‹ Stella et VanessaChapitre 3 sur 50 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un fauteuil est une place commode pour se livrer à ses méditations. Lorsque mistress Jibb eut repris haleine , elle s'enfonça carrément dans le sien , allongea les jambes et se mit à réfléchir avec satisfaction au complot qui allait éclater le lendemain.

Mistress Jibb avait quarante-cinq ans , et les femme» do peuple vieillissent plus vite que les autres. Elle n'avait jamais en ni argent ni beauté. Restée veuve et ayant à sa charge un fils de huit ans, elle se pouvait guère espérer de trouver un second mari : tout son avenir reposait donc sur celui de Tisdal. Faute de perspective meâleure , elle s'était bien promis de vivre et de mourir chez lui. Doux et absorbé comme il était, elle n'avait pas eu de peine à s'emparer de Tadministration du ménage, et, de servante qu'elle y était entrée, elle avait bien vite su se mettre sur le pied respectable de gouvernante. Son enfant , grâce à Tisdal , recevait un cornnosoenient d 'éducation dans l'école du bourg, et l'ambition maternelle n'allait à rien moins qu'à le faire entrer dans les ordres. Elle avait donc pris dans la maison autant de place qu'il était posscbje d'ai prendre : c'était maintenant la maison qu'il s'agissait d'agrandir.

La nomination du protégé de lord Berkeley l'avait jetée dans le découragement. Son existence et celle de son fils étaient compromises; ^le s'était vue partant pour l'exil.... Mais voici que son espérance reparaissait à l'improviste , comme une brebis égarée (jui revient d'elle-ifiéme au bercail.

Sans partager toute l'assurance du bouillant Roger Goxe , mistress Jibb ne put s'empêcher d'admettre la possibilité de dégoûter le nouveau ministre de résider à Laracor ; et, comme un avare à qui on rapporte une bourse qu'il avait perdue , elle comptait de nouveau sur ses doigts les avantages de sa position, tant pour ellemême que pour l'avenir de son fils , lorsque l'intéressant objet de sa soUieitude arriva de l'école avec une sacoche vide et un visage barbouillé.

c Déjà huit heures!... et le souper de monsieur que j'oublie. »

Elle alla en toute hâte dans la cuisine apprêter le repas frugal du docteur ; puis die retourna mettre le couvert dans le parloir, l'enfant la suivant comme son ombre. En l'honneur de son espoir du lendemain, elle venait de poser sur la table une bouteiliedec/afv^, régal dont elle ne gratifiait son mattre qu'à de rares intervalles et

dans des occasions solennelles, quoique, grâce aux contrebandiers, le vin ne fût pas cher en Irlande , quand elle vit entrer un homme vêtu de noir, c Le docteur Tisdal ?

— Il n'est pas chez lui, monsieur.

— Où est-il?

— Il dîne en ville.

— Quand reviendra-t-il ?

— Pour souper.

— Cest bien , dit l'étranger, en s'asseyant dans le fauteuil de Tisdal ; versez-moi un verre de ce vin.

— Ah çà! est-ce qu'il prend notre maison pour une auberge? » Cette question , mistress Jibb fut tentée de la faire tout haut;

mais elle se borna à ne point tenir compte de l'ordre qui lui était donné , et à demander avec une inflexion de voix qu'elle s'efforça de rendre significative :

c Qui annoncerai-je à monsieur lorsqu'il rentrera ?

— Son maître. »

Le ton cadrait parfaitement avec la réponse : mistress Jibb laissa tomber ses bras de stupéfaction.

« Eh bien? ce vin?... ne m'avez-vous pas entendu? »

Mistress Jibb n'était pas précisément timide; mais l'étranger avait le verbe haut et fronçait deux sourcils de Jupiter : la pauvre femme perdit toute présence d'esprit.

Pendant qu'elle étendait la main vers la bouteille, le voyageur avait pris sur la table le verre du curé , et l'ayant placé entre son œi] et la lumière :

c Ce n'est pas là un verre propre, dit-il d'une voix brusque.

— Je l'ai pourtant bien rincé, dit mistress Jibb, oubliant, dans son trouble, qu'il était au-dessous de sa dignité de se justifier.

— Oui, on le voit bien, on ne le voit que trop. Allons, vite, donnez-m'en un autre. *

Était-ce bien à elle qu'on osait parler de la sorte?... et elle obéissait à cet ordre injurieux 1

« 11 fait froid ici , reprit l'inconnu après lui avoir fait remplir le verre qu'elle avait apporté; faites donc plus de feu. »

Après tant d'actes de soumission, mistress Jibb n'avait plus qu'à continuer. Deux coqs se battent avec acharnement; mais le vaincu se résigne et ne recommence jamais la lutte. Elle alla chercher de la tourbe.

L'enfant sortait derrière elle.

c Ici, petit drôle : donne-moi cette gazette. »

STELLA ET VANESSA. îl

Le petit drôle méritait assez ce nom : il était très-gâté, trèsvolontaire, et peut-être une invitation moins brutale eût été moins bien accueillie. Mais la grosse voix de rétranger dompta le fils comme elle avait dompté la mère. Il apporta le papier, sans que sa docilité lui valût le moindre remerctment.

Mistress Jibb avait ranimé le feu.

c C'est bon, dit le voyageur, vous pouvez vous retirer, je n*ai plus besoin de vous; allez surveiller vos fourneaux et signalezvous aujourd'hui, car je suis difficile, je vous en préviens. »

De mieux en mieux!... Voilà qu'il s'invitait à souper 1... Que faire?... Le laisser seul? était-ce prudent?... Dieu sait qui c'était 1... D'un autre côté, rester au parloir?... Le souper brûlerait.... puis, comment contredire un pareil homme? Mistress Jibb adopta un terme moyen : elle s'en irait; mais elle laisserait son fils pour surveiller l'inconnu.

L'enfantj au fond du cœur, était médiocrement satisfait de ce téte-à-téte ; mais il n'osa pas réclamer devant l'homme aux gros sourcils, et il s'assit d'un air boudeur au coin de la cheminée^ tandis que mistress Jibb s'en retournait à la cuisine.

n n'y avait pas cinq minutes qu'elle y était, lorsqu'elle entendit des cris lamentables : c'était la voix de son fils! Elle remonta précipitamment au parloir.

L'étranger tenait l'enfant par l'oreille.

Cette fois Tamour maternel dissipa toute frayeur.

c Qu'est-ce que c'est?... De quel droit battez-vous mon enfant?

— n est à vous, cet enfant?

— Oui, il est à moi !

— Je vous en fais mon compliment. Vous l'avez bien élevé!... Quand vous l'avez eu, vous étiez pourtant d'un âge raisonnatHe.... Et vous ne lui avez pas appris qu'il ne faut pas jouer avec le feu I 9

Ses droits de mère, l'arrogance avec laquelle elle les faisait valoir, n'avaient diminué en rien l'imperturbable assurance du voyageur. Mistress Jibb, décontenancée, se tourna vers son fils pour lui demander ce qu'il avait fait.

L'enfant expliqua en pleurant que tout son crime avait été d'allumer à la cheminée le bout d'une baguette, et de s'amuser à tracer dans l'air des rubans de feu.

Mistress Jibb, pendant cette enquête, avait rassemblé toute sa fermeté, et elle ouvrait la bouche pour prendre la défense de l'opprimé, lorsque l'étranger l'interrompit.

AgT'JiN NE^*. -Yor-K

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