VUE D'ENSEMBLE
Après cette longue randonnée géographique, il est temps de remettre de l’ordre dans la masse des faits recueillis.
Partis des stèles funéraires de Salé et de -Rabat, c’est à ces dernières que doit se rapporter notre enquête. Or, quels sont les types de Salé et de Rabat que nous avons retrouvés dans le vaste domaine parcouru ?
Nous ne retrouvons nulle part les stèles tabulaires ornées, de grand format, du moins ornées comme elles le sont dans nos nécropoles. Nous ne retrouvons pas non plus nos stèles à gradins. Et, quant aux stèles que nous avons appelées, faute de mieux, cruciales, si nous rencontrons des formes comparables ailleurs, ce sont des déformations de la stèle discoïdale et elles se localisent dans les pays basques, sans contact avec les nôtres.
Or, c’est la stèle discoïdale et son dérivé la stèle tabulaire à arc inscrit, types bien définis, que nous-retrouvons dans des pays et des temps très divers.
Nous les retrouvons, dans le monde antique, en Espagne et en Italie, sans qu'il soit possible d'en déterminer l’origine. Peut-être alors est-ce un apport des invasions venues, par l’Europe centrale, de l'Asie.
La stèle discoïdale paraît la plus ancienne. C’est, à n’en pas douter, une représentation anthropomorphique. D'abord discoïde nu, avec ou sans épaulement, on l’orne par la suite de scènes, de symboles. Les
stèles de Burgos (1), d'époque indéterminée, portant la figuration du cavalier la lance en arrêt, sont les plus remarquables de ce type. Cette forme de stèle parait avoir existé en Espagne avant l’époque romaine. Mais, pendant cette période, elle y abonde.
De même en Italie, où elle se trouve à Bologne à l’époque Vilanovienne, à l'apparition du fer (c'est-à-dire vers le 1° millénaire avant notre ère) el y persiste, sous une forme un peu différente, mais beaucoup plus ornée. ayant subi manifestement l'influence des arts méditerranéens, à l’époque Etrusque, c’est-à-dire vers le vire siècle avant notre ère (2). |
Frankowski (3) donne une abondante série de stêles à discoïde inscrit. Le discoïde inscrit dans la stèle tabulaire est, en son principe, une simplification paresseuse de la stèle découpée en disque; mais elle donne par la suite, naissance à un type nouveau, qui offrira un riche développement décoratif dans les sépultures des vallées du Douro et aboutira, dès l’époque romaine, à l’arc à plein cintre outrepassé, bien connu de nous (4). |
De ces deux sortes de stèles, la stèle à discoïde inscrit semble avoir cessé d’être en usage après l’époque romaine, tandis que la stèle discoïdale, de type pur, continua de nombreux siècles encore son service, et se perpétua même jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, en pays basques.
Passant en Afrique, notre enquête, forcément incomplète et lacunaire, nous fait cependant apparaître cinq groupes importants de sépultures à discoïdes. Il est certain que nos observations feront naître
(1) FrANkowSKI, Op. eil., p. 35 el suivantes.
(2) A. GRentrEeR. Bologne vilanovienne el élrusque. — L. Home. L'Italie primitive el les débuts de l'impérralisme romain, p. 44 et suivantes.
(3) FRANKOwsSKkTI. Op. cil., p. 147 et suivantes et références (sous le nom de estelas alargadas). Les stèles d’'Orgon paraissent appartenir à ce {ype.
(4) FRANKOwSKI. Op. cil., p. 152 et suivantes (sous le nom de arco de herradura, arc en fer à cheval.
Pr. XXX
Fig. 55. — Stèles ibériques.
1) Moncorve (Portugal).
2) Asquerosa (Grenade .
Fig. 56. — Stèles d’Orgon (Vaucluse).
1) Fragments de deux stèles différentes.
2) Stèle entière reconstituée.
des observations complémentaires, qui combleront les lacunes de notre étude. Nous pensons cependant qu'en l’état actuel, les documents abondants que nous avons amassés peuvent permettre d'ores et déjà certaines conclusions, que nous proposerons plus loin.
Un premier groupe est celui des côtes du Maroc: stèles discoïdales à Tanger, Salé, Rabat, Azemmour, Mazagan, Safi; stèles tabulaires à arc inscrit : à Salé, Rabat, Azemmour, Safi. Ces deux types ne se retrouvent pas à l’intérieur du Maroc.
Un second groupe est celui de Tlemcen, qui essaime dans la région et notamment à Oujda, à mesure que les Tlemçani s’y installent plus nombreux (1). Il faut ici distinguer entre les types anciens et les Lypes récents. Au musée de Tlemcen, se voient de nombreuses stêles, dont les plus anciennes, d’une belle facture, sont des tabulaires à arc ou discoïde inscrit. Une série de stèles moins anciennes, qui ne paraissent pas remonter plus haut que le xvirre siècle (certaines appartenant mème à la première moitié du xix® siècle), sont des stèles discoïdales découpées. . avec épaulement et surmontées d’une sorte de dé qui figure peut-être un turban (2). Les cimetières de date récente sont peuplés de stèles discoïdales et de stèles tabulaires à are inscrit, d’une facture plus industrielle, si l’on peut dire, et souvent négligée. Ces stèles sont préparées en série. Les plus récentes sont coloriées avec un goût barbare. Mais les deux types sont bien vivants. Les stèles tlemceniennes récentes et même celles du xvrrre siècle, visent plutôt à l’effet décoratif : il semble que là, comme pour l'architecture, l’art décadent des Koulouglis ait marqué fortement sur le goût et la technique.
A Tlemcen, commence à apparaître la stèle à croissant ou à cornes (3), qui, avec la stèle à turban, va en se multipliant et l’emportera
(4) Comp. les stèles citées p. 38, n. 1 : l’une au nom d’une princesse Mérinide, l’autre d’un . vizir ; la troisième, plus ancienne, de ed-Deqgqaq, le maître du saint patron de Tlemcen, Sidi Bou Medyan.
(2) Un type analogue se trouve à Salé (V. Supra, p. 7).
(3) Le motif décoratif, dit à cornes, se rencontre constamment dans les chapiteaux tlemceniens, où il représente une stylisation extrêmement simpliliée des volutes du vieux chapiteau byzantin.
Pr. XXXI
Fig. 58. — Cimetière juif defMogador (tombes anciennes).
Fig. 59. — Cimetière juif de Mogador (tombes récentes).
oÙ STÈLES FUNÉRAIRES ORNEMENTÉES DES CIMETIÈRES MUSULMANS
au fur et à mesure qu’on s’avance vers l'Est, au point de rester seules maîtresses en Egypte et en Turquie. |
Le troisième groupe est celui de Blida, où l’on rencontre un type de stèle tout à fait particulier : ovaloïde resserré à la base, en forme de cou, et reposant sur une partie tabulaire de grande dimension. La signification anthropomorphe n’en est pas douteuse. Une stèle analogue, mais de plus petite proportion, se voit à Lemta, en Tunisie.
Le quatrième groupe est celui des stèles de Constantine: disque régulier, de bois ou de marbre, orné au sommet d’une palmette et reposant sur un épaulement rectangulaire.
Le cinquième groupe enfin est celui des stèles discoïdales tunisiennes, que l’on retrouve un peu partout, principalement dans les cimetières de la côte, depuis Tunis jusqu’à Gabès et à l'Ile de Djerba. Mais, en Tunisie, cette forme de stèle semble réservée aux sépultures féminines. Elle se retrouve également en Tripolitaine, mais en très petit nombre. |
À partir de là, la stèle discoïde semble disparaître, ou du moins elle ne se rencontre que très exceptionnellement, faisant place à la stèle à turban.
Nous avons été frappés, au cours de notre enquête au Maroc, par la forme des dalles funéraires juives de Salé et de Rabat. Ces dalles oblongues, qui occupent tout le champ de la tombe, portent à leur face supérieure des figurations rappelant le discoïde inscrit de nos stèles. Ces figurations, qui ont un caractère surtout décoratif à Salé, présentent un caractère de plus en plus clairement anthropomorphe à mesure qu’on s'éloigne de ce point, le long de la côte atlantique, au nord ou au sud: les stèles d’Azemmour, de Mogador et d'Agadir sont extrêmement curieuses à cet égard, de même que celles de Tanger et Tétouan (1).
(1) Quant aux stèles juives de Tlemcen et d'Oujda, elles nous paraisseni être des copies maladroites des stèles tabulaires musulmanes,
Fig. 60. — Dalles funéraires du cimetière juif de Mogador.
Etant donrmées nos observations déjà faites, on peut classer dans la catégorie des pierres funéraires d'Agadir et de Mogador les pétroolyphes trouvées en pays Zaër (1). Ces pierres figurées ont été trouvées l’une à Nheiïla, l’autre à Moulay Idris Arbal, dans la région des Sehoul, qui s'étend entre l’oued Korifla et la vallée supérieure du Bou Regreg, dont le débouché naturel est Rabat-Salé.
Rapprocher ces documents archéologiques des dalles d’ Agadir, ce n’est pas forcément attribuer à quelque vieille population juive réfugiée dans ces parages les pierres en question.
Ces pierres (fig. 69) portent en relief, sur un léger champlevé ovaloïde, une représentation humaine très distincte. L'ensemble est encadré d’un trait continu en zig-zag tracé en creux. Les vides sont remplis par trois motifs formés chacun de sept demi-cercles concentriques, ouverts sur les bords, et par des hachures légèrement incurvées et parallèles qui complètent l’ornementation.
La partie inférieure de la pierre de Moulay Idriss Arbal, amincie en pointe et dépourvue de tout décor, laisse supposer que cette partie était plantée en terre; mais ce n’est pas du tout sûr (2). Il s’agit là, très probablement, de dalles funéraires.
Ces deux stèles apportent un élément nouveau au problème. Leur région d’origine, région très accidentée, boisée, avec des fourrés souvent impénétrables, est l’une de celles qui ont dû servir de refuge dans les longues périodes de troubles. Les grottes n’y sont pas rares el le pays est riche en ressources. Il n’est pas étonnant que là se soient conservés des vestiges dont les analogues ont disparu ailleurs.
Les stèles des Séhoul rappellent à la fois les dalles juives de Salé par leur décoration, et celles d'Agadir par leur représentation anthropomorphe. Il n'apparaît pas clairement que l'encadrement sinueux de la pierre de Nheila rappelle, même grossièrement, l'arc inscrit de nos stèles tabulaires de Salé ni de Rabat.
(4) Henri Basser. Deux pétroglyphes du Maroc occidental. Hesperis, 1923, p. 141 et suiv.
(2) Des dalles funéraires juives anciennes d’Oujda ont aussi cet amincissement à l’un des bouts et sont pourtant placées horizontalement sur le sol (fig. 67).
Pr. XXXIII
Fig. 57. — Arc inscrit Fig. 61. — Dalle funéraire juive sur dalle funéraire juive de Salé: de Marrakech.
Fig. 62. — Dalle funéraire juive Fig. 63. — Monument funéraire juif
de Marrakech, de Fès,
S'il est vrai que le décor stylisé que nous retrouvons bien plus tard dans les dalles de Salé et d’ailleurs, soit une représentation anthropomorphe, ce sens était perdu pour ceux qui gravèrent les pierres des Sehoul, puisque: ainsi que le faisait justement remarquer H. Basset, ils superposèrent à cette décoration une figure spécifiquement humaine.
À quelle époque appartiennent les pierres des Sehoul? Il est très difficile de répondre à cette question, en labsence d’autres monuments de comparaison, datés, même approximativement. Bien que ces pierres paraissent être anté-islamiques, il ne semble pas qu’on puisse les faire remonter bien haut. Ces figures sont d’un stade culturel bien plus avancé, en tous cas, que celui des dalles sculptées du Gard et de l'Aveyron (1). C'est un art populaire qui s’essaie à imiter une œuvre déjà réaliste, une statuette de bronze peut-être. Admettons provisoirement, si l’on veut, que cet art se place entre l’arrivée des Romains établis à Sla, à l'embouchure du Bou Regreg, et l’arrivée de l'Islam.
Cette hypothèse se vérifiant, on pourrait dire que si les stèles de Nheila sont un produit de l’art indigène anté-islamique, les stèles juives de la côte atlantique du Maroc conservent le souvenir de cet art antéislamique.
(4) DeCHeLEerTE, Manuel d'Archéologie préhistorique. 1, p. 588
— HYPOTHÈSES SUR LA SIGNIFICATION = ET L'ORIGINE DES STÈLES DISCOIDALES
Frankowski, dans son étude, en arrive à la conclusion que la stèle discoïdale n’est pas autre chose qu’une grossière représentation anthropomorphique (tête et buste), qui contente cependant une mentalité primitive, et dont on retrouve d'innombrables exemples dans le temps et dans l’espace.
I nous suflira ici de rappeler, parmi les exemples utiles comme ayant pu vraisemblablement influencer nos populations méditerranéennes et moghrébines : — Ja conception égyptienne du Ka (2), les sèmata grecs (3), les stèles d’époques villanoviennes et étrusques de la Certosa Bologne (4), de certaines stèles plates de Pompéï (5)...
= Ce sont là des exemples de représentation anthropomorphique nettement en rapport avec des rites funéraires (6) dont l’ethnographie a cherché a donner des explications systématiques.
(4) E. FRANKowsKk1, Eslelas discoïdeas de la Peninsula Ibérica, Madrid, 1920, M. Pierre PARIS a donné de cet ouvrage un important compje-rendu dans le Journal des Savants, mai-juin 1921, L'éminent Directeur de l’Institut français de Madrid, accompagnant l’un de nous dans les cimetières de Salé, y a signalé le premier la présence des stèles discoïdales.
(2) A. Morer. Les myslères égypliens, 192, p. 199 et suivantes.
(3) DAREMBERG et SAGr10. Dictionnaire des Antiquités. N. Sépullura (E. CAMEN). — Max COLLIGNON. Les slalues funéraires de l'art grec.
(4) (5) V. supra, chap. IV. |
(6) FRANKOwSkI cite inutilement les bustes ex-volo de la forêt de Halatte (musée de Senlis), qui ne sont nullement funéraires,
J. Déchelette (1) a généralisé, d’une façon sans doute abusive, l'hypothèse d'une déesse funéraire dont la croyance serait répandue partout et dont tous ces monuments offriraient la représentation. Ce seraient des idoles protectrices à la fois des morts et des vivants. Frankowski fait remarquer, à juste raison, que ces idoles — si tant est qu'il y ait là des idoles —— ne correspondent pas forcément à une conception universelle et encore moins uniforme d’une divinité funèbre féminine, car maintes représentations qualifiées d’idoles sont, sans doute possible, masculinisées, et la majeure partie des autres ne permet aucune attribution incontestable de sexe. L'idée d’une déesse funéraire et, bien plus, sa figuration matérielle sont des conceptions tardives, qui correspondent à une religion organisée, parvenue à un stade culturel déjà avancé.
Plus soutenable est l'hypothèse que les stèles et autres figurations anthropomorphiques sont des représentations du mort, plus ou moins imparfaites, suivant le développement intellectuel et l’habileté technique des fabricateurs. Cette représentation corporelle du défunt correspond à une idée qui est, elle, bien plus primitive et générale que celle de la divinité funéraire.
L'Ame du Mort survit au corps transitoire. Elle erre autour de son cadavre, dans les lieux qu’elle a habités vivante, auprès des gens avec qui elle a vécu. Le trépas lui laisse le regret amer de la vie. L'âme a faim, elle a soif, elle garde des sentiments d’amour ou de haine, plus vifs peut-être, plus tourmentés, plus agissants qu'à l’époque où elle était enfermée dans un corps. Elle a besoin d'affection, de souvenirs, d’offrandes. Et si elle est oubliée de ses parents, de ses amis, elle ne manque pas de se rappeler à eux ; elle leur apparaît; elle se manifeste par ses méfaits. Bref, tant qu'elle n’est pas satisfaite et apaisée, tant qu’elle n’est pas fixée, elle est malfaisante. C’est pourquoi il est venu de bonne heure à l’homme primitif l’idée de rendre cette âme favorable,
A) Décrererre, Archéologie préhistorique. 1, p. 584 et suiv, — Péror el Curpiez, Histoire de l'Art, NI, p. 738. |