H^SI
— Vous ne m'avez pas comprise, fit aussitôt Stella, non sans quelque vivacité ; il n'y a point dans ce morceau la moindre ironie. Si peu que ce soit, c'est du moins une œuvre sérieuse et sincère. J'ai voulu exprimer les souffrances et les joies d'une âme loyale et tendre, mais faible et tourmentée, doutant des autres parce qu'elle se défie d'elle-même; qui mérite d'être heureuse, et qui pourtant ne l'est point.... parce qu'elle n'ose point l'être. — Si vous comprenez bien ce langage, où les mots ne sont plus que des sons, où la mélodie reniplace les phrases, et qui s'adresse au cœur sans avoir besoin de l'intermédiaire de l'esprit, vous avez pu voir que je fais passer mon héros à travers toutes les épreuves, et que je ne lui épargne ni les découragements ni les tortures.
— Qu'importe, reprit le jeune homme, si vous finissez par le couronner!
— Qui voudrait l'être à ce prix? il a tant souffert! fit lady Mac-Lean en baissant la voix.
— Et vous avez la prétention de représenter la justice sur la terre? continua le comte, en essayant de Jire jusqu'au fond de son âme.
. — Je tâche, monsieur, de n'avoir aucune prétention, répondit Stella, en supportant ce regard avec l'assurance et là fermeté d'une femme qui n'a rien à craindre, parce qu'elle n'a rien à cacher.
— Je savais depuis longtemps, fit don Ramon, en «'approchant d'eux, que vous jouez comme vous chantez; mais j'ignorais tout à fait que vous eussiez celaient de composition ou d'improvisation.
— Oh ! répondit Stella, très-négligenunent, c'est bien peu de chose ; une fantaisie, le caprice d'une nuit d'été, moins que rien!.... Le piano serait tout à fait insupportable, si l'on ne pouvait s'en servir que pour jouer la musique des autres.]»
Sergi, dont un plus long silence eût semblé une affectation compromettante, balbutia lui-même quelques phrases de félicitations banales.
«Et comment appelez-vous ce morceau? demanda don Ramon.
— Chopin, dont vous parliez tout à Theure, se con-
tentait souvent de donner à ses compositions un nom propre; j'ai fait comme lui.
— n est vrai, reprit le duc, mais c'était presque toujours un nom de héros!
— Eh I qui nous dit qu'il n'en eist pas de même ici, dit Stella, en arrêtant sur lui son clair regard.
— Nous n'en serons que plus curieux de connaître ce nom, si c'est vraiment celui de votre héros, répliqua vivement don Ramon, en soulignant les mots de la voix.
— Je suis aussi discrète que vous êtes curieux,» répondit Stella, avec un enjouement qui cachait peutêtre une émotion sincère, car une rougeur furtive teinta sa joue pâle.
Don Ramon et M. de Maldive se regardèrent l'un et l'autre, puis regardèrent Sergi; mais celui-ci était hahile à cacher sa joie; il avait repris son masque indifférent, et le plus perspicace n'eut pu rien lire sur ce front de marbre.
Une fois seule, lady Mac-Lean fut bien forcée de reconnaître qu'elle s'était peut-être avancée ce soir-là avec Sergi plus qu'elle n'avaitjamais fait avec personne. Elle ne s'en repentit point, car elle sentait qu'elle avait été sincère. Ses incertitudes se dissipaient, et elle était bien résolue, cette fois, à ne pas tromper les espérances qu'elle avait fait naître. Ceci ne veut point dire que tous ses embarras eussent cessé déjà. L'étrange créature, après avoir gardé son indépendance si longtemps et avec un soin si jaloux, se demandait maintenant comment le monde accueillerait son abdication : elle avait la faiblesse de se préoccuper des autres ! Puis, s'il faut tout dire, en même temps que son amour pour Sergi naissait et se développait, elle s'était attachée à Lucien et à don Ramon; elle avait pour eux ce sentiment d'affectueuse et très-naturelle bienveillance dont une femme ne se défend pas, — dont elle aurait tort de se défendre, — vis-à-vis de ceux dont elle se sent aimée : elle aurait voulu faire le bonheur de Sergi sans causer le malheur de personne.
Si grande qu'eût été la loyauté de sa conduite envers l'Espagnol et le Français, au moment où elle allait se séparer d'eux et leur enlever une dernière illusion, il
lui semblait qu'elle n'était pas tout à fait libre, et qu'elle leur devait au moins des ménagements et des égards, comme si elle disposait de quelque chose qui leur appartint. — Son premier mariage s'était fait, d'ailleurs, dans des conditions si particulières; il avait été si rapidement conclu et accompli, et elle était alors dans une si parfaite ignorance de toute chose qu'elle n'avait éprouvé aucune des inquiétudes mystérieuses, des appréhensions vagues et charmantes qui attendent trop souvent les jeunes filles à cette phase si périlleuse de leur vie qui les rapproche du grand inconnu. L'émotion qu'elle n avait pas eue alors, elle l'avait maintenant. Elle comptait bien quitter Paris et le monde aussitôt après son mariage : elle aurait voulu les fuir auparavant. — Son mariage! Jamais ce mot n'avait été prononcé entre elle et Sergi; mais les amants ont-ils besoin de parler pour se comprendre? Elle épouserai Sergi : c'était là un point bien décidé. Mais, du moment qu'elle lui eut accordé dans sa pensée cette préférencet irrévocable et qu'elle fut bien résolue à lui sacrifier ses deux autres prétendants, ceux-ci lui parurent dignes d'une sympathie d'autant plus tendre qu'elle avait mioins de temps à la leur témoigner.
Peut-être Sergi n'aurait pas jugé comme elle ces divers cas de conscience : mais de quoi donc se serait-il plaint? Si elle lui faisait quelque tort, n'avait-elle pas toute sa vie pour l'indemniser? Elle songeait cependant au meilleur moyen d'arranger ces difficultés et de les arranger vite, car elle sentait bien qu'elle ne pouvait rester longtemps dans cette position fausse et mal définie, quand im surcroît d'embarras vint la compliquer encore.
Arthur Mac-Lean, ce cousin de son premier mari, ce
voisin des Trossachs, que nous avons peut-être trop
4gé depuis quelque temps, arriva tout à coup à
Paris, où on ne l'attendait guère, où on le désirait moins encore. H éclata comme une bombe dans le salon de Stella. A l'exception du kilt des Highlanders, qu'il avait daigné allonger en pantalon, le digne Écossais ne semblait point disposé à faire beaucoup de concessions au pays qu'il visitait. Renchérissant encore sur l'exemple des Anglais ses voisins, qui, partout où ils vont, emportent avec eux six pieds cubes d'atmosphère britannique,! ui traînait toute l'Ecosse à sa suite : rien n'était beau, rien n'était bon que l'Ecosse et les Écossais ; le reste du monde ne valait pas une pièce de six pences. Et le trop sincère Arthur ne prenait pas de détours pour dire leur fait aux gens. C'était plaisir de l'entencke faire le procès de Paris comparé à Edimbourg.
« Pourquoi donc, lui dit un jour M. de Maldive, avezvous quitté cet adorable pays?
— Pour y revenir, monsieur! répondit fièrement le gentilhomme campagnard.
— Il eût iété plus simple d'y rester.... Mais tous les étrangers sont ainsi faits; ils vantent leur pays outre mesure.... et ils ne se plaisent que dans le nôtre.
— Pour ce qui me regarde, reprit Mac-Lean avec assez de gaieté, rayez, je vous prie, cela de vos papiers; car je vous déclare que si je suis venu ici, ce n'est pas ma faute. i>
Un coup d'œil expressif jeté sur sa cousine expliqua très-suffisamment sa pensée.
M. de Maldive promena son regard malicieux d'Arthur à lady Mac-Lean et de lady Mac-Lean à Sergi, qui eût volontiers renvoyé le nouveau venu à ses lacs et à ses montagnes.
«Vous ne m'avez pas dit, cousin, comment se portent vos charmantes filles, demanda Stella, dont cette conversation irritait singulièrement les nerfs; la cadette est-elle enfin mariée? Étés-vous déjà plusieurs fois grand'père?
— Vous avez, milady, bien vile oublié votre famille, répondit Arthur en rougissant quelque peu, — autant du moins qu'il pouvait rougir sous la couche jaunebrique qui couvrait ses joues et s'étendait depuis ses
yeux jusqu'à ses favoris : mes deux filles sont encore «n pension, et aucune d'elles n'est d'âge à se marier.
— Je compterai les coups!» pensa M. de Maldive.
Mais si cette querelle de famille assez intempestive pouvait réjouir une galerie de témoins ne demandant qu'à se divertir des petits malheurs et des grands ennuis du prochain, l'arrivée d'Arthur n'en fut pas moins désagréable à lady MacyLean, devant laquelle l'Écossais, fort d'une demi-promesse, beaucoup plus imprudente que sincère, se présentait avec l'assurance d'un créancier réclamant ses droits.
Une première fois déjà, Stella n'avait pu échapper à sa poursuite qu'en mettant un royaume et la mer entre eux. Mais elle ne pouvait recommencer cette course à travers le monde, et elle ne savait plus comment débarrasser sa vie de ce malencontreux personnage : elle allait, grâce à lui, se voir condamnée à une contrainte dont elle avait perdu l'habitude. Sergi, le ducd'Osma, M. de Maldive, avaient toujours fait preuve envers elle d'un tact, d'une réserve et d'ime discrétion qui devaient lui rendre plus insupportables encore les procédés sans façon du gentilhomme campagnard. Elle ne se fit pas faute de le lui laisser entendre. Mais Arthur répondit très-nettement qu'il n'était plus jeune, et qu'il n'avait pas le temps d'attendre, comme tous ces beaux (ce fut l'expression dont il se servit) qui acclimataient la ftirtalion * en France, en l'essayant auprès de Stella ; lady Mac-Lean en s'enfuyant lui avait peut-être donné le droit de montrer quelque défiance; sa belle cousine, après s'être engagée à ne lui préférer personne, semblait maintenant accueillir trois prétendants au lieu d'un : il n'était pas homme à le permettre. Ajoutez que les privilèges de la parenté lui donnaient des droits que ses rivaux n'avaient point.... et qu'il en usait. Il venait souvent chez Stella : il y restait longtemps. Il fallait que lady Mac-Lean subît, quoi qu'elle en eût, ses
^ On sait qne la langue française n*a point de mot poar rendre cette expression — je n*ose dire cette idée — anglaise, et surtout américaine, d'une coquetterie vive, k laquelle les paroles ne suffisent Doint toujours, et allant très-loin — si on ne Tarrête pas — sans
tire aller trop loin.
plaintes, ses colères et ses désespoirs ; il lui peignit ses transports en apprenant tout à coup la fuite de l'infidèle; il avait cru que sa tête éclaterait; à coup sûr, il en avait fait une maladie; il ne s'étonnait que d'une chose, c'était de n'en être pas mort :
«S'il était mort, j'en serais débarrassée I d pensait la belle dédaigneuse.
Stella regrettait amèrement d'avoir accepté jadis les bons ofQces de cet importun personnage; cette chaîne de la reconnaissance, forgée si vite, lui semblait lourde à porter. Quant à payer sa dette du prix qu'Arthur eût voulu, elle n'y pouvait point songer. Elle n'avait plus qu'une pensée dans l'âme, c'était do s'affranchir de cette persécution et de reconquérir son indépendance; elle en cherchait les moyens et ne les trouvait point, car elle ne voulait ni bruit ni éclat; elle connaissait assez la délicatesse de Sergi, et elle devinait trop sa susceptibilité pour n'être point certaine du déplaisir qu'il éprouverait en apprenant que quelque chose comme un lien, — si faible et si léger qu'il pût être, — avait jamais existé entre Arthur et elle. Elle voulait en finir d'un coup, et elle sentait que la chose était difficile. Les Écossais sont renommés pour leur opiniâtreté, et le cousin avait déclaré à sa cousine un de ces amours qui semblent n'obtenir de trêve que dans le mariage; mais à cette triste paix du sacrement elle eût préféré cent fois les horreurs de la guerre : elle était donc dans une position fausse, elle le savait; elle voulait en sortir et n en trouvait pas les moyens.
Stella ne savait plus souffrir : elle avait été trop heureuse; ces derniers mois l'avaient gâtée; peu à peu elle perdit cette sérénité d'humeur qui rendait son commerce si a^éable à ses amis. Elle devint brusque, capricieuse, facilement irritable, injuste même; et, chose qui paraîtra peut-être assez bizarre, celui qui l'aimait — et qu'elle aimait, — le triste Serai fut la victime choisie de cette fatale métamorphose. Elle s'imaginait que son amour pour lui la désarmait, et que si elle se fut senti le cœur libre, elle eût été plus forte contre Arthur. C'était là sans doute une complète erreur; mais la logique des passions, qui est souvent celle des femmes
n'est pas toujours celle de la raison. C'est dans l'amour qu'elle inspirait; c'est surtout dans celui qu'elle res- 4sentait que Stella devait trouver sa véritable force. Elle n'avait qu'une chose à faire : donner au comte îmérieff une explication franche et complète. Cela eût suffi pour éclaircir les malentendus que l'obstination de l'Écossais prolongeait malgré tout le monde. EUe ne voulut point le faire. Elle se croyait assez habile — comme si la droiture n'était pas la meilleure des habiletés, — pour se tirer toute seule de cette difficulté : n'avait-elle point déjà franchi plus d'un pas dangereux? Elle se disait que si elle avait pu contenir et pacifier les rivalités de trois hommes comme Sergi, M. de Maldive et le duc d'Osma, elle viendrait bien à bout de ce campagnard mal dégrossi. Stella ne savait pas que leur rusticité même, accompagnée d'une certaine finesse, donne à ces gens-là des avantages dont ils ne manquent pas de se prévaloir : où d'autres craindraient d'user, ils abusent. Une femme comme elle, en pareil cas, devait faire d'Imérieff son premier confident : il était, au contraire, le dernier de ses amis auxquels Stella eût voulu s'ouvrir. Cette réserve excessive avait peutêtre son excuse. Lady Mac-Lean avait bien deviné, à travers sa réserve, les ardeurs passionnées du jeune Russe. Bien qu'il ne fût jamais sorti devant elle de son rôle d'amant soumis, elle soupçonnait cependant tout ce qu'il pouvait y avoir de violent dans cette nature douce, et d'ombrageux dans cette nature timide. Elle ne se trompait pas tout à fait. Sergi n'était pas né défiant; mais il le devenait. Stella en lui donnant quelques gages sérieux eût pu le conduire au bout du monde ; mais jusqu'ici elle n'avait rien fait pour lui inspirer cette foi robuste que rien ne saurait plus ébranler, et sans laquelle cependant l'amour — si pur et si profond qu'il soit — n'est jamais qu'un orageux tourment. Par cela même qu'il plaçait très-haut son idole et qu'il jugeait plus grande la distance entre elle et lui, Sergi avait plus besoin qu'on l'aidât à croire. On ne l'aidait point. Il doutait tellement de lui-même, qu'il était prêt à douter de l'autre. Peut-être aussi, après ces 'entes espérances, après ces soudaines et charmantes
échappées de vue vers un avenir désiré, éprouvait-il enfin l'impatience du bonheur. Il avait été le dernier à comprendre ie rôle d'Arthur auprès de lady Mac- Lean. Cette fantaisie de poursuivant à outrance était si peu dans ses idées, qu'il ne pouvait la soupçonner chez personne. Mais quand l'Écossais eût posé si clairement et si nettement ses prétentions, qu'il ne fût plus posr sible de s'y tromper, Sergi, qui n'avait pas voulu tout d'abord faire à lady Mac-Lean l'injure de prendre au sérieux ce grotesque personnage, le trouva fort importun; il avait besoin de solitude à deux, et il trouvait toujours entre elle et lui ce tiers désagréable, et il ne voyait pas de terme probable à cet ennui! H se plaignit, lui, qui ne s'était encore jamais plaint. Comme toutes les natures réservées et contenues, il lui fallait un grand effort pour sortir de lui-même. Mais, précisément parce qu'il était plus violent, cet effort l'emportait parfois plus loin, il en était de lui comme des hommes doux quand ils se mettent en colère. Ce sont les plus terribles.
Disons, toutefois, que lady Mac-Lean n'était pas moins contrariée que lui : elle n'avait qu'un tort, c'était de ne pas vouloir lui faire comprendre qu'elle souffrait aussi. Elle regardait cette contrainte qu'elle lui imposait comme une dernière épreuve dont elle voulait le voir sortir triomphant.
Elle fixait dans sa pensée le moment où elle déclarerait son futur mariage avec le comte Imérieff. Il faudrait bien alors qu'Arthur rentrât dans le devoir I Elle avait préparé par des allusions et dés demi-confidences ses deux autres amis à l'aveu solennel. Sergi, seul, n'en était point informé : elle lui réservait la surprise complète du bonheur. C'était au moins imprudent. Sergi, en effet, après ce premier et radieux épanouissement de l'amour, qui fait fleurir tout un printemps dans l'âme de la jeunesse, se sentait peu à peu sombrer dans le découragement; il se disait qu'il avait fait un beau rêve, et qu'il se réveillait... trop tôt, hélas I... Il se disait que ces joies ardentes et pures — un moment entrevues, un moment goûtées — étaient sans doute trop grandes pour lui, et il se raillait lui-même de les
avoir espérées : le malheur était dans sa destinée; il lui serait fidèle. Mais une voix secrète lui suggérait contre lady Mac-Lean mille insinuations accusatrices qui ne paraissaient que trop justifiées : elle avait déployé envers lui une coquetterie perfide ; elle avait pris plaisir à briser son cœur, comme un enfant méchant brise le jouet qui ne l'amuse plus; mais il ne se résignerait point au rôle qu'on voulait lui imposer; après avoir eu beaucoup, il n'accepterait point d'avoir moins : il n'aurait rien I II voulut partir, mais non pas sans avoir une dernière fois revu celle qu'il avait tant aimée, et par laquelle il avait tant souffert.
Il alla chez elle assez matin pour la trouver seule, après une de ces nuits que l'on appelle, je ne sais
Eourquoi, des nuits blanches, et que l'on nommerait ien plus justement des nuits noires, tant elles sont hantées de fantômes et peuplées de cauchemars. Il avait sur le front la pâleur des grandes émotions; son œil s'était creusé, et une ligne de bistre cernait sa large paupière; on devait être frappé de l'expression à la fois triste et amère de sa lèvre contractée.
Ce n'était plus le Sergi calme et doux que lady Mac- Lean avait vu tant de fois à ses pieds, tremblant sous son regard, et n'ayant plus d'autre volonté que celle de sa belle souveraine. On devinait, au contraire, en lui je ne sais quoi d'énergique et de hautain. En un mot, c'était \m autre homme; un homme que Stella ne connaissait pas, et qui ne lui déplaisait point. Les femmes aiment parfois à sentir un maitre. Leur faiblesse veut pouvoir compter sur la force de celui à qui elles confient leur vie, et ce n'est pas un crime impardonnable à leurs yeux que d'avoir usé de cette force, même contre elles.... pourvu que l'épreuve ne dure pas trop longtemps. Stella, du reste, se sentait "^ez vaillante pour supporter celle-ci. Sergi se plaignit
avec quelque vivacité des obstacles sans cesse renaissants qui s*élevaient entre eux, et q^u'elle eût pu si aisément renverser; la plainte était injuste, car depuis deux jours lady Mac-Lean ne pensait qu'aux moyens d'écarter son ennuyeux cousin; elle la repoussa donc avec une certaine vivacité. Sergi, battu sur ce point, se rejeta sur la coquetterie de Stella : jamais il n'avait prononcé un aussi gros mot devant elle.
«Seriez-vous jaloux? demanda la fière lady.
— Vous ne me croyez donc pas capable de l'être?
— Je ne vous en ai pas donné le droit! 9 L'entretien ne pouvait pas durer bien longtemps sur
ce ton. Il y eut peu de mots échangés; mais tous ces mots furent des coups, et, comme il arrive trop souvent entre gens qui s aiment, tous les coups portèrent. Sergi se leva brusquement pour partir. Stella ne le retint point; elle éprouva, toutefois, un moment de dépit en le voyant mettre la main sur le bouton de la porte.
« Je le recevrai mal demain I :» pensa-t-elle.
Lui, s'en allait, en se disant avec un secret désespoir :
«c Je ne la reverrai jamais ! ]»
Cinq ou six jours après cette petite scène, le général Baratine se trouvait chez Stella : c'était le soir. Les visites du général étaient assez irrégulières et il ne venait presque jamais que le matin. Nadine, depuis l'arrivée à Paris de celle qu'elle regardait comme sa rivale, sentait diminuer son empire; son dépit lui donnait de dangereux conseils : elle affectait de ne jamais aller chez lady Mac-Lean. Son mari, faisant pour la première fois acte d'autorité conjugale, avait
Su la contraindre à une visite; elle n'en avait pas fait eux. Il n'avait pas osé exiger davantage, et elle restait toujours sur sa défensive hautaine et dans son observation menaçante. Baratine se connaissait trop bien en pronostics, pour ne pas prévoir un orage très-prochain.
Plus d'une fois il avait fui les troubles du toit conjugal et les bourrasq[ues de Nadine en se réfugiant dans la calme et sereine affection de Stella : ils avaient passé ensemble des heures qu'il trouvait charmantes, et qu'elle ne trouvait point longues.
Ce soir-là ils étaient restés seuls.
Entre eux la conversation ne tardait jamais à prendre un tour assez intime, auquel Baratine semblait se plaire.
«Mettez-moi donc à la porte I lui disait-il; vous voyez bien que je ne m'en irai jamais tout seul !
— Il n'est (me minuit, et vous n'avez encore pris que six tasses de thé!»
Le général absorbait des quantités indiscrètes de ce breuvage excitant.
«Eh bieni répondit-il en avançant la main, encore 3une, et ce sera la dernière.»
n parlait encore, lorsqu'ils entendirent un bruit de
Sas et des voix confuses dans l'antichambre : on eût it une personne qui voulait entrer, tandis que d'autres s'efforçaient de l'arrêter.
«Qu'est-ce donc? demanda lady Mac-Lean, en regardant le général, avec un peu d'étonnement.
— Ehl mais, fit celui-ci, non point peut-être sans un certain trouble, qu'il parvint, du reste, à dominer sur-le-champ, on dirait que c'est ma femme : je distingue certaines notes aiguës que je ne connais qu'à elle. ^
C'était Nadine, en effet, qui forçant la consigne et triomphant des résistances du valet de pied, un peu craintives devant une femme, poussa la porte du salon, et fit une entrée dramatique.
La générale avait préparé un exorde foudroyant : mais, en présence de la dignité de Stella et de la mine haute et froide de son mari, son assurance, si grande qu'elle fût, se trouva singulièrement ébranlée. Baratine, debout près de la cheminée, attachait sur elle le regard interrogateur et perçant d'un juge; mais on sentait que sous ce sourcil froncé pouvait s'allumer un -courroux terrible. Nadine ne se rappelait point lui avoir jamais vu ces yeux-là : de petites fibrilles d'or,
'* avaient l'éclat de la ffamme, semblaient s'agiter et
vibrer sur Tiris large et gris, et lui donnaient une expression farouche.
Le général tint pendant quelques secondes ce regard implacable fixé sur sa femme.
>ladine y crut lire l'arrêt de mort de sa longue domination, car c'était le regard de l'homme qui n'aime plus, et celui que l'amour avait fait si faible devait, Tamour passé, reprendre une singulière énergie.
Mais Nadine était femme, et elle trouvait des ressources inépuisables dans son génie de femme; jamais créature n'avait uni plus' de souplesse à plus d'audace, et si, vis-à-vis d'elle-même, elle était bien forcée de reconnaître qu'elle avait tort, rien ne pouvait l'obliger d'en convenir vis-à-vis des autres.
La position était cependant très-difficile : elle croyait surprendre deux coupables qu'elle allait écraser de la supériorité de son droit ; elle se trouvait, au contraire, en face de deux juges, qui pouvaient lui demander compte du mauvais goût et de l'étourderie de sa conduite. Ses soupçons n'avaient plus même l'ombre de la vraisemblance; elle s'était complètement fourvoyée; elle le sentait; elle eût voulu tenter une retraite, et elle voyait cette retraite impossible.
Lady Mac-Lean, immobile, une main appuyée sur son piano, à demi détournée, la regardait assez dédaigneusement par-dessus l'épaule. On eût dit que les deux femmes se mesuraient de l'œil avant de s'attaouer, chacune épiant l'autre, et cherchant, pour ainsi aire, l'endroit vulnérable où porter ses premiers coups. Mais tout l'avantage était pour lady Mac-Lean, d'abord parce qu'elle était chez elle, ensuite parce qu'elle avait de son côté le bon droit qui rend fort les plus faibles. Nadine se dit qu'elle était perdue aux yeux de son mari, et plus tard aux yeux du monde, si elle n'emportait pas la position à force d'audace et d'habileté. Elle était de taille à tenter ces coups de partie.
Aussi, après quelques instants d'un mortel silence, pendant lequel mille pensées diverses, mille sentiments confus et tumultueux, s'étaient pressés dans ces trois âmes, Nadine fit deux pas en avant, releva la tête, et d'une voix ferme :
«Je pense, madame, dit-elle à Stella, que vous n'êtes point étonnée de ma présence ici....
— Tout au contraire, madame, répondit sèchement lady Mac-Lean, et je me sens incapable de deviner ce qui me vaut un pareil honneur.
— Eh bien I madame, je viens vous redemander mon mari, mon mari que j'aime, et que vous m'avez pris. Depuis le jour où il vous a rencontrée, il a quitté ma maison pour la vôtre.... C'est parce qu'il n'est plus chez moi que je suis chez vous! y>
Stella ouvrait la bouche pour répondre, quand le général s'avançant vers elle, lui fit un signe de la main, puis, se retournant vers sa femme, il lui dit avec un calme plus effrayant que la colère même :
«Vous savez bien, madame, que vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites-là.
— Monsieur, fit Nadine, en levant les yeux au ciel. Dieu m'est témoin....
— Épargnez-vous ces frais d'éloquence : ils seraient complètement inutiles; celle que vous insultez....
— Comme vous la défendez ! reprit Nadine avec une ironie poignante...., et devant moi! Il faut qu'elle ait bien besoin....
— Taisez-vous, malheureuse ! cessez vos odieux mensonges...., vous n'avez pas même l'excuse d'un sentiment sincère...., car vous êtes aussi fausse que méchante. Faire du mal aux autres...., et surtout à moi, voilà tout ce que vous souhaitez...., mais le temps est passé où je souffrais pour toi...., tu peux siffler, serpent, tu ne peux pas mordre! car j'ai le talon sur ta tête....»
Toute autre femme que Nadine eût ployé sous ce choc violent. Mais Nadine avait l'ondoyante souplesse du terrible animal auquel on venait la comparer, et prompte à la riposte, comme la panthère africaine, qui rend au lion même blessure pour blessure, elle s'élança, pour ainsi dire, contre son mari avec une sorte d'impétuosité sauvage :
«Ah! lui dit-elle, vous l'aimez donc bien!
— Oui, répondit Baratine, dont le sang- froid acheva d'exaspérer l'irascible créature, elle est tout ce que
de plus cher au monde.
— Enfin, vous l'avouez I s'écria Nadine, avec un accent impossible à rendre, tout à lafois heureuse d'avoir une arme contre sa rivale, et terrifiée d'une parole qui attestait chez son mari la profondeur et la violence d'une passion irrésistible.... Vous l'avouez!» reprit-elle encore, incapable de contenir plus longtemps la violence des sentiments qui l'agitaient. Tout semblait se mêler dans cette âme confuse : l'effroi, la colère, l'indignation et le triomphe ; le triomphe, parce qu'elle croyait prendre son mari en faute et l'écraser; la colère, parce qu'elle le voyait échapper à sa domination, et passer sous l'empire d'une autre; l'effroi, parce qu'elle sentait qu'avec l'amour du général, elle allait perdre la position qu'elle lui devait dans le monde; l'indignation, car elle était de celles qui croient que tout leur est dû, et qu'elles ne doivent rien à personne.
«Ahl vous avouez! reprit-elle pour la troisième fois, en suivant une sorte de crescendo dans la gamme de sa voix de tête.
— Non, je n'avoue pas, répondit Baratine, car on n'avoue que ses crimes ou ses fautes.... Non, je n'avoue pas I mais je déclare hautement devant vous, et je proclamerai demain devant tous, que j'aime Stella Mac- Lean de toute mon âme ! »
Stella, en entendant ces mots, ne put s'empêcher de penser que son ami, dans l'exaltation d'un sentliment d'ailleurs généreux, allait peut-être un peu trop oin, et, comme au fond elle n'était ni cruelle, ni méchante, elle ressentait déjà quelque pitié en face de la douleur de Nadine.
Cette fois, la terrible créature semblait véritablement accablée : elle resta un moment comme affaissée sous le poids des plus pénibles émotions. Stella détourna d'elle un regard déjà plein de compassion qu'elle reporta sur le général. Dans sa silencieuse éloquence, ce regard doux et clément semblait dire :
«Épargnez-la; vous voyez comme elle souffre!»
Baratine se contenta de lever dédaigneusement les épaules en faisant un geste qui, fidèlement traduit, signifiait :
«Laissez donc! je la connais mieux que vous, et je sais comment il faut la traiter. »
Cependant Nadine n'était pas femme à rester bien longtemps sous une impression pénible, sans essayer de réagir; elle fit un suprême effort, et cachant ses angoisses sous une apparence de fermeté :
«Mais, pour parler ainsi devant moi, dit-elle en jetant à son mari un coup d'oeil aigu comme une lame d'épée, vous êtes donc un homme sans conscience et sans honneur, un être dénaturé?
— Dénaturé ! le mot est heureusement choisi, reprit le général, car je le serais vraiment si je vous laissais odieusement attaquer celle à qui je dois^ entendez-vous, ma protection la plus dévouée et la plus efficace.... parce qu'elle est ma fille!»
Stella pâlit et chancela, comme si la vie l'eût tout à coup abandonnée.
«Ah! murmura-t-elle d'xme voix entrecoupée, je comprends à présent pourquoi je vous aimais tant!»
Le général la vit chanceler; il s'élança, l'attira sur sa poitrine, et la tenant embrassée, baisa longuement son front et ses yeux, en murmurant :
«Ma fille, ma fille!»
Stella lui rendit ses caresses avec une chaste confiance, et tous deux eurent le bonheur d'oublier un instant le reste du monde
Quant à Nadine, elle avait été frappée d'une sorte de stupeur; elle était sans regard et sans parole.
Par un mouvement instinctif, elle avait involontairement reculé de quelques pas, et la bouche entr'ouverte, les yeux fixes, elle se tenait debout, pareille à la statue de l'étonnement et de l'envie, contemplant le beau groupe que formaient devant elle le père et la fille, tendrement enlacés, qui lui apparaissaient comme la vive et charmante image de la sérénité dans l'affection et de la paix dans le bonheur.
Cependant sa nature résistante et son invincible obstination reprirent enfin le dessus, et pareille à ces démons que les anges fidèles purent vaincre, mais non pas abattre, elle reprit avec une ironie amère:
«Yoilà une fable assez bien inventée, mais dont,
grâce à Dieu, je ne suis pas la dupe; vous essayez d'abriter une faute derrière un mensonge; peine inutile! votre ruse est grossière, et je vois l'artifice. »
Fort de l'amour de sa fille, l'heureux père et le malheureux mari semblait vouloir reprendre en un jour une complète revanche des mille persécutions que Nadine lui avait infligées alors qu'il l'aimait si follement.
«Mais tu ne comprends donc pas, lui dit-il en la foudroyant du regard, tu ne comprends donc pas qu'il ne te reste plus à présent qu'une chance de salut, c'est de courber ton front, c'est de t'humilier, c'est de solliciter ton pardon!
— Et vous croyez me connaître! reprit fièrement Nadine; je romps et ne plie pas. Mais vous ferez peutêtre moins de dupes que vous ne le croyez! Entre nous trois le monde jugera.
— Qu'il commence donc ! i^ fit Baratine, qui semblait prendre, vis-à-vis de sa femme, une autorité nouvelle, et devenir tout à coup implacable comme le magistrat, quand il est convaincu du crime de l'accusé, et qu'il le sait corrumpu et pervers.
Tout en parlant, le général qui agissait maintenant chez Stella comme un père chez sa fille, tira vivement le cordon de la sonnette.
Ivan parut.
— Ah I mon général, s'écria le moujik en apercevant son ancien maître qui tenait dans sa main la main de lady Mac-Lean, voilà bien le plus beau jour de ma vie ! Cette pauvre madame, depuis quelque temps elle était si triste que cela me fendait le cœur I Elle me parlait souvent de mon général, et parce que je ne voulais pas.... parce que je ne pouvais pas lui répondre, Dieu! comme elle pleurait! J'avais promis : j'ai tenu ma parole; mais il m'en a bien coûté d'obéir, quand je la voyais si malheureuse, enviant les enfants des pauvres, qui ont du moins un père et une mère.... tout ce qu'il faut pour aimer.... pour être aimés! vingt fois — m'auriez-vous pardonné, mon général? — vingt fois j'ai failli vous trahir!
— Il ne faut jamais trahir ! » répondit Baratine, reprenant sa mine sévère, tandis que ses yeux suivaient
attentivement la trace des émotions qui se peignaient tour à tour sur le visage de sa femme.
Nadine, cette fois, ne cherchait plus à prolonger la lutte; l'évidence des faits était trop accablante, et le témoignage d'Ivan ajoutait une autorité nouvelle aux: affirmations si nettes et si précises de son mari. Mais Baratine, aussi impitoyable qu'il avait été faible, parut prendre plaisir à voir s'accumuler les preuves; il ne voulait pas lui laisser la consolation d'un doute.
«Du moins, continua-t-il en s' adressant toujours à Ivan, j'espère que tu as suivi scrupuleusement mes ordres et que tu n'as jamais quitté ma fille?
— Jamais, mon général; niilady peut parler pour moi. Quand elle est partie d'Allemagne, je suis parti avec elle; je l'ai suivie en Italie, en Ecosse ; elle a voulu venir en France; m'y voici!
— Je suis content, fit le général de cette voix grave, émue, un peu solennelle, dont une seule parole récompensait les braves qu'il avait jetés dans les mêlées. Mais voilà vraiment longtemps que tu es avecma/îWe? — Baratine, en prononçant ce nom, trouvait toujours des inflexions douces et caressantes — et je t'ai promis de compter double tes années de service!
— En voilà dix-huit que je vous attendais de mois en mois!
— £h! mon pauvre vieux, à la guerre comme à la guerre ! on ne revient pas du Caucase comme on veut. Va! de nous deux tu n'étais pas le plus à plaindre.... tu gardais ma fille ! moi je gardais Schamyl et les Gircassiens.... quand je n'étais pas gardé par eux< Ta part valait mieux que la mienne.]!)
Le général affectait de demander et de donner tous ces détails devant sa femme, sans paraître s'occuper le moins du monde de l'effet que pourraient produire sur elle ces révélations d'une nature si délicate; on eût dit vraiment qu'il ne lui devait plus aucun ménagement. Il la réduisait ainsi, et du premier coup, au rang de ces infériorités sociales dont on ne tient nul compte, et devant lesquelles on traite de ses affaires sans souci de ce qu'elles en pourront penser, parce que leur opinion n'importe pas!
Quel étrange contraste avec sa conduite habituelle pleine d'attentions délicates et de procédés exquis!
Cependant) en agissant ainsi, Baratine témoignait d'une véritable habileté, et montrait qu'il connaissait sa femme. Cette masse de preuves, en effet, n'avait d'autre but que de convaincre Nadine, et de bien établir pour elle la véritable position de celle que ses soupçons, sincères ou menteurs, avaient si cruellement outragée. Il fallait qu'elle fût certaine que son mari était bien le père de Stella, et que Stella avait pour le moins autant qu'elle le droit d'entrer dans cette ftimille, dont son impertinente résistance avait voulu lui refuser l'accès.
Cette fois, du reste, le coup était si vigoureusement porté qu'il n'était possible ni de le parer ni de l'amortir^
Nadine fut vaincue.
Rendons du moins à sa perspicacité la justice de reconnaître qu'elle comprit toute la gravité de la situation et qu'elle n'essaya point de continuer une lutte inutile. Les déclarations du moujick concordaient trop bien avec ses propres suppositions, avec les allusions discrètes et voilées qu'elle avait parfois surprises dans les conversations des amis du général. Et puis, la vérité a un accent! Nadine ne pouvait plus douter. Elle s'expliquait maintenant les préoccupations de son mari, ses tristesses sans cause apparente; elle comprenait pourquoi il recherchait avec tant de soin les journaux d'Italie : pourquoi, en venant à Paris, il avait, malgré la longueur du détour, voulu passer par Milan et par Lugano.
Toutes les circonstances, même les plus insignifiantes, prenaient ainsi tout à coup un tel caractère de concordance et de vérité, qu'il n'était pas possible de résister à la lumière qu'elles apportaient avec elles. Cette lumière fut pour Nadine comme une lueur sinistre éclairant des abîmes sans fond. Elle tomba dans un sombre désespoir. Elle entrevoyait les conséquences plus ou moins prochaines — mais toutes fatales — de ce nouvel état de choses. Elle ne se faisait aucune illusion favorable : elle se serait plutôt trompée en mal, car
elle jugeait les autres d'après elle-même. Comme elle
avait été méchante pour eux, elle s'imaginait, — trop justes représailles ! — que les autres seraient, à leur tour, méchants pour elle : elle ne savait pas qu'il y a des natures auxquelles le mal est impossible; elle ne savait pas que le bonheur désarme, g-
Ah! (Somme elle se repentait maintenant de ses duretés I Comme elle eût voulu pouvoir faire oublier à son mari toutes ses petites tracasseries de mauvais goût, ses perséc;utions mesquines, ses coups d'épingles irritants et le malin plaisir qu'elle avait pris tant de fois à le tourmenter! Comme elle se disait bien qu'elle avait eu tort de ne point enchaîner à elle, par les invincibles liens de la reconnaissance et de la tendresse, un homme qui l'avait passionnément aimée, et dont elle eût pu se faire un esclave à jamais! Elle avait pu, et elle n avait pas voulu.... Quelle faute! Maintenant elle voudrait et elle ne pourrait plus.... il était trop tard!.... telle était l'évidente mais cruelle logique des choses.
Elle avait pu observer dans ces derniers temps, ntiais sans y prendre assez garde, une sorte de lutte dans l'âme dé son mari, entre une affection qui persistait en quelque sorte malgré lui et le sentiment de sa dignité froissée. Le général était faible; il avait toujours été dominé : il comprenait bien d'ailleurs que l'âge venait, que le temps des triomphes était passé, et que sa femme serait sa dernière conquête.... Puis il avait une horreur profonde, insurmontable de la solitude : il lui fallait quelqu'un auprès de lui; s'il n'avait plus Nadine, il n'aurait personne!
C'en était assez pour le soumettre et le dompter. Il n'en avait pas fallu davantage à une créature habile pour la rendre bientôt maîtresse absolue de la situation. Mais si elle connaissait la faiblesse de son mari, elle connaissait aussi les retours soudains et brusques dont il était capable, elle comprenait toute Tafifection qu'il devait porter à une femme comme lady Mac-Lean, «quand celte femme était sa fille, et elle devinait tout l empire qu'à son tour elle prendrait sur lui. Stella voudrait se venger : elle consommerait sa ruine ! Nadine n'avait apporté qu'une dot insignifiante, et la validité de son mariage pouvait un jour soulever de
grosses questions, qui, résolues contre elle, auraient de terribles conséquences. Elle était catholique, tandis que son mari appartenait à la religion que les Russes appellent orthodoxe. Je ne vais pas jusqu'à prétendre, ainsi que quelques-uns l'ont affirmé, que, dans ces mariages, vus quelquefois d'assez mauvais œil par l'autocrate, empereur et pape, qui gouverne avec le même pouvoir à peu près absolu les corps et les âmes, on laisse à dessein glisser à travers les formules des actes officiels d'imperceptibles nullités, découvertes à propos par l'œil perçant des docteurs et des casuiçtes, et au moyen desquelles les hommes dénouent, quand ils le veulent, ce que Dieu avait lié pour toujours. Mjaiis cela s'est vu, et les exemples ne manquaient pas au souvenir de Nadine : ils suffisaient à l'effrayer; elle connaissait les façons d'agir de ses maîtres. Elle eut du moins assez d'empire sur elle-même pour ne pas laisser voir ses craintes : elle prit une contenance calme et attendit.
Cependant le général, après avoir congédié la moujick, expliquait à sa fille comment, rappelé tout à coup dans le Caucase, il avait été obligé de partir au milieu d'un voyage qu'il faisait en Russie, sans même avoir eu le temps de revenir l'embrasser. Il a.vait bien écrit à dame Angéla une ou deux fois — autant qu'il avait pu; mais la guerre du Caucase n'était pas précisément une promenade militaire; elle avait ses nobles dangers; elle avait surtout ses lenteurs.
Les Russes ont depuis longtemps emprunté à Dieu un de ses plus majestueux attributs : ils sont patients comme s'ils étaient étemels. Ils ne comptent le temps pour rien. Le malheureux père devait bientôt l'apprendre à ses dépens. Parti pour deux ans, il en était resté dix sur les frontières de l'Europe et de l'Asie. Une blessure et une longue captivité, en l'empêchant de communiquer avec les siens, avaient ajouté une douleur de plus à ses douleurs. Rendu à lui-même, il s'était jeté avec une folle, mais, hélas I trop inutile ardeur sur les traces de sa fille : il retrouvait bien parfois quelques indices d'elle; mais il avait le malheur d'arriver partout trop tard. A Lugano, il avait appris la mort d Angéla.
244 STIOLLA.
Mais Angéla, sans doute, n'avait pas senti le besoin de faire de confidences, car aucun de ceux à qui le général s'était adres&ë n'avait pu lui donner de renseignements suffisants. On lui avait dit seulement que dame An gela était un jour partie pour le midi, avec sa pupille, et qu'elle était revenue sans elle. L'Italie est grande, et le signalement des deux femmes était bien vaguement donné. Naples et Rome inutilement fouillés n'avaient rien révélé. Quelques détails, avidement recueillis à Florence, pouvaient se rapporter à celle qu'il cherchait. Mais qu'ils étaient loin d'être rassurants pour un père!
On parlait d'un engagement au théâtre ; d'un certain bruit qui s'était fait autour d'un jeune nom, d'un jeune talent, d'une jeune beauté; puis d'un enlèvement, la veille même du jour fixé pour les débuts, dans des circonstances tout à fait mystérieuses. Cette nouvelle avait été pour le pauvre père un véritable coup de foudre, et à partir de ce moment, il avait toujours tremblé pour sa fille. Mais le secret désir de son cœur n'en avait pas été moins vif, ni sa blessure moins saignante, ni son regret moins amer. Où retrouver dans ce vaste monde celle qui, peut-être, avait changé de nom? où et comment? Ah! pour un homme qui avait comme lui le sentiment de l'honneur, pour un homme qui voulait adorer sa fille tout autant que l'aimer, quelle perspective désolante! A partir de ce moment, il était tombé dans une sorte de mélancolie dont rien ne l'avait pu distraire.
Nadine, à ces derniers mots, ne réprima point un léger mouvement de surprise, et un imperceptible pli sur sa lèvre mince sembla protester contre l'affirmation de son mari; cette ombre de sourire laissait deviner que Baratine n'avait pas demandé mieux que d'oublier sa fille.... au mohis pendant quelque temps.
Le général aperçut-il ce jeu de physionomie? Je ne sais, mais on eût dit qu'il voulait y répondre, car il ajouta aussitôt:
« J'essayai de me consoler par le mariage ; mais Dieu n'a pas béni cette union qui aevint sans amour et resta sans enfants.]»
Ici Nadine ne put s'empêcher de relever la tête et de regarder son mari.
«Plus que jamais, continua le général, plus que jamais je te retrouvais dans ma pensée: toi seule habitais mon âme, mais sans me donner la force dont j'avais besoin, puisque tu n'étais pas là, et qu'à mes autres chagrins, j'ajoutais encore celui de te pleurer,
— Que vous avez donc souffert I fit Stella en prenant sa main, qu'elle porta brusquement à ses lèvres.
— Te dirai-je maintenant, continua Baratine, tout ce que je ressentis en te voyant? Ohl je te reconnus bien vite : tout en moi me disait que tu étais ma fille; je n'eus pas même un instant de doute. Ne ressembles-tu point à la pauvre femme qui fut ta mère? Tu as sa taille élégante, le vif éclat de son teint et le timbre charmant de sa voix. Pourquoi ne t'ai-je pas tout d'abord et devant tous appelée ma fille? Tu le comprendras, toi qui as toutes les délicatesses : c'est à cause d'elle I — et il montra Nadine, — à cause d'elle qui vient de nous offenser tous deux; ah! je savais déjà qu'elle ne m'aimait point; mais moi je l'avais aimée, et je respectais le souvenir de mon amour. Elle ne pouvait prendre ombrage de ta naissance : tu avais vingt ans quand je l'ai connue I mais je voulais l'accoutumer à toi, la préparer doucement et avec toutes les précautions de l'affection vraie à te recevoir et à te traiter comme ma fille.... Tu vois comment je suis récompensé d'une sollicitude dont le premier résultat devait être de me priver du plaisir de t'embrasser plus tôt! Puis, s'il faut tout dire, je voulais aussi, tu me le pardonneras, chère fille que je retrouvais inconnue après de si longues années passées loin de toi, je voulais savoir....
— Si j'étais digne de vous, fit Stella, achevant la pensée de son père.
— Eh! sans doute : il pouvait y avoir pour moi un plus grand malheur que celui de t'avoir perdue I... Savais-je ce que la vie avait fait de toi? Si tu avais été une de ces femmes légères et méchantes comme il y en a, si tu avais été une de ces créatures froides et sans cœur comme il s'en rencontre.... je serais reparti, la mort dans l'âme, sans t'avoir seulement adressé lapa-
role. Mais Dieu a jugé que mes épreuves avaient duré assez longtemps , et la fille qu'il m'a rendue est celle que j'eusse choisie entre toutes. »
En achevant ces mots, le général prit la tête de Stella et appuya ses lèvres sur le front de sa fille avec la pure ivresse de l'amour paternel, le plus pur de tous les amours, parce qu'il est le moins égoïste.
«Voyons, père (c'était la première fois que Stella donnait ce nom au général, et elle le lui donna en italien, ajoutant ainsi la caressé de l'idiome à la care&se du mot), voyons, père, il ne faut pas qu'il y ait aujourd'hui des malheureux près de nous et par noiis.... vous voyez comme elle souffre; c'est votre femme; il faut lui dire une bonne parole.... allons, tout de suite! »
Gomme tous les hommes faibles, le général avait parfois de terribles colères; cette fois l'accès avait été fort, et les orageux frémiss.ements de la passion n'étaient pas encore complètement apaisés.... Les derniers grondements de son courroux taisaient entendre en lui comme ces lointains éclats de la foudre qui, avant de s'éteindre dans le silence, troublent encore le ciel. Mais . ces emportements avaient moins de durée que de violence.
Cependant Nadine, comme si elle se fût peu à peu laissée aller à l'affaissement d'une douleur vraie ou feinte, s'était jetée sur un divan dans une pose pleine de grâce et d'abandon : on l'apercevait de trois quarts, bien éclairée par la lampe qui tombait d'aplomb sur ce visage de camée, au profil pur et fin, et illuminait sa joue pâle, sur laquelle un sillon de larmes — de ces larmes complaisantes et faciles que les femmes ont toujours à leur service — scintillait comme un ruisseau d'argent sous un doux clair de lune ; sa tête inclinée reposait sur une de ses mains ; l'autre bras pendait languissamment au long de son corps.
Nadine était^elle belle ? Si nous ne l'avons point encore dit, c'est que nous nous sentons véritablement incapable de décider la question par nous-mème. EUle était grande, un peu maigre, mais d'une structure si élégante qu'aucune maigreur ne pouvait la faire paraître disgracieuse. Ses lèvres étaient beaucoup trop
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minces pour qu'un observateur se déclarât complètement rassuré sur sa bonté; mais elles étaient teintées d'im carmin si vif qu'on les regardait tout d'abord; il y avait plus que de la ûnesse, il y avait de la ruse, peut-être de l'astuce dans les plis de sa bouche, qui ne semblait pas faite pour épancher un cœur en d'intimes confidences.
Son visage avait cette blancheur particulière à laquelle les rousses ont permis qu'on donnât leur nom : elle rappelait ce beau grain du marbre de Paros, qui se laisse pénétrer par la lumière, qui l'absorbe, et paraît ensuite intérieurement éclairé. Son nez aux ailes mobiles, un peu long, presque droit, effilé et mince; son front proéminent sur le devant, mais, sur les tempes, plutôt aplati que bombé, tout cela révélait chez elle en même temps l'énergie de la volonté et la sécheresse du sentiment.
Des cheveux d'un blond trop ardent, ramenés en avant par une tresse à la Cérès, très-artistement nouée, achevaient cet ensemble qu'il était impossible de ne point remarquer. On comprenait bien que cette femme pouvait être aimée et qu'elle devait l'être ; mais quelque chose vous avertissait aussi qu'il ne fallait pas souhaiter de l'aimer. Elle n'avait point ces grâces afiec^ tueuses et cette tendresse d'âme, sans lesquelles l'intimité reste à jamais sans charme; tout révélait chez elle la raison froide et le calcul. De pareilles femmes n'ont jamais fait le bonheur de personne. Parfois cependant elles inspirent des passions violentes, car elles ont tout ce qu'il faut pour troubler le cœur des hommes et allumer en eux des flammes qui ne s'éteignent plus. Le général était dominé par elle, et il subissait son empire avec une docilité d'enfant. Ceci, du reste, est une remarque que chacun a pu faire : le plus cruel châtiment des hommes qui ont trop aimé les femmes, c'est d'être condamnés à les aimer trop longtemps. Us ne peuvent pas finir ce qu'ils n'auraient pas dû commencer.
Aux séductions de sa beauté, Nadine ajoutait celle de l'intelligence,, qui n'est pas la même chose que l'esprit, et une habileté suprême dans la pratique de la vie. Personne ne savait verser comme elle, d'une main
plus savante et à des doses plus habilement calculées, le philtre enivrant de la flatterie et des louanges.
Elle-même avouait souvent en riant que c'était surtout par là qu'elle prenait les hommes, et elle en rencontrait peu qui fussent assez forts pour résister au doux poison qu'elle leur offrait. La tête de Baratine avait dû promptement tourner. Nadine, qui n'était pas riche et qui l'avait su de bonne heure, de bonne heure aussi sentit le besoin d'être habile en l'art de plaire : elle avait fait l'étude raisonnée de la séduction, et elle eût pu joindre la théorie à la pratique. Dans l'une comme dans l'autre, il est certain que peu de femmes l'eussent égalée. Elle n'eût été surpassée par aucune. Que l'on ne s'y trompe point : cet art dangereux n'est point à la portée de tout le monde. Il exige un mérite simple et varié : tous ne boiraient pas au même verre. Nadine présentait aux délicats des coupes d'or ciselé. Il est vrai qu'elle avait rarement besoin de tant de précautions; car, hélas! en fait d'adulation, l'on ne se montre pas généralement bien difficile, et ce n'est pas à la qualité que semblent tenir la plupart des hommes.
Mais Nadine avait un don précieux. C'était une pénétration remarquable : elle vous devinait, pour ainsi dire; avec elle, vous n'aviez pas besoin de parler; avant que vous n'eussiez pris la peine d'exprimer vos idées, elle les connaissait déjà mieux que vous, et elle savait vous les rendre à vous-même comme siennes avec une habileté rare. Vous étiez naturellement enchanté de vous rencontrer dans un si touchant accord avec une aimable jeune femme.
«C'est la sympathie!» répondait Nadine, tantôt en riant, tantôt en baissant modestement ses beaux yeux, selon qu'elle avait affaire à un cœur simple ou bien à un esprit défiant.
C'est précisément par cette sympathie charmante, si habilement amenée dans le discours, mais absente de son cœur, qu'elle avait induit le général en tentation de mariage , cinq ou six ans auparavant, quand, hélas ! il était déjà plus fait pour les rôles de père que pour ceux de mari ou d'amant. Une fois en possession de cette piquante créature, dont la loi le déclarait, avec
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sa naïveté oiïicielle, le seigneur et maître, Baratine ne tarda point à s'apercevoir de la faute qu'il avait commise, et l'humeur altière, non moins que la sécheresse de sa femme, lui firent regretter plus d'une fois de l'avoir tant aimée.... et pourtant il ne pouvait se guérir de son amour.
« Pauvre père ! » pensait Stella en suivant à leurs traces sur son visage les émotions changeantes qui bouleversaient l'âme du général.
«Madame, nous partons!» dit celui-ci à sa femme. Il ne voulut point la regarder; mais il n'y avait déjà plus de colère dans sa voix.
Puis, se tournant vers lady Mac-Lean :
«Je reviendrai demain, ma fille, te demander à déjeuner; nous aurons à causer longuement de notre avenir. Je t'ai bien longtemps négligée, pauvre enfant ; tu verras si je sais réparer mes torts.»
Les deux époux sortirent, et lady Mac-Lean resta seule.
Stella, depuis longtemps tourmentée de mille soucis, avait besoin de bonheur. Cette soirée lui en donnait : aussi son cœur s'attendrit involontairement, et, sous sa paupière depuis longtemps sèche, une larme brilla et mouilla ses cils. Ohl dans ce moment, elle n'eût voulu faire de peine à personne : elle avait le bonheur bon. Elle devinait tout ce qu'il y avait d'affectueux et de dévoué dans l'âme de son père : avec un tel père, sa vie allait prendre une face toute nouvelle, cet isolement, dont elle avait tant souffert, allait cesser; elle rentrait dans la famille; elle n'était plus une enfant du hasard; elle aussi pouvait nommer son pèrel
Ce mot de famille devait, par une association d'idées toute naturelle, reporter sa pensée sur celui par lequel, un jour, la famille se compléterait pour elle.... Il y avait par le monde un cœur bon. noble et dévoué, qui
s'offrait à son cœur^ dont le plus ardent désir était de lui consacrer sa vie; longtemps la crainte avait imposé silence à son amour.... Encouragé par elle, il avait parlé, et, après lui avoir donné tous les droits à Tespérançe, elle s'était montrée envers lui fantasque, injuste et cruelle. Elle ne se rendait plus exactement compte à elle-même de ce qu'elle avait fait.... de ce qu'elle avait voulu faire.... elle sentait seulement qu'elle avait eu tort; mais elle se disait qu'elle aimait assez pour réparer ses torts I
Après cette petite capitulation de conscience, lady Mac-Lean se coucha dans sa joie.
Je n'ai jamais compris que l'on osât s'endormir quand on est heureux : sait-on conmient on se réveillera? Le bonheur est aussi inconstant qu'il est rare. Il est pareil à cet oiseau de paradis, qui, dit-on, ne se pose jamais, vivant, chantant, aimant dans l'air, cette patrie des oiseaux. Tout semble dit sur les fragilités de la vie; mais elles sont si grandes et nous apportent des revers si soudains, que tout reste à dire encore. «Si j'aimais, s'écrie un poète persan, je ne rouvrirais point les bras dans lesquels j aurais une fois enfermé ma bien-aimée I >
Ces idées vinrent-elles dans un rêve à l'âme de lady Mac-Lean? Je ne sais, mais elle se réveilla bientôt; un sang brûlant coulait dans ses veines agitées; des émotions toutes nouvelles soulevaient sa poitrine, et elle se sentait envahie par un vague sentiment de crainte qu'elle n'avait jamais connu. Une fois chassé de ses yeux, le sommeil ne revint plus. Elle se releva, se mit à son piano, et chanta pour elle, pour le silence et la solitude. Tout son répertoire y passa, depuis le fameux air de Stradella, qui, chez Mme de Forgach, avait commencé son succès dans le monde parisien, jusqu'à la romance apportée la veille par M. de Maldive. Elle entendit le coup de deux heures à l'horloge de quelque église du voisinage, dont l'air sonore de la uuit promenait les vibrations par-dessus les arbres du jardin. Elle referma brusquement ses cahiers : elle allait refermer son piano; ses doigts se posèrent une fois encore sur les touches, au hasard, presque machinalement.
Les vagues accords qu'elle en tira lui rappelèrent tout à coup cette fantaisie, née de son cerveau et de son cœur quelques Jours auparavant, et dont Sergi avait été le prétexte.
Elle ne l'avait point écrite, mais elle s'en souvenait assez pour la jouer. La musique a cela de tout particulier, qu'elle donne à nos sensations une intensité et une puissance que nous demanderions en vain aux autres arts. Celui-là est le maître des cœurs.
Ce fut, pour ainsi dire, une évocation de Sérgi : il lui sembla qu'il reparaissait devant elle. Elle le revit tel qu'il était, avec sa timidité, sa mélancolie, sa tendresse et sa passion. Elle se rappela en même temps les joies profondes, mais trop rares, que ses bontés avaient parfois données à son jeune amoureux, et les trop réels chagrins qui les avaient presque toujours suivies. Un peu de remords vint se mêler à ses souvenirs : si le comte îmérielf se fût tout à coup présenté à ses regards, un mouvement . généreux l'eût emportée vers lui, et elle n'aurait pas rougi d'implorer son pardon.
Cependant, le froid prit ses pieds nus, et des frissons coururent sur ses épaules, que le peignoir léger ne défendait guère. Elle se remit au lit, mais elle dormit peu et dormit mal.
Le lendemain, vers dix heures, sa camériste, une Française élevée à l'école des soubrettes tûtëes de la comédie de Marivaux, et qui regardait comme un devoir de sa profession de connaître les secrets de sa maîtresse, vint lui présenter, sur un plateau d'argent, une lettre qu'elle avait tournée et retournée dans to-us les sens, en l'apportant de l'antichambre au salon. L'enveloppe mince était maculée de timbres de cinq ou six postes étrangères.
Stella frémit en reconnaissant l'écriture du comte Imérieff.
«De lui! s'écria-t-elle, mon Dieu! où donc est-il ?> Elle déchira l'enveloppe et dévora les premières lignes d'un seul regard, puis elle s'arrêta pour essuyer ses yeux.
a Je vous ai obëie, madame, disait la lettre, datée de Varsovie. J'ai obéi, sinon à vos paroles, qui avaient encore quelque pitié de moi, du moins à vos pensées cruelles.... Vous devez être contente : j'ai déjà mis la moitié 4e l'Europe entre vous et moi. J'y mettrai la moitié du monde. Mais qu'importe, si je change de ciel et non pas d'âme; si partout je dois être suivi de votre fatal souvenir.... Ah ! ne me croyez pas, madame, je veux vous tromper.... Je voudrais me tromper moimême.... Ce souvenir maudit et adoré sera le dernier.... il est déjà le seul bonheur de ma triste vie.... A la distance où nous sommes, j'ai le droit de vous dire la vérité. Je suis parti parce que je devais partir.... Mais je ne sais comment j'ai pu vous quitter sans mourir de douleur.... Vous quitter I ce fiit là le suprême effort de mon courage.... Je me sentais incapable de vivre plus longtemps près de vous.... Je ne vous accuse pas : soyez heureuse, brillante, fêtée, adorée.... mais que je ne le voie point. Vos triomphes n'ont pas besoin de tramer des vamcus à leur suite, et j'ai moins de force que je ne l'avais cru.... Je ne me plains point : vous m'avez accordé plus que je n'avais espéré.... plus que je n'aurais osé vous demander jamais.... et ce qui d'abord avait dépassé mes vœux, bientôt n'a plus suffi à mes désirs. Ainsi sont faits les cœurs d'homme ! Je ne suis ni fou ni injuste. Je sais que rien ne vous attachait à moi; que rien ne nous engageait l'un à l'autre.... Et pourtant, n'était-ce point des liens, tant de douces paroles échangées, tant d'aveux brûlants que vous n'avez point repoussés! Vous ne saurez donc jamais tout le mal que peuvent faire un regard et un sourire?... Ah! si du moins j'avais pu emporter avec moi, pour les entendre encore, pour les entendre toujours, les enchantements de votre voix, qui m'ont tant de fois T*avil Pourquoi avez-vous mêlé mon nom à l' inspirala plus charmante de votre âme? Vous preniez
donc un plaisir cruel à troubler ma jeunesse? C'était peine inutile, et mon cœur vous eût bien aimée tout seul! Vous souvenez-vous, Stella, de notre dernière causerie heureuse? C'était le soir, soirée bénie! nous étions seuls, dans votre petit salon bleu ; vous au piano, chantant à demi-voix ces mélodies russes, qui me remuaient Tâme; moi à vos pieds, vous écoutant, vous regardant... Souvent une main vous suffisait.... je tenais l'autre, je la couvrais de mes baisers; elle semblait les rendre à mes lèvres.... vous ne me repoussiez. pas, ce jour-là. Depuis.... Ah! pourquoi avez-vous changé, quand je suis resté le même? Vous voyez bien que je devais partir!
«Encore un mot, pourtant! Si je vous ai offensée,
Eardonnez-moi ; si mon souvenir vous est pénible, ouliez-moi. Je n'aurais voulu apporter que des joies dans votre vie ; et maintenant, adieu ! un long, un éternel adieu! — J'ai franchi d'un trait les cinq cents lieues qui séparent Paris de Varsovie.... Les roues qui m'emportaient broyaient mon cœur, et je trouvais que ces roues fatales ne tournaient pas encore assez vite.... et maintenant, au moment d'entrer dans cette Russie déserte, immense et silencieuse, d'où l'on n'est jamais sûr de revenir, je frissonne, j'hésite, je m'arrête.... et une fois encore je me retourne vers vous.... Ne craignez rien. Vous ne me reverrez point. Tout est fini: ceci n'est qu'une halte suprême dans la vie que je vais abandonner pour toujours.... Et je m'étais plaint de ma destinée.... et m'étais imaginé que j'avais souffert.... Ah! je sais maintenant qu'un homme ne peut être heureux ou malheureux que par une femme : moi que par vous !.... Adieu! Cette lettre vient de rouvrir toutes les blessures de mon cœur. Que vais-je devenir? Dieu le sait: je ne le sais point, et ne m'en inquiète guère! Je pourrais prendre à présent la devise de cette âme inconsolée, dont un jour nous lûmes tous deux l'histoire avec des larmes dans les yeux :
«Rien ne m'est plus; plus ne m'est rien!»
Stella lut cette lettre d'un coup d'œil, comme on avale d'un trait et sans reprendre haleine une coupe empoi-
sonnée. Elle ne la comprit pas bien tout d'abord; elle voulut la relire : il lui sembla qu'elle avait un voile devant les yeux; les lignes fatales s'entrecroisaient et se confondaient les unes avec les autres; il y avait des mots qui lui paraissaient vides de sens; d'autres brillaient comme s'ils eussent été écrits avec du feu. Jamais peut-être lady Mao-Lean n'avait éprouvé une émotion plus violente. Après être restée quelques minutes les deux mains jointes sur ses genoux^ dans une immobilité marmoréenne, elle reprit la lettre . tombée à ses pieds, dompta, à force do volonté, le tressaillemetit nerveux qui l'agitait, et recommença de lire, ligne par ligne, mot par mot, s'arrêtant après chaque phrase, qu'elle entrecoupait d'interpellations douloureuses. « Ainsi, tout est bien fini, dit-elle en achevant sa lecture; il est parti pour un de ces voyages dont on ne revient pas.... Il s'agit maintenant d'une séparation éternelle.... Je ne le reverrai plus.... et c'est ma faute I »
Dans l'égoîsme naturel à toutes les grandes douleurs, Stella n'avait vu tout d'abord que son malheur à ellemême : je veux dire l'absence de celui qu'elle aimait. Peu à peu, cependant, quand le calme se fit en elle et que ce premier apaisement qui suit toujours les crises violentes eut rendu quelque liberté à son esprit, ce ne fut plus d'elle seulement qu'elle s'occupa, mais de lui; de lui, c'est-à-dire de ce cœur tendre, affectueux et bon, qu'elle avait pris un cruel plaisir à déchirer de ses propres mains; elle oomprit, ou plutôt elle ressentit les tortures secrètes de son amour méconnu; elle se demanda où il était maintenant, ce qu'il allait devenir, à quelles épreuves serait condamnée cette existence qui n'avait guère compté ses jours que par ses malheurs. Il ne lui était plus permis maintenant de se faire illusion : la vérité lui apparaissait tout entière, et elle voyait partout des abîmes sans fond. Elle ne se disait plus : Je suis malheureuse I Elle se disait : Je suis méchante I Et pour elle, ce mot-là était cent fois plus terrible que l'autre. Elle se disait, encore : J'ai rencontré celui que j'aurais dû choisir; d'un mot, je pouais faire de lui le plus heureux des hommes et de moi plus heureuse des femmes, et sans raison, sans
motif, sans excuse, uniquement parce qu'il était bon et que je suis mauvaise, j'ai désolé sa vie. Affliger qui nous aime, n'est-ce pas là pour une femme le plus grand des crimes?
Lady Mac-Lean s'abandonna longtemps à ces réflexions poignantes dont rien n'adoucissait l'amertume. Après une heure de cette atonie accablée dans laquelle les grandes douleurs nous jettent et nous emprisonnent, elle se leva du divan; elle essaya de marcher et voulut descendre au jardin. Elle espérait que le mouvement et Tagitation physique donneraient quelque trêve à ses soucis dévorants. Cette espérance fut trompée. Pareille à ces flammes que l'on active en les agitant, la douleur de Stella s'aviva dans la lutte qu'elle essayait contre elle. Une des premières conséquences du choc qu'elle venait de subir, ce fut de la rendre beaucoup moins sensible à la joie si grande qu'elle avait d'abord éprouvée en retrouvant son père. Elle était maintenant incapable de goûter aucune espèce de bonheur.
Cependant le général, qui sans doute avait fait la paix avec sa femme, arriva dans la matinée chez lady Mac-Lean. Son œil de père fut frappé tout d'abord de la pâleur que l'insomnie avait laissée sur le visage de Stella; il vit ses yeux gonflés et sur ses joues la trace brûlante des larmes :
«Stella, mon enfant, qu'as-tu donc? Tu as pleuré! Qui t'a fait pleurer? Il ne faut rien me cacher, maintenant que je suis ton père....
— Où est le comte Imérieff?» lui demanda Stella d'un ton bref et en le regardant dans les yeux.
Le général reconnut son sang:
«Ah! c'est donc pour Sergi que tu pleures?»
Stella ne répondit rien; mais elle fit un signe de tête, pendant qu'un soupir soulevait sa poitrine.
«Que n'ashtu parlé plus tôt? Imérieff est parti; il a quitté la France pour longtemps — pour toujours, peut-être.
— Ah! mon père, que je suis malheureuse!
— Gomme tu l'aimes!
— De toute mon âme, répondit-elle, en cachant sa tête sur répaule du général.
— £t tu ne le disais pas! et, jusqu'au dernier moment, tu as manqué de confiance!
— Et à qui donc Teussé-je dit? Vous parlez de confiance; mais, hier encore, n'étais-je pas abandonnée du monde entier?
— Tu as raison, ma fille!»
Et, comme s'il eût été accablé par les reproches qu'on ne lui faisait point, — mais qu'il se faisait, — le général courba le front.
«Oh! mon père, mon cher père, je ne veux pas que le chagrin me rende injuste; je ne vous accuserai jamais, je ne me plaindrai jamais; si je ne puis pas vous cacher que je souffre, c'est que ma souffrance est plus forte que ma volonté : pardonnez-moi !
— Eh! ma pauvre fille, que veux-tu donc que je te pardonne? J'ai eu tort, puisque tu es malheureuse; ce n'est pas toi qui m'accuses, ce sont tes larmes ! j>
Et le général, avec la bonté la plus touchante, — la bonté de la force, — avec une tendresse et des caresses de mère, essuya les pleurs qui ruisselaient encore sur les joues de Stella.
Bientôt, avec cette obstination douce qui nous invite aux confidences et qui finit par nous ravir les secrets que nous voulions tenir cachés au plus profond de nos cœurs, Baratine recommença ses questions. Lady Mac- Lean lui raconta la vérité, toute la vérité. — Elle lui dit comment était né son amour, quel charme elle avait trouvé à cette lointaine et silencieuse adoration d'une jeune âme; elle avoua les épreuves auxquelles elle l'avait soumise, elle ne dissimula point ses torts; elle ne nia point qu'elle ne lui eût donné le droit de montrer 'melque exigence, et elle esquissa assez fidèlement la
rnière scène qui avait amené leur séparation. Puis,
"es s'être loyalement accusée, elle essaya de se jus-
tifier : une femme ne veut pas paraître trop longtemps avoir tort.
En admettant que Sergi eût le droit de se plaindre, devait-il donc lui tenir si longtemps rigueur? Peut-on, quand on aime, se montrer si difficile? Une querelle d'amoureux n'est pas un procès à faire juger par devant arbitres; l'important est de se réconcilier, et non pas de chercher qui a tort ou raison. L'explication entre eux avait été assez vive; Stella avait l'âme fière, et elle n'était point habituée à voir un homme, même celui qu'elle aimait, lui faire des conditions : elle en dictait et n'en recevait pas. La disparition de Sergi, qu'elle n'avait pas revu le lendemain de leur querelle, lui avait causé plus de dépit que de crainte; elle ne pouvait croire qu'il tardât à revenir.... il était impossible qu'il ne fit point les premiers pas : il l'aimait tant! Elle avait donc attendu; mais elle avait attendu vainement : elle s'était enfin décidée à écrire ; elle avait fait porter son billet chez lui. Mais, au lieu de la réponse espérée, elle avait reçu le lendemain, quand vingt-quatre heures avaient encore aiguisé son impa-r tience et irrité son attente, cette fatale lettre de Varsovie qui l'avait plongée dans le profond chagrin où son père venait de la surprendre.
Maintenant il savait tout.
Baratine ne pouvait douter ni de la profondeur, ni de la vivacité de l'amour de sa fille, arrivée à l'état de crise que fait la passion; mais il prévoyait les difficultés et les obstacles de toutes sortes qui allaient se dresser entre les deux amants, et il ne savait comment les vaincre. Il se promenait donc à grands pas sans rien dire dans le salon de lady Mac-Lean.
cEh bien! père, fit Stella au bout de quelques instants, est-ce que vous désapprouvez mes sentiments pour le comte ? C'est cependant une loyale et noble nature. Il m'aime. On prétend qu'il n'est pas riche; mais je le suis assez pour deux.
— Eh! mon Dieu, la question n'est pas là; je suis riche aussi, moi, et je suis ton père. Mais Imérieif est fier comme tous les grands cœurs qui ont été malheureux. Il faut le lui pardonner : la fierté, ma fille, est la
dernière vertu du pauvre. J'ai su, hier, à Tambassade, que Sergi voulait rejoindre l'armée du Caucase.
— Alors, il est perdu pour moi?
— Perdu, non; mais risqué.
-^ Et c'est moi qui l'ai voulu 1 Mais étes-vous bien sûr?..»
— La femme du premier secrétaire vient de lui envoyer une lettre pour le prince-lieutenant qui commande à Tiflis. »
Stella ne répliqua rien : elle se rassit avec. un calme qui effraya son père, et, les paupières baissées, elle
Êarut s'absorber dans une contemplation douloureuse, laratine s'approcha d'elle et posa le doigt sur son. front. Le père et la fille échangèrent un seul regard. Lady Mac-Iiean était extrêmement pâle; un léger frémissement agitait ses lèvres; ses yeux étaient secs et brûlants. Baratine comprit tout ce qu'il y avait de poignant dans ce désespoir farouche, et il en eut peur. D s'assit à côté de Stella, et, passant un bras autour de ses épaules :
oc Ne peux-tu point pleurer? lui demanda-t-il d'une voix émue et douce; les larmes te feraient du bien.
— Rien à présent ne saurait plus me faire du bien!
— Allons! du courage : il ne faut pas se laisser abattre; il reviendra, nous le retrouverons.... cette fois, tu ne le laisserais plus partir ?....
— Ohl non!» dit-elle, en joignant ses deux mains sur les bras de son père.
Elle eut, à cette seule pensée du revoir, un éclair dans les yeux; un soufQe de vie passa sur elle, et un rayon de bonheur la transfigura.
«Conune elle l'aime Ii^ pensa le général.
Sans doute, en ce moment, son souvenir se reporta sur une époque de sa vie, où lui-même avait connu ces émotions de l'amour, si ardentes et si profondes . qu'auprès d'elles tout le reste n'est rien, car une sorte d'attendrissement se peignit sur son fier et mâle visage. Cette exaltation de lady Mac-Lean fut aussi fugitive qu'elle avait été soudaine, et, secouant mélancoli- 'niement sa belle tête :
«Ohl mon père, vous êtes bon, dit-elle, vous cher-
3z à me tromperie
Baratine entrevit d'un coup d'œil tous les périls et toutes les épreuves qui attendaient sa iille, et il trembla. Même avec la prudence la plus consommée, môme alors que l'on s'efforce de conduire loin des orages la barque fragile qui porte un grand amour, le naufrage est toujours possible; il est souvent probable.... Qu'est-ce donc, lorsque soi-même on a pris plaisir à la précipiter au milieu des écueils?
Le générai était loin de partager les illusions à l'aide desquelles il essayait de consoler les chagrins de Stella. 11 avait compris l'irritation secrète du jeune comte. Il le connaissait mieux qu'elle, et il était plus capable de saisir les nuances délicates et fines de cette organisation dont la sensibilité était un peu maladive, qui réunissait en lui tous les extrêmes, et qui pouvait tomber tout à coup de la confiance la plus complète dans le découragement le plus absolu. Avec ces êtres nerveux, difficiles à manier, la main d'une femme n'est jamais ni trop souple ni trop délicate.... et la main de lady Mac-Lean avait été brusque et violente!
La guerre du Caucase était en ce moment dans sa période la plus critique. Le czar voulait frapper un coup décisif : la lutte allait prendre des proportions formidables. Quand même il l'aurait voulu, Sergi n'eût pu songer à quitter l'armée, où, sur sa demande, il venait de rentrer. Il n'y avait pas moyen de songer à le faire rappeler. Les impressions du général se trahirent malgré lui sur son visage.
«N'essayez pas. de feindre, dit-elle à son père, avec un accent où perçait un reproche timide; vous ne pourriez pas, et cela me ferait plus de mal encore.
— Eh bien, soiti tu as raison; je te crois capable
d'entendre la vérité : tu Tas laissé partir; c'est tant mieux. Tu n'as rien tenté pour lui faire oublier, quand tu le pouvais, la patrie et la gloire : je m'en réjouis; à la place de cette destinée âpre, pleine de dangers, mais noble et virile, tu pouvais mettre le bonheur, et tu ne l'as pas fait, c'est bien I Puisque tu ne Tas pas détourné de sa route, qu'il marche droit et jusqu'au bout C'est ainsi qu'on devient honmie!
— Mon père! vous voulez donc achever de me décourager?
— Dieu m'en garde I Tout à l'heure tu m'accusais de vouloir te tromper; peut-être n'avais-tu pas tout à fait tort? A présent, je te parle comme à une femme capable de' regarder la vie en face et de porter ses épreuves. Oui, il faut te résigner à une absence qui sera longue, mais que j'essayerai du moins d'adoucir pour toi.
— Ah! il n'y a qu'un seul remède à l'absence.... c'est le retour.
— Le retour est impossible maintenant; mais j'ai là-bas des frères d'armes, des amis; je veillerai de loin sur Sergi; je l'entourerai d'invisibles protections : il va faire un chemin rapide.
— Je le connais, ce chemin-là : c'est le chemin du danger !
— Le danger est la poésie de la guerre.»
Toutes ces raisons ne parvenaient point à convaincre lady Mac-Lean, qui eût volontiers contraint ImérieflF à sacrifier toute la gloire d'Achille pour le voir revenir une heure plus tôt auprès d'elle.
«Allons! dit-elle en courbant la tête, je comprends bien à présent que tout est perdu.
— Non, chère ingrate, puisque je te reste.
— Oh! mon père, dans quel moment je vous retrouve !
— Au bon moment, puisque tu as besoin de moi. Mais, mon enfant, c'est assez nous occuper du passé.... pour aujourd'hui du moins. Il faut maintenant que nous causions à cœur ouvert de nos projets d'avenir. »
Pour toute réponse, Stella fit un mouvement d'épaules. € Le mal est plus grand que je ne l'aurais cru, pensa
sions possibles à son père, et d'ailleurs peu désireuse d'aller se mettre sous la tutelle acariâtre d'une bellemère, après avoir goûté les douceurs d'une liberté absolue.
Il n'y eut donc rien d'officiellement déclaré : et les relations du père et de la fille, tout en devenant plus fréquentes, ne changèrent point de caractère.
Baratine, ainsi qu'on l*a pu remarquer souvent chez les plus héroïques sabreurs, était, dans tous les détails de la vie intime, d'une insigne faiblesse.
Nadine avait repris sur lui tout son empire, mais elle ne luttait plus maintenant contre Stella; elle sentait trop bien où s'arrêtait son pouvoir. Le général adorait sa fille, qui lui rappelait les plus chers et les meilleurs souvenirs de sa vie. Il eût voulu lui faire oublier ses chagrins; mais la tristesse était maintenant comme le fond même de son âme, qu'elle pouvait bien cacher de temps en temps sous les fleurs d'une gaieté factice, mais qui devait toujours reparaître. Le temps n'y fit rien : au contraire! à mesure que les jours se succédant l'éloignaient du fatal événement qui semblait avoir brisé sa vie, sa douleur devenait tout à la fois plus calme et plus profonde. Elle était trop femme pour ne pas deviner que, sous une feinte bienveillance, Nadine, qui avait tant de raisons pour ne pas l'aimer, cachait une hostilité habilement contenue, prête à éclater à la moindre occasion; mais Nadine était nécessaire au bonheur du général, dont les accès d'énergie n'étaient jamais de bien longue durée; aussi mit-elle toute sa prudence et toute son habileté à éviter jusqu'au prétexte d'un désaccord dont son père eût été la première victime. Nadine triomphait donc avec une orgueilleuse modestie, s'imaginant que sa rivale reconnaissait enfin sa supériorité, et s'inclinait devant elle.
Les trompeuses concessions de lady Mac-Lean ne venaient que de sa profonde indifférence pour les infiniment petits auxquels Nadine attachait l'importance d'une affaire d'État, et qui ne pouvaient inspirer qu'un suprême dédain à une âme remplie d'amour et dévo- *^e de regrets. Baratine, tout joyeux d'avoir retrouvé ^lle sans perdre sa femme, eût goûté un bonheur
parfait si, trop souvent, la mélancolie de Stella n'eût projeté son ombre jusqu'à lui. Il essaya pour la ffuérir de fous les remèdes de l'homœopathie morale : ifs restèrent sans effet. Même avec son père, elle évitait de prononcer le nom de l'absent ; mais le général, qui ne craignait rien tant que ce silence faroudie, lui en parlait souvent : il fallait bien qu'elle écoutât ! Imérieff ne lui avait point écrit, et Baratine, en songeant à leur intimité, ne laissait point que de s'étonner de son oubli. Il ne savait comment l'expliquer à sa fille.
Stella désespérée eût voulu fuir le monde et s'enfermer dans une solitude absolue. Mais son père lui fit comprendre que si elle disparaissait ainsi en même temps que le comte, elle s'exposerait de gaieté de cœur à des commentaires malveillants. Il fallait les éviter dans l'intérêt de l'avenir. Lady Mac-Lean, que le malheur avait rendue timide, sentait qu'elle avait fait un mauvais usage de sa liberté; elle ne demandait pas mieux que d'abdiquer et de se laisser conduire. Elle revit donc celles de ses anciennes relations qui étaient restées à Paris.
Mais il était aisé de deviner que ce monde, jadis tant aimé, avait désormais perdu tout attrait pour elle. Elle y apportait autrefois toute la fougue de son ardente jeunesse; il semblait qu'elle entraînât tout avec elle; rien ne pouvait languir en sa présence; partout où elle allait, le plaisir marchait à sa suite. Ce besoin de charmer, au service duquel sa coquetterie mettait toutes les ressources d*une nature admirablement douée, donnait alors à son commerce un attrait singulier.
Après le départ de Sergi tout changea.
Seule, au milieu de la foule, elle semblait promener sa mélancolie dans un désert. Il eût mieux valu rester chez soi. Les femmes qui, d'ordinaire, ne sont pas précisément des modèles d'indulgence les unes pour les autres, ne se défendirent point, tout d'abord, de quelques railleries à mots couverts sur ce beau deuil que l'on portait d'un vivant. Si personne ne le nommait, c'est que tout le monde le connaissait. On croyait, du reste, que ce chagrin passerait vite.
H n'en ifut rien.
Cette douleur s'imposa par sa constance, et sa durée la fit respecter. Il y eut bientôt une réaction en faveur de la belle désolée, et celles-là mêmes qui auraient été les premières à contester les mérites d'une rivale, s'empressèrent de les proclamer dès qu'elles crurent n'avoir plus à les craindre. Elles donnaient ainsi une preuve de générosité qui ne leur coûtait rien, et se montraient justes sans danger.
xLin
Deux hommes avaient suivi avec un intérêt singulier cette nouvelle manifestation du caractère de Stella. C'étaient M. de Maldive et don Ramon. M. de Maldive avait pris la chose assez légèrement, ainsi qu'il convenait à sa nature sceptique; il n'avait jamais eu qu'un amour de tête : ce sont les plus faciles à guérir. Lady Mac-Léan n'avait pas fait une impression bien profonde sur cette âme mobile, où tout passait, où tout glissait; il avait réussi des mots sur ses chagrins : il ne pouvait donc plus lui en vouloir; après avoir lancé un certain nombre de traits plus ou moins acérés sur Stella et le comte Imérieff, il ne se sentit plus la moindre rancune, ni contre l'une ni contre l'autre. Quand il s'examinait, il ne trouvait plus en lui que ce sentiment de curiosité qui, chez certaines intelligences, survit à tout le reste.
Don Ramon, au contraire, avait été touché des secrètes souffrances de la jeune femme, bien qu'elles lui vinssent d'un autre, et il avait éprouvé pour elle une sympathie dévouée. Le duc prouvait ainsi que l'orgueil est au-dessus de la vanité, que les grandes âmes ne sont jamais implacables, et qu'elles seules savent s'oublier pour les autres. Six mois plus tôt il se fût digne, comme d'une révoltante injustice, de cette
préférence accordée à un rival. La façon dont il supportait maintenant son malheur était la meilleure preuve de l'influence que la jeune femme avait eue sur lui. En peu de temps, lady Mac-Lean lui avait fait faire un assez long chemin. Au début de leurs relations, fier et superbe, parce qu'il n'avait encore jamais éprouvé d'échec, et que toutes les femmes semblaient courir d'elles-mêmes au-devant des fers ou'il daignait leur offrir, il avait posé à Stella une sorte d'ultimatum : gâté par des succès funestes, il ne comprenait aucune résistance à ses désirs, et, accoutumé à tout emporter de haute lutte, il n'admettait pas même que l'on pût songer à lui faire des conditions.... et non-seulement elle avait repoussé son amour, mais elle ne craignait pas de lui laisser voir celui qu'elle ressentait pour un autre.... et lui, après avoir prétendu toute sa vie que l'amitié des femmes était trop ou trop peu, il s'estimait heureux que Stella voulût bien lui accorder la sienne.
Don Ramon avait passé par une suite de transitions habilement amenées, presque insensibles. Il avait cru d'abord qu'elle n'aimait personne, et il avait ainsi conservé longtemps les illusions de l'espérance. Plus tard, quand il avait dû descendre cette pente sur laquelle il s'était attardé avec un douloureux plaisir, elle avait si bien adouci le dernier coup, qu'il s'était surpris à lui pardonner en faveur de sa franchise et de sa loyauté. Le désintéressement dont elle avait fait preuve en choisissant le moins riche de tous ceux qui l'entouraient, lui donnait aux yeux du millionnaire un prestige nouveau. Il l'adorait maintenant autant qu'il l'aimait. Il était résolu à rester près d'elle jusqu'au moment où le mariage s'accomplirait.
Le départ de Sergi vint modifier toutes ses idées : il n'y comprit rien et ne put se l'expliquer que par une querelle survenue entre les deux amants. Il savait que Stella était fière : il compta sur cette fierté ; il espéra qu'elle écouterait les conseils de son orgueil — l'orgueil parlerait pour le duc. Ce n'était pas le moment de la quitter. Il croyait la connaître; il savait bien que si jamais il obtenait d'elle une parole d'amour, ce serait une parole sincère. Au lieu de diminuer, en face de
ces dernières épreuves, sa passion ne fit donc que s'accroître, et elle conquit les deux seules choses qui manquaient encore à sa perfection, je veux dire la douceur et la tendresse. Il ajourna donc son bonheur sans décourager ses espérances, et il continua d'entourer lady Mac-Lean de ses attentions et de ses soins.
Plus clairvoyant que don Ramon, M. de Maidive avait tout d'abord reconnu chez Stella les symptômes des passions inexorables; avec cette netteté de jugement que rien ne troublait jamais, il comprit qu'une telle âme, quand elle s'était une fois donnée, ne devait plus se reprendre. Pour lui, le départ du comte Imérieff n'était pas une chance favorable; au contraire, il savait que la douleur et l'absence ne font qu'enraciner plus profondément en nous les sentiments vrais. Il ne se faisait plus la moindre illusion, et il ne restait auprès de la jeune femme que dans le dessein bien arrêté de faire une étude psychologique approfondie, et de suivre de plus près la solution de ce qu'il appelait la question espagnole et la question russe. Stella, s'il faut tout dire, était moins bienveillante envers lui qu'envers tout autre; elle croyait venger ainsi les griefs de Sergi contre lequel le lion parisien avait
Êarfois essayé ses griffes. M. de Maidive s'apercevâSt ien de cette petite injustice de lady Mac-Lean; mais il mettait une grâce parfaite à la lui pardonner.
«Ce n'est pas sa faute, disait-il; il paraît que je ne saurais lui être indifférent, et ne voulant pas m'aimer, la chère créature se croit obligée de me haïr : elle fait ce qu'elle peut!»
de 5urs
[S, (]pii raccompagnait aans les autres, et sur qui rejaillissait, il le croyait du moins, une partie de sa gloire de femme à la mode, voyait avec une peine extrême cette nouvelle disposition d'esprit.
<sc Votre gaieté me manque, lui disait-il parfois; je veux être jeune, et je ne puis l'être que par vous; vous ne chantez plus : on dit q\ie c'est ma faute; tous vos amis m'en veulent : c'est bien désagréable.
— Consolez-vous, répondait Stella avec un sourire
pâle ; ils verront bientôt que vous n'y êtes pour rien. »
Une explication courte, mais nette, et qui n'avait d'autre tort que celui d'être venue trop tard, avait fait rentrer dans le devoir le gentilhomme campagnard : Stella était enfin débarrassée de ses obsessions importunes et qui lui avaient été si fatales.
La position n'en était pas moins triste; la jeune femme attendait toujours une lettre qui ne venait jamais. Elle ne pensait qu'à Sergi, et personne ne prononçait le nom de Sergi devant elle. On eût dit la conspiration du silence. Sans doute l'affection de son père était grande; mais entre elle et lui ne retrouvaitelle pas sans cesse cette Nadine ombrageuse, dont la seule présence suffisait pour empêcher tout épanchement intime. Elle se retirait donc souvent en ellemême. Sergi, absent, l'occupait plus qu'il n'avait fait quand il vivait près d'elle. Ne plaignons pas trop, cependant, notre belle héroïne. Peut-être pour une femme un amour malheureux vaut-il encore mieux que l'absence d'amour. Dans tous les chagrins qui viennent du cœur, la douceur et l'amertume se mêlent et se pénètrent si bien que les larmes mêmes ont leurs secrètes voluptés. Stella se mit donc à revivre silencieusement le passé. Elle n'avait pas besoin, comme tant de créatures oisives et inoccupées, de lire les romans des autres, — le sien, fait de souvenirs, lui suffisait.
Elle en reprenait une à une toutes les péripéties, et déroulait de nouveau la trame des événements qui vevaient de se succéder avec une si effrayante rapidité. Elle voyait ses torts, elle les avouait; mais elle ne se dissimulait pas non plus ceux de Sergi, et si elle s'accusait, elle l'accusait également. Quand on s'est vraiment aimé, on ne doit pas se quitter si brusquement, sans au moins s'accorder l'un à l'autre un dernier revoir, sans échanger une explication suprême, sans se convaincre que l'un des deux est sans excuse, et qu'il n'y a vraiment ni réconciliation possible, ni retour permis.
Baratine, après avoir longtemps respecté la douleur de sa fille, commença d'essayer quelques consolations; il tenta d'ouvrir quelques échappées de vue sur l'ave-
nir, — un autre avenir qu'il n'avait garde de désigner d'une façon plus précise ; il savait avec quelle prudence et quelle réserve il faut traiter ces âmes endolories et fières. La vérité, c'est que le duc d'Osma s'était adressé directement au général, et qu'il lui avait confié la dernière chance de rapprochement qui lui restât. Il était parvenu assez aisément à le mettre du parti de son amour; mais au premier mot que son père hasarda, la réponse de Stella fut si nette qu'il comprit que tout effort serait inutile et que la partie était perdue pour don Ramon. Il se le tint pour dit et n'insista pas.
Cependant de graves événements, accomplis sur les hauteurs du Caucase, devaient avoir leur contre-coup lointain.
Les Circassiens, après quelques avantages dont ils s'exagéraient singulièrement l'importance, avaient voulu, par un énergiqpie et suprême effort, rejeter les Russes loin du sol sacré de leur pays, et de leurs ennemis ne garder que les morts. Les Russes, de leur côté, aussi tenaces que leurs adversaires se montraient audacieux, semblaient disposés à ne point reculer d'un pas. La guerre prit donc tout à coup des proportions formidables. Baratine crut que c'était le moment de se rappeler qu'il n'avait qu'un congé temporaire, qu'il n'était point encore hors des cadres, et qu'il avait le droit de reprendre du service; il sentit son vieux sang de soldat bouillonner dans ses veines avec toute l'ardeur de la jeunesse : il n'avait plus soixante ans, il en avait vingt.
«Adieu, ma fille, dit-il assez brusquement à lady Mac-Lean, sans l'avoir préparée le moins du monde à cette séparation, il faut que je te quitte : je reprends mon grand sabre, et je m'en vais à l'armée.
— Ohl père, emmenez-moi! s'écria la jeune femme en lui jetant les bras autour du cou.
— ^ Soit! nous partirons demain.]»
Le général voyait bien que s'il y avait un moyen de guérir sa fille, c'était celui-là. Stella avait besoin d'être arrachée à sa torpeur ; elle avait besoin d'être secouée, remuée, tourmentée même. Il fallait qu'un rayon d'espérance, fut-ce un rayon menteur, vînt dorer sa vie. Voilà pourquoi il consentit si aisément. Nadine, prétextant des raisons de santé plus ou moins plausibles, avait demandé qu'on la laissât à Paris. Cet arrangement simplifiait les choses. Pour éviter l'ennui des adieux et l'importunité des questions et des commentaires, lady Mac-Lean résolut de faire comme Sergi et de partir sans prendre congé de personne. La veille de son départ, elle réunissait à sa table lord Ashbury, M. de Maldive, don Ramon et Arthur. Le dîner fut assez gai. On la vit sourire : depuis quelque temps elle ne souriait plus. Chacun interpréta à sa façon. Le vieux lord, ami de la joie, crut que c'était un retour à ce qu'il appelait philosophiquement la raison, et il s'en félicita bien sincèrement; le duc d'Osma pensa que l'amour seul illuminait ce beau visage, et il espéra. Sir Arthur fêta le claret et le Champagne de sa cousine comme si l'on eût dû signer son contrat le lendemain. Mais M. de Maldive qui connaissait le visage des Slaves, toujours si habiles à cacher leurs véritables impressions, et qui avait très-attentivement étudié Stella, n'était pas dupe des mêmes illusions.
«Ce bonheur lui doit venir de Russie, se dit-il en regardant la jeune femme; il faut s'attendre à quelque grand événement.»
Le judicieux observateur ne fut donc pas surpris d'apprendre le lendemain que Stella était partie avec le général.
«Il n'est pas venu à elle : elle va à lui.... c'est dans l'ordre!.... Eh bien! c'était une femme charmante et j'aurais pu l'aimer!....»
Le conditionnel était une consolation que M. de Maldive s'accordait à lui-même. Lady Mac-Lean était du reste sî bien convaincue de sa parfaite et facile résignation qu'elle ne sentit pas le besoin de lui venir en aide. Lucien était un de ces hommes qui savent toujours se suffire à eux-mêmes.
Elle voulut, au contraire, prévenir le duc par quelques lignes où elle laissait parler son âme. c Ce serait, lui disait-elle dans sa lettre, un des chagrins de sa vie de n'avoir pu répondre à une affection dont elle était fière. Elle en sentait tout le prix; elle en était touchée cent fois plus qu'elle ne l'avait laissé voir, et elle en garderait im souvenir reconnaissant. Il oublierait un jour ce qu'il y avait eu de pénible dans leurs relations pour se rappeler seulement ce qu'elle lui gardait de loyale et sincère affection. Elle ne comptait guère être heureuse; mais si jamais elle devait l'être, son bonheur ne serait point parfait tant qu'elle ne pourrait pas croire à celui d'un aussi noble cœur. Elle savait bien qu'elle l'avait afûigé; mais, en l'affligeant, elle l'avait guéri ; elle l'avait réconcilié avec le monde, en lui rappelant qu'il y avait encore quelque part des sentiments généreux et désintéressés; elle lui avait fait du mal pour lui faire du bien : le mal passerait; le bien resterait.
<cSi, disait-elle en finissant, si elle l'avait ramené à l'estime des autres et à la confiance en lui-même, ce serait l'honneur de toute sa vie, et la plus noble tâche qu'elle aurait accomplie en ce monde. »
Don Ramon, en recevant cette lettre, comprit que Stella était plus digne encore d'être aimée; mais il n'était pas de ceux qui nourrissent éternellement des passions sans espoir. Ses flammes étaient trop ardentes pour toujours durer sans avoir d'autre aliment qu'ellesmêmes : elles s'apaisèrent peu à peu, quand elles ne furent plus irritées par une continuelle présence. Nous savons cependant qu'à travers toutes les péripéties d'une vie qui ne cessa pas d'être aventureuse, il garda toujours à la belle lady im culte chevaleresque.
Lord Ashbury reçut un aimable présent d'adieu, une cravache à pommeau ciselé, et l'injonction formelle de penser à sa pupille chaque fois qu'il ferait une promenade au bois.
Arthur ne reçut rien : aussi déclara-t-il hautement oue lady Mac-Lean était une ingrate; mais il eut soin d'ajouter qu'elle était femme, et qu'à ses yeux c'était une circonstance atténuante. Arthur savait bien que
l'ingratitude est Tindépendance du cœur — et que les femmes veulent être indépendantes. Gomme il n'était venu à Paris que pour elle, il reprit le soir même le train express pour l'Angleterre, et alla marier sa fille aînée, la blonde Adda, que le fils d'un de ses amis lui demandait depuis deux ans, mais qu'il s'était toujours obstiné à lui refuser pour que sa femme ne fût pas grand'mère dès le lendemain de son mariage.
M. de Maldive ne se permit qu'une ou deux épigrammes sur ce goût de voyage auquel, de temps en temps, Stella était obligée de céder, — mais tous les rieurs, cette fois, ne furent pas de son côté. — Parmi les relations habituelles de Stella, les jugements furent assez partagés. Quelques dilettantes passionnés qui prenaient plaisir à l'entendre, exprimèrent une plainte sincère et sympathique; tandis que certaines femmes, dont son éclatante beauté avait troublé les pâles amours, heureuses d'un départ qui leur faisait des règnes assurés, lui décochèrent ces flèches du Parthe, à la pointe acérée, que les femmes du monde excellent à lancer à leurs amies, — quand leurs amies s'avisent d'être leurs rivales.
Ces petites méchancetés n'atteignirent point la fuite de Stella, qui roulait avec son père vers les steppes lointaines.
«Tu vois ma confiance, lui dit le général, quand ils furent seuls dans un coupé de chemin de fer ; tu désirais venir, et je t'emmène! je ne t'ai pas même demandé ce que tu prétends faire.
— Eh ! je n'aurais pas pu vous le dire, car je ne le sais pas moi-même.»
Avouons-le, toutefois, à mesure qu'elle s'éloignait de Paris, Stella se sentait plus dégagée, plus libre et déjà plus heureuse. Si incertain que fût le terme du voyage, si éloigné que fût le but, ne se rapprochait-elle point
sans cesse de celui qu'elle aimait? Sa pensée se détournait du passé et s'élançait vers l'avenir. Avec quelle joie elle voyait fuir, de chaque côté de la route, forêts
{»rofondes, hautes montagnes, fleuves impétueux, et 'espace dévoré par les roues ardentes s'effacer et disparaître. Elle s'enivrait de cette rapidité, elle en aimait follement le vertige.
Mais quand on fut arrivé aux frontières russes, quand il fallut quitter les voies rapides, changer le wagon contre la chaise de poste et se soumettre aux lenteurs des relais, une sorte d'impatience nerveuse la prit; malgré le fouet des postillons, elle se dit qu'on n'avançait plus; la plaine égale, monotone, déroulait devant elle ses infranchissables immensités.
En touchant barre à Saint-Pétersbourg, elle fut cependant bien obligée de convenir que l'on avait marché.
Le général, qui avait à prendre l'air des bureaux, dut passer trois ou quatre jouns dans la capitale de toutes les Russies : ce retard fut cruel à Stella; elle n'en profita point pour voir les merveilles de la ville des czars : elle déclara au contraire qu'elle ne sortirait point de sa chambre; elle espérait que son père prendrait pitié de sa douloureuse inquiétude, et qu'il voudrait à tout prix la faire cesser. Elle ne se trompait pas. Le général gourmanda si bien les lenteurs bureaucratiques qu'il fit expédier promptemeut ses affaires, et reprit aussitôt la route du sud.
Stella, qui avait regardé Saint-Pétersbourg comme sa dernière étape, ne fut pas plutôt repartie qu'elle se crut arrivée. Elle ne savait pas encore ce que c'est qu'un voyage en Russie : l'infini par la distance, l'infini par la lenteur.
Ses yeux, qui voulaient percer l'espace et voir toujours plus loin, ne rencontraient rien qui pût leur servir à mesurer le chemin parcouru : il lui semblait dans la vaste étendue rencontrer toujours le même arbre, toujours la même église, toujoura le même bois, toujours le même village, répétés sans cesse et multipliés les uns par les autres. Elle ne vivait plus que dans l'avenir, et ce qu'elle appelait l'avenir, elle n'en était
plus séparée que par quelques jours.... Mais ces jours ne finissaient point. Qui donc ne Ta pas rémarqué? Après une longue attente, ce sont les dernières minutes qui sont les plus cruelles; elles durent comme des siècles.
Un chemin de fer joint Pétersbourg à Moscou par un trait d'union de trois cents lieues. Ces trois cents lieues sont assez vite franchies.
Une fois à Moscou, Stella se crut en Orient.
Si Pétersbourg est encore l'Europe, Moscou c'est déjà l'Asie. Ahl si son cœur n'eût pas été dévoré par mille anxiétés terribles, quel intérêt elle eût pris à tous les grands et nobles spectacles qui s'offrirent alors à ses regards! mais son âme n'était plus avec elle : son âme allait où était son amour.
Cependant, à partir de Moscou, elle reçut du monde nouveau qui l'entourait des impressions si vives (ju'elles apportèrent, quoi qu'elle en eût, des distractions forcées à sa pensée trop constante. Là, en efifet, plus de chemins de fer, plus même de chaises de poste; il faut se servir de l'équipage russe et monter dans le tarantasse, voiture sans ressorts, composée d'une caisse et d'un train de quatre roues, réunies par de longues pièces de bois, grossièrement équarries, sur lesquelles la icaisse est posée.
On y attèfe trois chevaux en troïka, c'est-à-dire de front tous les trois; celui du milieu, le plus fort et le plus grand, est emprisonné dans le brancard ; les deux autres, de chaque côté, semblent, au contraire, à peine retenus par de longs traits, presque flottants, qui ne gênent ni l'indépendance de leurs allures, ni la liberté de leurs mouvements; aussi, tandis que le timonier ploie son cou robuste pour faire entrer sa grosse tête dans l'ogive en bois de son joug, — le douga, — qui la soutient et en même temps l'encadre, les deux autres secouent follement leur ermière en bondissant. On eût choisi à dessein le premier troïka qui emportait vers la steppe le tarantasse du général, que l'on n'eût pas mieux réussi à lui donner cette physionomie originale qui frappe tout d'abord un étranger. Un des doux chevaux de trait était blanc comme la neige, l'autre, noir^
comme Tébène; i^ndis que le timonier, à Fallure rapide, mais ré^lière, et dont les fantaisies de ses deux compagnons np pouvaient troubler le rhythme correct, était un alezan brûlé de la plus riche nuance : tous trois donnaient ainsi comme un accord parfait de couleurs à la fois éclatantes et harmonieuses. Le général le fit remarquer à sa (ille :
€Yois comme ils sont beaux! lui dit-il.
— Le plus beau cheval du monde, répondit Stella, c'est celui qui arrive le plus vite.»
Le postillon comprit sans doute l'impatience de la jeune femme, car, à peine sorti des faubourgs de Moscou, et engagé sv^r la longue chaussée qui conduit de cette ville à Toula, il mit son équipage au galop de chasse. En même temps, les clochettes de la douga, débarrassées de la courroie qui enchaînait leur battant, commencèrent de faire entendre leur carillon sonore. Stella ne put s'empêcher d'y prêter l'oreille. Pas de douga s^s clochettes! ces clochettes dont le tintement g^i, qui ne se tait jamais, acconpipagpe sans cesse vptre course, jouent un véritable rôle dans le dran^e du voyage, oi vous allez doucement, elles semblent se plaindre et murçiurer tout bas de la lenteur des chevaux on des cahots du chepain. Si, au contraire, sur la steppe unie et ferme vous lancez l'attelage 9, fond de train, la clochette joyeuse entame sa ron^e folle, çà et là eatrecouf^ée par des éc\ats métalliques, vifs et saccadés. Les chevaux comprennent ce langage aérien. Pleine et vibrante, la voix de la clochette les soutient et les anime : ils dressent les pointes de leurs fines oreilles pou,r mieux l'entend^'e; vienUelle à se taire, ils i;i'avancent plus que lentement, l'œil morne et la tête baissée.
S|(^is, après quelles minutes de ce galQp modéré, qui semblait n'avoif d'autre but qy.e ae mettre ses francs coureurs en haleinci* le postillon, stimulé par lç3 arguments persuasifs de Stella, se pencha en avant, jeta, comme un avertissement et un signal, une interjection rauqne, puis il fit entendre une roulade de gainmes plus ou moins chromatiques qui se terminèrent pa^r lin gra,nd cri et une mndulation sauvage. Les
chevaux s'enlevèrent en bondissant : leur épaisse cri* nière s'éparpilla sur leur tête et flotta sur leur cou, tandis que leur longue queue fouettait leurs flancs. Déjà leurs rapides élans dévoraient l'espace.
C'était un dimanche matin : graves et solenuelles les innombrables cloches de Moscou, appelant dans ses mille temples les fidèles orthodoxes, remplissaienl l'air de leurs poétiques mélodies. Un sentiment religieux involontaire et profond s'empara de la jeune femme. Tous les amours sont frères : on ne s'exalte point sur un seul objet, et quand on aime ardemment une créature, une reconnaissance pieuse emporte aussi l'âme éprise vers le Créateur : ce fiit avec des larmes dans les yeux que Stella se retourna pour contempler La grande silhouette de cette noble métropole.
Cependant les chevaux allaient vite; les relais se succédaient rapidement; de temps en temps de petites villes et de grands villages se penchaient sur la route pour regarder passer nos voyageurs. La campagne était magnifique; on voyait bien qu'elle avait bu largement les ondées chaudes de Tété; les. prairies étalaient leur livrée d'un vert éclatant, et les sillons étaient jaunes comme l'or. Parfois de longues chaînes de coteaux onduleux accidentaient les plaints : aussi loin que l'œil pouvait les suivre, la route montait et descendait sur leurs croupes fuyantes. Enfin, au n^atin du troisième jour, nos voyageurs, après avoir franchi Voronèje, se trouvèrent à l'entrée de la steppe.
Une émotion nouvelle, inconnue, toute puissante, agitait l'âme de Stella; des sensations qu'elle n'avait point encore éprouvées gonflaient sa poitrine et lui donnaient une palpitation plus vive.
Devant elle, la steppe s'étendait, la steppe immense. Jamais elle n'avait mieux compris la nature, cette
poésie vivante. Brillante comme l'émeraude, diaprée çà et là d'éclatantes végétations, la plaine déroulait ses richesses infinies. Très-basse, sillonnée d'ornières noires mais peu profondes, la route n'était, à vrai dire, qu'une large bande de terre au milieu des prairies, qui les mettait de plain pied avec le spectacle qu'ils admiraient. Au moment où le tarantasse s'élança de toute l'ardeur de ses chevaux dans l'espace largement ouvert devant lui, une petite brise, soufflant du sud, rasa la vaste étendue, et agitant par millions les têtes caressées des fleurs, promena dans l'air des senteurs embaumées qui pénétrèrent dans la voiture ouverte. Stella avait toujours aimé les parfums : elle aspira avec une sorte de passion ces effluves ardents, et, sous l'influence des sensations qui l'envahissaient, contemplant tantôt pendant le jour les jeux de la lumière qui tombait du ciel serein, tantôt les constellations étincelantes qui montaient dans l'azur profond de la nuit, elle abandonnait son âme tour à tour au roulis de l'espérance et de la crainte.
Cette poésie de la nature, si puissante sur les âmes qui portent déjà en elles la poésie de l'amour, s'empara violemment de lady Mac-Lean, et elle regardait vaguement, et sans presque les voir, les champs de blés dont les épis mûrs ployaient devant elle, comme pour la saluer, leurs lourdes têtes blondes; les églises qui élevaient au milieu des massifs d'arbres leurs dômes miroitants; les fraîches oasis des jardins et les grands moulins dont les ailes tournaient lentement.
Le général n'était guère moins pressé que sa fille,
bien que ce fût pour d'autres raisons; il avait donc
onsenti à voyager à toute vitesse et sans trop s'arrêter.
)ans cette saison de l'année, les nuits sont presque
ussi belles que les jours. H faut les avoir contemplées
pour n'en faire une idée juste, ces uuits splendides de rOrient, où il y a tant d'étoiles au ciel, qu'au lieu de voir, comme chez nous, des points d'or semés sur la voûte bleue, c'est au contraire la voûte qui est d'or et qui laisse apercevoir, à travers ses rayonnantes clartés, Tazur çà et là comme de petites taches sombres. Après quelques heures de halte qu'ils ne s'accordaient pas même toutes les nuits, nos voyageurs repartaient avec l'aube, courant ainsi au-devant de l'aurore qu'ils voyaient surgir de la steppe, comme les matelots la voient sortir du sein des mers. La steppe n'est-elle point immense comme l'Océan, et les Orientaux n'ont-ils pas eu raison de l'appeler l'Océan sec?
Pour Stella, ces nuits avaient un charme c[u'aucune parole ne saurait rendre. Le général dormait ou feignait de dormir. Elle pouvait ainsi s'abandonner librement à ses pensées; les grands spectacles au milieu desquels l'emportait sa course rapide favorisaient l'essor de sa rêverie : loin des hommes et près de Dieu, son amour était plus à l'aise; il lui semblait qu'il avait fui les chances mauvaises et cruelles de la vie et du monde, et que si la fortune amie l'avait amenée au milieu de ces admirables spectacles, cadre naturel du bonheur, c'était pour qu'elle y tût heureuse. Aussi avec quelle ivresse elle aspirait à longues gorgées cette brise fraîche, toute parfumée des suaves arômes des fleurs! comme son regard perçait les abîmes transparents de ces nuits constellées f II y avait des moments où p our elle la ' distance n'existait plus : loin, bien loin, dans quelque repli du Caucase, elle apercevait Sergi. Son cœur bondissait alors dans sa poitrine et voulait s'élancer vers la chère image : tantôt elle le voyait blessé
— oh! de quels soins alors elle eût voulu l'entourer!
— parfois, assis tout seul sur quelque hauteur escarpée, il tournait les yeux vers la roiue, comme s'il eût dû la voir v enir.
Quelquefois aussi, elle le soupçonnait oublieux, ou el craignait infidèle. Alors, toute pâle, elle se soulevait de la voiture, se penchait en avant, et touchant du doigt l'épaule du postillon :
« Plus vite I plus vite I lui disait-elle, plus vite encore ! »
Alors le long fouet effleurait en' sifflant les oreilles des chevaux, qui secouaient la tête; il cinglait leur poitrail avec un craquement sonore ; il s'entourait comme un serpent autour de leurs reins, et Taitelage, surexcité, reprenait sa course avec une vitesse folle. De temps en temps, le tarantasse se croisait avec des patrouilles de cosaques à la noble prestance, à Tair fier, mélancolique et doux, qui saluaient militairement l'uniforme du général endormi. C'était Stella qui leur rendait leur bienvenue. Parfois aussi ils rencontraient des convois de Tatares, coiffés de leurs grands bonnets d'agneau, qui passaient gravement en induisant leurs longues voitures. «Peut-être, se disait Stella, peut-être ces gens qui viennent d'où je vais ont-ils vu mon Sergi. » Ainsi, tout le rappelait à sa pensée, tout jusqu'à la chanson des cailles monotones, qui s'élevait par intervalles dans le silence du ciel. Après une des dernières fêtes données par Mme de Forgach, et qui avait fini si tard que l'on en était sorti de bonne heure, Sergi, en la reconduisant chez elle, lui avait fait écouter cette note perçante de l'oiseau captif dans quelque volière des Cfhamps-Elysées, et, par une association d'idées toute naturelle, le même chant qui frappait maintenant son oreille dans la grande plaine russe, reportait sa pensée vers ce doux et cher souvenir.
Par une de ces nuits étoilées qui sont comme un reflet adouci de la splendeur de Dieu sur la terre, ils atteignirent les bords du Don aux belles eaux roulant silencieusement : en Russie, ce pays du calme par ordre, les fleuves mêmes n'osent pas faire de bruit.
Le Don, c'est la limite naturelle entre l'Europe et l'Asie, entre la civilisation froide et correcte et les magnificences de ce qu'on appelle encore la barbarie.
Aux clartés du jour naissant, Stella put apercevoir les chaînes occidentales du Caucase, terme désiré de son voyage. Cette première vue la remplit d'une indicible émotion : sa poitrine se serra, et, malgré elle, ses yeux se fermèrent comme dans un éblouissement soudain. Quand elle les rouvrit, elle ne vit plus rien, et elle se demanda si elle avait été le jouet de quelque illusion de ses sens. Entre elle et le soleil, il passait en
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résistance et de rimmuable patieace du soldat russe à supporter le mal vient de sa foi profonde dans les immortelles destinées de sa patrie. L'œuvre de civilisation que la Russie accomplit chaque jour au Caucase à travers mille obstacles et mille dangers donne à son armée un caractère particulier. Cette armée, qui se bat tous les jours et qui se compose d'hommes d'une trempe éprouvée, a une physionomie à elle, et que l'on ne rencontre point ailleurs; il y a dans son organisation quelque chose qui n'est plus positivement de ce siècle, et j*eu suis fâché pour le siècle. C'est une armée chevaleresque, aimant et respectant son chef, et toujours prête à mourir pom* lui.
Quand on vit sans cesse au milieu des dangers et en face de la mort, on apprend vite à mépriser la mort et à braver les dangers.
Pour un homme, pour un soldat, une telle vie au milieu de ces luttes sans fin, dans une atmosphère de poésie et d'héroïsme, doit être une hygiène morale excellente. C'est de quoi Stella avait, pour ainsi dire, une vague conscience: elle le sentait mieux encore qu'elle ne le comprenait. Il y avait dans la nature de Sergi quelque chose de délicat, d'un peu trop féminin peut-être, qui, sans doute, le rendait charmant, mais qui devait s'opposer au complet développement de ses qualités viriles; le séjour du Caucase, la vie au milieu d'une armée, cette vie robuste et saine, la lutte sans fin, les épreuves sans cesse renaissantes, n'était-ce point là ce qu'il pouvait y avoir de plus heureux, de plus salutaire et de plus profitable pour le comte Imériefi? «Sans doute, se disait-elle, il eût mieux valu qu'il ne m'eût point quittée; mais puisqu'il devait partir, c'est là que je veux qu'il soit.»
Baratine, qui s'occupait beaucoup de ses cartes et de ses plans, la laissait presque toujours livrée à ses réflexions : peut-être jugeait-il que cela valait mieux pour elle.
Cependant, quand ils eurent franchi le cours du Téreck, le général lui montrant l'amphithéâtre des montagnes au milieu desquelles s'enfonce un étroit défilé :
— Voilà, lui dit-il, la porte du Caucase.
Au lieu de s'élever du sol graduellement, et pour ainsi dire par une série d'échelons superposés en retraite, la célèbre barrière de deux continents semble jaillir du sol, soudaine, brusque et violente; d'un peu loin on dirait une fusée de pierre s'élançant de la steppe égale.
C'était le matin, à l'heure blanche et fraîche qui verse sur le monde la plus poétique et la plus douce de toutes les lumières. On ne voyait encore les objets qu'imparfaitement, et comme estompés dans une ouate incertaine et vague ; des vapeurs légères, voilant à demi le paysage, donnaient aux formes indécises et mal arrêtées des sommets les aspects les plus étranges. A la limite de l'horizon, et derrière la chaîne richement boisée qui fermait les premiers plans, apparaissaient deux monts immenses. Dans cette pénombre du jour naissant, ils ressemblaient à deux géants, couchés l'un en face de l'autre, pied contre pied; celui-ci tout couvert de ses armes brisées, celui-là dressant encore vers le ciel sa lame dentelée et terrible. Plus loin, et à la limite extrême de l'étendue que le regard pouvait parcourir, un troisième mont dressait dans l'azur pâle sl tête neigeuse.
Par un geste d'une naïveté enfantine, Stella étendit les mains vers la montagne comme si elle eût voulu en prendre possession et la faire sienne; elle ouvrit ses bras pour l'enserrer et Tétreindre.
Dé]à l'aurore succédait à l'aube et versait sur toutes les cimes sa pluie de rayons roses. Le soleil, à son tour, monta dans le ciel, illuminant tout à coup les plus lointaines perspectives et faisant resplendir les sommets étincelants, tandis que les vallées étaient encore noyées dans l'ombre. Comme enlacées dans un tissu aux mille couleurs, toutes les fleurs, toutes les plantes, toutes les essences d'arbres, mêlées dans un sublime désordre, paraient les épaules et les flancs des montagnes des teintes harmonieusement fondues de la végétation la plus opulente. Le cocher s'était arrêté de lui-même comme pour laisser aux voyageurs le temps de contempler ce spectacle magique! Mais au bout de quelques instants:
c C'est assez; en avant I» dit Stella.
Aussitôt la voiture commença de gravir la rampe âpre, au milieu des plus magnifiques paysages, dont la langue balbutiante de Thomme ait jamais essayé de révéler les merveilles.
Cette célèbre ceinture du Caucase, qui porte encore la trace des longs déchirements opérés tour à tour par Teau des déluges et le feu des volcans, développait devant eux la longue succession de ses vallées changeantes, dominées par les entassements des masses schisteuses, auxquelles les grands bassins de basalte et de porphyre mariaient leur éclat sombre. D« distance en distance, de vieilles tours, appartenant à l'architecture primitive des temps qui n'eurent pas d'histoire, se dressaient sur des rochers à pic, et fièrement pyramidaient dans Tair.
Cette route du Caucase n'est pas bonne, et l'on circule plus sûrement sur nos chemins vicinaux. Vingt fois les rochers la détournent; vingt fois les éboulements la coupent et la rompent : il faut monter, il faut descendre, il faut escalader les cimes, il faut s'aventurer sur des sentiers étroits qui surploraibent des abîmes.... mais qu'importe, si chaque tour de roue vous amène devant quelques merveilles nouvelles, et si vous voyagez à travers le sublime? Cependant, Stella était trop pressée d'arriver pour voir dans toutes ces beautés pittoresques autre chose qu'un obstacle ou un retard; si parfois la grandeur on l'étrangeté des scènes qui s'ofraient à elle lui arrachaient un cri involontaire d'admiration, d'étonnement ou d'enthousiasme, elle revenait bientôt à l'unique pensée qui remplissait son âme.
Quarante jours après son départ de Paris, elle aperçut enfin, de l'autre côté du fleuve Koura, la ville aux eaux chaudes, le but de son voyage, Tiflis.
C'est une sensation vraiment étrange pour le voya-
geur, quand, après avoir longtemps poursuivi un but, qui semble toujours fuir devant lui, il va enfin l'atteindre; quand il en est si près, qu'il ne semble plus avoir besoin que d'étendre la main pour le toucher. On s eii était fait mille images à l'avance; on veut voir comment la réalité aura répondu à l'idéal; on veut comparer ce qui est avec ce que l'on avait cru; c'est là un moment d'émotion heureuse et qui récompense de toutes les fatigues de la route. Il en est même qui trouvent cet instant si doux qu'il leur plaît de le prolonger. Ceux-là n'ont pas la fiévreuse impatiencr ''.^ Stella. Au lieu de s'arrêter à contempler l'ensemble pittoresque de cette ville tout à la fois asiatique et européenne, les anciennes églises avec leurs dômes à toi': aigu, le bazar aux longues arcades, les hautes maisons, entourées de grands jardins^ comme elle eût voulu, au contraire, percer toutes ces murailles, faire disparaître d'un coup de baguette ces toits inégaux qui moutonnaient à ses pieds comme les vagues d'un océan soudain pétrifié.... pour voir plus vite où il était.
Pendant toute la durée du voyage, elle avait été soutenue par la pensée • de revoir bientôt Sergi ; elle se croyait sûre de le rejoindre à Tiflis.... et maintenant qu'elle y était arrivée, elle tremblait d'y entrer; elle se disait qu'elle n'aurait jamais la force de demander : «Est-il ici?» Ce qu'il y avait de chevaleresque et de généreux dans sa démarche s'effaçait à ses yeux; elle songeait seulement à ce que les autres pourraient y trouver de hardi, d'irrégulier et d'immodeste. De quel droii venait-elle chercher jusque-là un homme qui ne lui était rien, et dont elle n'avait pas voulu quand il s'offrait à elle? Des pressentiments cruels l'agitaient.
Tiflis, on le sait, est le quartier général de l'armée d'occupation du Caucase; c'est le siège de l'état-major et la résidence du Prince-Lieutenant; c'est de là que l'on fait rayonner les troupes dans toutes les directions. Le comte Imérieff était alors en expédition : son corp^^ tenait la campagne. Stella ne pouvait se mettre à courir après lui dans la montagne, alors qu'elle n'était pas môme sa fiancée; il fallut donc se résigner à dévorer son impatience; il falut vi\Te à Tiflis.
peine un jour avare à travers le pillage d'un moucharaby jaloux, cette maison, qui possédait des jardins d'hiver et d'été, des terrasses parées des plus belles et des plus brillantes fleurs du Caucase, comprenait tout un monde de kiosques, de galeries, de chambres d'apparat aux murailles sculptées, aux plafonds couverts de lacis d'or, d'outre-mer et de vermillon, et revêtus de glaces, où l'on se voyait la tête en bas. Effrayé de l'espèce de torpeur morale à laquelle il voyait sa fille s'abandonner, le général l'avait amenée dans cette maison, qui était la plus belle de TiQis : il comptait l'entourer d'amis. Stella, en le remerciant tendrement, le supplia de permettre qu'elle ne chan- ^eki absolument rien à son genre de vie. Négligeant uui 3 toutes les splendeurs de ce palais des Mille et une ^uits^ elle choisit pour son usage une toute petite pièce, située à l'extrémité la plus reculée, au bord des jardins, et, depuis la voûte jusqu'au pavé, tendue de cachemires comme le tombeau d'une sultane. C'est là que lady Mac-Lean passait sa journée solitaire, livrée à ses pensées qui la dévoraient comme une proie. Elle eût bien voulu pouvoir goûter, comme quelqiies-uns de ceux qui l'entouraient, le charme somnolent de ce kief oriental qui assoupit toutes les émotions, émousse également l'aiguillon de nos joies et celui de nos douleurs, et suspend la vie : , elle eût voulu, comme deux belles Géorgiennes habitantes de la maison voisine, chasser loin d'elle ses ennuis avec la blanche fumée du narghileh. Mais l'implacable activité de son esprit, la vivacité d'une imagination toujours en travail ne lui permettaient point ces faciles distractions : il lui fallait vivre, et vivre toujours en face d'elle-même. C'était là son supplice : ceux à qui jadis elle avait fait du mal n'étaient-ils pas vengés par ces retours amers de la destinée.
Pendant que lady MaoLean, arrivée aux extrémités du monde pour retrouver celui auquel, trois mois plus tôt, il lui eût été si facile de s'unir, consumait dans une inaction cruelle les forces vives de sa nature, que faisait donc le comte Imérieff?
Toujours inconsolé, immortellement triste, Sergi ne s'était pas contenté de mettre l'Europe et la Russie entre lady Mac-Lean et lui; en arrivant à Tiflis, où il apportait les lettres de recommandations les plus pressantes, il avait supplié le général en chef de le placer au poste de la gloire et du danger.
«Vous n'êtes pas difficile! lui réporidit-il en riant; mais je vous prie de croire qu'il n'y a pas un cadet dans mon armée qui n'en demande autant; cependant, je vais vous accorder un tour de faveur. Vous partirez demain avec la colonne qui va relever nos postes avancés.»
Imérieff en était alors à cette période désespérée où il semble, tant on est malheureux, que tout changement doit être un bien, parce qu'il est impossible que rien soit plus mal que ce qui est. Pour qu'un homme jeune, accueilli, fêté dans le monde, à qui la vie sourit, et qui voit se dérouler devant lui le long avenir, en soit arrivé là, il faut qu'il ait passé à travers de rudes épreuves : mais nous connaissons la vie du comte Imérieff. Les chagrins que venait de lui causer lady Mac-Lean avaient réveillé en lui toutes les douleurs de sa jeunesse, et il lui semblait souffrir de nouveau et par elle tout ce qu'il avait déjà souffert. Il avait fait appel à ce qui lui restait de forces morales pour écrire à Stella cette dernière lettre, datée de Varsovie, dans laquelle il lui envoyait le suprême adieu. Mais obéissant encore à cet instinct de pudeur qui se trouve toujours au fond des nobles âmes, il n'avait pas voulu lui révéler toute l'étendue de son désespoir. Une fois entré
en Russie, fl se sentit encore plus invinciblement séparé d'elle. Il se comparait an plongeur qui pénètre dans des abîmes de plus en plus profonds, et que chaque seconde enfonce plus avant dans l'Océan insondable.
Mais, sur le terrain de la guerre, il éprouva ce qu'on appelle en médecine im mieux sensible. L'héroïsme est encore le meilleur remède de l'amour. Quand on offre généreusement sa vie pour une noble cause, pour son pays, pour une idée; quand on trouve tout à coup l'emploi de ses facultés généreuses; quand on se voit chaque jour et pour ainsi dire à chaque heure au milieu d'hommes qui vous donnent, sans même y prendre garde, l'exemple de la plus sublime abnégation d'euxmêmes, on sent un impérieux besoin de réagir contre ces découragements, ces tristesses sans nom, ces faiblesses sans dignité, qui ne sont après tout que des formes déguisées de Tégoïsme, — l'égoïsme, ce père de toutes les lâchetés !
Au milieu de ses anciens compagnons de fatigues et de périls, en face de dangers sans cesse renaissants, l'activité trop longtemps engourdie de Sergi sembla renaître; il n'oubliait point son amour, mais il avait moins de temps à lui donner. Quand il entendait le boute-selle, il fallait bien remettre les soupirs au lendemain; quand il voyait devant lui les fiisils de Schamyl, il comprenait que ce n'était pas le moment de regarder le portrait de Stella, quoiqu'il fut fort ressemblant; quand il avait bataillé tout un jour, couru la montagne dix heures de suite, et qu'il tombait d'épuisement et de fatigue sur son dur matelas, il n'avait pas le loisir de s'abandonner à des rêves absorbants. Je ne veux point faire entendre par là qu'il eût cessé d'aimer lady Mac-Lean; mais son amour pour elle était plus viril et moins tyrannique; il se disait bien toujours qu'il ne lui serait pas possible de vivre heureux sans Stella; mais il ne se disait plus que sans elle il lui serait impossible de vivre. Il n'espérait plus la revoir; il la reléguait parmi les souvenirs à jamais perdus de sa jeunesse, comme nous faisons tous un
^nr de la dernière femme aimée, quand nous la ren-
voyons avec ces belles chimères qui furent un instant Tenchantement de nos belles années, et qui disparaissent pour ne plus revenir.
Parfois, cependant, quand il songeait à la liaison assez intime qu'elle avait maintenant avec le général Baratine et toute la société russe de Paris, il se disait que s'il avait le bonheur de faire une action d'éclat, elle le saurait; elle verrait alors qu'il était un homme de cœur et digne de l'amour qu'il avait rêvé ; peut-être alors elle aurait, ne fût-ce qu'une minute, le remords de ses injustes duretés et le regret de l'avoir perdu. Il avait commencé par lui en vouloir infmement d'avoir laissé sa lettre sans réponse; mais il se rappela qu'il ne lui avait point donné d'adresse, et qu'ainsi, quand bien même elle eût voulu lui écrire, elle ne l'aurait pu. Il pensa donc, n'était-ce point là un de ces subterfuges de la passion, toujours habile à se tromper elle-même, qu'il devait effacer, par une nouvelle lettre, calme, froide et digne, l'impression mauvaise des violences de la première. Il ne voulait point qu'elle eût jamais le droit de faire un seul reproche à son souvenir. S'autorisant de ce qu'il y avait eu de cruel et d'injuste dans sa conduite, il voulait reprendre les choses de haut avec elle, et, après lui avoir bien démontré tous ses torts, lui envoyer une sorte d'amnistie du passé. Il s'était promis à lui-même de s'élever jusqu'à l'impassible sérénité de l'homme gui est maintenant de l'autre côté de la passion, et qui la juge avec l'impartialité d'un témoin désintéressé.
C'est, en effet, sur ce ton que la lettre débuta; mais, peu à peu il se laissa gagner par des souvenirs qui étaient des émotions; peu à peu, le vieil homme se retrouva, et aussi le vieil amour! Rien ne ressembla donc moins au commencement que la fin de cette lettre, qui débutait par l'indifférence pour arriver à des protestations passionnées.
Quand, après deux ou trois éditions revues, augmentées et corrigées, il se trouva à peu près satisfait, il cacheta sa lettre et l'enferma dans une double enveloppe, mais sans y mettre aucune suscription, car il ne savait point e4fcore où il l'adresserait et p"
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quel moyen il la ferait parvenir. Le service de la poste dans le Caucase n'a pas positivement la même régularité que sm* le chemm de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou : les courtiers pouvaient venir d'un moment à l'autre, mais ce moment n'était jamais connu.
Cependant, l'ordre fut donné au petit corps dont Sergi faisait paiiie, d'attaquer un des villages fortifiés de Schamyl. Le combat fut long, sanglant, meurtrier. Cependant le lendemain du deuxième jour, l'aigle à deux têtes déploya sa fière envergure sur les remparts démantelés du maître de la montagne. Mais si cet exploit fut glorieux, il fut aussi chèrement payé. Ce fut sur une route semée de cadavres que Ton s'avança jusqu'au cœur de la citadelle. Sergi, qui tenait à justifier la bienveillance dont il avait été l'objet, combattit au premier rang : quand on entra dans la forteresse vaincue, on le laissa sur la brèche parmi les morts.
Ce mouvement se rattachait à un plan général d'opérations. Le gros des troupes russes suivait à une certaine distance, prêt à rejoindre et à soutenir son avant-garde.
Baratine avait un commandement dans cette seconde division.
A force d'instances, de prières, de câlineries et de promesses, Stella avait obtenu la permission de suivre son père, à la condition expresse qu'elle ne quitterait point la gauche de la colonne, où se trouvaient aussi deux ou trois femmes d'officiers, qui voulaient accompagner leur maris jusque sous le canon.
Baratine arriva au pied de la forteresse le lendemain du jour où nos héros y étaient entrés. Le premier soin du général, quand on lui communiqua les rappoi*ts, ce fut de chercher le nom de Sergi. 11 le trouva parmi ceux qui manquaient. 11 essaya de préparer safiUeàlf^ \ nouvelle.
Elle rinierrompit dès les premiers mots.
cJe le savais! lui dit^e, non sans pâlir, mais avec un calme qiai effiraya son père: hier, quelque chose me Ta dit; il a dû tomber à trois heures : j*ai senti le coup qui l'a fîrappë!»
Il y avait un peu d'égarement dans ses yeux : le général ne sut trop que lui répondre.
«Enfin, que vas-tu taire? lui demanda-t-il.
— Le chercher aujourd'hui.... et le pleurer demain ! » En effet, sous la protection d'un aide de camp du
général, elle commença de parcourir les ambulances et de jouer ainsi, au profit de son amour, ce rôle de sœur de charité qui sied si bien aux femmes. Mais elle ne retrouva point Sergi. «Ainsi, pensait-elle, je n'aurai pas même la joie de pleurer sur son cadavre, et d'avoir mort celui que j'ai repoussé vivant!»
Découragée par l'inutilité de ses recherches, Stella revenait près de son père, quand un soldat s'approcha de l'aide de camp et lui dit à voix basse quelques mots que eelui<-ci parut écouter avec une attention extrême ; Stella, qui avait continué de marcher, était en avant de vingt pas quand l'officier s'élança vers elle :
cMilady, lui dit-il en touchant légèrement son coude, car elle ne semblait pas l'entendre, je ne voudrais point vous donner de fausses espérances; mais cet homme me dît des choses si étranges.... il parle d'un officier russe blessé, porté mourant dans ime maison où il a reçu les soins très-empressés des gens du pays.... il ne serait pas impossible....
— Allons! allons vite! s'écria ^Ua; nous devrions être déjà près de lui, — et mettant sa bourse dans la main du soldat, — conduis-nous!»
Gehii-ci marcha rapidement devant elle, et après deux ou trois détours dans des ruelles étroites et tor* tueuses, il s'arrêta brusquement devant la porte basse d'une maison dont la façade avait été labourée par les balles.
«C'est ici!» dit- il en faisant le salut militaire.
Stella poussa la porte, et, suivie de l'aide de camp, eUe entra dans une p^ce basse et sombre, dont les volets intérieurs, à demi fermés, ne laissaient passer
qu'une lumière avare; quand elle se fut peu à peu accoutumée à cette demi-obscurité, elle découvrit une seconde porte en face de celle qui venait de lui donner entrée. Elle marcha résolument et l'ouvrit. Ses regards furent alors frappés d'un étrange et douloureux spectacle.
Couché sur un divan, si bas qu'il était presque à fleur de sol, blanc comme un marbre, la tête entourée de bandelettes sanglantes, Sergi offrait par sa pâleur et son immobilité une effrayante image de la mort. Stella voulut s'élancer vers lui; mais il lui sembla que ses jambes se dérobaient sous elle, et qu'elle était clouée au sol par le geste impérieux et le sombre regard d'une femme qui venait de se lever brusquement devant elle. Cette femme, qui n'était plus jeune, semblait n'avoir jamais été belle; mais des colliers et des chaînettes d'argent portant suspendues des pièces de monnaie et des médailles d'or, indiquaient au moins qu'elle avait été riche. Ses grands traits, son œil noir,légère' ment enfoncé sous une arcade sourcilière brusquement coupée; son nez, dont la courbe aquiline indiquait une race faite pour le commandement, tout semblait révéler à lady Mac-Lean qu'elle se trouvait en face d'une personne appartenant à une famille considérable du pays. Le sentiment qui dominait sur sa physionomie était celui d'une dignité austère et même un peu farouche, que le malheur, au lieu de l'abattre, devait exalter encore. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait, et comme dominée par l'ascendant de cette nature puissante, Stella s'arrêta machinalement à son ordre. La vieille femme mit alors im doigt sur ses lèvres comme pour commander le silence, et de son autre main lui montra le blessé. En ce moment, un faible soupir souleva la poitrine de Sergi, et Stella put entendre comme une plainte inarticulée qui s'en exhalait. Elle fit deux pas vers lui; mais l'étrange créature se jetant à sa rencontre :
«C'est donc sa mort que tu veux?» lui dit-elle en russe, d'une voix très-basse et avec un accent étranger.
Lady Mac-Lean resta immobile à la même place. Ses veux, en parcourant la chambre, découvrirent bientôt
une secondé femme, qu'elle n'avait pas encore vue. Celle-ci se tenait assise au pied du lit, sur un de ces grands sièges à haut dossier, de forme byzantine, incrustés d'ébène, de nacre et d'ivoire, qui semblent faits pour servir de trône à des impératrices et à des reines. Elle était jeune et d'une beauté si éclatante que Stella, malgré elle, se sentit troublée et pleine de crainte. Son teint était de ce ton brun, à la fois mat et doré par les caresses du soleil, dont nos races septentrionales n'offrent point l'analogie, tandis que son front, sans doute, plus soigneusement préservé, était d'une remarquable blancheur. Ses deux sourcils, fins et arqués, avaient une telle régularité, que l'on eût cru volontiers qu'ils étaient l'œuvre de l'art plus que de la nature ; sous ses beaux cils, longs et recourbés, le regard avait Tair de venir de loin, et rien n'était plus charmant, plus profond ni plus doux que ce regard. Ces cils, en s'entrecroisant par le bout, ajoutaient encore quelque chose de piquant et de vif à ce charme déjà si grand. Dans le coin sombre où se tenait la jeune Circassienne, ces grands yeux, lorsqu'ils voulaient voir, semblaient dilater tout à coup leur pupille, et l'on eût dit qu'il en jaillissait un fauve éclair. Souvent aussi les larges paupières, rayées de veines bleuâtres, voilaient le feu trop ardent de ce regard, et l'on eût dit alors que l'ombre des cils palpitait sur ses joues comme une aile d'oiseau : tels sont les yeiix d'Asie. Des cheveux bruns, presque noirs, échappés à la coifïiire, frissonnaient autour du front, et, par ondes molles, descendaient le long de ses joues, dont la ferme rondeur accusait encore l'extrême jeunesse. Il n'était pas possible de lui donner plus de seize ans.
Sergi poussa un nouveau soupir, et, pour la seconde fois, Stella voulut s'avancer vers lui : pour la seconde fois aussi elle en fut empêchée par la vieille Circassienne, qui s'était constituée la garde-malade du comte ImériefT, et qui remplissait ses fonctions avec une* incorruptible fidélité.
En entendant le soupir du blessé, la charmante enfant assise à ses pieds se leva, et après avoir échangé avec l'autre femme un regard d'intelligence, elle alla
prendre tin flacon sor une table ctergée >âe boistscms et d'onguettts; elle en versa lahe ou 4eàx 'i^outtes sur les lêtres de Sergi, à l*oreîlle duquel elle murmura quelques mots.
'En voyant tant de soins délicats prodigués par une autre à celui qu'elle croyait avoir seule le droit de guéiir, comme elle voulait avoir seule le drdit de Vtàmer, Stella souffrait de foute son âme : en ce moment sa nature asiâez violente reprenait le dessus» elle voulait courir à cette belle enfant, lui saisir le flacon dans les mains, lui dire : «C'est <moi qu'il aime! laîssez-Boros; ne suis-je pas venue pour vivre ou pour mourir avec lui?» Mais ia crainte de porter un coup terrible ou patient suffit à l'arrêter; elle lui avait déjà fait tant de mal! elle aima mieux endurer tous les tourments d'une jalousie poignante que d'exposer encore une fois sa vie. Elle se résigna cbnc et baissa silencieusement la tête.
Quand Sergi eut retrouvé quelque calme, la vîeîtle femme se rassit brusouement à sa place, sans même dai^er jeter un regard à la fille d'une nation ennemie ; mais l'autre, plus accessible aux émotions douces et tendres, plus intelUçente des mouvements du coeur, crut qu'il fallait au moins «oubaiter la bienvenue à celle qui arrivait, et elle sut le faire par un mot, — rien qu'en prononçant son nom.
«Stella? lui dit-eile avec une muette interrogation dans ses beaux yeux, Stella?»
Que de choses dans ce seul mot! que de révélations ne faisait-*il point à celle qui le portait? Il semblait lui dire : «Vous n'êtes pas une étrangère, une inccmnue parmi nous : celui qui est là, votre ami, nous a parié de vous.»
Oui, ce mot, avec l'inflexion que sa voix lui donna, avait, pour ainsi dire, déchiré un voile entre les deux femmes ; elles allaient maintenant unir, confondre leurs efforts pour sauver celui qui était devant elles ; à elles deux elles sauraient bien l'arracher à la moH.
La Circassienne, avec cet instinct qui trompe si rarement les femmes, quand elles ne veulent point eUesmêmes être trompées, comprit tout de auite qu'elle ne
pouTàit venir que pour lui. Étaîl-^lle femme ou amante? c'est ce que la jeune fille ne pouvait savoir : mais elle aimait, et cela suffisait. Sans doute elle était aimée I.... A mille indices, sur la valeur desquels il est facile de ne se point tromper, la gardienne de Sergi avait deviné que le blessé, objet de ses soins pieux-, devait être sous 1 empire d'une passion profonde : elle l'avait reconnu à ses regards rêveurs, à cette mélancolie un peu sauvage que rien ne semblait pouvoir guérir; enfin, à sa façon d'être avec elle-même. Si peu coquette qu'elle fût, et Ton peut dire qu'elle ne Tétait point, la fille de la montagne était bien obligée de s'avouer qu'elle était belle, et que, pour ne point l'aimer, il fallait en aimer une autre. Cette autre, c'était sans doute celle qui venait le chercher si loin.
«Tant mieux! murmura-t-elle; peut-être retrou verat-il ainsi la paix et un peu de bonheur, i»
Quand elle se sentit appeler par son nom, un flot de sang rose teinta la joue pâle de lady Mac-Lean, qui respira plus librement.
La €ircassienne, oui semblait aussi aimable, aussi bienveillante, aussi oonne enfin qu'elle était belle, s'écarta du lit, et par un geste elle fît signe à la nouvelle venue qu'elle pouvait approcher; tandis qu'un doigt mignon et fin, posé sur ses lèvres, commandait le silence.
Stella, dans un seul regard, tout humide des larmes qu'elle avait peine à contenir, lui exprima plus de reconnaissance que n'en eussent témoigné de longs discours; puis, retenant son souffle, et glissant silencieusement, comme une ombre, sur les nattes brillantes qui couvraient le plancher, elle s'approcha de Serffi et s'assit tout près, à la façon orientale, sur une pîTe de carreaux. Elle put alors contempler tout à son aise celui que ses yeux avides cherchaient en vain depuis si longtemps. Combien il était changé! Les fatigues de la guerre l'avaient singulièrement amaigri, et le sang de sa blessure avait décoloré son visage, que le petit souffle échappé de ses lèvres empêchant seul de prendre pour un visage de mort. Dans un mouvement
brusque qu'il fit, l'appareil posé sur la blessure ne dérangea, et la pauvre femme frémit en apercevant la longue déchirure béante qui sillonnait une de ses tempes, la moitié de son front, et allait se perdre sous ses cheveux; elle eût voulu pouvoir prendre la main de Sergi, qui pendait hors du divan et traînait presque jusqu'à terre, pour la porter à ses lèvres.... elle n'osa pas, et cacha ses yeux d'où tombaient de grosses larmes, qui roulèrent sur ses joues, toutes brûlantes.
La Circassienne se rapprocha de lady Mac-Leai^ et s'assit sur un carreau moins haut, de sorte qu'elle avait l'air de s'être mise à ses pieds, avec cette grâce humble que l'on trouve assez souvent chez les femmes d'Orient, mais qui pourtant n'est jamais sans dignité : à elles deux, elles faisaient ainsi le tableau le plus charmant qu'un peintre ait jamais pu rêver : lady Mac^ Lean, grande, élancée, pâle comme un lis, avec ses tresses blondes encadrant l'ovale un peu sillongé de son visage, et de toutes parts s'échappant de son chapeau de feutre, dont la plume retombait sur son cou et flottait sur ses épaules, droite et fi ère dans son corsage d'amazone, emprisonnant sa taille et fermant sur le cou; l'autre, au contraire, rehaussant par toutes les magnificences du costume oriental sa beauté splendide : elle n'avait pour coiffure qu'une simple pièce de soie rouge, nouée autour de sa tête avec une grâce négligente, et redescendant sur la nuque, où elle cachait mal la lourde masse de ses cheveux d'un noir lustré; une tunique de soie bleue ouverte sur le devant, laissant voir un col délicat entouré d'un fil de perles, et la naissance d'une gorge parfaite.
Deux rangées de petites agrafes, dont on ne se servait point, eussent pu, au besoin, fermer cette tunique sous laquelle on apercevait une robe de soie blanche, aux manches larges et bouffantes. Ces deux femmes s'examinaient avec une égale attention, et se rendaient mutuellement cette justice de s'admirer Tune l'autre. Stella comprit que si c'était là ime rivale, elle devait être bien dangereuse; il lui sembla impossible que Sergi, alors qu'il avait tant de raisons de ne se plus croire aimé, eût pu voir cette charmante enfant sans
s*attacher à elle aussitôt; elle crut donc ne Tsivoir retrouvé que pour le perdre; elle se vit renversée du haut de ses espérances, et elle en éprouva une douleur si vive qu'elle en ressentit subitement comme un contre-coup physique ; elle porta la main sur son cœur qui cessait de battre, et devint si pâle que l'on put croire qu'elle allait mourir.
La belle Gircassienne comprit-elle ces sentiments? devina-t-elle ce qui se passait en ce moment dans l'âme de l'étrangère? c'est ce qu'il serait peut-être assez difficile d'assurer; tout ce que l'on peut dire, c'est que, bien différente de la vieille femme qui, en voyant lady Mac-Lean, avait pris tout à coup un air de dédain superbe, la jeune fille, au contraire, qui avait encore toute la fraîcheur et toute la générosité de sentiments naturelle à son âge, attacha sur elle un regard dans lequel la curiosité n'était déjà plus que de la bienveillance : on eût dit qu'elle comprenait ses souffrances, et qu'elle y compatissait doucement.
Cependant Stella, dont le courage devait être maintenant à la hauteur de toutes ses épreuves, s'était promptement raffermie : elle était prête à subir tous les outrages de la fortune ennemie. Elle était arrivée à l'extrême limite du malheur, et comme toutes les âmes vraiment grandes, et qui retrouvent une soudaine énergie dans l'excès même de leurs maux, elle fit appel à cette fierté, qui est une des vertus sociales de la femme; elle se jura à elle-même que, si douloureux que fût son secret, elle saurait lui donner son cœur pour tombe, — et que cette tombe serait muette. Quand elle eut pris vis-à-vis d'elle-même cette résolution difficile, mais nécessaire, et qu'elle se savait bien la force de tenir, Stella fut tout à coup plus calmé, et avec la force que donne toujours un sacrifice noblement accompli, ce fut un regard presque serein qu'elle leva sur la jeune fille. On eût dit qu'en interroj^eant ce beau visage, elle voulait seulement savoir si elle serait capable de rendre heureux celui qu'elle-même eût entouré de tant d'amour.
La charmante créature à qui ce regard s'adressait comprit-elle tout ce qu'il y avait d'ardent et de passionné
dans sa silencieuse éloquence? Je ne sais; mais, 6*miBSnant avec une grâce enchanteresse devant iady Ifac-Lean, elle prit une de ses mains, la porta à sa poitrine et à son front, et inondant, pour ainsi dire, Stella tout étonnée des effluves magnétiques de ses grands yeux de gazelle, dont l'humide lumière semblait pénétrer jusqu'au fond des âmes, le visage rapproché de son visage, une main appuyée sur son épaule, avec ce mélange de dignité et de familiarité que Ton ne trouve guère ailleurs que dans ces races encore voisines de la nature, et que la civilisation n'a pas eu le temps d'amoindrir, d'une voix douce mais pleine, harmonieuse, sonore et vibrante :
«Stella!» répéta-t-elle encore.
Cependant Sergi fît un second mouvement dans son lit. Les deux femmes crurent qu'il allait parler : elles accoururent.
Sergî, en effet, après un ou deux soubresauts inquiets, murmura faiblement par deux fois :
«Tcherka! Tcherka!
— n m'appelle! dit la jeune fille; c'est qu'il ne vous a pas vue! venons.»
Et prenant Iady Mac-Lean par la main, toutes deux ensemole s'approchèrent du lit.
Sergi vit- il celle qu'il avait tant aimée? Je ne sais; mais il ne prononça qti'un nom, et ce fut encore le nom de Tcherka.
«Toujours vous!» fît Iady Macr-Lean, non point peutêtre sans un peu de découragement ni de secret aépit.
La jeune fille ne trouva rien à répondre.
« A boire ! continua le malade en ouvrant les yeux.
— Donnez-lui à boire,» dit celle que désormais ttous nommerons Tcherka.
Et elle présertta à Iady Mac-Lean le vase qui contenait la potion calmante.
«Buvez, mon cher Sergi,» dit- elle au jeune homme en français.
Sergi étendit la main, prit le vase et but; mais rien ne put faire croire à la pauvre femme qu'dle eût été reconnue. Les accents de cette voix, qui tant de fois l'avaient fait tressaillir, laissaient mirintenant Sergi dans la plus complète indifférence. La main de Stella
«TELLA. S99
trenibUit en le fadsant faoîre. lies yeux du comte fiTent le tour de la chambre, passèrent sur lady Mac-îjean comme sur le reste des objets qui se trouvaient autour de lui, et -ne s'arrêtèrent que sur le doux visage de la Gircasdeime.
«Ohl mon Dieu! il ne me reconnaît donc pAus?
murmura lady Mac-Lean avec une expression dont Tangoisse remua la jeune fille.
— n est encore 9l faible ! d^-elle à demi-voix.
— Morte, je le reconnaîtrais, moiî» répondit Stella avec une sombre énergie.
Puis, d'une voix qui priait :
«Voiriez- vous bien me laisser avec lui?» demandât-elle.
La jeume ûlle se leva et fît signe à l'autre femme, qui la suivit dans la pièce voisine.
Restée seule, Stella revint près de la couche de Sergi et le contempla avec une avidité passionnée. On eût dit iqu'elle ne pouvait rassasier ses yeux de le voir. L'état où il se trouvait ne laissait point que de lui inspirer une vive inquiétude et une douleur plus vive encore : elle songeait que c'était elle qui l'avait réduit là; qu'elle était la cause de tout ce quil avait souffert, de tout ce qu'il souffrait. Que de choses elle eût voulu lui direli... et il ne semblait pas capable de l'entendre ! Aussi, elle se taisait; mais sa poitrine émue, ses lèvres tremblantes, ses yeux pleins de larmes parlaient pour elle. Elle se pencha sur le blessé, l'appela tout bas, et prit 'une de ses mains, qui Im sembla glacée et qu'elle essaya de réchaufier dans les siennes. Cette impression fut-elle désagréable au malade, irritable et nerveux, comme sont trop souvent les blessés? Personne ne l'eût pu dire; mais il retira sa main avec une sorte de brusquerie. Â cette marque de répulsion instinctive que idergi lui donnait sans en avoir conscience, Stella sentit son cœur se serrer. Elle se rassit tristement au pied du lit, décidée à tout attendre et à ne plus rien tenter; mais cela même était difficile ; à tout prix elle voulait connaître son sort; elle ne se sentit pas capable de rester longtemps dans cette incertitude, plus cruelle que le malheur même.
Elle se releva et appela Sergi par deux fois. En entendant la voix qui prononçait son nom, Sergi parut enfin sortir de sa longue torpeur; il fît un effort et se souleva aur son coude, puis il regarda lady MaoLean fixement, comme il eût fait d'une vision apparaissant tout à coup dans un rêve à demi éveillé. Il était facile de voir qu'il cherchait à la reconnaître et qu'il n'y réussissait pas.
«Mon Dieu, c'est affreux! murmura lady Mac-Lean en étreignant son front dans ses deux mains. Sergi! Sergi! répéta-t-elle encore avec im accent déchirant, c'est moi! c'est Stella!... Tu ne veux donc pas me reconnaître? Tu ne veux pas m'entendre?... Sergi! mon cher Sergi!))
Le comte releva une seconde fois la tête et la regarda; puis il ferma aussitôt les yeux, pâlit encore, — ce que l'on n'eût pas cru possible, tant les couleurs de la vie avaient abandonné sa face marmoréenne, — et retomba lourdement sur l'oreiller. Lady Mac-Lean, éperdue, se jeta sur lui, prit sa tête entre ses deux bras, l'appuya contre sa poitrine, sans s'apercevoir qu'elle était toute trempée du sang de sa blessuie rouverte, et le couvrant de caresses et de larmes :
«0 Sergi! répétait-elle au milieu de ses sanglots, pardonne-moi! Dis-moi seulement que tu me pardonnes ! }»
La tête insensible roulait d'une épaule sur l'autre; mais aucune parole ne sortait des lèvres muettes. Imérieff était toujours évanoui. Désespérée de l'inutilité de ses efforts, Stella crut qu'il était mort, et elle se laissa retomber sur le divan en poussant un cri de terreur.
Au même instant la porte se rouvrit et Tcherka reparut.
Elle jeta les yeux tour à tour sur Imérieff et sur lady Mac-Lean. L'une paraissait avoir autant besoin que l'autre de secours.
«Venez, venez de grâce, lit lady Mac-Lean en l'apercevant; il vient de s'évanouir encore une fois, et je n'ai pas pu le rappeler à lui : Dieu ! suis-je assez mal-
nreuse !
— Ce ne sera rien, rassurez-vous! dit la jeune fille 9 qui souleva la téie du blessé en lui faisant respirer je ne sais quelle essence énergique. Imérieff rouvrit bientôt les yeux, et se réveillant pour ainsi dire dans les bras de la Gircassienne :
— C'était donc toi, Tcherka, ma bonne Tcherka? lui dit-il à voix basse et en cherchant ses yeux... Mais oui, c'est toi... c'est toujours toi!
— Oh! murmura lady Mac-Lean, affaissée au pied du divan, pousserait-il la cruauté jusqu'à ne plus vouloir m'adresser une parole?!»
Tcherka, trop jeune pour n'être point encore bonne, eut pitié d'une douleur si profonde et si vraie.
«Voyons, dit-elle à Sergi, reconnaissez donc votre amie, celle qui est venue de si loin pour vous chercher.... celle que vous avez tant de fois appelée la nuit dernière. C'est Stella, votre chère Stella! La voici; parlez-lui, regardez-la...»
£t comme Imérieff se taisait toujours : c Je le veux ! ajouta-t-elle avec un ton de douce autorité.^
Sergi demeura silencieux.
<^OhI c'est fini; tout est fini, il ne m'aime plus! s'écria lady Mac-Lean avec un sanglot déchirant.
— Il vous aime toujours, mais, en ce moment, il ne vous reconnaît pas.
— Il n'a cependant plus le délire; il vous reconnaît bien, vous... et il vous aime! » répliqua lady Mac-Lean, dont une rougeur furtive envahit tout à coup les joues.
Tcherka tourna vers elle son beau regard calme et limpide, et, pour toute réponse, inclina deux fois sa tête d'une épaule vers l'autre.
«Mais alors, continua lady Mac-Lean qui ne demandait qu'à être convaincue et consolée, comment ne me reconnaît-il point?
— Qui peut savoir? répliqua la Circassienne en portant le doigt à son front; avec ces blessures à la tête on ne peut répondre de rien. Un de mes frères, frappé comme votre ami par la lance d'un cosaque, a été, pendant près de deux mois, incapable de reconnaître notre mère; il avait oublié jusqu'à son nom.
— £t maintenant? demanda Stella.
— Oh! maintenant ils boiib connaît... et. il nous aime^>
Lady Mao-Lean courba la tète : elle était désormais résignée à tout; la vie l'avait vaincue; elle renonçait à la lutte; elle voulait désarmer la tortane par sa douceur. Disons-le cependant, de toutes ses épreuves, celle-ci lui semblait la plus crueUe. Etre près de celui qu'dle aimait, le voir à chaque minute, et se dire qu'il ne la reconnaissait point, qu'il était insensible à sa voix, et qu'il en serait lon^mps ainsi, toujours peut-être; c'était vraiment plus qu'elle ne pouvait supporter.
SteUa ne savait à quoi se résoudre; si les paroles de Tcherka la rassuraient quelque peu pour l'avenir, elles étaient loin de consoler le présent. Elile envoya chercher son père, qui vint aussitôt avec un chirurgien. Sergi n'hésita point à reconnaître le général, auquel il tendit la main avec un faifak sourire. Celui-ci prononça le nom de lady Mac-Lean. liais pas plus qu'auparavant ce nom ne parut exciter chez le malade la fibre engourdie du souvenir. Le fait parut surprendre Baratine ; mais le chirurgien l'assura qu'il avait eu sous les jeux plusieurs exemples de la même singularité; il ajouta que toutes les blessures qui intéressaient le cerveau avaient des règles si particulières et des caractères si bizarres que rien ne devait étonner, mais que tout, au contraire, était possible, et l'invraisemblable naturel, à ce point que la personne qui avait été l'objet de la préoccupation à la fois la plus vive et la plus constante d'un sujets pouvait tout à coup, et pour un temps plus ou moins long, lui devenir complètement étrangère.
Baratine, sur un regard de Stella, demanda au ohirurgien s'a n'était pas possible de faire transporter le comte Imérieff dans son propre logis, où il serait entouré de tous les soins que réclamait son état. L'homme de l'art hocha la tète en assurant que la chose était maintenant impraticable, parce que la moindre commotion pourrait être fatale au blessé.
c Quant aux soins à lui donner, ajouta-t-il en se
tournant vers Tcherka, je ne crois pas qu'il en trouve ja-
''ais ailleurs de plus intelligents et de plus dévoués qu'ici. »
STELUU 303
Lady Mao-Leau bstisaa la tête sans rien répliquer. Il lui sembla que c'était sa condamnation qu'on prononçait.
«Les gens du pays, ajouta le chirurgien en s'adres* sant plus dicectement au général, ont des remèdes particuliers pour les blessures reçues à la guerre, et Dieu sait s'ils ont assez souvent l'occasion de les appliquer. Personne n'eût pu faire suivre au comte Imérieff un traitement à la fois plus salutaire que ces deux femmes; je pense donc, mon générd, qu^il faut le laisser encore quelque temps entre leurs mains : elles sont délicates et puissantes.
•— Mais cette espèce de dérangement moral dans ses facultés? demanda Baratine avec une anxiété visible.
— Pour cela, je crois qu'elles n'y peuvent rien, et nous pas davantage. Quand on arrive aux faits psychologiques, la médecine de bonne foi — il y en a une autre qui s'appelle le charlatanisme — la médecine de bonne foi doit s'arrêter net : le corps nous appartient; mais ses rapports avec l'âme, leurs réactions mutuelles, leurs influences réciproques, ce sont là des mystères que nous pouvons bien soupçonner, mais qu'il ne nous sera jamais donné d'approfondir, d'expliquer ou de diriger. J'ai été plus d une fois témoin de phénomènes pareils à ceux qui se manifestent en ce moment chez le comte : j'ai vu des guérisons; mais, je dois l'avouer, ce n'était presque jamais à nous qu'on les devait.
— Voilà qui est affreux ! » fit le général en se promenant de long en large dans la chambre, les mains derrière le dos et la t^te indinée sur sa poitrine, tandis que lady Mac-Lean, assise au pied du lit, contemplait son cher malade dans une sorte d'extase, et l'enveloppait pour ainsi dire du magnétisme de son reg^d.
A l'autre bout de la chambre, Tcherka et sa compagne, immobiles comme des statues, insensibles en apparence à tout ce qui se passait autour d'elles, attendaient en silence qu'il eût plu aux nouveaux venus de décider quelmie chose sur le sort du malade.
«Allons, ma fille, puisqu'il en est ainsi, fit le général en touchant l^^èrement l'épaule de Stella, nous sommes inutiles, allons-nous-eB U
Stella, pour toute réponse, lui montra Sergi des yeux et ne bougea point. Le général comprit qu'il fallait la laisser aller jusqu'au bout. Sergi était désormais toute sa vie, et il n'y avait point pour elle un avenir où il ne fût point. Il ne fit donc aucune objection.
«Je viendrai souvent te voir, lui dit-il; si tu as besoin de moi, tout le monde te dira où tu peux me trouver ! »
Et, comme il avait à remplir les devoirs du service, il partit.
Demeurée seule avec les deux femmes, lady Mac- Lean expliqua à Tcherka (la seule qui parlât russe), qu'elle voulait rester près d'elles pour l'aider à soigner son compatriote.
«Dieu est grand, tu sauveras ton ami! répondit la jeune fille, car on guérit en aimant.
— Alors, il guérira,» pensa lady Mac-Lean, dont un faible sourire éclaira un moment le visage, mais, hélas I pour s'éteindre aussitôt.
Les deux jeunes femmes s'établirent donc au chevet du blessé, se disputant en quelque sorte le privilège de le servir, et jamais malade n'avait reçu de soins tiï plus intelligents ni plus dévoués.
Cependant, les progrès du bien étaient d'une lenteur extrême, et cette raison ébranlée, dont les lacunes avaient causé une si profonde douleur et un tel effroi à la pauvre Stella, n'était pas encore raffermie. Pas une parole, pas un regard, pas im signe n'était venu lui apprendre qu'elle était reconnue etpardonnée. Au contraire, elle pouvait voir (et c'était là pour elle une véritable torture) que les bons offices de Tcherka étaient mieux accueillis que les siens. Il était un peu comme ces enfants dont la timide sauvagerie s'accommode mal des prévenances d'une étrangère, et, si bienveillantes qu'elles soient, ne les supporte qu'impatiemment; tandis qu'il témoigne clairement sa joie quand il peut revenir aux mains connues et familières. Mais l'étrangère ici, c'était l'ancienne amie.... et l'amie, c'était l'étrangère! On comprend tout ce qu'il y avait d'amer et de poignant pour Stella dans cette apparente ingratitude, et pourtant comme elle eût aimé sa
peine et les soins qu'elle prenait de lui si elle eh eût été récompensée par un mot, par un regard, par qpielque chose enfin qui lui eût laissé voir c[ue Sergi l'avait devinée et comprise. Mais rien ne faisait encore présager ce dénoûment si ardemment désiré par elle. Cependant elle continuait sa tâche avec un zèle infatigable, épiant avec une anxiété avide ce retour de la raison, si longtemps et si vainement espéré. Rien ne la rebutait, rien ne la décourageait. Il est vrai que Tcherka faisait tout pour soutenir son courage et lui rendre quelque espoir. Rien n'était charmant comme de les voir ainsi toutes deux en présence, belles toutes deux, mais d'une beauté si différente, pareilles seulement par la grâce, la tendresse et la bonté. La jeune Gircassienne, avec cette intelligence des choses du cœur qui est un des charmes de la femme, avait vite compris le sentiment de jalousie inavouée, mais réelle, que Stella ne pouvait s'empêcher d'éprouver chaque fois que sergi lui exprimait sa reconnaissance. Elle eût voulu pouvoir lui dire : «Mais ce n'est pas à moi qu'il faut parler ainsi; c'est à elle!i> Le blessé n'aurait pu la comprendre, et d'ailleurs lady Mac-Lean était toujours là, et sa présence rendait toute explication impossible.
TcherKa se contentait donc de baisser la tête avec un léger mouvement d'épaules qii'on eût pu traduire ainsi : Pardonnez-lui; vous voyez nien qu'il ne sait pas ce au'il fait I Stella pardonnait en effet; mais il n'était pas oifïicile de voir que c'était là pour elle une rude épreuve et qu'elle la ressentait cruellement. A force de la voir souffrir, Tcherka prit une résolution sur laquelle jusaue-là elle avait longtemps hésité. Elle avait trouvé aans l'habit d'Imérieff la lettre sans adresse que celui-ci, deux ou trois jours avant l'assaut de la forteresse, avait écrite à lady Mac-Lean, et qu'il ne lui avait pas encore envoyée. La jeune fille avait d'abord eu 1 intention de remettre cette lettre à lady Mac-Lean; puis, ne voyant pas d'adresse, elle s'était demandé si c était à elle qu'elle était écrite, et s'il n'y aurait point quelque imprudence à la lui faire lire.
Mais quand elle vit sa compagne si malheureuse qu'elle semblait ne point pouvoir l'être davantage, elle
se dit que c'était le cas de tout riscraer, et que si la lettre contenait quelque nouvelle fâcneuse, elle aurait peut-être pour effet, par l'excès même du mal, de ^érir Stella, ou tout au moins d'abréger cette lente agonie.
Si au contraire elle était affectueuse et bonne, elle consolerait la pauvre femme et lui rendrait le courage dont elle avait tant besoin.
Un soir donc que les deux aimables créatures étaient restées seules auprès de leur cher malade, après quelques instants d'un silence pénible interrompu de temps en temps par un soupir, s'exhalant péniblement de la poitrine de Ser^i, Tcherka, qui contemplait avec un attendrissement involontaire le visage pensif etdouloureux de lady Mac-Lean, prit tout à coup sa main, et la regardant dans les yeux, de sa voix la plus suave, une voix qui flattait comme une caresse :
«Je crois, lui dit-elle, que j'ai quelque chose pour toi.
■^ Pour moi! et quoi donc?
— Une lettre....
— Et de qui?
— De lui! et elle montra le blessé.
— Oh! donne, alors, donne vitel]» s'écria lady Mac- Lean en tendant la main.
Tcherka lui remit l'enveloppe que, depuis trois jours, elle portait dans sa poitrine.
Lady Mac-Lean s'en empara et l'ouvrit d'une main fiévreuse. Elle en parcourut rapidement les première» lignes, et en voyant ce début si froid et si amer, elle éprouva une sorte de défaillance, car elle crut que c'était un adieu suprême ^e Sergi avait voulu lui envoyer.
Honteuse de cette faiblesse, qu'elle se reprochait de n'avoir pas su dominer, lady Mac-Lean essaya de sourire à la belle enfant toujours à ses pieds, et reprit sa lecture. Tout à coup son front s'éclaircit, la lettre trembla dans ses mains et ses yeux lancèrent des éclairs :
cil m'aimel Tcherka, il m'aime! s'écria-t-elle avec une sorte de ravissement, en achevant sa lecture, qu'elle recommença lentement, comme pour savourer l'une après l'autre toutes les protestations d'amour et toutes les paroles brûlantes que lui adressait son amant. Oui^
reprit-elle encore au bout d'un instant, il m'aime, il m'a toujours aimée, il m'aimera toujours!
— Et comment pourrait-il ne pas t'aimer? reprit Tcherka en laissant voir sur son visage sa naïve admiration.
— N'est-ce pas, reprit-elle bientôt avec une douce confiance, n'est-ce pas que nous le sauverons? Oh! je ne veux pas qu'il meure!
— Gomme si l'on pouvait mourir quand on est aimé ! » reprit Tcherka avec la sublime confiance de la jeunesse.
Pour la première fois depuis qu'elle était près d'Imérieff, lady Mac-Lean sentit ses nerfs se détendre, et une émotion heureuse adoucit l'expression si profondément mélancolique de son visage.
«Comme vous êtes belle, quand vous êtes heureuse! reprit Tcherka toujours à ses pieds.
— Alors il y a longtemps que je n'ai été belle!» répondit Stella en secouant la tête.
En ce moment, pourtant, elle éprouvait une joie immense; elle semblait renaître à la vie. Elle se leva,"" et appuyée à l'épaule de Tcherka, marchant sur la pointe du pied, elle s'approcha de la couche de Sergi :
«Maintenant que je sais qu'il m'aime, je veux le revoir I »
Elle se pencha sur le divan. Il dormait paisiblement; la fièvre était apaisée, et il ne lui en restait plus que juste ce qu'il fallait pour colorer d'une faible teinte la pâleur de ses joues. Un attendrissement dont elle ne fut pas maîtresse s'empara de lad^ Mac-Lean en contemplant ce beau visage qui portait, à côté des traces sanglantes de la guerre, les marques non moins visibles des tortures de son âme. Une larme s'échappa de ses yeux et tomba toute brûlante sur le front d'ïmériefF. Un imperceptible frémissement fit tressaillir les muscles de son visage, et lady Mac-Lean put du moins voir Su' il avait senti cette marque de sa douleur : les lèvres u malade s'agitèrent comme pour prononcer un nom; mais si elles Tachevèrent, ce hit si bas qu'on ne l'entendit point.
Lady Mac-Lean se rassit; elle était déjà plus calme :
la lettre du comte Imërieff avait rasséréné son âme, et maintenant une douce lueur d'espérance brillait à ses yeux et illuminait Tavenir. Sergi Vaimait : voilà la seule chose qu'elle voulait savoir; le reste viendrait à son tour. Il était impossible qu'il ne guéiit point.... Elle le soignerait si bien! Maintenant il lui semblait qu'elle avait du bonheur plein l'âme, et que cette âme débordait et voulait se répandre sur les autres; elle se reprocha cruellement ses soupçons et sa jalousie égoïste envers Tcherka : elle se dit que dépuis trois jours, exclusivement occupée de ses chagrins et d'ellemême, elle- n'avait pas encore songé à lui parler d'elle; c'est à peine si elle l'avait' remerciée du dévouement qu'elle prodiguait au comte Imérieif ; mais elle ne lui avait point demandé comment elle l'avait connu, comment il se trouvait chez elle, comment elle-même était ainsi loin des siens. Elle voulait maintenant réparer tous ses torts, La haute position que son père occupait dans l'armée ne lui rendrait- elle point facile d'obliger à son tour celle à qui elle devait tout? S'asseyant auprès d'elle, prenant ses deux mains et lissant ses beaux ciieveux, comme elle eût fait à une enfant chérie, elle se mit à l'interroger doucement.
Confiante comme la jeunesse, et facilement attendrie par ces marques d'intérêt, Tcherka raconta tout de suite à lady Mac-Lean qu'elle était la fille d'un chef allié de Schamyl, que ses frères — et son fiancé, ajouta-t-elle plus bas — avaient porté.... et portaient encore les armes contre la Russie; la femme qui vivait avec elle, était la mère du jeune homme. Quand le village avait été surpris par le détachement dont Sergi faisait partie, elles s'étaient mises sous la protection de Sergi, dont la jeunesse et l'air de bonté les avaient rassurées.... la jeune fille surtout. Est-ce que la jeunesse n'attire point la jeunesse? Imérieff avait confié les deux femmes à quelques hommes de son régiment, qui devaient en répondre sur leurs têtes. Cependant 1 action n'était pas encore terminée par la prise du village, et le général, qui voulait la rendre décisive, avait ordonné l'assaut d'une forteresse où tenait encore une poignée de héros. Une heure après, on leur rap-
portait le comte Imërieff grièvement blessé et perdant tout son sang. Tcherka s'était souvenue de ce qu'il avait fait pour elle et pour la mère de son fiancé. Elle prit l'ofQcier chez elle et paya la dette de sa reconnaissance. Si le blessé et sa garde-malade eussent été tous deux libres, il est assez probable que ces deux belles jeunesses se fussent éprises l'une de l'autre; mais Tcherkà avait un fiancé, auquel son âme s'était donnée, et Sergi avait au cœur celui de tous les amours auquel, peut-être, on est le plus fidèle.... un amour malheureux.
Ah! si cette passion qui dévorait sa vie avait eu des racines moins profondes, si un nouvel amour eût pu refleurir sur les débris du premier, la beauté, la grâce et le charme profond de Tcherka eussent opéré le miracle moral d'une guérison complète. Mais il avait trop aimé lady Mac-Lean pour qu'il lui fût possible d'aimer une autre femme. Quant à Tcherka, elle était d'un pays où les femmes ne reprennent jamais leur cœur.... et elle avait donné lésion. Jusaue-là d'ailleurs, s'il faut tout dire, ils n'avaient guère eu l'un et l'autre le temps de faire l'épreuve bien complète de leur constance. Mais il s'était formé, entre ces deux âmes pures, une liaison à part et toute charmante, dont la douceur et la tendresse pouvaient les consoler tous deux de l'amour absent : sans s'être parlé, ils s'étaient déjà compris. Les soins que le jeune homme recevait de la jeune fille témoignaient de la sollicitude profonde d'une sœur pour son frère; la reconnaissance du blessé montrait une délicatesse et une courtoisie à laquelle les femmes sont peu habituées dans un pays où les hommes se croient plus, encore des maîtres que des maris et des amants, et où, d'ordinaire, les parents d'une jeune fille l'accordent comme prix de l'audace à celui qui l'enlève. L'affection profonde et chaste qui unissait Imérieff et Tcherka tenait donc de tous les sentiments honnêtes et généreux qui peuvent éclore dans deux jeunes âmes. Si le mot d'amour eût eu quelque chose de trop passionné pour l'exprimer, peut-être celui d'amitié eût-il semblé bien froid. Il est pour le moins inutile d'ajouter que ces nuances trop complexes, non-seulement
Tcherka n'eût pu les rendre par la parole, mais qu'elle n'en avait pas la conscience. Rassurée par ce mot de fiancé que la belle Gircassienne avait prononcé, non moins que par la lettre de Sergi, dont tous les mots étaient en quelque sorte écrits en lettres de feu dans sa pensée, Stella s'abandonna complètement à une confiance qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps. Elle exigea que sa jeune amie, dont elle n'avait pu s'empêcher de remarquer la fatigue, prît enfin quelque repos; elle lui dit qu'elle était certaine que le comte se trouvait déjà mieux et qu'elle suffirait à le soigner. Ce fut la première veillée qu'elle fit seule. Jamais jeune mère ne fut plus attentive au léger sommeil de son nouveau-né. Un soupir, un mouvement de Sergi l'avaient bientôt amenée près de sa couche : elle arrivait sur la pointe du pied, retenant son souffle; puis, immobile, penchée sur lui, elle épiait jusqu'au plus furtif changement de cette physionomie, que la souffrance avait rendue plus expressive encore. Parfois elle s'endormait, accablée de fatigues et après avoir vainement lutté contre ce besoin de sommeil auquel les plus énergiques et les plus puissantes natures sont parfois obligées de céder. Des rêves étranges s'emparaient alors de son cerveau surexcité. Tantôt il lui semblait que Sergi, sauvé enfin et complètement rétabli, la prenait par la main, et qu'ensemble ils s'en allaient, dans quelque repli de la montagne, pour y cacher leur amour, et être heureux loin des hommes, sous l'œil de Dieu; d'autres fois, au contraire, il lui semblait que Sergi n'était point apaisé, que la colère grondait encore dans son âme, qu'il lui montrait un. front implacable, et qu'au lieu de venir à elle, il la repoussait loin de lui. Lady Mac-Lean se réveillait alors en sursaut, la tête en feu, le sein palpitant; elle s'élançait vers le divan, et voyant le doux et cahne sommeil de son malade, elle revenait s'asseoir, en murmurant :
«Je crois vraiment que je deviens folle!»
Cependant, vers le matin, ImériefF éprouva une sorte d'accès que, du reste, le chirurgien avait prédit; sa tête s'embarrassa et il eut le délire : Stella fit
courir chez le général, qui arriva aussitôt avec le chirurgien.
«C'est une crise prévue.... et décisive, fit celui-ci.... Malheureusement l'art n'y peut rien; il doit laisser agir la nature.»
Muette, et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, Stella l'écoutait sans oser l'interrompre.
«Mais, si l'on ne peut pas guérir, demanda le général, ne peut-on pas du moins seconder cet effort de la nature, et lui venir en aide dans ce rude travail?
— On le pourrait, dit le chirurgien, mais tout ce qui tient à la physiologie du cerveau est mystérieux; tout ce qui a rapport aux organes de la pensée est incertain ou n'a que des indices douteux. Vingt fois, dans ma pratique, j'ai été témoin des faits les plus invraisemblables : j'ai vu telle ou telle partie de la mémoire subitement enlevée, sans cause apparente, et, sans plus de raison, subitement rendue. Dans le deuxième corps des cosaques, j'ai soigné un soldat qui, pendant deux mois, n'a pu se rappeler son nom. D'après l'examen que j'ai pu faire de la blessure du comte, s'il y a eu lésion au cerveau, cette lésion a été légère : je croirais plutôt à un ébranlement général, à une commotion violente; le calme lui sera peutêtre favorable; peut-être aussi une autre émotion, un choc en sens contraire, pour ainsi parler, remettraient les choses dans leur premier état. Que se passe-t-il dans les régions secrètes où l'âme habite? Je l'ignore, et j'ose dire (ju'aucun praticien, s'il était de bonne foi, ne se vanterait de le savoir. Ce qui est certain, c'est qu'en ce moment toutes les puissances nerveuses de son être sont surexcitées à un très-haut degré, et que si quelque chose doit être tenté, c'est maintenant.]»
Lady Mac-Lean, dévote comme une Italienne, tomba «ur ses genoux, et pria.
Imérieff souffrait Deaucoup.
S'agitant sur sa couche, et menaçant à chaque instant d'arracher l'appareil de sa blessure, il était en proie aux divagations du délire : les noms de sir Arthur, de lady Mac-Lean, de M. de Maldive et du duc d'Osma passaient tour à tour dans ses discours in-
cohérents et sans suite. Tcherka, arrachée à son sommeil, était venue dans ce négligé que la beauté seule et la vraie jeunesse peuvent braver, et avec ces belles émotions, sa terreur et sa pitié, tour à tour empreintes sur son charmant visage, ses longs cheveux dénoués .et couvrant à demi son cou, ses épaules et sa poitrine, elle était là comme «une image de la Compassion pleurant sur une tombe! La vieille Circassienne, au front superbe, aux grands traits, au nez recourbé, à la prunelle enfoncée sous l'orbite, rappelait assez la Parque qui s'apprête, inexorable et cruelle, à trancher le fil d'une destinée. Le chirurgien et Baratine, avec leurs mines graves et sévères, rehaussaient le caractère de la scène, à laquelle Stella, toujours à genoux et abîmée dans sa douleur, donnait un accent pathétique incomparable.
«A quoi était-il particulièrement sensible? demanda le chirurgien au général; aimait-il la musique?
•^ Passionnément I répondit Baratine; lavoixdelady Mac-Leaiï, par exemple, avait le privilège de le charmer; il était rare qu'il l'écoutât sans éprouver un véritable transport.
— Le fait est bon à constater,:» répondit le chirurgien en prenant le pouls du malade.
A la suite de cette crise, dont la violence avait été grande, Imérielf était retondsé dans une sorte de calme apathique qu'il interrompit par ces seuls mots :
«Tcherka, où suis-je? où es-tu?»
Sans doute la jeune Circassienne allait lui répondre, quand le chirurgien mit un doigt sur ses lèvres pour lui faire signe de ne point parler, en même temps qu'il lui montrait la porte des yeux pour la prier de sortir.
«Elle! toujours elle! murmurait Stella en la regardant s'éloigner.
-— C'est maintenant, lui dit le chirurgien qui semblait deviner toutes ses pensées, c'est maintenant qu'il faut tenter un grand coup. Voyons, milady, aurez-vous le courage de chanter quelque chose?
— Pour le sauver, j'aurais le courage d'aller à la mort.:f>
Le chirurgien la prit par la main et la fît passer
dans la pièce voisine, où le général la suivit. Lui-même se tint sur le seuil, à demi caché par la draperie flottante, pouvant voir et n'être pas vu.
Lady Mac-Lean fit appel à toute son énergie, essuya ses larmes et commença de chanter le psaume de Stradélia :
Fieta di me, sigDore!
Jamais elle n'avait mis plus de tendresse dans sa voix; jamais son grand art n'avait sU trouver d'expression plus déchirante; jamais une âme émue ne s'était exhalée en accents plus douloureux. Tcherka, qui ne connaissait guère d'autre musique que des fragments de ces mélodies de la montagne, que le musicien semble n'avoir jamais pu finir, et que l'on chante en s'efforçant de pousser les notes jusqu'aux modes suraigus, Tcherka, disons-nous, attirée par l'harmonie victorieuse, comme ces rochers et ces arbres auxquels jadis le divin Orphée donnait des oreilles, était sortie de sa retraite, et, glissant sur les nattes qui couvraient le plancher, silencieusement, comme une ombre, elle était venue s'asseoir aux pieds de lady Mac^Lean.
Sergi, dès les premières notes, avait éprouvé comme une émotion vague, presque insaisissable, et dont luimême ne se rendit pas compte. On eût dit qu'il faisait un rêve en effet, et qu'il tâchait de s'en dénarrasser; car, après avoir un moment soulevé sa tête de l'oreiller, il la laissa lourdement retomber, et même retourna sa face vers les coussins, avec le geste boudeur et contrarié de l'enfant qui ne veut pas entendre. Le chirurgien qui suivait attentivement ces symptômes, et qui neût rien craint autant que l'indifférence du malade, fit à lady Mac-Lean un signe d'encouragement, et, en même temps, il souleva la tapisserie qui séparait les deux pièces.
Les notes, comme im essaim sonore qui se précipite à tire-d'aile, remplirent la chambre de cette grande mélodie de Stradella, l'inspiration la plus pathétique
S eut-être qui ait jamais prêté une expression digne 'elles à la crainte et à la douleur. Profondément émue, comme une grande artiste qui jouerait, p*^"**
ainsi parler, la tragédie de son propre cœur, lady Mao- Lean se surpassa elle-même : jamais sa voix, ou'aucun instrument n'accompagnait, n'avait eu plus a'ëclat ni plus de passion; tantôt ce timbre énergique avait des vibrations si puissantes que les nerfs de ceux qui l'écoutaient frémissaient pour prendre en quelque sorte l'accord avec elle; tantôt, au contraire, elle se fondait en de si suaves tendresses que jamais plus pénétrante douceur n'avait charmé l'oreille ni l'âme d une créature humaine : on eût dit un écho du concert des anges. Lady Mac-Lean, placée de façon à ne pas apercevoir Sergi, contemplait le visage du médecin qui suivait attentivement les expressions diverses de la physionomie du malade, et qui les lui rendait ainsi comme un miroir. Elle pouvait donc apprécier l'effet de la musique et modifier ses chants. Mais l'effet semblait bon, car le visage du chirurgien exprimait une satisfaction visible.
Sergi, après avoir un moment lutté contre des sensations douteuses, parfois contradictoires, s'était enfin livré à ce grand courant de mélodie qui, peu à peu, l'entraînait. Il s'était soulevé sur son coude comme
Sour mieux entendre : l'œil fixe, l'oreiUe tendue, on eût it qu'il ne voulait pas perdre une seule note; à l'étonnement qu'il avait montré d'abord avait succédé bientôt une attention profonde. A l'expression de plus en plus intelligente de sa physionomie, il était aisé de voir que la chaîne des souvenirs se renouait en lui; tous les sentiments exprimés par l'artiste se peignaient sur son visage : les mouvements mêmes de son corps trahissaient ceux de son âme; non content de s'être appuyé sur son coude, il semblait, avançant toujours, vouloir quitter le divan et aller rejoindre la voix : sa faiblesse seule l'en empêchait. Cependant lady Mac- Lean, qui avait tout d'abord chanté de l'extrémité la plus éloignée de l'appartement, s'était rapprochée peu à peu; elle était maintenant, quoique Imérieff, à cause de la disposition des lieux, ne la pût voir, tout à côté de la porte de sa chambre.
A un passage plus ému, sa voix éclata : ce fut le dernier effort de l'art pathétique, un art si exquis, si
vrai, qu'il n'était plus que l'accent même de la nature. A ce cri de l'âme, Sergi fut vaincu, et tendant les bras, il y répondit lui-môme par une explosion de joie et d'amour :
o: Stella! Stella I Stella!
— Vous l'avez sauvé, dit le chirurgien. Allez, maintenant, continua-t-il en lui montrant du doigt le lit du malade, allez et achevez votre œuvre!»
Stella se tint un moment immobile sur le seuil, comme chancelant sous le poids des sensations qui l'accablaient; puis elle bondit vers le divan, et reçut dans sa poitrine le tête défaillante de Sergi. Sergi s'était évanoui en la voyant.
LU
Quand il revint à lui, sa tète reposait doucement sur l'épaule de lad y Mac-Lean qui tenait une de ses mains dans les siennes.
aO Stella! dit-il en effleurant cette chère main de ses lèvres, est-ce bien vrai?... Vous ici! vous m'aimiez donc?
— Si je t'aime! pauvre fou? Mais je t'ai adoré du jour où je t'ai vu.
— Eh bien! alors, pourquoi ?... je ne comprends pas....
— Puisque je t'aime, tu n*as pas besoin de comprendre! répondit-elle en souriant. Puis, mettant une main sur sa bouche :
«Le docteur vous défend de parler!»
Sergi se tut, mais il plongea ses regards ardents dans les yeux de lady Mac^Lean, où déjà il pouvait lire l'extase du plus grand bonheur auquel une femme puisse atteindre en ce monde.
Mais le chirurgien, qui craignait que ces émotions, bienfaisantes d'abord, parce qu'elles seules avaient pu déterminer la crise, ne devinssent ensuite dangereuses en se prolongeant, jugea à propos de les calmer en leur donnant un autre cours.
Il envoya Tcherka près des deux amants.
«Viens, belle et bonne I]e> fît le comte en l'apercevant; et l'attirant à lui, il prit sa main qu'il réunit à celle de lady Mac-Lean, en murmurant ces seuls mots : « Toutes deux !» et il laissa retomber sa tète sur l'oreiller.
«Oui, toutes deux! répondit la jeune Circassienne, en voyant que lady Mac-Lean avait pâli à cette idée de communisme oriental ; oui, toutes deux I reprit-elle encore, car toutes deux il nous aime, et toutes deux nous l'aimons; mais, moi, comme une sœur, et toi....
— Toi, comme une femme I acheva Sergi, à qui aucun détail de cette petite scène muette n'avait échappé. Si vous saviez comme elle m'a soigné! ajouta-t-if en se tournant vers lady Mac-Lean.
— Ohl je l'ai bien vu, répondit Stella avec des larmes dans les yeux.... ces grandes balafres sur ton front, cela fait frémir!... Mon pauvre Sergi, tu reviens de bien loin.... et c'est moi!
— C'est toi qui me ramènes! répondit-il, en lui serrant tendrement la main.
— Il serait peut-être mort en Russie! dit Tcherka; mais nous avons des remèdes souverains contre les blessures, et personne ne sait mieux les panser que nous... Il le faut bien! ajouta-t-elle, non point peutêtre sans quelque orgueil, nous en recevons tant dans la poitrine de nos frères et de nos maris!
— Sais-tu qu'elle est adorable? fit Stella en souriant. Mais comment as-tu fait pour ne pas l'aimer?
— n vous avait vue avant moi,:E> répondit la graciese enfant en s'asseyant aux pieds de lady Mac-Lean.
Baratine rentra avec le chirurgien.
cAh! mon général, que je suis heureux! fit Sergi en lui tendant les mains.
— Et moi aussi, répondit Baratine en regardant sa fille.
— En a-t-il encore pour longtemps? continua-t-il en s'adressant au major.
— Non, répondit celui-ci, car il a les deux meilleurs médecins de toutes les Russies : le Bonheur et l'Amour.»
Que dire de plus? Le rétablissement du comte Imé-
rieff fut prompt, et la convalescence entre ces deux charmantes femmes qui l'entouraient des soins les plus affectueux (Tcherka l'avait bien dit : On sauve en aimant) fut certainement le meilleur temps de sa vie. Quant à Stella, elle avait dans l'âme autant de bonheur qu'elle en pouvait porter. Mais elle triomphait modestement, en se demandant tout bas si elle avait déjà le droit d'être heureuse. Elle était cependant l'objet des plus touchantes sympathies et des plus respectueux hommages. Les jeunes ofQciers, qui avaient admiré son courage au milieu de tant d'épreuves, eussent volontiers prié le général en chef de la mettre à l'ordre du jour de l'armée comme un exemple de dévouement, d'héroïsme et de fidélité. Stella n'en demandait pas tant, et tout ce qu'elle réclamait de la faveui* visible du Prince-Lieutenant ce fut de rendre la liberté aux deux femmes à qui elle devait la vie du comte Imériefif.
<!: Je ne pourrais pas être heuieuse, lui dit-elle, si cette pauvre Tcherka ne l'était point.»
La grâce sollicitée avec tant d'ardeur fut accordée, avec une courtoisie parfaite.
«Vous avez trop souffert pour être égoïste, lui dit le prince; tout ce que je vous souhaite maintenant, c'est de porter le bonheur aussi bien que l'infortune.»
A quelque temps de là, le soleil oriental éclairait une de ces cérémonies pleines de poésie et de grandeur, qui laissent toujours un ineffaçable et profond souvenir dans l'âme de ceux qui en ont été les témoins.
Sur un des versants du Caucase, au milieu des plus sublimes paysages que puisse contempler l'œil de l'homme, l'armée russe assistait à une messe militaire célébrée avec une pompe et un éclat dignes du dieu que l'on appelle quelquefois le Dieu des armées. Les drapeaux flottaient au vent, les tambours battaient aux champs, et les trompettes jetaient des fanfares à tous les échos de la montagne. La lumière sereine qui s'avivait encore et se purifiait, pour ainsi dire, en efQeurant sur les hautes cimes la blancheur immaculée des neiges, répandait dans les âmes je ne sais quelle joie radieuse
Tout à coup, un jeune couple parut au pied de l'autel décoré de trophées guerriers. L'homme s'avançait seul, grave et digne; la femme était conduite par un général portant tous ses ordres, comme s'il allait paraître devant l'empereur.... ou devant l'ennemi.
Au nom du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; au nom du Dieu qui protège toutes les unions saintes, le pope bénit les deux fiancés que l'amour, à travers mille obstacles, avait amenés jusqu'à lui.
Le matin même, un chef circassien, muni d'un saufconduit, s'était présenté aux grand's-gardes du camp russe.
Pendant la cérémonie, à laquelle Imérieff l'avait convié, on put admirer son air martial, sa tournure hardie, son aspect calme et ûer, son costume superbe et ses armes magnifiques.
Auprès de lui se tenait une jeune femme dont le voile jaloux ne pouvait cacher complètement la grâce et l'élégance :
a: Us sont heureux! murmura-t-elle tout bas avec un soupir à l'oreille de son compagnon, au moment où les deux époux, sur l'ordre du prêtre, échangeaient les mots qui confondent les âmes :
•— Ce sera notre tour demain! ma belle Tcherka, ma chère âme!»