout à coup, subitement, comme Romulus dans un nuage, et lorsque tout le monde avait les yeux fixés sur lui? Il se serait arrêté justement, au milieu de sa route, quand le chemin s’élargissait devant ses pas, et que les buissons en fleurs s’inclinaient sur son passage? Il s’en serait allé comme un homme qui fausserait compagnie précisément lorsque la compagnie s’empresserait pour lui faire fête, — comme un joueur qui viendrait de gagner une fortune et qui tournerait le dos aux cartes, — comme un acteur qui ferait baisser le rideau après une tirade applaudie, et sans attendre qu’on le siffle? Parbleu! le tour serait cruel, et Rossini nous aurait volé là comme dans un bois.

Eh! mon Dieu, il n’est pourtant que trop vrai. C’est un si grand mérite que celui de savoir et de pouvoir s’arrêter à temps? Pourquoi chercher à le lui enlever? N’a-t-il pas assez fait dans sa vie; ne vous a-t-il pas

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donné ses premières et ses plus belles années; a-t-il eu quinze ans et vingt ans et vingt-cinq ans pour d’autres qué pour vous? Vous avez eu son enfance, sa jeunesse et son âge mûr; et vous lui demandez maintenant sa vieillesse, sa vieillesse jusqu’à la dernière heure, sa vieillesse jusqu'au dernier soupir, sa vieillesse et puis encore quelque chose avec, si cela est possible! De quel côté est l’égoïsme, dites-le-moi ?

Mais c’estnotre grand défaut, à nous autres, de vouloir toujours savoir le dernier mot du génie, d’assister curieusement à sa décadence, à sa décrépitude, de suivre d’ün œil avide les progrès de son agonie et de ne le laisser définitivement tranquille que lorsque nous sommes sûrs de l’avoir vu mourir, mais mourir complètement. Jusque-là, aucun de nous n’aurait le courage de crier à ce vieillard de s’en aller, et qu’il perd sa peine et sa gloire à déteindre misérablement la première moitié de sa vie sur la dernière. Et il faut que ce spectacle ait pour nous un grand charme, pour qde rien ne nous en ait corrigé, ni l’agonie de Corneille, ni l’agonie de Voltaire. Il est vrai que nous avons gagné à cela deux ou trois tragédies de plus, dont on se hâte d’oublier les titres et que l’on finit pas effacer des éditions elles-mêmes.

N’est-ce pas une chose bien glorieuse, je vous le demande, que de voir, par exemple, l’acteur Baron jouer le Cid en cheveux blancs, et forcé chaque fois d’appeler deux garçons de théâtre à son aide, pour se relever des pieds de Chimène ?

Laissons-en donc un, au moins, emporter avec lui sa gloire tout entière et sans nuage. Ce sera beau de notre part, je vous assure. Papataeci veut boire, Papataeci

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veut dormir, comme dans l’Italienne à Alger. Eh bien! mon Dieu, laissons Papatacci dormir et boire selon sa volonté, aller, courir, faire la sieste depuis midi jusqu’à quatre heures, manger du macaroni et jouer à l’incognito, puisque cela lui plaît tellement. Ne nous faisons pas les geôliers de sa flère obstination, n’appliquons pas la contrainte par corps à son indolence, et estimonsnous heureux par-dessus le marché qu’il ne soit pas devenu fou ou imbécile comme tant d’autres, depuis quinze ans qu’il est sans relâche tiré à tant de directeurs et à tant de feuilletons.

On dirait, à nous voir et à nous entendre, que nous sommes le plus pauvre pays du monde en matière de musique et de musiciens ; que nous n’avons pas un seul jeune homme en qui metire notre espérance; que notre salut n’est que dans Rossini, et que hors de Kossini il n’y a ni salut ni opéra possibles. Pourtant, il ne se passe pas de jour qui ne voie surgir un nom nouveau, qui n'entende éclater une œuvre nouvelle. Tant d’œuvres nouvelles et tant de noms nouveaux, qu’il a fallu bâtir hier un troisième théâtre tout exprès.

Et puis encore autre chose. Vous rappelez- vous celte fable de La Fontaine, où un sculpteur recule ébloui devant son propre ouvrage ? J’imagine que, de son vivant, vous l'avez canonisé, que vous l’avez déifié, que vous lui avez montré la place qu’il occupera dans la postérité, la niche qu’il remplira dans le temple, que vous lui avez dit sa valeur, que vous lui avez fait peser sa réputation ; et étonnez-vous s’il s’arrête brusquement dans son chemin, de crainte de gâter la symétrie de ce triomphe et l’ordonnance de cetle apothéose.

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Voyez plutôt! vous avez éveillé autour de lui tant de rayons et de fanfares, que vous en avez presque fait un sujet de crainte et d’épouvante pour ceux qui l’approchent. A peine sa femme elle-même a-t-elle déposé le voile de fiancée et détaché les brins d'oranger de son corsage qu’elle s’enfuit, éperdue, dans son appartement, où elle se hâte de tracer ces lignes à un ami : « Je suis vraiment effrayée de mon bonheur ! » Le mot est authentique. C’est M. Troupenas qui nous l’a transmis. Au moment de prononcer le oui suprême, il se fait dans sa tête un soudain remue-ménage des chefs-d’œuvre de son immortel époux. Les duos se croisent avec les trios, les rondeaux appellent les cavatines, les romances heurtent les barcarolles. C’est à la fois le Bonheur suprême, frayeur extrême mélangé du Quel beau jour pour P amour ! et je pense que M. Scribe doit être pour quelque chose dant cette panique conjugale. Sur le point de se trouver en tête-à-tête avec le célèbre, maestro, son cœur s’agite, tremble et palpite d’un vif émoi, et dans son âme glisse la flamme d’un saint effroi. Peu s’en faut qu’à l’approche de Rossini la pauvre femme ne se croie déjà incendiée, comme Sémélé à l’approche de Jupiter! Oui, Madame, vous avez raison d’être effrayée de votre bonheur; car votre bonheur est effrayant en effet. C’est nous qui l’avons voulu ainsi. Ce n’est pas un homme que vousvenez d’épouser, c’est une gloire. Vous venez d’épouser Tancrède, Othello, Moïse, Guillaume Tell, et tous ceux que j’oublie, et dont vous vous souvenez mieux que moi, vous, Madame.

Après cela, est-ce un bonheur peut-être que vous soyez si grandement et si justement elfrayée.

nossiM.

Le ciel permet parfois, à notre époque, que l’homme de génie trouve une femme selon son rêve et selon son mérite. C’est un grand bienfait, sans doute; et cette femme aura dignement mérité du merci de la postérité, qui aura jusqu’à la fin entouré cet homme de soins et d’amour, et qui se sera faite non-seulement l’épouse du corps, mais encore l’épouse delà pensée.

Autrefois, il n’en était pas ainsi, et c’est une triste et mélancolique histoire que l’histoire de la femme du grand homme, à commencer par la femme de Socrate, qui faisait venir la pluie après l’orage, le crachat après le soufflet, — pour finir à la femme de Jean-Jacques Rousseau, celle-là qui, le lendemain de son illustre vèuvage, se remaria avec un palefrenier.

Je me suis souvent demandé où tous Ce^ pauvres gens d’alors s'eu allaient prendre leurs femmes. J’imagine que celles-ci leur croyaient faire un grand honneur, sans doute, en ne les refusant pas. Un des premiers de l’Académie française, Guillaume Colletet, épousa jusqu’à trois de ses servantes, pour être dispensé de leur payer des gages.

Les peintres et les musiciens faisaient aussi de même. Un beau jour, ils se mariaient, pour avoir l’air de tout le monde, et ce jour-là ils prenaient un liàbit neuf en même temps qu’une femme, celle-ci pour raccommoder celui-là. Puis, leur double empiète terminée, on les voyait se rendre au cabaret, se pavanant dans leur habit neuf et criant à tout venant : «Je suis marié ! » sans songer au balai de leur femme qui les attendait derrière la porte.

C’étaient ces Jeannette et ces Margoton, cependant,

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qui étaient tour à tour leur Yénus, leur Galatée, leur Sylvanire, leur Chloris. La plupart d’entre elles ont été immortalisées dans des écrits et dans des tableaux. Cette grosse fille qui épluche les herbes, elle a .posé pour une nymphe des bosquets d’Amatlionte. Celte autre qui tempête et qui jure, c’est la naïve bergère d’une romance langoureuse en trois couplets, avec pipeaux, roseaux et chalumeaux. Qui s’en serait douté?

Pauvres maris! ils avaient la tète et le cœur pleins de chefs-d’œuvre, malgré cela. Ils faisaient non pas d’un rêve une réalité, mais d’une réalité un rêve, ce qui est bien différent. Rêve d’autant plus caressé qu’il était plus loin d’eux alors! Leurs créations les plus vaporeuses sont parties de là. Leurs déesses portaient de la bure; leurs anges étaient en sabots.

Et il fallait voir avec quel dédain ces malheureuses poussaient du pied les cahiers qui traînaient par terre, que ce fût l’épître à Claudine ou la romance à Galatée ! Comme elles vous reléguaient bien vite au grenier les toiles qui encombraient leur cuisine ! Au grenier, Psyché et l’Amour; au grenier, toute la mythologie souriante de l'Olympe ! Qui m’a donné un pareil fainéant et un pareil ivrogne? et voyez un peu, sans moi, comment irait le ménage !

Il y a surtout une femme à qui nous en voulons beaucoup en France, quoiqu’elle nous ait valu et parce qu’elle nous a valu justement un des plus douloureux chefs-d’œuvre de notre langue, un de ces drames qu’on n’écrit qu’avec ses propres larmes et avec son propre sang. — Je parle de l'Ecole des Femmes, je parle de - madame Molière,

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Oui, Madame, c’est une histoire infortunée, nous avons bien raison de le dire, que celle de ces pauvres maris si ridiculement heureux; et nous devons être bien fiers d’avoir fait une telle conquête dans le progrès, que ce soit aujourd’hui la femme qui se trouve obligée par l’artiste qui l’épouse ; non-seulement obligée et honorée, mais encore effrayée, qui plus est.

Soyez tranquille, Madame, le mot restera.

Il restera comme une garantie écrite et solennelle de la félicité du grand maëstro. L’original n’est-il pas entre les mains de M. Troupenas, signé et paraphé par vous? Où trouver un épithalame meilleur que celui-là, et que voulons-nous de plus pour nous consoler ? Résignons-nous donc, une fois pour toutes, à cette éclipse du soleil du génie parla lune de miel du mariage.

JEAN JOURNET

Écrit dans l’dté de 1849.

Nous avons élé voir à Bicêtro, — où l’on vient de le renfermer depuis deux semaines, — un pauvre brave homme, connu dans le monde des littérateurs et des peintres, sous le nom de l’apôtre Jean Journet. On l’a affublé du costume des fous, nous ne savons trop pourquoi, bien qu’il ait tenté de nous l’expliquer lui-même avec une grande douceur et un parfait sérieux. Il paraît qu’un soir de représentation, à la Comédie-Française, il s’est avisé de répandre dans la salle, du haut du paradis, quelques-unes de ses pièces de vers. Là gît son crime, c’est-à-dire sa folie. — Nous nous rappelons cette aventure. — Ce soir-là, comme nous allions rentrer

JEAN JOURNET

dans le théâtre de la rue Richelieu, nous aperçûmes Jean Journet, qui était adossé, méditatif et sombre, contre un des piliers du péristyle. Il ne s’éclaircit pas à notre aspect. 11 nous entretint longuement de la misère et de la vanité des temps actuels, il nous raconta comment tout allait de mal en pis et pourquoi on l'empêchait de parler dans les clubs; c’était là surtout son grave et douloureux grief. Ne pouvoir parler ni en prose ni en vers, lui l’apôtre et le poète ! Aussi désespérait-il ingénument des clubs et de leur influence. Son discours, qui fut assez bref et empreint d’une visible préoccupation, se termina par ces paroles mémorables : — Allez à vos plaisirs ! — On jouait la Camaraderie de M. Scribe.

Une lois à mes plaisirs, comme il disait, je me mis peu à peu à l’oublier. Au bout d’un quart d’heure, j’étais tout entier à la grâce spirituelle et bonne de mademoiselle Denain, au jeu mignard de mademoiselle Anaïs. La première avait une robe en soie blanche, unie, qui lui allait bien de partout et où elle était emprisonnée comme l’eau dans une carafe. Ces deux darnes^ faisaient esprit de tout, de leurs yeux, de leur bouche, de leurs mains blanchettes et longuettes. N’ètes-vous pas de ceux qui préfèrent l’esprit qui se voit à l’esprit qui s’entend? — Le quatrième acte allait sou train, lorsque tout à coup, v’ian ! une pluie de papiers inonde les spectateurs du parterre, de l’orchestre et des galeries. Ou lève la tête : c’était Jeau Journet qui distribuait la manne divine ; et comme il voyait que chacun s’empressait pour y atteindre :

— Patience, disait-il ; il y en aura pour tout le monde !

Et il recommençait à jeter de droite et de . gauche

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ses odes, ses hymnes, ses chansons, ses élégies, ses cantates, qui dausaient, se balançaient et tournoyaient en rasant le lustre, comme des papillons blancs autour d’une bougie. Pourtant, au milieu de son opération, voilà que Jean se sent atteint d’un remords; il s’arrête, il se tourne vers la scène, il demande pardon humblement à mademoiselle Denain et à mademoiselle Anaîs, il les prie à mains jointes de l’excuser. Mais sa mission, dit-il, est impérieuse, il faut qu’il la remplisse ; et, pour ' cela, il demande la parole pour cinq minutes. — Cinq minutes 1 c’était bien peu de chose. Néanmoins, le public, qui avait eu le temps de s’apercevoir qu’il avait affaire à un apêtre et à un prédicant, refusa les cinq minutes demandées.

— Ramencz-moi à la Camaraderie, dit le public du ton que dut prendre ce poète d’autrefois lorsqu’il répondit : Ramencz-moi ans carrières !

Puis arriva la garde, qui emmena Jean Journet. Quelques jours après, il était à Bicêtre.

Si notre mémoire est en bon état, voici la deuxième fois que l’on fait accomplir un si funeste voyage à cette honnête personne, c^ui n’a que le tort de pousser au bien par des moyens excentriques et d’être un croyant exalté au milieu de nos tièdes croyants. Il croit à quel- * que chose, lui, à une chose extravagante, poétique, ’ , décriée, sublime, au Phalanstère / Mais enfin il croit à ’ quelque chose. — Or, Faust qui croit au diable, je l’estime mieux que Don Juan qui ne croit à rien. — Nous disions donc que Jean Journet avait déjà été mis en 1841 à Bicêtre, et que c’est suffisant, à tout prendre.

Selon nous, il n’y avait pas lieu à recommencer et le -iw ^ ^

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désastre ne serait pas considérable quand on laisserait de temps en temps ce malicieux apôtre intervenir au milieu d’une tragédie, comme un terre-neuve dans un jeu de siam. Tenez, on jouait dimanche Abufar; eh bien 1 franchement, nous avons regretté Jean Journet.

On veut le guérir, nous le voyons bien. Et quand il sera guéri, c’est-à-dire quand on lui aura ôté sa poésie, éteint son regard, glacé son âme, alors seulement ce sera un homme pareil aux autres hommes. Ce jour-là, Jean Journet aura le droit de dire : Je suis raisonnable ! il pourra, comme tous les gens qui sont raisonnables, aller manger un melon à Romainville, avec ses voisins cjui ne dédaigneront plus sa compagnie. Il ira voir des pièces de théâtre et trouvera que ce Levassor est impayable. Le monde pourra chanceler sur sa base, Jean Journet, devenu raisonnable, dira: Qu’est-ce que cela me fait? Il mariera sa charmante petite fdleà un avocat ou à un papetier; quelqu’un de raisonnable aussi.

Et Jean Journet sera bien heureux, il n’aura plus de rêves de triomphe ; il n’ira plus chanter dans lesbauquets, il fera des cornets avec ses vieux* refrains; il dira, au dessert, des plaisanteries contre les 1 prêtées ; Jean Journet aura froid au cœur, froid à la tête, froid partout, mais il sera raisonnable ! — Ah ! ne guérissez jamais Jean Journet.

Pendant les batailles de juin, je l’ai vu qui prêchait. 4 * l’harmonie et l’union, par un soupirail de l’Abbave, M où on l’avait incarcéré par mégarde. Il rappelait à s’y méprendre le juge des Plaideurs. Mais ne rions pas;,' c’était une belle parole que celle de Jean Journet, c’était surtout une parole respectable. Sa physionomie

JEAN JOURNET

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s’éclairait comme un ciel à mesure qu’il discourait, sa voix était sonore, son geste déracinait l’incrédulité chez les plus endurcis. Par exemple, il ne faisait pas bon se mettre trop cruellement en travers de ses utopies. Jean Journet voulait qu’autour de lui tout le monde fût de son avis, ou du moins eût l’air d’en être. — Conduit un jour chez Théophile Gautier, il faillit le battre, parce que l’auteur de Fortunio s’était pris avec lui de savante et obstinée discussion. — Ses emportements rappelaient ceux des prophètes. Comme cet acteur dont le nom m’échappe, il aurait été [capable de soulever des statues dans le paroxisme de sa foi. S’il n’avait pas la prudence des serpents, cet apôtre, en revanche, possédait la force des lions !

Quand nous étions réunis, le soir, trois ou quatre autour d’un pot de bière, il n’était pas rare de voir entrer brusquement Jean Journet, avec son austère caban, son fin et noir regard, sa démarche solennelle. 11 serrait la main à tout le monde. — Bonsoir, apôtre, disions-nous avec un sourire qui n’avait rien de moqueur ni cependant rien de convaincu. Quelquefois, il y avait deux mois, trois mois que nous ne l’avions vu. Alors, tout en bourrant sa pipe avec un soin terrestre, il nous racontait son dernier voyage. Tantôt c’était de Lyon qu'il arrivait, tantôt de Montpellier, de plus loin encore; il avait fait la route à pied, comme toujours, car c’était là un apôtre dans la sincère acception du terme. Partout, sur son passage, il avait semé la parole du maître , — le maître Fourier d’abord, et puis le maître Jean Journet ensuite. — Il avait déclamé ses plus belles strophes aux paysans, et une lois déclamées, il les leur

JEAN JOUIINET.

avait vendues, et une fois vendues, il leur en avait donné d’autres. Les paysans écoutaient des deux oreilles et prenaient des deux mains, tant cet homme, en proie à ses innocentes extases, avait un beau visage et un beau langage !

Il se trouvait à Bruxelles, une fois. A Bruxelles, Jean Journet se met en tête de pénétrer dans le parc royal et d’avoir un entretien avec Sa Majesté Léopold. Il veut voir en face un front couronné et lui parler des misères sociales. Il entre. — Qui vive? lui crie-t-on. — Apôtre, répond-il. Et il passe. Mais, parvenu dans l’antichambre, il est arrêté par des secrétaires qui le questionnent et se mettent à le turlupiner. C’est un fou, dit-on ; et ce mot circulant de bouche en bouche, on renvoie Jean Journet, on le chasse. Le triste et fier poète, qui avait fait un voyage inutile, passa la nuit devant les grilles du jardin; au réveil, il avait compasé une de ses meilleurès pièces de vers, le Fou, la plus navrante que nous connaissions de lui:

Au pied de ce palais où son destin l’appelle.

Voyez, tout près du parc, loin de la sentinelle,

Voyez ce mendiant...

Lorsque l'aube paraît, quand le soleil se couche, üe mots mystérieux que Dieu met dans sa bouche,

11 poursuit le passant.

Voilà où nous en sommes arrivés. De cette qualité si rare et si admirable, — l’enthousiasme ! — nous avons fait une folie. Folie, l’air inspiré, la voix sonore, le geste puissant ! Folie, les belles larmes et les longs éclats de rire qui nous viennent de Dieu ! Un homme qui tressaille sous sa croyance, marchant vers un but fixe, la tête haute, l’œil ouvert, — autrefois c’était un original,

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JEAN JOURNET

aujourd’hui c’est un fou. On le met à Bicêtre. A Bicêtre, l’intelligence bruyante, l’honnôteté active, la poésie en action ! Cela fait trembler quand on y réfléchit.

Disons rite que ce second séjour de Jean Journet à Bicêtre n’a été que de trois semaines. Aujourd'hui V Apôtre est rendu à sa femme et à ses enfanta.

Il existe un excellent portrait de Jean Journet, par M. Courbet (salon de 1851 ), et une fort curieuse notice de M. Champlleurv, dans son livre des Excentriques.

ALEXANDRE DUMAS

' : BÿTjüôgle

ALEXANDRE DUMAS

Scudéry n’est pas mort. — Plus d’un ont ramassé, Dans l’arsenal poudreux des romans du passé,

Sa plume enguirlandée avec sa Balisarde Et coiffé les grands airs du seigneur de la Garde. Au seuil du feuilleton campés en ce moment,

Sans cesse, — le plumet incliné fièrement, —

Ces hidalgos lettrés, dans les hautes gazettes,

Font un vacarme affreux de leur style à rosettes, Et jettent sans façon aux lecteurs étonnés Leur phébus à la tète — et leur manchette au nez.

ALEXANDRE DUMAS

Scudéry n’est pas mort. — Dans un hôtel, que garde Un suisse véridique avec sa hallebarde,

Il r’habille de neuf les héros deCyrus,

Mandane, Polexandre, Arbate, Darius.

Il leur fait déposer leur perruque rougie,

Et, bien débarbouillés de leur mythologie.

Selon le goût du jour, il les sert de nouveau Dans un roman — de vingt ou trente in-octavo —

Où, comme au temps jadis, merveilles sans égales,

Les palais redorés regorgent d’astragales !

C’est toujours ce poëte amoureux du galon,

Noir par le bout des doigts et rouge du talon.

Pour suffire à sa vie en éclat dépensée Il s’occupe sans trêve à traire sa pensée,

Et, brochant nuit et jour des ouvrages nouveaux, Laisse bien loin Hercule et ses douze travaux.

Puis, lorsque c’est trop peu des livres à la rame.

Il s’en va demander le reste au mélodrame ;

Et, jetant sur le dogue une peau de lion,

Il lui fait en gros sous suer un million.

« Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume Peut sans peine en un mois enfanter un volume. »

— Ainsi parlait Boileau, — Qu’est-ce donc qu’il dirait , Le cher homme, aujourd’hui? Comme il s’étonnerait De voir en plein Paris les éditeurs-libraires Pourchasser le troupeau des forçats littéraires Et leur faire traîner, en dépit du haro,

Le boulet de la suite au prochain numéro.

Un chef-d’œuvre par jour ! — Ah ! pauvre vieux critique, Dors bien dans le tombeau de ton volume unique !

ALEXANDRE DUMAS

Monsieur de Scudéry n’a plus cette douceur De pouvoir emprunter la plume d’une sœur;

Mais, quoiqu’il en gémisse* on lui sait en revanche Une collection de scribes* — plein sa manche;

Ce sont les grossoyeurs de besogue, qui font Sur sa toile en papier, le ciel ou le plafond,

Posent les tapis neufs, et sèment avec grâce Des'fleurs sur le chemin du héros quand il passe; Ou, devant un sofa, perruquiers de boudoir, Peignent les blonds cheveux de l’amante au miroir.

Il a, grâce au faux goût où notre siècle vogue,

Cette gloire de strass qu’on appelle la vogue*

Et, bien mieux qu’autrefois, les Barbins empressés, Ouvrent leur coffre-fort à ses bras retroussés.

Tant d’or mélodieux rend sourd à la critique ! — C’est si doux de jouer au géant poétique,

De se donner les airs d’un colosse, d’un roi,

De dire : Le théâtre et le roman, c’est moi!

Et de voir, à travers ses jambes écartées,

Passer de ses rivaux les flottes démâtées !

Monsieur de Scudéry promène maintenant Du levant au couchant son faste impertinent.

Titres, broches de croix, maîtresses, équipages* Tout abonde chez lui; — marquis, il a des pages.

Il fait par les faubourgs, gentilhomme arrogant, Jaillir sa fantaisie en jet extravagant ;

Corneille passerait a pied, en cape grise,

Poète marguillier revenant de l’église*

Que, poussant son carrosse à travers le ruisseau,

Il éclabousserait le Romain en manteau,

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ALEXANDRE DUMAS

Car c’est là son caprice exubérant, immense, D’illuminer ainsi sa fougueuse existence,

De passer au milieu d’un vivat éclatant,

Comme un César, — ou comme un vendeur d’orviétan ; Et quand il a fini d’improviser un livre,

De se jeter au sein de la foule et d’y vivre Ardemment, les deux bras ouverts à tout plaisir,

De donner sans relâche à boire à son désir;

Sans craindre, — ayant laissé sa muse sur la porte,

De la trouver, un soir d’hiver, — glacée et morte.

Monsieur de Scudéry ne se contente pas D’écrire des romans dont ou fait un grand cas,

Mais il en joue encore avec quelque avantage,

Dont la ville et la cour s’amusent davantage.

C’est un bouffon charmant, d’esprit napolitain,

Fameux dans le tragi-comique, un Mezzetin,

Qui tient de ses héros l’amour de l’équipée,

La verve d’Italie et les grands coups d’épée.

Et qui, lorsqu’il se trouve à court de ducatons, S’exploite galamment lui-même en feuilletons.

L’an dernier, — par exemple, — un matin qu’à sa vitre Il parcourait de l’oeil, chapitre par chapitre,

L’été qui flamboyait, l’été blond et vermeil,

— Radieux feuilleton signé par le soleil ! —

Comme Sterne, l’esprit rêvant à l’aventure,

Il se mit en campagne et partit en voiture.

Au retour, longuement, il nous raconta tout ; Aimez-vous les brigands ? Il en fourrait partout. Heureux homme ! — Ce fut un merveilleux voyage ;

Il vit Chatellerault, Pampelune et le Tage.

ALEXANDRE DUMAS

Ah ! monseigneur l’auteur d ’Alaric, — écoutez :

Votre génie est grand ; et, par bien des côtés,

Même sous le boisseau grossier qui le recèle,

Votre cœur encor chaud garde quelque étincelle.

Au fond de ces feuillets dispersés, qu’aux bourgeois Vous jetez chaque jour — on ramasse parfois Une noble pensée, une image splendide !

Mais ce louis d’or tombé vous laisse plus sordide.

Et moi qui, si puissant autrefois vous rêvais,

Je vous le dis, Monsieur, c’est un métier mauvais.

Il faut qu’on vous ait peint sans doute le poète Comme l’homme du bruit, du luxe, de la fêle,

Le convive obligé de l’orgie et du bal,

Comme un masque pour qui c’est toujours carnaval. — C’est cela, n’est-ce pas? — On vous aura fait croire Que c’était bon à lui de jouer et de boire ;

Et l’on vous aura dit, alors que vous aviez Les coudes sur la table, un soir que vous rêviez :

— Ecris, écris, enfant ! afin de pouvoir prendre Un jour ta large part des voluptés à vendre !

Cette part, vous l’avez prise. Soyez content.

Mais ne demandez pas le respect éclatant.

La jeunesse qui vient et s’éclaire en silence Ne vous a jamais dû rien — que son indigence.

Il se peut qu’elle soit (vous le dites tout bas) Impuissante, peut-être, — imbécile, non pas !

Elle vous voit finir, vous qui la voyez poindre;

Elle sait que demain votre nom va rejoindre

Ces autres vieux grands noms : — Hélas! qu’en reste-t-il

Arnaud de Baculard et Ducray-Duminil.

142 ALEXANDRE DUMAS

Non, la muse n’est pas ce que vous l’avez faite;

J’en réponds. Dans le fond c’est une fdle honnête. Quitte, ma pauvre enfant, tes falbalas souillés. Princesse de la rue en escarpins mouillés;

Ne fais pas plus longtemps métier de courtisane, C’est un métier honteux où toute àme se fane;

Et, pour un peu d’argent dans le creux de ta main, Un ruban dont le ciel déjeunera demain,

Des gazes, un collier, moins encore, — que sais-je? Ne livre pas à tous tes deux beaux seins de neige l

Muse, défais et jette encore ces linons ; *

Redeviens simplement belle fille en jupons!

Sauve-toi, les pieds nus. Je sais plus d’un poëte Qui baisera tes pieds et qui te fera fête.

Le grenier logera tes éternels vingt ans ;

Tant mieux ! Et si plus tard, un matin de printemps, Celui qui t’a jadis tant frappée et battue,

A ta fenêtre en fleurs t’aperçoit de la rue Et cherche à t’appeler, après t’avoir souri,

Tu diras : — Grand merci, monsieur de Scudéry !

CHATEAUBRIAND

CHATEAUBRIAND

Depuis longtemps, nous désirions parler de M. de Chateaubriand, un de ces grands cœurs qui rehaussent les lettres et font que le plus humble d’entre les écrivains en marche plus fermement dans l’orgueil de sa profession. Pendant ces dix-huit ans de monarchie constitutionnelle, la littérature a été tellement compromise par une nuée d’étourdis ; on en a tellement fait une chose de bavardage et de négoce; on s’est tellement moqué, en le volant, du lecteur du dix-neuvième siècle, que nous avions besoin de remercier celui des littérateurs qui est constamment resté le plus digne, sans cesser d’être le plus renommé

CHATEAl'BHl.VND.

Il n’y avait plus que lui dans le siècle ; il était l’honnête homme, il était le grand homme. Son nom remplissait la littérature et l’inondait d’une lumière d’or. Un jourdeRépubliqueils’enest allé, doux et triste, la main dans la main de ceux qui l’ont aimé. On a porté son corps en Bretagne, selon son dernier vœu, et tout a été dit. — Passez maintenant devant cette maison silencieuse de la rue du Bac, qui porte le n° 412 ; on vous montrera la chambre de Chateaubriand, la table de Chateaubriand, le lit où il est mort.

Aujourd’hui, si nous allons essayer de rappeler quelques traits de cette figure vaste et mélancolique, si nous redescendons pas à pas dans son œuvre c’est donc moins pour remplir un devoir de critique que pour adresser un dernier hommage à celui qui fut pendant si longtemps la plus brillante expression de la France littéraire, — le dernier gentilhomme peut-être, le plus grand chrétien à coup sûr.

Chateaubriand appartient à cette famille de penseurscolosses, devant lesquels on s’arrête deux fois avant d’entreprendre d’en faire le tour. L’ensemble de leurs travaux inspire un respect qu’ordonneraient au besoin leur caractère et l’estime radieuse qu’on leur a vouée. C’est depuis le Consulat que dure la gloire de l’auteur du Génie du Christianisme ; et, en France, si les succès d’une heure ont rarement raison, les succès d’un demisiècle n’ont jamais tort. Qui a été grand homme pendant cinquante ans est assuré de l’être toujours.

Ce qui nous frappe le plus dans l’œuvre de Chateaubriand, c’est Chateaubriand. L’histoire d’une pensée est parfois aussi remplie d’enseignements que cette pensée

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CHATEAUBRIAND

elle-même. L’auteur est le premier de ses livres, — ou du moins celui qui donne la clef de tous les autres. Or, qu’on nous dise une plus belle histoire que celle de ce

poète, de ce militaire, de ce voyageur, de ce ministre, de cet ambassadeur, de ce pair de France. Pas un rivage qu’il n’ait connu, pas une gloire qu’il n’ait goûtée, pas une misère qu’il n’ait soufferte.

Nous ne nous cachons pas la témérité et l’importance des lignes que nous allons tracer (1). Par la place rayonnante qu’il occupe dans le siècle, Chateaubriand méritait peut-être qu'une plume mieux connue écrivît sa gloire et son génie. Nous n’appartenons pas à la génération qui l’a vu vivre : nous appartenons à celle qui l’a vu mourir; mais nous appartiendrons surtout à celle qui le verra se survivre. Où donc serait le mal quand on demanderait quelquefois à la jeunesse son opinion sur les hommes et les choses du temps ? Il est bon de s’inquiéter de ce que pensent du présent ceux qui seront l’avenir.

Un matin de juillet dernier, deux voitures noires gagnaient tristement les côtes de Bretagne. Dans l'une d’elles, il y avait le corps du grand auteur. Dans l’autre, il y avait un curé, un exécuteur testamentaire, et François, le valet de chambre. Ces deux voitures arrivèrent ainsi à une petite ville voisine d’Avranches. Pendant qu’elles stationnaient sur la route eu attendant des chevaux, une dame d’un certain âge, tenaut un modeste bouquet enveloppé dans du papier, s’approcha avec crainte. Elle déposa son présent sur la banquette

(1) Cette étude a été publiée dans le journal la Preise, enguised’introdjuctiou aux Mémoire» d'Oulre-Tombe.

CHATEAUBRIAND

intérieure en disant à voix basse : — C’est pour M. de Chateaubriand ; c’est tout ce que j’ai pu me procurer.

Nous faisons comme la vieille dame. Voici notre bouquet.

Chateaubriand entra dans la vie par la grande porte des forêts. Enfant de cette sombre Bretagne qui ne produit que des hommes-chênes ou des conscrits nostalgiques, il en garda toujours le double caractère de force et de mélancolie. Les fées aux harpes d’or, qui veillent dans ces antiques feuillages, descendirent sur son berceau pour lui nouer au frontla verveine sacrée. On l’éleva dans un château noir d’où il entendait chanter la mer, — la mer, sa première et sa dernière passion !

Mais sa jeunesse fut triste comme un poème d’Ossian. Ne jetez pas vos enfants dans les bois. La nature toute seule e st un maître dangereux, qui fera d’eux des sauvages si elle n’en fait des poètes, des monstres si elle n’en fait des génies. Il vaut mieux d’abord se heurter contre la société que de se blesser aux troncs des arbres. Le mal qui vient des hommes se guérit plus facilement que celui qui vient de Dieu.

Alors, comme le Tambour Legrand , de Henri Heine, Chateaubriand avait des larmes qu’il ne pouvait pas pleurer. Au château de Combourg, on ne connaissait ni les tendresses de la famille, ni les sourires du foyer -,

CHATEAUBRIAND. 149

jamais il ne sentit deux bras jetés autour de son cou. Samère le poussait à l’église, son père ne le poussait à rien. Hésitant et délaissé, il se contentait de rimer de mauvais vers; lorsque, du fond de sa jeunesse, farouche comme celle de Rousseau, s’éleva ce mystérieux amour qui nous valut plus tard un chef-d’œuvre de douleur.

Ah ! le premier amour des poètes, c’est là qu’il faut chercher le secret de leur vie ! Énergie ou faiblesse, leur douceur ou leur cruauté, leur abaissement ou leur gloire, penser que tout cela tient en germe dans un coin du cœur de la première femme rencontrée ! C’est Manon qui nous dit les désordres et les folles larmes de l’abbé Prévost ; c’est Pimpette dont les baisers feront les éclats de rire de Voltaire ; Frédérique délaissée explique le Faust de Goëthe, et le pâle sourire deLucile ajoute une page à René.

Cette histoire qui ne ressemble à rien, pleine d’audace ténébreuse, cette grande tragédie en cinq ou six feuillets, où des filets de sang se sont mêlés sans doute à l’encre qui les a écrits, ce petit roman fataliste contient Chateaubriand tout entier. A d’autres les amours faits de sourires et d’aventures, le sonnet soupiré aux pieds de la femme qui a des perles au poignet, dans un boudoir odorant. En Bretagne, du côté de la mer, sous les arbres remplis d’une plainte éternelle, cela se passe autrement. L’amour est fait d’une plus funeste essence. Il est rare qu’on en guérisse; Chateaubriand n’en a pas guéri.

Pauvre gentilhomme breton ! enfant des solitudes mauvaises ! Un jour, en te rappelant ta jeunesse désolée, tu devais écrire cet involontaire aveu : « Nous som-

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mes persuadés que les grands écrivains ont mis létir histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en V attribuant à un autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »

Elle s’appelait Lucile. Ce nom, il ne l’a jamais dit, il ne l’a jamais tracé. C’était moins une jeune fille qu’une ombre de jeune fille, glissant à peine sur terre et prête à se dissoudre en ondoyante vapeur comme ces figures que les peintres montrent vaguement dans le lointain des forêts enchantées. Pour je ne sais quel motif, expliqué par la science médicale, un collier d’acier comprimait les ondulations de son cou flexible et long comme celui d’un cygne. Cette étrange enfant était consumée par une sensibilité nerveuse développée à l’excès ; et l’on eût dit, à la voir frêle, gracieuse et blanche, une de ces vierges nées d’une larme, qui se trouvent au fond de quelques poëmes mystiques. Tous deux, le frère et la sœur, se promenaient souvent dans les landes, ou bien, assis sur la chaussée de l’étang, ils laissaient venir à eux la nuit étoilée, avec ses rumeurs confuses et ses chauds parfums qui gagnent imperceptiblement le cœur et finissent par le submerger.

Pourquoi voulait-il se tuer? — Un jour, le fusil sous le bras, il descendit plus lentement que de coutume le perron du château ; il se dirigea vers les bois ; parvenu à l’extrémité du grand mail, il se retourna pour regarder par-dessus les arbres une petite tourelle; — il disparut...

Et lui aussi, René, avait rêvé le suicide ; mais, entre la tombe et lui, une voix s’était élevée : «Ingrat, tu veux mourir, et ta sœur existe ! Tu soupçonnes son

Ûïgitizëd 6y

CHATEAUBRIAND

cœur ! Ne t’explique point, ne t’excuse point, je sais tout ; j’ai tout compris, comme si j’avais été avec toi. Est-ce moi que l’on trompe, moi qui ai vu naître tes premiers sentiments? Voilà ton malheureux caractère, tes dégoûts, tes injustices ! Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c’est la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours ! »

Chateaubriand tint le serment de flen/. Quelques heures après, calme en apparence, il rentrait au manoir de Combourg. Ce qui s’était passé dans son Ame, Dieu seul le sait. Tous les hommes forts comptent un jour semblable à l’entrée de leur vie, un jour où ils se demandent s’il estnécessaire d’aller plus loin et s’il ne vaudrait pas mieux briser sa pensée que de se laisser briser par elle ; si la mort innocente n’est pas préférable à la Vie coupable, et lequel est le moins désespérant dû jeune suicide de Chatterton ou du vieux suicide de Jean- Jacques ? Ceux qui sortent de cette épreuve, ce sont les ambitieux et les chrétiens. Prêt à se noyer, celui-là regarde l’eau avec un sourire et rebrousse chemin ; c’est Napoléon. Celui-ci détourne le canon de son fusil, avec une larme ; c’est Chateaubriand.

J’ai dit qu’on voulait faire de lui un prêtre. Au collège où il fut envoyé à cette intention, on lui donna la chambré et la couchette de Parny. Dans cette chambre et sur cet oreiller, tiède de rimes libertines, Chateaubriand essaya vainement de devenir prêtre. Il ne trouva pas un froc à sa taille. Malgré lui, il se vit obligé de « rapetisser sa vie pour la mettre au niveau de la so- »• ciété, » et comme dans ce temps-là il fallait absolu-

CHATEAUBRIAND

ment être quelque chose en attendant de devenir quelqu’un, il endossa le premier uniforme venu qui . lui tomba sous la main.

Aussi bien, j’aime mieux voix Chateaubriand entrer dans son siècle avec une épée qu’avec une soutane. Partie d’un soldat et d’un gentilhomme, la restauration religieuse qu'il doit fonder un jour en sera plus importante et mieux assise. Il y a du sang de croisé dans ses veines ; c’est Tancrède revenu pour replanter une seconde fois la croix sur le tombeau de Dieu le fils.

Qu’on se ligure un jeune homme de petite taille, fort maigre, aux épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaires , selon une de ses expressions. Sa tournure est inquiète, presque timide. Il penche habituellement la tête ; mais c’estune tête sculptée avec largeur comme la plupart des têtes bretonnes, épais cheveux, épais sourcils, regard habité parla pensée. Si c’est particulièrement au front, blason vivant, que se reconnaissent les gentilshommes de l’intelligence, le chevalier de Chateaubriand porte sur le sien sa noblesse inscrite en lignes splendides. Pâle comme Bonaparte, de cette pâleur qui n’a rien à démêler avec la maladie, il y a sous l’accent profond de ses traits une teinte de mélancolie hautaine qui ne le quittera plus. Le nez est long, insensiblement courbé et pincé vers son extrémité inférieure. La bouche est petite,, avec des lèvres minces qu’on sent aussi avares de paroles que le reste de la physionomie semble riche de pensées. En résumé, c’est une tête d’un beau style, pleine de noblesse et d’observation. Ce grand air d’aristocratie qui prédomine et doit plus tard se refléter dans ses œuvres ne

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peut évidemment appartenir qu’à un écrivain de la famille galonnée des Montesquieu et des BufTon.

Il avait alors vingt ans. Quand il entra dans Paris, le fameux dix-huitième siècle, gorgé de folies et de crimes, allait rendre le peu qu’il avait d’àme. Chateaubriand assista aux derniers débattements du monstre sur le sable doré de la cour.

On allait chaudement en besogne de vice. Sentant que la mort la tirait par la jambe, la noblesse se dépêchait à boire la joie et le luxe à double tasse. Chaque jour amenait son extravagance nouvelle. Grimod de la Reynière donnait ses soupers homériques dans une salle tendue de noir et tapissée de larmes d’argent. Le comte d’Artois essayait sa célèbre culotte de peau, si collante qu’il lui fallait pour y entrer le secours de trois hommes, le tenant en l’air. Le marquis de Sade, courant les rues le soir, cherchait des femmes à disséquer vivantes. On huait les derniers abbés au théâtre et les dernières comédiennes à l’église. A leur tour, en s’en revenant de jouer à la longue paume, à la demi-lune du boulevart Saint-Antoine, les farauds et les catogans, bravant le guet à cheval, commençaient à casser les réverbères fleurdelisés.

Notre jeune et fier Breton passa brutalement à travers les toiles galantes des araignées de l’Opéra, sans y laisser ailes ni pattes. Tout le monde se rangea devant son amour ignoré; et par-dessus les haies fleuries de Trianon il put regarder, sans danger pour son cœur, les tètes nocturnes de la reine autrichienne. On l’invita une fois à monter dans les carrosses de Sa Majesté, pour suivre la chasse. Peut-être fut-ce ce jour-là qu’il

CHATEAUBRIAND

loi

vit Louis XVI laisser tomber en riant un pavé sur le ventre d’un de ses gardes endormis.

Toute la société de ce temps, qui avait encore la tête sur les épaules, défila devant ses yeux : les héros, les scélérats, les laquais, les bourgeois, tous les guillotinés de l’avenir. Il dîna avec Mirabeau, il trinqua avec Mirabeau. Et en revanche Mirabeau, le regardant en face, lui mit sa large main sur l’épaule. Le petit lieutenant faillit en être disloqué : « Je crus sentir la griffe de Satan, « ditil. Mirabeau à table, bruyant , verveux, déchirant ses dentelles, valait presque Mirabeau à la tribune. Il buvait comme Bassompierre, il riait comme Borée. Chateaubriand ne le quittait pas du regard, et déjà sans doute se gravaient dans sa mémoire les lignes vigoureuses avec lesquelles il devait tracer le portrait de ce grand homme et de ce grand coquin, comme disait M. de Coudé :

« Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l’existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l’aristocratie* député de la démocratie, avait du Gracchus et du Don Juan, du Catilina et du Guzman d’Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la régence et du sauvage de la révolution; il avait de plus du Mirabeau... Sa laideur, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange. Les sillons creusés par la petite vérole sur son visage avaient plutôt l’afr d’escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé Sa tête pour l’empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour

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CHATEAUBRIAND

étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l’aVrétait ; quand il levait sa patte et montrait scs ongles, la» plèbe coürait furieuse. Au milieu de l’effroyable désordre d’une séance, je l’ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le Chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de la confusion. »

Ce portrait, qui tient plutôt du buste que du tableau, du marbre plutôt que de la toile, est une des belles choses de Chateaubriand. Il donne une magnifique idée de sa tiaanière et de son style (1).

Mais ce qu’il avait désir de voir, c’étaient principalement les cercles du beau langage, les salons à la mode, l’Académie et ses succursales. N’avail— il pas dans une

(1) Dans son livre de .PMojopftie et littérature , M. Viclor Hugo a, lui aussi, esquissé celle grande figure de kfirabeàu. 11 est pfeut-êtdb curieux de comparer le choc de ces deux pensées sur le même homme, l’étincelle de ce fer rouge sous ces deux marteaux. Voici le texte de M. Victor dtigo :

« Tout eri lui ( Mirabeau ) était puissant. Son geste brusque et «àtfeadé était plein d’empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d’épaules, comme l’éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu’il ne jetait qu’un mot de son banc, avait üh acceht formidable et révolutionnaire tju’oti démêlait dans l’Assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. SU chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d’une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, cuncta lupercilio moventii. Stes mains quelquefois semblaient pétrir le thàdbrfe de la IHbune. Tout son visage, touteson attitude, toute sa personne était bouffie d’un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont i’effet par moment était électrique et terrible. Le génie de là dévolution s’était £prgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d’Helvétius, de Diderot, de Ravie, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rouss au, et avait mis la iête de Mirabeau an milieu. »

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des basques de son uniforme deux à trois milliers de rimes, oiseaux jaseurs et brillants qui n’aspiraient rien tant qu’aux délices de la volière?

Compactement rangés, entre les acteurs et les spectateurs, comme des musiciens dans un théâtre, les littérateurs continuaient à jouer rinforzando l’ouverture de la Révolution française, commencée depuis cinquante ans environ. La toile allait lever. A la place du chef . d’orchestre il y avait Beaumarchais, l’héritier direct de Voltaire et qui, pour la société d’alors, valut une peste comme Chateaubriand valut plus tard une année pour la Restauration. Groupés autour de lui, musiciens du diable, Fréron, Mercier, Rivarol, Laclos et les autres s’évertuaient à déchiffrer la partition sublime, l’œil fixé sur le maître qui battait la mesure. *

Chateaubriand ne vit pas apparemment le côté grave de tout cela. Ce n’éta-t qu’un jeune homme. Au moment où le siècle craquait et chancelait comme le Panthéon de Soulïlot, il se faufilait entre deux paravents, sur la pointe du pied, dans la compagnie dès infiniment petits de la littérature. « On parla de moi chez Lebrun et chez Flins des Oliviers.»

A la fin, pourtant, il commença par comprendre combien était puérile et misérable cette préoccupation de tous les instants II y renonça. Ainsi dit René : « J’avais voulu me jeter dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m’entendait pas : ce n’était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu’on demandait de moi. Traité partout d’esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour

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CHATEAUBRIAND

y vivre totalement ignoré. Je trouvai du plaisir dans

cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule, vaste désert d’hommes ! »

Mais, sur ces entrefaites, la Révolution marchait. Elle vint droit à lui. Il en eut peur, et il recula. Son heure d’action n’était pas sonnée. Trop dédaigneux peut-être, il regarda se traîner dans les misseaux de Paris les vainqueurs de la Bastille, et détourna la tête de l’œuvre de fer qui s’apprêtait. La noblesse tout entière émigrait à Coblentz. Chateaubriand émigra au Nouveau- Monde. Avant de connaître les hommes, il voulut connaître l’homme.

Toutefois il ne partit pas sans dire à revoir. La Harpe, qui était le concierge de la littérature du dixhuitième siècle, lui présenta le Mercure pour qu’il y * inscrivît son nom, comme c’était l’usage. Chateaubriand y mit je ne sais quels vers sur Y Amour de la campagne, une sorte d’idylle — au nez de laquelle il a dû bien rire plus tard, et où l’on remarque ce distique :

Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire,

Hais il vivra longtemps sous les toits de roseaux.

C’était le contraire qu’il fallait dire. M. de Chateaubriand a été meilleur prophète sur la fin de ses jours.

« Voici le plaqueminier; sous le plaqueminier il y a un gazon ; sous ce gazon repose une femme. Moi, qui

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pleure sous le plaqueminier, je m’appelle Celuta; je suis fille de la femme qui repose sous le gazon, elle était ma mère.

» Ma mère me dit en mourant : Travaille, sois fidèle à ton époux quand tu l’auras trouvé. S’il est heureux, sois humble et timide; n’approche de lui que quand il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.

» S’il est infortuné, sois prodigue de tes caresses ; (frie ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi qui m’appelle Celuta, je pleure maintenant sous le plaquemiuier; je suis ha fille de la femme qui repose sous le gazon. »

Ainsi chante une jeune fille couronnée de fleurs de magnolia et vêtue d’une robe blanche d’ècoree dé mûrier. Assise au milieu des Indiens, sur l’herbe Semée de verveine empourprée et de ruelles d’or, René l’écoute et la regarde d’un air attendri.

Le voilà bien loin du pays breton. Cette soif de solitude qui le tourmente comme tous les génies austères, il peut l’assouvir maintenant. Entre Dieu et lui la civilisation ne tend plus ses voiles. Son cœur souffre toujours, mais sa pensée grandit et se dégage. Laissez faire : peu à peu le soleil du désert dissipera sur son front l’ombre des bois de Coinbourg.

Il est probable que sans le voyage en Amérique, Chateaubriand n’eût jamais été qu’un timide élève de La Harpe et de l’atroce Ginguené, — un poète de salon tenu perpétuellement en bride par les guirlandes artificielles de la coterie académique. Tout au plus se fûtil élevé un jour à la bien innocente réputation d’Ësménard ou de l’auteur du Printemps d'un Prosait.

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Au contraire, Chateaubriand, jeté en plein Nouveau- Monde, chair blanche au milieu des chairs peintes, Chateaubriand égaré sous la lune de feu, mangeant des tripes de roche cl respirant l’odeur d’ambre qu’exhalent les crocodiles dans les glaïeuls; le jeune oflicier du régiment de Navarre chassant le castor avec le sàchem des Onondagas, après avoir couru le cerf avec Louis XVI ; le rimeur de Y Almanach des Muses enfin, chez les Iroquois, devait se transformer invinciblement, et, parti avec l’idylle sur Y Amour de la compagne, revenir avec le Génie du Christianisme.

Le voyage en Amérique fut toute une révélation pour lui. Ses convictions classiques, entaillées à la racine, ne devaient jamais bien se remettre ; et le Cours de Littérature commença à s’évanouir à ses regards dans la poussière humide du Niagara. Qu’on s’imagine, en effet, l’étonnement d’un littérateur du dix-huitième siècle à l’aspect de cette nature géante, vivace, inconnue, gracieusement terrible; et quel puissant soufflet Dieu ne donnait-il pas devant lui au jardinier Le Nôtre! Tombé au milieu des hérons bleus, des flamants roses, des piverts rouges, Chateaubriand dut sourire en songeant à ce vieil oiseau français — Vhilomèle, — sur lequel nous vivons uniquement depuis l’ère mythologique. Le souvenir encore plein des héros de Racine et de Voltaire, n’ayant vu de sauvages que dans la tragédie d ’Alzire, est-ce qu’il ne recula pas à la vue du premier Siminole qui se dressa devant lui, la perle pendante au nez, les oreilles en découpures, et portant un hibou empaillé sur la tête?

Le mal est peut-être qu’il n’v demeura pas assez

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longtemps pour l’anéantissement complet de sa rhétorique. Deux ans de plus, et Chateaubriand eût tout à fait noyé ses vieilles formules dans l’Ohio. Son passage trop rapide à travers la campagne ardente a produit un style mixte, où le sauvage et le gentilhomme apparaissent à intervalles égaux.

Pourquoi partit-il si brusquement? quel souci lui fit déserter l’ajoupa et renoncer aux splendeurs des nuits américaines? On l’ignore, et lui-même sans doute l’ignorait aussi. Il y avait alors dans l’air un tourbillon brûlant qui dispersait aux quatre coins du monde la plupart des hommes de ce siècle : l'abbé Maury à Rome, Louis-Philippe à Elseneur, M. de Jouy à la cour de Tippoo-Saëb et Chateaubriand partout. Peut-être entendit-il, comme René, une voix qui lui disait : «Que faites-vous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? Des saints, direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts ! Ils y étaient avec leurs larmes et employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables.» Chateaubriand écouta cette voix et repassa les mers.

Il a dit plus tard que son but était de rejoindre l’armée de Condé. Cela est possible. Mais à peine en France, — alors que la révolution fait de Paris un vaste centre de décomposition sociale, alors que les clubs discutent, que le peuple tonne, que Mirabeau expire; pendant que la Monarchie se sauve par une porte dérobée et que la République la ramène par l’oreille; lorsque Sanson se pavane le matin sur son trône de Grève et va

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le soir, les mains lavées, au théâtre du Vaudeville ; à l’heure où tout frémit, où tout pâlit, où tout se glace, — Chateaubriand, lui, s’en va tranquillement trouver une jeune lille qu’il a deux ou trois fois entrevue ; il lui parle, elle lui sourit ; il lui offre de l’épouser et il l’épouse. René se marie.

Puis une fois marié, — alors il émigra.

C’est de ce moment que date sa véritable misère et son noviciat d’homme. Jusqu’à présent, ce n’a guère été qu’un poétique, élégant et douloureux rêveur; aujourd’hui le voilà qui saute à pieds joints dans la vie prosaïque et affamée, qui souffre du corps, qui est jeté dans un fossé comme un chien, qui n’a pas le sou, qui est mis à la porte par les filles d’auberge, couvert de plaies, souillé de fange, contagié et la cuisse entortillée de paille, ainsi que les gueux des plus impitoyables eauxfortes. — Mourant, il se traîne sur les mains ; on le pose dans un fourgon, la moitié du corps pendant en dehors; on l’embarque à fond de cale et on le rejette de nouveau à terre. Quelqu’un passant par hasard — un bon Samaritain de Guernesey, — lui tourne le visage vers le soleil et l’adosse contre un mur. Puis il s’éloigne.

Mais le génie a la vie dure. Quelques mois plus tard, M. de Chateaubriand était à Londres. Retiré dans un faubourg au fond d’une maison vieille, devant une table branlante, il commençait Y Essai sur les Révolutions, et traduisait de l’anglais, aux gages d’un libraire. Pendant huit ans, il mangea du grenier, pour parler le langage des artistes. Son habit était râpé ; il ne sortait que le soir. Dans ses marches mélancoliques, on le voyait traverser le village de Harrow, à l’époque où une tête

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d’enfant vive et bouclée, — celle de lord Byron, ?e montrait souvent aux fenêtres de l’école.

J’aime cette misère de Chateaubriand et jusqu’à ce pauvre habit nocturne que j’eusse voulu lui voir conserver toujours, comme fit certain visir des Contes, jadis gardeur de troupeaux. M. M*** lui avait dit un jour ï — Il n’y a qu’une infortune réelle, celle de manquer de pain. Et souvent l’auteur de René eut l’occasion de se trouver réellement malheureux. Il parle en maint endroit du droguiste et du marchand de poignards qui demeuraient à sa porte. Mais ce ne sont que des déboires passagers, après lesquels, résigné et rêvant, nous le retrouvons par les rues de Londres, allant au hasard, les yeux dans les étoiles, ou bien occupé

Devant quelque palais, regorgeant de riche»*e»,

A regarder entrer et sortir les duchesse*.

« Quant à la haute Société anglaise, chétif exilé, je n’en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs ; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise, comme des devants d’autel; elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leurs ceintures, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guines et le duc de Lauzuh avaient adoré les mères : et ces filles étaient, en 1822, les mères et les grand’mères des petites-filles qui dansaient chez moi en robes courtes au son du galoubet de Coliinet. »

L’Essai terminé, il le vendit à un brave éditeur de Gerrard-Street. C’est un ouvrage sans tête ni queue,

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triste, fou, anglais enfin, où le style vagabonde en compagnie de la pensée. On y trouve des pages éclatantes et des absurdités énormes, un parallèle entre Alexandre et Pichegru, — des fragments d’un poème sanscrit,

— la négation de l’authenticité du Nouveau-Testament ; et, par-dessus le marché, une fable de Mancini-Nivernois, intitulée Le Papillon et l’Amour. Tout cela eut beaucoup de succès en Angleterre.

Plus tard, c’est-à-dire trente ans après, Chateaubriand s’est prononcé lui-même sur cette production avec une brutalité sans exemple. Les notes qu’il y a ajoutées dans l’édition de ses œuvres complètes concourent à faire de ce livre un des monuments les plus singuliers de la littérature. « Je ne saurais trop souffrir pour avoir écrit l’Essai, » dit-il en commençant; ce ne sont q\i’ idiotismes et sottes impiétés; une rage, une impertinence. « Qu’est-ce que je veux dire? En vérité, je n’en sais rien ; je me crois sans doute profond ! Comme j’arrangeais la langue ! quel barbare ! » Tantôt, c'est une approbation ironique : « Pas trop mal pour un petit philosophe en jaquette, » et mille autres épithètes gracieuses, qui font qu’on se sent ému de pitié malgré soi et prêt à demander grâce pour lui-même à M. de Chateaubriand . Mais, la discipline à la main, l’auteur de Y Essai se retourne et vous répond comme cette femme dans Molière: — Eh ! si c’est mon plaisir, à moi, d’être battu?

Chateaubriand vécut sur l’Essai jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle, époque à laquelle il rentra en France clandestinement et sous un faux nom,

— comme s’il se fût agi de passer son génie en contrebande.

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« Encore des romans en A ! J’ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries ! » s’était écrié le premier consul, un jour que sa sœur, madame Bacchiochi, était venue le trouver, un petit volume à la main. Ce petit volume était YAtala de Chateaubriand.

Dire la clameur assourdissante qui se fit autour de ce livre, c’est difficile. Son auteur marcha dans la gloire, et fut reçu dans tous les salons. On le traduisit à son tour, lui qui avait tant traduit ; de son œuvre on fit des tableaux, des parodies, des caricatures, des éloges, des épigrammes. L’Europe entière en fut remuée. Voyageant plus tard en Turquie, à la porte d’une mosquée où il avait décliné son nom. Chateaubriand vit accourir vers lui, les bras ouverts, un musulman qui l’accueillit par cette exclamation : Ah ! ma chère René etmoncher Attila! — Ce n’était pas correct, mais c’était flatteur.

Attila est resté au fond de notre jeunesse comme un souvenir charmant, mêlé aux choses les plus intimes du catholicisme et de l’amour, comme un lointain bruissement d’orgue. La génération actuelle l’a lu au sortir de sa première communion, sur le coin d’un forte-piano , alors que tout Paris allait admirer les tableaux de Gérard, après une revue passée par le général Molitor. Aujourd’hui, en tout temps, sous tous les points de vue, Attila demeure une fantaisie délicieuse, un

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roman-curiosité, plein de chatoiements bizarres, et qui, pour la fidélité locale du style, sinon pour l’attendrissement profond du sujet, laisse en arrière Paul et Virginie. Tel chapitre est colorié, criard et gracieux comme un plumage d’ara. C’est le premier roman travaillé de forme; car Chateaubriand est le premier qui ait fait de sa plume un outil et de sa phrase une matière solide.

Mais ce n’était rien qu’un frivole prélude au Génie du Christianisme, un petit cantique avant une grande messe. Dépouillé maintenant de ses idées de philosophe, Chateaubriand aspirait de toutes ses forces vives à l’initiative d’une réaction religieuse. On ne pouvait mieux choisir le moment. La France, abrutie de vin sous le Directoire, abrutie de sang sous la Terreur, hier furie, aujourd’hui bacchante, lasse des boucheries de la place de la Révolution, s’anéantissait tout entière dans les orgies du Palais-Royal. Après avoir mangé la salade d’anchois dans le saint ciboire, elle allait chez le traiteur Méot s’enivrer d’un vin dont il n’eût pas donné une bouteille pour tous les assignats de la terre. Puis elle s’attardait avec les nymphes empanachées du Perron. Ainsi Bonaparte l’avait-il rencontrée, ainsi Chateaubriand l’avait-il surprise. Un soir, tous les deux la prirent, chacun par un bras, et la remirent dans son chemin honnête. Le lendemain, quand elle fut réveillée, l’un lui fit signer le Concordat, l’autre lui mifsur les genoux le Génie du Christianisme.

Imagiuez un vase de myrrhe renversé sur les marches d’un autel sanglant, et vous aurez l’impression produite par l’apparition de ce livre saint. Des larmes de joie en vinrent aux yeux de toutes les mères. Peu s’en fallut

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qu’on ne décorât le devant des maisons et qu’on ne jetât des fleurs sur le pavé des rues, comme pour l’entrée à Jérusalem. Quel est donc ce jeune homme, se demandait-on, qui ramène pieusement le Dieu de ses pères dans un pan de son manteau?

La France aime Dieu ; on ne peut lui ôter cela. Famille et religion, vous êtes invincibles, car vous êtes les deux sources d’honnêteté et d’amour ; en vous est la poésie, grande et petite ; vous ne serez pas supprimées par les fous. Rêves frémissants de jeunesse, flammes mystiques mal éteintes, tendresse grave et haute des parents, branche de buis accrochée au foyer domestique, pleurs silencieux qui tombez journellement sur les tombes,, vous êtes plus forts que tous les philosophes !

J’ai relu hier le Génie du Christianisme ; c’est encore le livre de notre époque, — le livre d’un lendemain de révolution. Il a des baumes pour toutes les plaies, des consolations pour toutes les souffrances. Livre unique ! il prouve et il émeut, il raisonne et il chante ; c’est l’enthousiasme du prophète dans la logique de l’historien. Depuis Y Imitation, on ne sait rien d’aussi beau.

Dans ce panorama chrétien, les scènes touchantes et grandioses se succèdent avec une éblouissante diversité. Fénelon ne décrivait pas autrement; Bossuet n’avait pas de plus magnifiques éclairs. La phrase tombe sur l’idée à plis amples et riches, comme un vêtement de pourpre sur une épaule olympienne. On admire; Ce qu’il y a de bon aussi quelquefois, c’est que du milieu de cette majesté, tout à coup s’échappe un cri naïf qui vient vous frapper le coeur. C’est un géant qui, sur le ro-

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cher sublime où il rêve, s’est baissé pour ramasser uue pauvre herbe.

Est-ce que Félicien David, lorsqu’il composait la Danse des Astres , n’avait pas lu le morceau suivant, écrit d’une main formidable, et qui n’a d’équivalent qu# dans les entassements à la fois lumineux et sombres du peintre Martinn :

a Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature, si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant auxlois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs. L’instant d’aprèa l’atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes, La lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme céleste. Saisie comme d’une étrange folie, elle marcherait d’éclipse en éclipse, ou, se roulant d’un flanc sur l’autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne con-* nait pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige, ce ne serait plus qu’une suite de conjonctions effrayantes : là, des astres passeraient avec la rapidité de l’éclair; ici, ils pendraient, immobiles; quelquefois se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle voie lactée; puis, disparaissant tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, suivant l’expression de Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l’éternité ! »

Ce sont de telles pages, répandues à profusion, qui font du Génie du Christianisme un chef-d’œuvre iucon-

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testé, jeune et vivant sous toutes les littératures. Il n’en fallut pas davantage pour placer son auteur à la tête du mouvement intellectuel, et baser sa réputation d’une manière étincelante et solide. Il éclipsa du premier coup tous ses contemporains.

Chateaubriand est un de ces astres absorbants et grandioses dans l’orbe rayonnant duquel viennent se confondre les planètes qui l’avoisinent. Toute réputation née à côté de lui se perd fatalement dans la sienne, qu’elle attise et fait briller davantage. Chateaubriand, ce n’est pas seulement Chateaubriand ; c’est encore Nodier, madame de Staël, Benjamin Constant, Andrieux et Soumet. C’est tout l’Empire et un peu la Restauration.

Yoyez-le 1 Une fois lancé dans la gloire comme dans un char de feu, il ira jusqu’au bout, lassant l’admiration, épuisant la louange. Après avoir lutté avec la Bible dans le Génie du Christianisme , il luttera avec Homère dans les Martyrs. Ses poèmes, contrepoids des batailles, feront, eux aussi, le tour du monde, passant là où le canon aura passé. Bientôt il n’aura plus qu’un seul rival en renommée : l’Empereur.

L’Empereur ! — Voilà le nom qui fait pâlir et rêver Chateaubriand.

Chateaubriand 1 — Voilà le mur d’airain devant lequel s’arrête l’Empereur, étonné.

On a souvent apprécié et toujours diversement la lutte de ces deux hommes. « En échangeant l’insulte, a dit un écrivain, ces deux ouvriers sublimes d’une même œuvre se mentaient à eux-mêmes. » Cela est vrai. Mais séparés tous deux, ils n’en ont pas moins travaillé à l’œuvre commune. Le conquérant militaire et le con-

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quérant religieux suivaient un sillon paralllèe, et plus souvent qu’eux-mêmes leurs idées se sont rencontrées face à face.

Appelez cela orgueil, appelez cela conviction, toutefois est-il qu’au milieu de cette époque éperdue, devant cet empereur qui s’est fait un pavé de fronts courbés, il est beau de voir un front debout, unique. Cela est grand, justement parce que c’est insensé. Cette plume aussi haute que ce glaive 1 cette démission éclatante qui arrive à cet homme un lendemain de meurtre ! cette voix qui le poursuit sous sa pourpre neuve ! ce gentilhomme qui raille ce soldat ! On sait presque gré à Chateaubriand de son audace foudroyante; et ceux même qui suivaient le plus aveuglément la fortune impériale, s’oubliaient quelquefois à admirer ce courage solitaire!

Idéologues! idéologues ! voilà le mot que la rage arrache à l’empereur. C’est le mot désespéré d’un homme qui sent malgré lui que la plume a toujours raison contre le sabre, même lorsque la plume a tort. Idéologues ! Et lui qui n’a jamais pardonné, mais qui devine vaguement que l’écrivain pèsera plus tard de toute sa faiblesse contre la force de l’empereur, le voilà qui cherche à étouffer sa haine et à tendre, sans qu’on le voie, une main furtive à l’auteur du Génie du Christianisme. Mais vainement.

Dès lors, toutes les avances du Corse auprès du Breton resteront inutiles. Colères, ordres, menaces, rien ne fera sur lui. Au retour d’un voyage en Grèce, Chateaubriand cingle Napoléon d’un coup d’article au visage ; il le peint dans les Martyrs sous les traits de Galérius ; il le frappe à travers l’ombre du régicide Chénier, il

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le menace même dans l’avenir. Puis, lorsque le colosse impérial gît à terre, il arrive avec sa fameuse brochure : Bonaparte et les Bourbons , et pose son pied sur la poitriue de celui qui avait voulu le faire sabrer sur les marches de son trône.

La plume ne pardonne pas.

Quelques mois plus tard, Chateaubriand suivait Louis XVIII dans la seconde émigration. René était ministre.

Ministre 1 c’est maintenant le rêve de tous ceux qui portent ime plume au côté, épilogue obligé des existences illustres; c’est l’apothéose et le martyre. Ce que la France, depuis la première Révolution, a broyé de tètes fortes dans sa machine politique, est inconcevable. Elle renouvelle l’antique fable du Minotaure. Des hommes ! des hommes ! il lui faut un homme à dévorer tous les jours !

Chateaubriand est arrivé au gouvernement par la seule force de son nom, de ses œuvres, de son caractère. Il y est arrivé sans secousse, tout naturellement, et parce qu’il devait y arriver. Il était né ministre, comme il était né académicien.

En politique, Lafayette a engendré Chateaubriand, qui a engendré M. de Lamartine. Sous la même oriflamme azurée s’abritent ces trois hommes. Mais la tâche

chateaubriand.

de Chateaubriand fut moins rude que celle de tout autre. Il venait après une époque de secousse, il entra dans une période de lassitude. La France haletait sur un lit de lauriers mouillés de sang. Il n’eut absolument qu’à organiser le repos, après lequel aspirait le monde. Du haut de la Restauration on le voit donc rayonner à son aise, — mais c’est sur une nation déjà aveuglée par quinze ans do tonnerre et d’éclairs continus.

Aussi bien, peut-être vaut-il mieux que la politique n’ait été qu’un intermède dans sa vie. L’homme de lettres en demeure plus entier de la sorte ; ses faiblesses d’actions se perdent dans l’éclat unique de sa pensée. Un portefeuille n’est plus alors qu’une conséquence toute simple, et qui fait que Chateaubriand ministre complète seulement Chateaubriand gentilhomme et soldat.

Sa devise dans les affaires fut celle-ci : Fais ce que dois , advienne que pourra. H est advenu sa chute, comme on sait, a J’ai cru voir le salut de la patrie dans l’union des anciennes mœurs et des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères et des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin et de la nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l’alliance de la religion et de la liberté. Si c’est là une chimère, les cœurs nobles ne me la reprocheront pas. »

Non, sans doute, jamais il ne lui sera fait un crime du bien qu’il a voulu et qu’il n’a pas pu. Ses contradictions apparentes s’effacent dans la loyauté de ses intentions. « Le peuple ne lit pas les lois, a-t-il dit un jour, il lit les hommes, et c’est dans ce code vivant qu’il s’instruit. » Eh bien ! en lisant Chateaubriand, le peuple a lu un bon et beau livre, écrit seulement avec trop de lyrisme,

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ce qui fait qu’il ne l’a pas compris à toutes les pages.

Le malheur est aussi que Louis XVIII ne l’ait pas gardé assez longtemps, quoiqu’il eût pu se donner avec lui et par lui des airs de libéralisme mitigé. Mais il était jaloux de M. de Chateaubriand, eut excellent monarque ! jaloux de ses talents, jaloux de sa popularité. Si bien qu’il prit aux cheveux la première occasion venue pour se débarrasser de ce ministre qui cachait trop le roi.

Sorti pauvre du gouvernement et forcé de vendre ses livres, Chateaubriand se réfugia sous la tente du journal. 11 fonda le Conservateur en opposition à la Minerve. Ses collaborateurs c’étaient MM. de Bonald, Lamennais, de Corbières et de C istelbajac. On y vivait dans la haine de M. Decazes, et tous les actes du ministère y étaient passés chaque matin au crible de l’esprit le plus serré. C’est de cette époque que datent les premières dents de la presse, muselée par Napoléon, démuselée par Chateaubriand. On peut le regarder avec raison comme le père du nouveau journalisme politique. Il est redevenu jeune pour cette guerre à bras raccourci et de tous les jours, jeune comme il ne l’avait jamais peut-être tant été. Sur ce terrain qui brûle, son style même acquiert une netteté nouvelle. Ce n’est plus seulement cette cpée de parade richement ciselée à la poignée ; c’est un glaive robuste, beau de sa nudité flamboyante. Tancrède est ici remplacé par Roland.

« La poésie est belle, dit-il quelque part: mais il faut éviter d’en mettre dans les affaires. » A défaut de poésie, M. le vicomte se rabat sur l’esprit, et alors il s’en donne à cœur joie. Talleyrand a dû lui envier ce mot : « Ce serait une chose utile de savoir combien il faudrait

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de sots ministres pour composer un ministère d’esprit; nous savons à merveille combien il faut de ministres d’esprit pour former un pauvre ministère. »

Toute sa polémique est dans ce goût. C’est une merveille de raillerie, de fougue, de témérité. On chercha vainement à Tétouffer sous deux ambassades, sous des honneurs, sous une pluie d’or. Impossible. Il allait son chemin, discutant les hommes et les choses, avec cette passion fière qui est un des signes distinctifs de sa phase politique. S’il lui arrivait de pencher l’oreille et d’écouter ce qui se disait de lui autour de lui, sa réponse avait de ces hauts dédains qui font le respect autour d’eux. Tout se taisait sur le parcours de son regard. u Nous le savons, les vérités que nous disons blessent. On veut dormir au bord de l’abîme. Après tant de révolutions, on regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille est importune ; et il est reconnu qu’il n'y a que des hommes passionnés ou trompés dans leur ambition, qui trouvent que tout va mal, lorsqu’il est évident que tout va bien. »

Il ne faut pas s’étonner après cela si l’on fut obligé de lui ouvrir bientôt la porte de Y hôtellerie des Capucines, — comme il l’appelait, — et s’il revint une seconde fois éclipser Louis XVIII sur son trône.

Chateaubriand ministre a ses côtés sympathiques comme Chateaubriand écrivain. En politique comme en litérature, on est sûr de le retrouver à la tête de toutes les initiatives généreuses. C’est ainsi que pamphlétaire ou gouvernant, il n’a jamais cessé de réclamer pour la liberté de la presse. A sa voix, Milton se lève et dit :

iO.

chateaubriand.

« I uer un homme, c’est tuer une créature raisonnable j tuer un livre, c’est tuer la raison, c’est tuer l’immoi talité plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée, et faute de laquelle les nations entières souffrent éternellement. » D autres fois. Chateaubriand parle en son nom : « Qui souffre donc de la liberté de la presse ? La médiocrité et quelques amours-propres irascibles. Mais, dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve unie au talent , c’est encore un bien pour l’Etat que cette susceptibilité, mise à l’épreuve, s’aguerrisse par le combat. »

Puis suit la leçon, leçon grave, sévère, tombée de haut : « L’abîme appelle l’abîme : le mal qu’on a fait oblige à faire un nouveau mal, on soutient par amourpropre les ignorances où l’on est tombé par défaut de ■lumière... »

Et enfin l’arrêt, l’arrêt sans appel : « Tout considéré, nous ne voyons que le crime, la bassesse et la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse ,: le crime la repousse comme un échafaud, la bassesse comme une flétrissure, la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui est sans talent recherche l’abri de la censure ; les tempéraments faibles aiment l’ombre. »

Ne dirait-on pas ces lignes écrites d’hier, d’aujourd’hui, de ce matin?

Considéré comme homme d’Etat, Chateaubriand se dérobe à tout jugement. Sa politique est variable comme sa vie. L’honnêteté est son principe. Il ne sait que cela. Ne lui demandez donc point ce qu’il est, où il va, ce qu’il veut. Je ne crois pas qu’il le sache bien

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