‹ Stella et VanessaChapitre 2 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au commencement du xyiii* siècle , grande nouvelle dans le paisible bourg de Laracor, en Irlande : le ministre de la paroisse venait de mourir I

Un inspecteur du diocèse qui passait par là, voyant les esprits tout en émoi, s'empressa de consigner dans son rapport qu'il serait bien difficile de remplacer convenablement le défunt , qui était adoré. Mais il se trouva, vérification faite , que ce ministre adoré n'avait jamais mis le pied dans son bénéfice; que c'était un de ces ecclésiastiques mondains, de ces cadets de famille , à qui le cumul tient lieu de patrimoine , et qui laissent à un curé ' tout le labeur, sinon tous les profits de la place.

£t cependant, pour n'être pas connu de ses ouailles, il n'en était pas moins regretté , soit dit sans épigramme. Les ministres n'ont pas tous le moyen de ne pas résider. Une paroisse qui ne comptait guère plus d'une soixantaine de fidèles n'était pas difficile à des* servir. Le nouveau titulaire ne voudrait sans doute pas abandonner à un suppléant une partie de ses émoluments, et le curé actuel serait obligé de quitter le pays.

Or, par sa modestie , par son aménité , par une charité qui ne sentait en rien le parti pris du devoir, par une régularité de mœurs pleine de tolérance et de simplicité , le révérend docteur

4. L«) curé, dans l'Église anglicane, n'est qae le suppléant du vicaire ou ministre, et à sa solde. J'ai cm devoir conserver les expressions anglaises . qoiUe à donner celte explication.

William Tisdal, curé de Laracor> s'était concilié Testime et l'affection gônéraled. On craignait de le perdre , et de eette crainte naquit l'idée de le faire nommer vicaire.

Tisdal donc, un beau jour, se trouva sur les rangs sans avoir été consulté.

Le bénéfice dn Laracor n'était pas deffptns tucratife ; mais il n'était qu'à vingt milles de Dublin ; et des services obscurs, le vœu d'une paroisse de campagne n'auraient pas été' des motifs suffisants d'espérance ; mais notre jeune curé avait pour lui l'évêque du diocèse, qui avait pris l'affaire à cœur et qui ne paraissait pas douter de l'influence de sa recommandation.

Une protection si haute avait donc rassuré les moins confiants , et le bourg se réjouissait déjà du triomphe de son candidat, lorsqu'on apprit que le crédit de l'évêque avait échoué devant celui du comte de Berkeley, un des lords justiciers d'Irlande, et que c'était un chapelain du comte qui était nommé.

Le désappointement fut très-vif à Laracor. On plaignait Tisdal, on redôotait rrneonn». Les catholiques eux-^ménies, nvatgrô feur indifférence systématique pour tout ce qtiieocteeme lespvoliMtaiits, honorèrent d'un' regret la retraite probable d'un prêtre atissi inoffensif que Tisdal. '

Tandis que le village s'agitait ainsi, tromp<é dans son aCtefite, l'objet de ses sympathies et 1«> phi4 fêsé de tous les mécoirte»its, Tisdal, était aussi le plus résigné. Assurément, il eût été fort aise d'être ministre. Un desservant de campagne peut, sans être taxé d'ambition, désirer une position plus indépendante, un re^v^enu moins insuffisant. Mais c'était an de ces caractère? amoureux du repos, à qui la lutte est odieuse , que l'incertitude to<irni«fi1ie pardessus tout, et qui prennent assez bien leur parti des malheurs qui ne les obMgent qu'à cx)urber la tète.

D'ailleurs, tant de voix plaridaient sa cause, que le silence lui en élût plus facile; et ce siièfice ne Ait pas itftèrprété par la foule comme un désaveu : car l'exemple des murmures était donné par les deux persomnes qui , à divers titres , approchaient le plus da curé, sa gouvernante d'une part, et de l'autre le clerc de relise.

Danâ toutes les assodatione de la vie, affaires, mariage, amitié , la solidarité s'étend beaucoup plus loin qu'on ne croit. On a beau, par amour-propre ou par esprit de justice, revendiquer la ivBpGOr sabilité de ses opinions; sous les paroles de l'un, le monde aime à chercher la pensée de l'autre..

Tisdal en fat la preuve. Le» plaintes de son entourage fureot considérées comme l'expression discrète de ses propres regrets; et>

pour tout dii'e aussi, il faut ajouter que, jugeant d'après leur cœur et dans la sphère étroite de leur moralité , le clerc et la gouvernante ne (kmtèrent pas qu'il ne fût charmé qu'on le mît à même, sans préjudice pour ses intérêts, de se renfermer dans ce rôle de dignité paisible et d'héroïque abnégation.

C'est que, comme les esprits communs , ils mesuraient tout d'après «né règle absolue, et n'avaient point su remarquer que Tisdal, absorbé, la plupart du temps, dans une sorte d'indolence rêveuse de râûie et des sens, ne voyait que for]^ imparfaitement ce qui se passait autour de lui. Peut-être même était-ce à cette défectuosité d'organisation , plus qu'à aucune de ses qualités, qu'il devait la faveur dont il jouissait dans le pays ; car elle l'avait empêché de se mêler aux mille et une tracasseries dont ces sortes d'endroits abondent.

Encouragés par le silence du docteur et par l'exaspération de ses deux confidents présumés, les habitants se répandaient en pro^ testatîone, mais en protestations stériles, lorsque de nouveaux renseignements vinrent offrir une chance de remédier au mal, du moins en partie. Avec le bénéfice de Laracor, Télu cumulait celui de Rathbeggan et le rectorat d'Agher. 11 était donc possible qu'il ne résidât pas dans la paroisse et qu'il gardât Tisdal comme curé. On pouvait d'ailleurs influencer son choix et, par quelque manifestation éclatante, le dégoûter de résider à Laracor. Un complot ftit organisé sur ces bases, et à la tête des conjurés se posa intrépidement Roger Goxe, le clerc dont il a été parlé précédemment* Son rang dans l'église aurait dû lui prescrire plus de réserve , mais son caractère n'admettait pas ces ménagements ; et puis , nommé par le suffrages des notables de la paroisse , il était inamovible.

C'était un joyeux corps que ce Roger Coxe, actif, remuant, enthousiaste, chaud dans ses haines et dans ses amitiés. Il avait été » chapelier à Dublin, mais il y avait fait de mauvaises affaires et s'était trouvé trop heureux de devenir clerc à Laracor. Seulement, il n'avait pu, dans sa nouvelle profession, perdre toutes les habitudes de l'ancienne, et il était souvent tenté de demander à la vie monotone du village le mouvement et les distractions de la grande ville où il avait vécu. C'était évidemment un homme fourvoyé, qui n'aurait dû être ni chapelier, ni clerc encore moins, mais soldat. De cette vocation manquée, il se consolait :

4* Eh ne s'analysant pas, l'heureux homme!

SI* En portant toujours un gîlet rouge, sous prétexte qu'il était de l'Église militante;

3** En faisant, sans intention réellement mauvaise, le plus de tapage qu'il pouvait dans le paisible bourg de Laracor. *

Quand mistress Jibb, la gouvernante de Tisdal, vit qu'on se disposait à passer de la menace aux effets, elle commença à écouter un sentiment tardif de prudence. Sa position auprès du curé faisait d'elle un personnage trop important dans la paroisse pour ne pas lui cofnmander d'être circonspecte. Si l'intérêt d'abord lavait emportée, Tamour-propre à son tour la retint. D'ailleurs, au point où en étaient les choses, une coopération active de sa part n'était plus nécessaire. Elle avait aidé% préparer les matières incendiaires; elle pouvait bien laisser à un autre le soin d'y mettre le feu, et ce soin était en mains sûres.

Quelle bonne fortune pour un esprit turbulent que la nomination du nouveau ministre ! Coxe en avait largement profité. Mais une occasion plus belle s'offrait encore : les ennemis allaient se trouver en présence ; le ministre venait prendre possession de son bénéfice. Coxe, toujours aux aguets, l'avait su des premiers ; et, profitant de l'absence du curé, qui dînait dans le voisinage, il accourait rendre compte de son plan de campagne au plus fidèle, quoique au plus diplomate, de ses alliés.

c Eh bien 1 voisine, vous savez la nouvelle?

— Quelle nouvelle, voisin ?

— C'est demain qu'il arrive 1

— De qui parlez- vous? demanda mistress Jibb, feignant de ne pas comprendre.

— Du nouveau ministre.

— Ah! oui, on le dit, reprit-elle avec une indifférence affectée.

— C'est positif, voisine ; demain dans la matinée, et en carrosse comme un évêque, en carrosse à quatre chevaux, et des laquais jalonnés sur toutes les coutures, ni plus ni moins, voisine. >

A cette description pompeuse, le visage de mistress Jibb reprit toute sa sérénité. C'était donc quelque fils de grande maison qui suivrait l'exemple de son prédécesseur.

c Oui-da, voisin ! quel honneur pour la paroisse! Il ne lui fera donc pas celui d'y résider?

— Si fait, voisine, »

Mistress Jibb était loin de s'attendre à cette réponse : elle changea de couleur. Mais Coxe aimait à railler, et un instant de réflexion empêcha qu'elle ne le prît au sérieux.

« Laissez donc, voisin ; un homme à carrosse et à laquais s'enterrer dans un village ! Vous me supposez bien crédule. Il vient faire acte de présence; pendant que ses chevaux soufûeront, il visitera

la paroisse, prendra connaissance des revenus du bénéfice ; puis, fouette cocher, il repartira en nous laissant sa bénédiction.

— Il ne repartira pas, voisine. Ce n'est point un homme à carrosse. Le carrosse qui ramènera est à mylord Berkeley, qui le lui prête comme porte-respect, parce que de méchantes langues ont médit des dispositions de la paroisse.

— Eh bien ! s*écria mistress Jibb avec humeur, un ministre qui réside n*a pas besoin de curé, et nous n'avons qu'à faire nos paquets !

— Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux, dit Coxe avec flegme, empêcher l'autre de défaire les siens?

— Et le moyen? vous chargez-vous de le trouver?

— Pourquoi non, voisine? On ne loge pas chez les gens malgré eux, et l'on ne déclare pas la guerre à toute une population. Nous avons de mauvaises têtes à Laracor. »

A ce ton d'assurance, mistress Jibb dressa l'oreille. Elle entre- , voyait un complot ; mais il s'agissait de le pénétrer discrètement : elle persista à ne rien croire.

c Oui, oui, dit-elle, je connais les gens de ce pays-ci. Ils font aujourd'hui les fanfarons ; et demain, quand ils verront la livrée de mylord Berkeley, tous les bonnets seront en l'air, et ils se disputeront à coups de poing l'honneur de s'atteler à la voiture.

— Peut-être bien, voisine.... mais si c'est pour la verser?

— La verser I dit la gouvernante dont les narines s'enflaient de joie.... Ce sont des mots, voisin, ce sont des mots.

— Des mots aujourd'hui, et des actes demain I... Ah! il lui faut des carrosses d'honneur, à cet intrigant!... Eh bien, qu'il ne s'inquiète pas de l'escorte ! »

La curiosité de mistress Jibb était satisfaite.

c Fil monsieur Coxe, fi ! si vous continuez, je me retire.... Non pas que je veuille le moins du monde vous faire la leçon, voisin ,* * vous êtes d'âge à vous conduire ; mais vous sentez que ma position auprès de monsieur ne me permet pas d'écouter de pareils propos, j

Coxe était fort peu dupe de Thypocrisie de mistress Jibb ; mais il espérait encore moins l'y faire renoncer. C'étaient de singuliers complices. Coxe ne faisait pas une démarche sans s'appuyer préalablement de l'autorisation de la gouvernante, et celle-ci ne la lui accordait jamais que sous la forme du blâme. Par une convention tacite, ils avaient adopté cette espèce de chifl're, au moyen duquel ils correspondaient à l'abri de toute indiscrétion. Delà sorte aussi> chacun se déchargeait à ses propres yeux de la responsabilité, l'un

3° En Taisant, sans intentioa réellement mauvaise, le pluB de lapage qu'il pouvait dans le paisible bourg de Laracor. '

Quand mistress Jibb, la gouvernante de Tisdal, vit qu'on se disposait à passer de la menace aux effets, elle commença à écouter un sentiment tardif de prudence. Sa position auprès du curé faisait d'elle un personnage trop impartant dans la paroisse pour ne pas lui cofnmander d'être circonspecte. Si l'intérêt d'abord l'avait emportée, l'amour-propre à son tour la retint. D'ailleurs, au point où en étaient les choses, une coopération active de sa part n'était plus nécessaire. Elle avait aidé^ préparer les matières incendiaires i elle pouvait bien laisser à un autre le soin d'y mettre te feu, et ce soiu était en mains sûres.

Quelle bonne fortune pour un esprit turbulent que la nomination du nouveau ministre ! Coxe en avait largement pro5té. Uais une occasion plus belle s'offrait encore : les eaoemis allaient se trouver en présence ; le ministre venait prendre possession de son bÉoé' fice. Coïe, toujours aux aguets, l'avait su des premiers ; et, profitant de l'absence du curé, qui dînait dans le voisinage, il accourait rendre compte de son plan de campagne au plus fidèle, quoique au plus diplomate, de ses alliés.

t Eh bien I voisine, vous savez la nouvelle?

— Quelle nouvelle, voisin?

— C'est demain qu'il arrive !

— De qui partez-vous? demanda mistress Jibb, feignant de ne pas comprendre.

— Du nouveau ministre.

— Ah! oui, on le dit, reprit-elle avec une indifférence affectée.

— C'est positif, voisine ; demain dans la matinée, et en carrosse comme un évëqoe, en carrosse à quatre chevaux, et des laquais galonnés sur toutes les coutures, ni plus ni moins, voisine. ■

A cette description pompeuse, le visage de mistress Jibb reprit toute sa sérénité. C'était donc quelque fils de grande maison qui suivrait l'exemple de son prédécesseur.

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Quelle bonne furlune pour un esprit turbulent que la nomination du nouveau ministre ! Coxa en avait laidement proBlé- Uais une occasion plus belle s'offrait encore : les ennemis allaient se trouver en présence; le ministre venait prendre possession de son bénéfice. Cuxe, toujours aux aguets, l'avait su des premiers ; et, profitant de l'absence du curé, qui dinait dans le voisinage, il accourait rendre compte de son plan de campagne au plus fidèle, quoique au plus diplomate, de ses alliés.

t Eh bien I voisine, voua savez la nouvelle?

— Quelle nouvelle, voisin?

— C'est demain qu'il arrive I

— Dequi parlez-vous? demanda mislress Jibb, feignant de ne pas comprendre.

— Du nouveau ministre.

Ah! oui, on le dit, reprit-elle avec une indifférence aETectée.

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par sa confidence , l'autre par ses reproches. Les deux joueurs se renvoyaient la balle, et elle finissait par tomber entre «ux deux.

«c Vous avez raison, voisine, reprit Gaxe d'un air posé; c'est ce que j'ai répondu moi-même à tous ces turbulents : ma position dans l'église ne me permet pas d'écouter de pareils propos. Un ministre est toujours un ministre, et nous lui devons obéissance et respect. »

Mistress Jibb fit la grimace. L'avait-elle rendu prudent à son exemple ?

c Ah çà ! parlons sérieusement , continua Coxe de plus en plus grave : qu'est-ce que vous ferez demain pour sa réception ?

-r-Moil demanda-t-elle avec aigreur.

— Oui , est-ce que vous ne lui donnerez pas un grand dtner?

— Ah bien oui ! qu'il s'y attende !

— Vraiment I... Alors vous pourrez pae prêter vos ustensiles de cuisine ?

— A vous? Et qu'en voulez-vous faire?

— Oh ! plus de bruit que de besogne. »

Il avait pris les pincettes et le poker; et, avec ce triangle de nouvelle espèce, il fit aui^ oreilles de mistress Jibb un tel vacanne, que ce ne fut pas seulement par hypocrisie qu'elle lui arracha l'instrument.

« Voulez-vous bien vous taire , taps^geur ! dit-elle avec une joie mal cachée.

— Voisine, on ne peut pourtant pas danser saus musique.

— Danser I

— Sans doute. David dansait devant l'arche : un clerc peut bien danser devant le carrosse de son ministre. »

Il s'était mis à exécuter, autour du parloir, une danse grotesque, en faisant claquer ses doigts et en poussani par intervalles tin cri aigu , et mistress Jibb ayant voulu l'arrêter comme il passait de> vant elle , il la prit par la taille ; et elle eut beçu lui crier de finir, l'appeler mauvais sujet, il l'entraîna dans une valse furibonde, jusqu'à ce que , avec la respiration , il lui eût c(Mupé la parole. Puie, toujours tournant, il s'élança hors de la chambre, et sa dantseusft, étourdie,- haletante, le bonnet pendant et les cheveux en désordre, alla tomber dans un fauteuil.

&TËLLA ET VANESSA.

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