‹ Stèles funéraires marocainesChapitre 22 sur 32 · PL. XXXIV · texte numérisé non relu

PL. XXXIV

Fig. 64, 65. — Tombes juives de Meknès.

Fig. 66. — Vieux cimetière juif d’Oujda,

ou tout au moins de la neutraliser, d’abord en lui accordant les satisfac- Lions qu'elle semble exiger, et ensuite en l’immobilisant. L'un des procédés les plus répandus, c’est de la fixer dans un objet auquel on donne ou attribue sa forme: on taillera, par exemple, un morceau de bois ou une pierre en forme vaguement humaine, et au moyen de certains rites magiques, connus des initiés, on évoquera l’âme du défunt ; on l’attirera, on l’enfermera dans son double de pierre ou de bois. Généralement, le double sera placé auprès de la tombe, parce qu’on sait que l'âme se fixera plus volontiers dans le voisinage de son corps (1). C’est auprès de ce double que se feront les offrandes, les sacrifices, les visites commémoratives, les prières, enfin tous les actes de la vie religieuse qui ont quelques rapports avec le défunt.

Il semble même que l’on cherche à circonscrire son champ d’action par une murette, par un cercle ou un tas de pierres, un kerkour. Il n’est pas impossible que les deux stèles qui limitent dans les deux sens l’espace concédé au mort et à son double aient été, au début, une manifestation de cette idée (2).

Ces pratiques, qui ont été systématisées et développées rituellement dans les moindres détails par la théologie égyptienne avec son dogme du Ka, expliquent la multiplicité des figurations anthropomorphes funéraires. C’est une nécessité qui les crée, sinon à tous les décès, du moins à la mort de tout individu marquant du groupe social.

(4) A. DE Ripper et W. DEoNNA. L'Art en Grèce, p. 61. Pausanias rapporte que les gens d’Orchomène, pour délivrer leur pays, dévasté par l’âme vagabonde d’Actéon, firent une figure de bronze à son image et la fixèrent près de sa sépulture au moyen de crampons de fer.

(2) Un procédé de neutralisaltion évidemment plus radical, c’est de supprimer tout simplement le corps en l’incinérant ou en l’immergeant dans un fleuve qui l'emportera sans retour. C'est là le sens primitif de ces rites si fréquents. On leur a cherché plus tard une explication pour les âmes sensibles, qui voyaient ainsi anéantir les restes de ceux qu'ils aimaient ; et on a dit que le feu libérait les âmes du corps, que le fleuve les emportait vers les régions bienheureuses. Un autre concept, telatif à la survie, semble marquer un stade culturel plus raffiné. Le mort, en ce cas, reste l’ami de ceux qu’il a aimés ; il les protège après sa mort : nul intérêt alors, au contraire, à l’éloigner, à neutraliser son action. Mais cette idée, elle aussi, a pu amener à matérialiser dans une image plus ou moins grossière, d’une ressemblance plus ou moins approchée, ou même dans un simple symbole, le souvenir d’un être cher.

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Fig. 68, — Cimetière juif de Lhara Srira (île de Djerba, Tunisie).

Il est certain que cette idée, si grossière, a disparu depuis longtemps dans les pays que nous étudions; mais on a continué à élever, et on élève encore les monuments qu’elle a inspirés. Le rite survit très longtemps à la croyance. II se transforme, s’accommode à de nouvelles croyances, à de nouvelles conditions sociales, et, pour ainsi dire, il est immortel.

Ces explications préalables étaient nécessaires pour éclairer ce qui va suivre. .

Il n’est pas téméraire de croire que les stèles discoïdales à épaulement et les autres stèles publiées par Frankowski, comme celles de mêmes types que nous signalons au Maroc, sont des représentations anthropomorphes. Elles ont été, et peut-être sont-elles encore pour quelques esprits, la représentation du mort enterré là, dont elles touchent le cadavre de leur base.

Il n’y a pas de différence essentielle entre les stèles marocaines discoïdales ou tabulaires, et les monuments similaires de la péninsule ibérique. La parenté est évidente. Une particularité qui surprend à première vue dans la tombe marocaine, c’est le doublement de la stèle. Mais ce n’est là qu'une adaptation du type au rituel islamique. Il n’y a pas, du reste, de différence dans la forme, et même souvent dans la décoration, entre la stèle de la tête et celle des pieds. Il paraît cependant y avoir une sorte de dissimulation de l’idée primitive. La stèle unique représente à la fois la tête, le corps et les pieds du Mort: les stèles marocaines dédoublent cette idée, et l’une prend le nom de rashou, « sa tête », l’autre de rjelhou, «ses pieds » (1). Pour la même raison, la stèle de tête portera, en principe (mais pas toujours), un motif simple, are, rosace, palmette ; la stèle des pieds portera souvent un motif double.

Cette double appellation fait bien ressortir également que les deux stèles ne sont pas à proprement parler les {émoins de la tombe, les

(1) On sait avec quel soin l’orthodoxie musulmane évite la représentation figurée de l'être vivant, de l'être humain en particulier. C’est ce qui explique la transformation de motifs anthropomorphes en purs symboles.

Fig. 70. — Stèles tabulaires de la région du Douro (d’après les dessins de Frankowski, p. 151).

mchahed, mais sont indépendantes d’eux, les doublent tout au plus. Les vrais témoins restent les deux baguettes de bois découpées.

Mais quelle est l’origine de nos stèles discoïdales ? Faut-il voir, dans les vieilles pierres figurées des Sehoul, les ancêtres de ces stèles ? Nous ne le croyons pas.

La stèle discoïdale à épaulement, la stèle à arc inscrit présentent une constance de forme dans le temps et dans l’espace, qui en font des types définis, développés sur place tels quels ou à peu près. Ces stèles présentent des différences profondes avec les pétroglyphes des Sehoul. Si l’on peut raisonnablement voir en ceux-ci le prototype des dalles funéraires juives à cause surtout de leur prétention réaliste commune, on ne peut dire, par contre, que les pierres des Sehoul aient influé sur nos stèles discoïdales notamment sur les stèêles à arc inscrit, même quand cet arc est polylobé. On ne peut, à plus forte raison, prétendre que les pétroglyphes aient engendré les deux types de stèles.

Il y a cependant eu contamination entre les stèles musulmanes et les dalles juives, mais contamination des types juifs par les types musulmans voisins: c’est évident pour les dalles de Mazagan et de Salé par exemple (pl. LV-LVD ; c’est évident aussi pour celles de Tlemcen et d’Oujda.

Cette origine écartée, il ne reste guère que deux hypothèses en présence : ou génération spontanée du type discoïdal sur place, ce qui serait bien étrange étant donnés les traits communs qui rapprochent nos stèles des stèles à disque de l’Afrique du Nord et de l'Europe, dont l’aire de dispersion est si étendue ; ou bien introduction au Maroc, à une époque où les types étaient déjà bien établis.

C'est à cette dernière hypothèse, plus probable, que nous nous rangeons, en soulignant ce fait remarquable que les stèles en question ne se retrouvent au Maroc qu'aux abords de la côte atlantique et qu’elles ne pénètrent pas à l’intérieur.

On a vu, au chapitre précédent, qu’en Algérie et en Tunisie la stèle discoïde à épaulement s'était multipliée autour de certains centres importants. Ces centres correspondent à des régions fortement romanisées. [l serait naturel d'en conclure que nos stèles à disque ou à arc inscrit sont d'importation romaine, de plus ou moins basse époque. Or, nous savons que les ports de la côte atlantique du Maroc furent aussi colonisés par les Romains.

Si séduisante que soit cette hypothèse, elle se heurte cependant à une grave difficulté : nos stèles n’ont point encore été signalées en Afrique dans les fouilles d'époque romaine. L'’importation serait-elle plus tardive ? Rien de positif ne nous autorise à l’affirmer. Nous n’avons rencontré la stèle discoïde que dans des sépultures à deux stèles, c’està-dire dans des sépultures islamiques, sans doute possible. Des fouilles en profondeur dans des nécropoles établies sur des dunes accrues au cours des siècles comme celle de Salé, où lès plus anciennes tombes ont été recouvertes par le sable, pourraient seules nous apporter des ééments sûrs pour la solution du problème.

Faute de cela, nous pouvons cependant former des conjectures. Il est troublant, en effet, de constater la presque identité des stèles discoïdales de Salé avec les stèles portugaises, notamment celles des vallées du Tage et du Douro, — lorsque nous savons que les relations ont été constantes, aussi bien avant qu'après les Romains, entre les côtes atlantiques du Portugal et du Maroc.

Ces monuments abondants dans les hautes vallées du Douro, de l'Ebré et du Tage, ont cessé d’y être élevés vers le x siècle (1), tout en se maintenant en Pays Basques jusqu’au xvirre. À Rabat et à Salé, on enterre encore sous la stèle discoïdale sans qu’il soit possible d’indiquer les motifs du choix, alors que la sépulture sous stèle quadrangulaire est de beaucoup la plus usitée.

Il faut cependant retenir ce fait intéressant et qui cadre avec ce

(1) E. FrANKOwSK1, 0p. cil., pl. 171

qu'on sait par ailleurs des modes populaires. Les discoïdes sont actuellement réservés plutôt aux basses classes (1) : ce sont ces classes qui, en général, héritent des Types déchus, périmés et qui en prolongent lexistence,

Quant à la stèle tabulaire à arc inscrit, elle ne diffère presque en rien de celle de la région du Douro. Ici, l’analogie est encore plus frappante, si possible. Le motif décoratif seul, et la manière de le traiter ont évolué, surtout en raison du développement extraordinaire et du sens symbolique pris en Islam par l’arc outrepassé et ses dérivés. Il n’est pas jusqu'au doublement, au triplement de cet arc dans la même stèle qui ne se retrouve identique dans les stèles du Douro (fig. 70).

L'apport par l'Océan des types de Salé paraît certain. Le seul point douteux serait l’ancienneté de cet apport.

Nous savons, d’une part, que les stèles à arc outrepassé inscrit, qui abondaïent en Espagne et en Portugal à l’époque romaine, y étaient tombées en désuétude longtemps avant l'abandon de la stèle discoïdale. D'autre part, nos stèles de Salé, de l’un et de l’autre types, présentent les caractères de celles de la Péninsule arrivées à leur dernier stade d'évolution. Or, il est évident qu’un type en voie de disparition ne se propage pas. Il faut donc supposer lintroduction bien avant l'Islam de nos stèles, lesquelles, fortement implantées à ce moment, ne purent survivre toutefois à l'invasion et se perpétuer qu’en se conformant aux nouveaux rites.

Les observations recueillies en Algérie et en Tunisie ne contredisent en rien cette hypothèse, bien au contraire.

(1) Il n’en à pas toujours 6t6 ainsi. [l y a de beaux types anciens à Salé, à l’est de Sidi Abd el Qader Razi, qui peuvent se comparer aux beaux types basques et portugais. Les stèles du musée de Tlemcen et de celui de Madrid prouvent qu'au xvii siècle et jusqu’au milieu du x1x°, la sépulture sous stèles discoïdales élait une sépulture fort honorable et même riche.

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