‹ StellaChapitre 2 sur 3 · LOUIS ÉNAULT · texte numérisé non relu

LOUIS ÉNAULT

Fontainebleau, l'' août 1862. <

Il y a deux ans à peine, au milieu de ces vastes espaces plantés d'arbres, et si longtemps déserts, que sillonnent aujourd'hui les douze boulevards rayonnant de l'Arc de l'Etoile, je savais une maison chère à tous ceux qui l'ont connue. Elle n'avait qu'un tort; mais il était impardonnable, et elle Ta durement expié : elle se trouvait sur le chemin du nouveau Paris, On l'a rasée.

Ses ormeaux sont coupés; ses jardins sont pavés de grès verts, et leurs belles allées, converties en trottoirs, ont vu coider des flots de bitume là même où tant de petits pieds firent craquer le sable d'or : c'est à peine si les yeux qui l'aimaient reconnaissent aujourd'hui la place où elle était.

Une riche étrangère, qui se montrait digne de sa fortune par la façon dont elle en usait, avait fait bâtir cette maison sur des plans imaginés par elle; aussi ne ressemblait-elle à rien de ce qui l'entourait.

Quand la comtesse de Forgach, Hongroise de nation, quitta son héroïque patrie, après les derniers événements qui l'ensanglantèrent, elle vint s'établir à Paris.

Paris est la seconde patrie de tout le monde.

Les terrains n'avaient pas encore atteint les prix extravagants auxquels on les cote aujourd'hui. La comtesse avait donc pu tailler largement. Son jardin de ville eût été un parc à la campagne. Une clôture de grosses pierres laissées brutes enfermait son petit do-

maine. Dans les interstices ménagés entre ces pierres

f)ar le hasard, un peu de terre végétale nourrissait a sobre racine de quelques plantes pariétaires, dont l'escadron léger s'élançait à l'assaut de ces remparts, — non pas pour les renverser, mais pour les couvrir de fleurs et de verdure. De l'autre côté de cette muraille une haute futaie de grands arbres, auxquels on n'avait pas eu besoin de mettre des faux cols en ferblanc ou des gilets de flanelle, poussant à l'air libre, dans la terre du bon Dfeu, — sans avoir été déplantés et replantés, — agitaient leurs grands panaches dans le vent. Les promeneurs les plus indifférents s'arrêtaient devant cette oasis pleine d'ombre et de fraîcheur, et tout le monde enviait le possesseur inconnu qui avait si bien réussi à cacher sa vie.

La grille s'ouvrait juste en face d'un massif inextricable de lianes, de plantes grimpantes, d'arbustes et d'arbres de mille essences diverses, qui arrêtaient la vue à vingt pas : il faillait tourner assez longtemps à travers un labyrinthe d'allées serpentines avant d'apercevoir la maison, dans laquelle on pénétrait par un petit porche rustique, que des clématites, des vignes folles et une magnifique glycine décoraient de leurs feuilles de pourpre, de leurs étoiles d'argent et de leur pampres festonnés.

La principale pièce de cette belle demeure révélait au premier coup d'œil les habitudes et les goûts de la personne qui avait concentré là toute sa vie. Elle occupait à elle seule un tiers de la maison, et montait du rez-de-chaussée jusqu'au deuxième étage. Deux grandes galeries superposées, laissant tomber de leurs balcons aériens des draperies aux plis nombreux et riches, faisaient le tour de cette salle, digne d'un palais comme d'un musée. Des arcades hardies, posées sur de légères colonnettes, d'une sveltesse qui semblait fragile, couronnaient ces balcons et venaient mourir à la voûte qu'effleurait la pointe de leur ogive. On arrivait aux deux étages par la double spirale d'un escalier s'enlaçaut avec une souplesse de couleuvre autour d'un pilier qui montait jusqu'à la voûte, peinte en bleu d'outre-mer et semée d'étoiles d'or.

Cet intérieur étrange était éclairé par une vaste fenêtre à double châssis mobile : l'un de verre blanc, l'autre de vitraux peints, de telle sorte que l'on y pouvait faire le jour à son gré. Tantôt la glace transparente laissait tomber la lumière pure sur la statue ou le tableau qu'on voulait étudier : tantôt, tamisée par les vitraux, cette lumière se répandait comme une pluie de rayons décomposant toutes les couleurs du prisme, et ajoutait à cet ensemble exquis des plus idéales créations de l'art le prestige d'une pénombre mystérieuse. Partout, dans cette pièce grandiose et bizarre, on devinait la présence d'une femme intelligente, et l'on sentait juscjue dans les moindflss détails l'activité d'une vie à la fois élégante et sérieuse. Sur cette table, un livre ouvert ; sur ce piano, la partition nouvelle ; sur ce chevalet, une esquisse ébauchée; tout avertissait le visiteur qu'il était dans le sanctuaire d'une âme choisie.

La comtesse de Forgach était en effet une nature heureusement douée : on ne pouvait lui reprocher que de posséder trop d'aptitudes diverses et de se répandre sur trop de choses; car, pareille à ces beaux fleuves facilement débordés, elle perdait en profondeur ce qu'elle gagnait en étendue ; elle n'en prenait nul souci, étant trop grande dame pour avoir des prétentions d'aucune sorte. Arrivée aux limites de ce certain âge fatal aux femmes, et que ses triomphes passés devaient lui rendre plus cruel, elle avait abdiqué avec une grâce parfaite.

Elle assurait cependant qu'elle avait horreur du monde depuis qu'il n'était plus à ses pieds, et qu'elle s'était retirée dans une solitude pour n'y voir personne. Elle ajoutait seulement qu'elle restait chez elle le dimanche et qu'elle demeurait trop loin pour fermer sa porte au nez des gens. Ses matinées furent bientôt à la mode. Elle était sur le chemin du Bois; on allait chez elle en allant autre part. Ce n'était pas un voyage, et les Parisiens aiment les choses faciles : le plaisir même leur semble meilleur quand il ne leur a rien coûté.

Rien de plus charmant, du reste, que ces matinées de la comtesse. Les jeunes femmes arrivaient chez ell

légèrement animées par la course, n'ayant d'autre fard que celui de la santé, les joues teintes de l'incarnat de la vie, belles en plein jour, la poitrine gonflée de cet air généreux et balsamique qui se parfume en passant dans les rameaux ; les hommes venaient sans façon en habit de matin.

Ajoutez que la noble Hongroise, par cela même qu'elle n'appartenait à aucune des petites coteries qui fractionnent le monde parisien, pouvait offrir à toutes un terrain neutre. Aussi, bien des gens qui n'allaient point les uns chez les autres aimaient assez à se rencontrer chez elle et à se voir de temps en temps, sans qu'il en coûtât rien à leurs passions, à leurs préjugés, à leur vanité ou à leur orgueil. On se trouve toujours à l'aise chez les étrangers. C'est là un des privilèges de l'hospitalité qu'ils nous accordent avec tant de grâce : on est chez soi presque autant que chez eux.

La vaste pièce dans laquelle Mme de Forgach se tenait d'ordinaire, — et c'était là qu'elle recevait toujours, — si bien appropriée au faste des réunions d'apparat, ne se prétait pas moins heureusement à tous les arrangements de la vie intime; elle semblait faite à souhait pour que chacun s'y groupât à son gré avec ceux qui lui plaisaient ou qu'il aimait. La causerie à deux, la meilleure de toutes, s'abritait à l'ombre d'une colonne; la conversation générale s'animait autour d'un chevalet; une Minerve indulgente protégeait un téte-à-tête en fermant les yeux.

La comtesse, qui avait vécu dans toutes les capitales de l'Europe, avait des relations véritablement cosmopolites, et les cultivait avec un soin extrême. C'était à elle que l'on adressait de tous les coins du monde les célébrités qui devaient occuper un moment les loisirs blasés des Athéniens du dix-neuvième siècle. Personne ne savait mieux qu'elle leur ménager un brillant début. Elle se gardait bien cependant de faire des invitations en leur honneur; mais d'habiles indiscrétions couraient dans les groupes, et le dimanche suivant tout le monde était à son poste.

Notre histoire commence par une de ces matinées solennelles.

Le ban et rariière-ban de ses fidèles s'étaient donné rendez-vous pour prendre d'assaut le salon de la comtesse. Elle attendait un célèbre pianiste, son compatriote, depuis une semaine à Paris, et qui n'avait encore paru nulle part. Avant même d'arriver, il occupait déjà tout le monde : c'est un des privilèges de la gloire.

« Si j'étais roi, disait un Allemand enthousiaste, je ferais tirer le canon chaque fois qu'il devrait jouer.

— Et moi aussi.... pour qu'on l'entendît un peu moins ! » répondait un Français plus calme.

Cependant l'illustre maître, gâté par de longs succès, et à qui les femmes de son pays avaient trop souvent versé la douce ivresse de leurs louanges, peu soucieux maintenant d'un fleuron de plus à sa couronne, oublia que la moitié de Paris l'attendait.

Un frisson d impatience courut bientôt dans les rangs pressés, et l'on put saisir le murmure vague, mais si-

fnificatif, d'une réunion désappointée. Quant à Mme de 'orgach, elle était très-visinlement contrariée et ne savait trop quel dédommagement offrir à ses hôtes. Il eût fallu beaucoup de présomption, ou encore plus d'humilité, pour oser se mettre au piano, quand le moindre accord allait réveiller dans tous les esprits la pensée d'une écrasante rivalité.

Vers quatre heures et demie, quand déjà les moins fanatiques commençaient à faire leur deuil de l'espoir évanoui, la porte du salon s'ouvrit à deux battants et le valet de pied — on annonçait encore à Paris dans ce temps-là — jeta d'une voix sonore le nom de lord Ashbuiy.

La comtesse de Forgach, fort occupée du babil d'une spirituelle Polonaise qui embrouillait à plaisir l'histoire déjà fort compliquée d'une de ses amies intimes, dont le monde s'inquiétait depuis huit jours, tendit au nouveau venu une main assez distraite.

Cependant l'Écossais (lord Ashbury était Écossais) prit la main qu'on lui tendait, la secoua, selon l'usage plus cordial cpe galant de son pays, et, décrivant un demi-cercle, vmt se placer devant Mme de Forgach.

« Permettez-moi, comtesse, de vous présenter une de mes compatriotes, qui est presque de mes parentes et tout à fait de mes amies : lady Stella Mac-Lean. :»

Cette fois, la comtesse se retourna tout à fait et se leva pour saluer l'étrangère.

Il est assez difficile d'apprécier avec quelque sûreté la beauté d'une femme en toilette de ville. On la voit peu, et on la voit mal. Lady Mac-Lean était emprisonnée dans im vaste châle tombant à plis droits de sa nuque à ses talons, et croisé sur sa poitrine. C'était le temps des chapeaux à passe étroite. Le sien, exagérant la mode, ainsi du reste qu'il arrive assez souvent aux étrangères, trompées par leurs faiseuses, encadrait d'un peu trop près l'ovale allongé de son visage. Une barbe de dentelle noire, qu'elle avait choisie épaisse, sans doute à cause du froid assez piquant ce jour-là, cachait, bien qu'elle l'eût relevée en entrant, une partie de son visage. On voyait seulement qu'elle était blonde et blanche. On voyait aussi ses yeux. C'étaient de grands yeux, ni bleus, ni gris, ni noirs, mais d'une transparence glauque, presque verte, et si clairs et si franchement lumineux qu'ils faisaient songer à une goutte d'eau de mer ti'aversée par un rayon de soleil. Us attiraient et ils retenaient.

La jeune femme, après avoir promené un regard complaisant sur les statues et les tableaux de Mme de Forgach, alla s'asseoir modestement dans un coin pour écouter une petite Parisienne qui se disposait à chanter. C'était une jeune fille, élève favorite d'une cantatrice à roulades, et elle gazouilla sa romance avec la gentillesse d'une fauvette de salon.

STELLA. \f

Dès les premières notes, lady MaoLean avait prêté l'oreiUe, et elle écoutait comme écoutent celles pour qui la musique est un langage divin, — et savez-vous rien de plus charmant que l'attention sérieuse, intelligente, d'une jeune et jolie femme, dont l'âme se révèle sur son visage, et à qui l'expression sculpte, pour ainsi dii*e, une beauté nouvelle dans sa beauté même?

La fauvette n'était pas un rossignol; cependant elle se servait avec assez de goût d'une petite voix maigre et pointue, paraissant plus grêle encore dans cette vaste pièce, qui réclamait de tout autres moyens. Mais elle était très-jolie; aussi trouva-t-on qu'elle avait bien chanté; le monde l'applaudit, comme il applaudit d'ordinaire, avec cette indulgence banale et insignifiante qui ôte tout leur prix aux marques de sa faveur. Lady Mao-Lean fit comme le monde, et, sans aller jusqu'à déchirer ses gants dans un accès d'enthousiasme qu'elle n'éprouvait point, elle frappa délicatement ses deux mains l'xine contre l'autre, en remuant la tête de haut en bas.

Lord Aslibury qui, sans doute, lui reconnaissait le droit d'être plus difficile, l'interrogea du regard; pour toute réponse, lady Mac-Lean fit un léger mouvement des bras et sourit doucement. Exactement traduits, ce sourire et ce geste voulaient dire : « Eh mon Dieu I ce n'est pas ma faute, et puisque l'on trouve que c'est bien, je n'y puis que faire! »

Le gentilhomme était probablement trop sincère pour se contenter d'une pareille raison; aussi leva-t-il son doigt à la hauteur de ses lèvres en faisant à sa compagne comme un signe d'amical reproche.

Puis il quitta sa place et alla dire un mot à l'oreille de la comtesse, qu'il ramena toute joyeuse vers lady Mac-Lean.

« Madame, dit celle-ci à l'étrangère, mon excellent ami m'assure que vous chantez à merveille, et je suis toute disposée à le croire, car il me semble que vous devez posséder tous les talents, comme vous avez toutes les grâces.... ISe nous accorderez-vous point la faveur de vous faire entendre?

— Si vous pensez tant de bien de moi, madame, répondit lady Mac-Lean en souriant, il vaut mieux pour

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tout le monde que je ne vous enlève pas vos illusions.

— Je suis bien certaine que ces illusions, comme vous les appelez, ne valent pas encore la réalité! Milord prétend que vous avez une voix superbe!

— Milord est \m ami compromettant, dit la jeune femme en tirant son gant.

— Votre main est glacée, s'écria la comtesse qui venait d*effleurer les doigts blancs de la jeune femme.

— Un simple frisson. C'est toujours ainsi quand je vais chanter.

— Et elle se guérit en chantant! fit lord Ashbury. ^ — Guérissez-vous donc bien vite! Mais si vous ôtiez

votre chapeau, continua la comtesse, vous seriez plus à Taise; ces brides doivent étrangler la voix.

— Otez, ôtez! dit l'Écossais enthousiaste, ôtez le châle et le chapeau, y^

H savait bien que mieux on verrait celle qu'il avait amenée à son bras, plus elle semblerait charmante.

Lady Mac-Lean fit tout ce qu'on lui demandait avec une docilité d'enfant; une fois dépouillée de ses enveloppes, elle apparut dans le radieux éclat de sa beauté. Elle avait la taille élégante, tout à la fois svelte et majestueuse, et ce port et cette démarche qui faisaient jadis reconnaître la présence des déesses, alors même qu'elles voilaient leurs célestes attributs.

Sa robe du matin, qui paraissait simple, mais dont la coupe habile faisait valoir ce qu'elle prétendait cacher, accusait aux yeux d'un connaisseur — aux yeux d'une femme — une science de coquetterie consommée. La promenade au Bois et le chapeau sur la tête une demi-journée, avaient peut-être dérangé quelque peu la symétrie de sa coiffure ; mais elle ne parut point s'inquiéter de ce désordre, qui, sans être un effet de l'art, n'en donnait pas moins à son visage je ne sais quel air de piquante originalité. Quoique plus belle encore que jolie, ces grâces négligées lui seyaient. Aussi, quand elle eut passé ses longs doigts dans les bandeaux légèrement ondulés qui couronnaient ses tempes et faisaient autour de ses joues comme une auréole d'or pâle et fluide, pareille aux nimbes glorieux que les artistes des âges naïfs faisaient rayonner autour de la tête des

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jeunes saintes, un murmure flalteur et comme un frémissement de louanges, qu'elle ne parut point entendre, s'ëleva de toutes parts et vint jusqu'à elle. Ce changement à vue fut comme une transfiguration dont tous les témoins furent éblouis; si on eût osé, on l'aurait applaudie pour la remercier d'être aussi belle.

Elle fit quelques pas vers le piano.

€ Pas le piano.... l'orgue! dit lord Ashbury à l'oreille de la comtesse.

— Cela vous regarde! je n'ose plus rien demander; conduisez-la dans la galerie d'en haut. »

L'escalier qui occupait tout le fond de la pièce, en face de la grande fenêtre en ogive, était couronné par un vaste buffet d'orgue accosté de hautes figures d'anges aux ailes à demi déployées, portant comme des cariatides un entablement décoré de sculptures superbes. L'escalier tout entier était du plus heureux effet . décoratif. Mais ce n'était point pour l'admirer que tous les yeux se dirigèrent vers lui, quand lady Mac-Lean, appuyée au bras de lord Ashbury, en franchit les premiers degrés. Les yeux charmés la suivaient dans les courbes de la spirale qui, tour à tour, la montraient et la cachaient. Quand elle passait d'une marche à l'autre, avec un léger balancement de tête et je ne sais quelle ondulation des plis de sa robe derrière elle, ses moindres mouvements savaient plaire.

En touchant le seuil de la galerie, au moment de disparaître derrière les grands tuyaux du buffet, elle s'arrêta, se retourna et promena sur l'assemblée ce regard à la fois calme et profond par lequel l'artiste prend en quelque sorte possession de son public.

Mme de Forgach arrivait près d'elle.

Un grand jeune homme, aux lèvres minces et sarcastiquesy à l'œil fin et moqueur, qui se tenait non loin de l'orgue, examinait, avec une attention plus curieuse que bienveillante, le groupe assez étrange formé par nos trois personnages : la comtesse, imposante dans son embonpoint naissant; l'Ëcossais, bizarrement juché sur ses longues jambes maigres, droit comme un jonc, roide comme un pieu, exprimant d'avance par une pantomime vive et trop animée le naïf contentement

qu'il éprouvait; lady Mac-Lean, dans toute la splendeur de la beauté, très-émue, mais cachant son émotion sous un sourire, comme font souvent les femmes.

a: Monsieur de Maldive, dit Mme de Forgach à ce précoce observateur, en lui montrant de l'œil un casier à roulettes bourré de partitions, voulez-vous bien nous faire passer cette musique? »

Celui-ci présenta aussitôt à lady Mac-Leau des iSouvenirs d'Italie, des Échos éTAllêmagney des Soirées de Florence et des Nuits de Venise.

« Mille grâces! fit-elle, sans même regarder cette bibliothèque musicale, je tâcherai de me rappeler quelque chose. »

M. de Maldive crut voir son front s'illuminer, et son œil jeta un éclair au moment où elle posa sur le clavier deux longues mains blanches, fines et souples.

La salle fut aussitôt remplie de puissants accords.

Ce n'étai{ là qu'un prélude, mais l'auditoire était déjà subjugué. La femme du monde venait de faire place à l'artiste souveraine : sous ses doigts inspirés et dominateurs l'ivoire et l'ébène s'animèrent et frémirent; l'orgue obéissait comme un esclave, et traduisait sa pensée dans un langage expressif et grandiose. Les conversations, continuées d'abord à voix basse, s'interrompirent tout à coup et l'on écouta.

Cette sympathie mystérieuse, qui s'établit parfois si vite entre l'auditoire et l'artiste, et tjui double aussitôt la puissance de l'être heureux et pnvilégié qui la fait naître, réunissait-elle déjà les âmes dans ses liens forts et doux? Je ne saisi mais lady Mac-Lean joua comme on joue seulement quand on sent qu'on est compris de ceux par qui l'on est entendu.

Elle préluda longtemps, passant d'un ton à l'autre, essayant des modulations inattendues et des effets nouveaux, comme pour mieux connaître les ressources de l'instrument qu'on lui livrait.

Puis cette furie de notes se calma, et l'orgue ne fut plus que l'accompagnement d'ime voix grave, pleine et sonore, admirablement posée, s'attaquant avec une remarquable énergie à cet air fameux de ^^^-adella :

Pieta di me, signore, Pieta di me dolente,

qui fut, dit-on, le rachat d'une vie; mélodie vraiment sublime, pleine de pitié, pleine de terreur, où vibrent toutes les tragiques émotions qui peuvent bouleverser les âmes.

La voix de contralto de lady Mac-Lean était vraiment faite pour exprimer la passion : elle en avait les ardeurs et les frémissements.

Aussi, lorsque après avoir débuté par un chant large et simple, s'animant elle-même à ses propres accents et s'échaufifant au brûlant génie du maître qu'elle interprétait, elle reprit pour la seconde fois la magnifique phrase de son introduction, elle mit dans son chant une angoisse si pathétique, elle laissa deviner un déchirement d*âme si cruellement douloureux, qu'un frisson courut dans toute l'assemblée. On eût dit que c'était vraiment sa cause qu'elle plaidait, en chantant cet hymne inspiré; que c'était pour elle qu'elle invoquait cette pitié sacrée, la plus divine et la plus humaine des vertus, et que c'était sa propre vie qu'elle voulait racheter.

Tous les hommes, comme dans un transport, se levèrent comme pour mieux acclamer ce talent magnifique, et un long applaudissement éclata. Il fallut suspendre quelques instants la fin du morceau.

Ce fut l'artiste qui se remit la première : trois accords frappés vigoureusement commandèrent de nouveau le silence. On était si avide de cette voix superbe que l'acimiration elle-même se tut pour entendre encore. On voulait saisir jusqu'aux vibrations les plus fugitives de ces accents magiques qui donnaient un charme à la douleur même : plus d'un ^il bleu, plus d'un œil noir s'étaient mouillés.... Belles et nobles larmes, celles que l'enthousiasme fait couler et qui arrosent les créations idéales de l'art I

Stella reprit donc son hymne au millieu d'un silence presque religieux. C'était à peine si, de temps en temps, un murmure, si faible qu'on l'eût cru timide, montait de la foule et venait moiurir aux pieds de la chanteuse.

Jamais succès ne fut plus complet, et il semblait s'accroître encore par le prestige d'une mise en scène pleine de poésie.

Les petites pièces sont fatales aux plus belles voix, qu'elles étouffent ou assourdissent. Mais, au contraire, aans cette galerie haute et vaste les notes montaient jusqu'aux voûtes librement, et dans l'essor acquéraient toute leur sonorité. La musique doit venir d'en haut : les tribunes sont la véritable place de ceux qui l'exécutent, et les voix qui descendent vers nous semblent avoir je ne sais quelle pureté aérienne et céleste. Peutêtre aussi, au milieu de ces belles œuvres, réunies par la patience et le goût de la comtesse, se trouvait-on mieux préparé à recevoir toutes les influences de l'art grand et sérieux dont la musique sacrée est sans contredit l'expression la plus haute, la plus parfaite et la plus accomplie, parce qu'elle prend l'âme tout entière, l'arrache aux préoccupations d'un monde misérable, et, comme l'aigle sa proie, l'emporte dans son vol.

Lady Mac-Lean, très-habile à juger de l'effet qu'elle avait produit, et voulant calmer l'impression de terreur sous laquelle, pour ainsi dire, se courbait son auditoire, adoucit tout à coup le sombre éclat de sa voix, et ce fut. avec une tendresse infinie et une sorte de sérénité dans la douleur qu'elle soupira cette dernière strophe :

Meoo severi, démenti ognora, Volgi tuoi sguardi Sopra dr me 1 i

A peine les chants eurent-ils cessé que ^admiration enthousiaste s'abandonna, libre de toute contrainte, à ces démonstrations hyperboliques dont le monde devient si facilement prodigue dès qu'il juge à propos de sortir de sa froideur officielle. Avec lui, c'est tout ou rien : cette fois, ce fut tout ! jamais cantatrice italienne, après sa cavatine triomphale, ne fut accueillie par un

> Tom'ne vers moi des yeux moins sévères, lempérés déjà par la clémence.

plus universel Brava! brava!! Les femmes se levaient en agitant leurs mouchoirs, les hommes prenaient le chemin de la galerie pour aller voir de plus près celle qui venait de leur donner des émotions si profondes et si douces.

Lady Mac-Lean quitta l'orgue et parut sur la dernière marche de l'escalier. De cette place, elle put être aperçue par la réunion tout entière, qui l'applaudit avec un redoublement de transports. Elle s'arrêta une seconde et salua légèrement, non pas comme une actrice qui met la main sur son cœur et reconnaît toujours un maître dans son public, alors même que ce maître semble un esclave idolâtre, mais avec l'assurance modeste d'une femme qui sait son prix, qui mérite l'hommage qu'on lui rend, et qui ne voit autour d'elle que des égaux. Cette distinction ne pouvait échapper à une société d'élite, habituée à saisir les nuances les plus délicates des choses I

a C'est une vraie grande damel dit à son voisin la vieille marquise de Varennes, écoutée dans ce mondelà comme un oracle, et qui, disait^on, avait rendu dans sa vie beaucoup plus d'arrêts que de services.

— Vous pouvez ajouter que c'est une fort belle femme! répondit le jeune homme auquel s'adressait la marquise, et dont l'origine russe se trahissait à première vue.

— Là-dessus je me tais, mon cher Sergi; c'est un point qui vous regarde plus que moi, et je m'en rapporte à vous. »

En ce moment, l'étrangère justifiait pleinement tous les éloges du jeune Russe, M. le comte Imérieff, que Mme de Varennes, depuis longtemps amie de sa famille, appelait de son petit nom, Sergi.

Lady Mac-Lean n'avait pas encore pu redescendre, car l'escalier était littéralement couvert par la foule qui venait à sa rencontre. Debout, grande, élancée, immobile sur la marche qu'elle n'avait pas quittée, elle les dominait tous de sa personne comme de son talent.

Sa main, appuyée sur la rampe de velours, en écartant légèrement le bras du corps, laissait mieux voir les belles et nobles proportions du buste; la tête, un

peu rejetée en arrière, semblait admirablement posée sur im cou aux fines attaches; les lèvres entr'ouvertes, encore frémissantes de l'émotion du chant, laissaient voir, comme un éclair blanc, l'émail des dents éblouissantes; ses joues, naturellement pâles, s'étaient légèrement teintées de rose dans l'animation du triomphe; l'enthousiasme de l'assemblée avait fini par la gagner peu à peu, et, dans le rayonnement de sa beauté, on l'eût prise pour la Muse du chant.

Le soleil qui, en ce moment, dardait ses rayons obliques à travers les vitraux de la grande ogive, placée précisément en face d'elle, tombait sur sa tête, et la couronnait d'un diadème de feux dorés, comme la madone de quelque cathédrale, et à la séduction de cette beauté si vraie ajoutait encore je ne sais quel prestige qui devait laisser dans tous les souvenirs une empreinte désormais ineffaçable.

Lord Ashbury, l'introducteur de lady Mac-Lean, fut remercié, fêté, choyé, complimenté, et il jouit de son triomphe avec un orgueil beaucoup plus visible que celle à qui revenait la véritable gloire.

«: Si vous restez encore cinq minutes, dit-il à sa compagne, je ne réponds plus de rien : ils sont capables de s'atteler à votre voiture!

— Pour aller où je veux, j'aime mieux mes chevaux,

riposta lady Mac-Lean, qui étudiait en ce moment la littérature à la Comédie française. Partons !

— Oh! pas encore! fît Mme de Forgach en s'approchant d'elle avec une soudaine effusion de tendresse.... Vous venez d'avoir un succès digne de votre admirable talent et de votre adorable voix ; encore un air comme celui-là, et vous montez aux étoiles!....

— Ce n'est pas précisément là que nous voulons aller maintenant, milord et moi, répondit lady Mac-Lean, et nous devons nous retirer.

— Je n'ose insister.... mais n'oubliez pas mes dimanches! "»

Stella, au bras du vieux lord, descendit l'escalier, et, pour sortir, traversa la galerie au milieu des hommages.

Lord Ashbury, un pied sur le seuil, salua de la main un petit homme à la mine fière, à Pair hautain, que lady Mao-Lean avait déjà remarqué; car, seul de tous ceux qui se trouvaient chez Mme de Forgach, il l'avait écoutée sans lui donner aucune de ces marques d'approbation dont les autres se montraient si prodiges. Elle leva les yeux et rencontra un regard sombre et firoid, qui piqua sans doute sa curiosité, car elle parut envelopper Thomme tout entier dans une de ces inspections rapides auxquelles pourtant rien n'échappe.

Ce nouveau personnage était large d'épaules, mince de taille, brun de visage; il avait la tête grosse, le front grand, des cheveux bouclés, si noirs qu'ils semblaient bleus, et des prunelles de ce bi*un orangé qui prend vite, sous l'influence de la passion, des teintes fauves et métalliques; ajoutez des dents trop petites et trop blanches, la main d'une femme et le pied cambré.

Malgré elle, Stella le regarda deux fois.

« Quel est donc ce chevalier de la Triste figure ? demanda-t-elle à son guide.

— Un Espagnol.

— Comme don Quichotte! et on l'appelle?

— Le duc d'Osma,

— Je plains la duchesse!

— D n'est pas encore marié.

— Tant mieux pour sa femme ! »

Us passèrent.

Le valet de pied mit quelque temps à retrouver la voiture de lady Mac-Lean au milieu des équipages qui encombraient toutes les allées du parc, et des chevaux de selle impatients, que les grooms avaient peine à tenir en main.

Stella, enveloppée dans son long châle, les bras croisés sur sa poitrine, debout sur, le petit porche allemand encombré de fleurs, retourna la tête vers le vestibule.

« n ne vient pas ! "» lui dit son compagnon.

Pour toute réponse elle haussa les épaules, et, sans doute afin de le punir, légèrement, sans prendre la main qu'il lui offrait, elle s'élança dans la voiture dont on venait d'abaisser le marchepied.

Le sable craquait encore sous les roues qui emportaient la jeune lady, et déjà la comtesse de Forgach se voyait assaillie de mille questions auxquelles il lui eût été impossible de répondre.

<K Tout ce que je sais, disait-elle, vous le savez comme moi : c'est qu elle s'appelle lady Mac-Lean, qu'elle chante à ravir et qu'elle est belle.

— Ohl nous nous en sommes bien aperçus, fit le jeune Russe que nous avons nommé tantôt Sergi et tantôt le comte Imériëff.

— Il eût suffi de vous regarder pour en être sûr, tant il y avait d'admiration sur votre visage expressif! dit le vicomte de Maldive avec son sourire ironique.

— On peut tout laisser voir quand on n'a rien à cacher, riposta la marquise de Varennes, toujours bienveillante pour Sergi.

— Il n'en est peut-être pas de même de son héroïne, dit, en s'approchant des deux jeunes gens, une femme sur ses retours, mais qpii ne semblait point avoir jamais été jolie, — sans quoi elle eût sans doute été bonne; — je me défie des inconnues.

— Vous les traitez un peu comme vos amies! reprit M. de Maldive sur un ton aigre-doux; mais ne dites pas encore de mal de celle-ci : c'est à peine si vous l'avez vue!... et elle trouvera des défenseurs.

— Depuis quand, vicomte, êtes-yous charitable?

— Depuis moins de temps que vous n'êtes méchante....

— Ceci a l'aiç d'une impertinence, mais vous êtes si emprunté dans ce rôle de paladin, défenseur des belles opprimées, qu'il faut bien vous pardonner quelque chose.

— Elle nous tombe du ciel comme un aérolithe, ajouta un nouvel interlocuteur qui voulait séparer les combattants. Jusqu'ici personne de nous ne l'avait encore aperçue.

— C'est ce qui voue trompe! dit TEspagnol que Stella venait d'examiner avec tant d'attention.

— Ah! monsieur le duc d'Osma connaît lady Mac- Lean? riposta sa voisine avec une voix de tête d'une àpreté singulière. Voilà qui nous fait espérer de curieuses révélations. »

Un petit groupe se forma tout aussitôt et entoxira le duc.

€ Je ne tiendrai nullement ce que madame veut bien

E remettre pour moi, fit celui-ci; connaître est un mot eaucoup trop fort, et je ne connais point celle dont j'ai entendu ici le nom pour la première fois, mais j'ai vu souvent lady Mac-Lean....

— Et où cela donc... si la chose peut se demander sans indiscrétion?

— Au bois de Boulogne.

— Ahl elle va au Bois, murmura une jeune Anglaise qui avait quelque prétention à bien monter à cheval; c'est une amazone! et qui donc l'accompagne?

— Elle n'est pas accompagnée, elle est suivie, » répliqua l'Espagnol en soulignant les deux mots de la voix.

Ici l'attention redoubla.

Tout autre que le duc eût peut-être trouvé quelque plaisir à se voir tout à coup le centre d'un mouvement de curiosité si marqué, et l'homme écouté d'un de salons réputés les plus brillants et les plus spirituels de Paris. Mais il était Castillan, et sa fierté seule égalait sa froideur. Ce fiit donc d'un ton calme et même un peu dédaigneux qu'il reprit:

«vous m'en demandez vraiment beaucoup plus que je n'en sais et que je n'en voudrais dire. J'ai rencontré quelquefois lady Mac-Lean, mais jamais à vos heures élégantes, jamais au bord de ces pauvres lacs où les Parisiens s'entassent comme des gens qui n'ont ni le sentiment, ni le goût de la nature; pas même le long de cette fameuse Allée des Cavaliers, piste naturelle des poneys que l'on entraîne au galop de chasse. Non! celle-là choisit des recoins écartés : il lui faut le Désert, — une solitude relative, — le Canton de la Retraite ; la petite plaine sablonneuse et plantée de sapins qui s'étend du côté de Madrid, — une miniature des forêts

de Norvège; — endroits charmants où vous n'allez pas, vous autres gens du bel air : c'est là qu'on la rencontre.

— On signifie je, dit le vicomte de Maldive; mais je n'ai garde de vous interrompre, ces dames ne me le pardonneraient point.

— Non, sans doute ! firent toutes à la fois trois ou quatre jeunes femmes qui voulaient Savoir la fin de l'histoire.

— Eh bien, continua le duc, je l'ai rencontrée assez souvent dans les quartiers que je vous dis.... voilà tout! Elle monte parfois un hack irlandais à la robe alezan doré, et qui est assurément une des meilleures bêtes que vous ayez à Paris; parfois aussi elle passe comme le vent sur un magnifique cheval noir, plein de feu et d'action, aussi peu dressé que possible, et qu'elle conduit avec autant d'habileté que de hardiesse et d'énergie : il doit y avoir de l'acier sous son gant.

— Voilà qui devient tout à fait piquant, dit la comtesse de Forgach; le drame ne se noue pas encore, mais l'exposition, fort habilement faite par M. d'Osma, est pleine de promesses; ma nouvelle amie est une véritable héroïne de roman. Je la trouve complète, et il ne lui manque absolument rien, pas même le cheval traditionnel, le coursier des ballades, aux crins épars, noir comme la nuit, rapide comme l'ouragan, qui l'emporte dans la tempête, au bord des grands bois. Bravo! monsieur le duc, vous devenez poète!

— C'est sans doute la faute du sujet ! fit en souriant du bout des lèvres l'Espagnol, qui rentrait dans son calme superbe.

— Mais, reprit, après un instant de silence, le jeune comte Imérien, vous ne nous avez pas» encore dit avec qui chevauche cette belle amazone?

— Je n'ai jamais vu près d'elle qu'un homme de suite, qui ressemble aussi peu à vos grooms de papier mâché, sautillant sur leur selle, que cette fière lady aux petites poupées de salon qui passent leur vie à s'habiller, babiller et se déshabiller.

— J'aime à voir comme vous nous traitez! dit la comtesse en souriant.

— Vous savez qu'à Paris les personnes présentes sont toujoiu^ exceptées.

— Je demande la description dn groom modèle, reprit le comte Imérieff.

— Ce groom idéal est un homme d*au moins cinquante ans, à la tenue militaire, roide et droit comme un piquet, grand et maipe, qui ne fait pas un pli sur la haute selle où il est juché, correct comme un cavalier de l'ancienne école de Versailles, du temps où les Français savaient monter à cheval; ayant, du reste, un type kalmouck si fortement accusé, que tout d*abord j'avais pris sa maîtresse pour une Russe.

— Qu'avez-vous donc, général? demanda la comtesse de Forgach à un personnage grave, le général Baratine, qui s*é^t tenu à l'écart qbxïs un coin du salon depuis que lady Mac-Lean était entrée chez la comtesse, mais dont on avait pu remarouer la profonde attention pendant qu'elle chantait, 1 émotion non moins grande quand il l'avait vue sortir, et la distraction rêveuse depuis qu'elle n'était plus là. Le geste de surprise mal contenue qu'il avait fait en entendant le duc d'Osma dire qu'il avait cru longtemps (|ue lady Mac-Lean était russe, justifiait assez l'exclamation de la comtesse.

— Mais je n'ai rien, en vérité I répondit le général d'un air qu'il crut dégagé.

— Lady Mac-Lean n'est pas russe, reprit un jeune homme timide et qui n'avait pas encore trouvé l'occasion de placer un mot; vous avez entendu qu'elle est écossaise.... d'ailleurs, son nom l'indique t

— Un nom n'indique rien, reprit le comte de Maldive; tant de gens ont volé celui qu'ils portent. Une femme, d'ailleurs, s'appelle d'ordinaire comme son mari, et vous savez que les Écossais, aussi bien que leurs voisins les Anglais, épousent un peu partout. Rien n^ vous dit donc, mon cher ami, que cette noble étrangère soit russe, française ou allemande.

— Je ne crois pas qu'elle soit russe, dit la comtesse : je m'en serais aperçue; elle a tout à la fois trop d'élégance et de laisser aller pour être allemande, continua-t-elle en baissant la voix, et en jetant les yeux autour d'elle pour s'assurer qu'elle ne blessait personne dans son salon cosmopolite ; elle n'est pas française davantage, car ses façons, auxquelles je déclare ne trouver rien à redire, n'ont pas ce

je ne sais quoi où se reconnaissent à première vae les plus charmantes femmes du monde, et d'un autre côté, il y a peut-être da.ns ses yeux une puissance d'expression, et, quand elle chante, je ne sais quelle profondeur de sentiment assez rare chez la nation aimable, mais un peu légère, qui nous donne Thospitalité.

— Je vous remercie pour ces dames, dit M. de Maldive en saluant profondément.

— Après tout, reprit le comte Imérieff, lady Mac- Lean est assez blonde et assez blanche pour être née dans le beau pays que Shakspeare appelait poétiquement «c le nid flottant des cygnes. ]»

— Impossible! dit à son tour un jeune Florentin, trop beau pour avoir besoin de talent, et qui faisait de la sculpture pour se donner Tair de faire Quelque chose. N'avez-vous donc pas remarqué comment elle fait sonner le si F C'est tout à fait la bocca romana! Croyez-moi, si elle eût passé sa jeunesse à broyer le caillou saxon, elle n'aurait ni cette justesse d'intonation, ni cette pureté d'accent. C'est une Italienne!

— Les Italiennes ne sont pas si grandes dames, répliqua le vicomte : elles sont souvent fort belles, mais leur beauté manque presque toujours de distinction.

— Distinction, convention! murmura le sculpteur dans un dédaigneux aparté.

— Le fait est, dit le comte Imérieff, qu'elle a l'air d'une reine.

— Qui sait? fit M. de Maldive, c'est peut-être une reine.... de théâtre. Les lords aiment assez à se marier dans ce monde-là.

— Croyez- vous donc, riposta le jeune Russe, auquel la supposition de M. de Maldive ne semblait point particulièrement agréable, croyez-vous que si un pareil talent, une telle beauté, une si brillante jeunesse, eussent jamais paru sur un théâtre, toute l'Europe ne l'eût pas su le lendemain ? On fait jouer maintenant le télégraphe pour nous apprendre qu'une vieille danseuse a été rappelée la veille au soir à San-Carlo, à la Scala ou à la Fenice; et vous croyez que si ce miracle eût éclaté sur une scène quelconque, tous les dilettantes du monde ne l'auraient pas su le lendemain?

— Vous avez raison, répondit le sculpteur, et quoiqu'elle ait une des plus merveilleuses voix qui se puissent entendre, je crois pourtant qu'on ne l'a jamais entendue ailleurs que dans un salon. Mais ne vous y trompez pas, elle n'est pas aussi jeune que M. le comte Imérieff semble le croire.

— C'est que vous n'avez pas remarqué comme moi cette bouche d'enfant, ce frais sourire et ce teint d'une blancheur transparente....

— Ahl vous l'avez bien regardée, j'en conviens, fit le sculpteur en riant; mais je l'ai mieux vue : que voulez-vous? c'est mon état! Elle porte deux petits signes au coin de l'œil, qui sont pour moi révélateurs; elle a au moins....

— Voyons, voyons I combien a-t-elle? demandèrent aussitôt trois ou quatre voix impatientes, des voix de femmes, bien entendu.

— Eh! mais, elle doit avoir au moins.... vingt-cinq ans! j>

Les hommes se mirent à rire, et l'autre moitié de l'assemblée trouva que ce n'était pas la peine de faire tant de façons pour décerner un brevet de jeunesse.

« Qu'est-ce qui n'a pas vingt-cinq ans ? demanda une jolie petite femme, blanche et rose, la femme du général Baratine, à laquelle, malgré certaines apparences enfantines et une fraîcheur merveilleusement conservée, on en donnait au moins trente; qu'est-ce qui n'a pas vingt-cinq ans?

— Toutes celles qui les ont eus ! » répondit M. de Maldive.

Cependant le général s'était rapproché du groupe où l'on discutait avec une certaine vivacité les mérites et les qualités de lady Mac-Lean, et il avait suivi les diverses péripéties du débat avec une attention qui, pour être silencieuse, n'en était pas moins profonde.

« Le général, qui a tout vu et qui sait tout, n'aurait-il point quelques judicieux avis à nous donner sur la question? demanda le comte Imérieff à son compatriote.

— Non, mon cher Sergi, et c'était pour m'éclairer que je vous écoutais si bien.

— Ah! la chose vous touche à ce point! fit du haut de la tête la dame rose et blanche, en jetant à son mari un regard où il y avait tout à la fois du dépit et de l'ironie.

— Eh! ma chère, il s'agit d'une jolie femme, vous ne me pardonneriez point de rester indifférent, j'imagine?

— Aussi n'avez-vous garde de l'être, continua l'agressive petite personne : vous en oubliez boire et manger! Il est sept heures, nous dînons à Saint-Sulpice et je ne suis pas encore habillée. Adieu, comtesse, ajoutât-elle en se tournant vers Mme de Forgach : aidez-moi à couvrir la retraite!

— Vous n'avez pas besoin d'aide, ma toute belle, dit Mme de Forgach, en lui tendant la main, et je ne voudrais pas vous en donner pour sortir de chez moi. »

Mme Baratine fit une révérence plus grande qu'elle, et disparut en emmenant son mari.

«Est-elle jalouse, cette petite tigresse! dit Mme de Forgach.

— Non, répondit M. de Maldive, elle n'est que méchante, et sa jalousie est une ruse de femme pour être méchante plus à l'aise. »

Déjà, depuis quelques instants, un assez grand nombre des habitués de la comtesse avaient quitté son salon. Le départ du général et de sa femme dispersa bientôt le dernier groupe.

Cette matinée qui ftit la première initiation de lady Stella Mac-Lean à la vie parisienne, devait laisser des souvenirs aux divers témoins de ses brillants débuts.

La comtesse de Forgach était heureuse de pouvoir offrir à ses amis un salon agréable, curieux, renouvelé, et dans lequel passaient l'une après l'autre toutes les célébrités européennes; elle voulait que l'on vît à ses

matinées l'auteur du drame applaudi, ou même de Topera sifflé; elle eût été malheureuse si le romancier à la mode n'eût pas posé au moins deux dimanches dans un coin de sa galerie; c'était chez elle que débutait le nouveau ténor; chez elle que le poète blond balbutiait son premier sonnet.... Elle le voulait, elle y tenait, et on l'eût sérieusement désobligée en contrariant cette fantaisie à la fois innocente et hospitalière.

Mais lady Mac-Lean, qui avait tout à la fois le talent et la beauté; lady Mac-Lean, dont tous ceux qui venaient de l'entendre allaient ce soir même répandre le nom dans Paris, lady Mac-Lean qui serait la véritable lionne de la saison, placerait hors de pair le salon qui aurait le bonheur de la fixer. Pour atteindre un pareil but la comtesse était décidée à ne rien négliger. Son enthousiasme et son bonheur n'étaient point, il est vrai, partagés par toutes ses amies, par celles-là surtout dont l'âge n'excluait pas toute idée de coquetterie, et par conséquent de rivalité avec la nouvelle venue; car elles se croyaient déjà menacées dans leurs possessions respectives, et avec ce pressentiment qui trompe si rarement les femmes, elles se mettaient déjà sur leurs gardes vis-à-vis du danger prochain.

Quant aux hommes, ils se tournaient vers la nouvelle étoile, les uns sans autre intention que d'admirer naïvement ce qui méritait de l'être, les autres, au contraire, avec une arrière-pensée moins dégagée de tout intérêt, et couvant déjà ces désirs inavoués de conquête, que la beauté de la femme, sa distinction, sa grâce, parfois même son étrangeté, font naître dans certaines âmes.

Le duc d'Osma n'échappait pas plus que les autres au prestige de la belle étrangère; mais il y cédait de mauvaise grâce et en luttant; il se vengeait d'une admiration involontaire par un dénigrement systématique et injuste.

« Vous verrez, se disait-il, que cette fîère lady sera tout simplement quelque aventurière, une chanteuse inconnue d'un petit théâtre de sixième ordre, perdu au fond de l'Allemagne ou de l'Italie, (jui se sera donné un mari in extremis, pour avoir un titre et un nom.... Elle aura épousé quelque vieux lord fou d'amour, comme

ils sont assez souvent, dit-on, dans ce pays du spleen et du brouillard. Elle est belle, sans doute; mais il y a d'autres belles pei^pnnes en Europe ; elle chante bien, si l'on veut.... mais pas mieux que l'Albonil Autant en emporte le vent. »

M. de Maldive, de son côté, n'était pas moins préoccupé de Stella; mais, sans avoir l'humeur hautaine de l'Espagnol, ses dispositions à l'égard de lady Mac- Lean n'étaient pas beaucoup plus favorables : à vrai dire, ce n'était point par excès de bienveillance que péchait M. le vicomte; il regardait assez volontiers les femmes ou comme des difficultés qu'il fallait vaincre, ou comme des énigmes qu'il fallait deviner. Mais il attaquait ces difficultés avec plus d'amour-propre que d'amour, et il soupçonnait généralement que le mot de ces énigmes devait leur être défavorable. Dès qu'il s'agissait de femmes, Lucien de Maldive était pessimiste. On pouvait ajouter que, de sa part, c'était de l'ingratitude, car on disait qu'elles ne s'étaient jamais montrées trop cruelles pour lui..

Quoi qu'il en soit, M. de Maldive, qui s'était trouvé tout près de lady Mac-Lean dans la galerie, avant qu'elle chantât, et à l'orgue pendant qu'elle chantait, l'avait examinée avec la plus minutieuse attention. Quoique jeune encore (il n'avait pas trente-deux ans), Lucien de Maldive était déjà depuis longtemps dans le monde; esprit observateur et sagace, il s'était appliqué à l'étude du cœur féminin, et il se flattait de lire assez couramment ce livre mystérieux où de plus habiles ont épelé toute leur vie. Il était bien forcé de convenir avec lui-même que chez lady Mac-Lean toutes les apparences étaient favorables : on devinait promptement en elle une nature élevée; la pureté de son âme se reflétait dans la pureté de son regard. Mais il y avait aussi des contrastes étranges : si ses façons révélaient la femme habituée à vivre dans les hautes sphères sociales, on n'en soupçonnait pas moins au fond de son âme ce je ne sais quoi de rêveur, de timide, et même, parfois, d'un peu sauvage, que le monde fait perdre assez vite aux femmes. Ces contradictions étaient pour lui comme un attrait de plus.

«Encore un mystère à percer! se disait-il, peut-être un mystère d'Udolphe! Sans doute, la belle aura été victime de quelque ravisseur; elle aura passé sa jeunesse derrière les murailles d'un cloître ou d'un donjon féodal. Peut-être ce bonhomme, aux allures respectables, qu'elle traîne après elle, a-t-il été Tinstrument de sa délivrance ou le complice de son évasion; elle lui paye maintenant la rançon de sa liberté! Nous éclaircirons tout cela. Allons! la vie est encore bonne à quelc[ue chose, et cette fin de saison, que je croyais ennuyeuse comme la pluie, me donnera plus d'occupation que le reste de mon hiver.... Mais c'est le cas d'aller dîner au club; c'est là qu'on apprend les nouvelles, car c'est là qu'on les fait.... Peut-être y recueillerai-je quelques précieux renseignements sur ma belle inconnue. i>

Tandis que M. de Maldive, tout en faisant ces réflexions, s'en retournait chez lui par la gi'ande avenue des Champs-Elysées au galop de chasse de son cheval, qui le berçait mollement, le comte Imérieff était descendu à travers Ghaillot, et il suivait à pied la route du bord de l'eau pour regagner, par le pont de la Concorde, une rue voisine de la Seine, qu'il habitait au faubourg Saint-Germain. Sergi était beaucoup plus jeune que le duc d'Osma et que le vicomte de Maldive ; plus jeune même que Stella. 11 achevait seulement sa vingt-deuxième année; mais la vie l'avait assez durement traité, et dans cette rude bataille qu'elle nous livre à tous, il avait eu des années de campagne qui pouvaient compter double. Cependant, par un privilège de sa nature, aussi heureux qu'il est rare, rien encore n'avait entamé chez lui ce capital d'illusions, d'enthousiasme, de poésie, de confiance dans les autres, qui est peut-être le plus précieux des dons qu'un Dieu libéral puisse jamais faire à sa pauvre créature.

Les mêmes événements produisent parfois, suivant le caractère de ceux qui les subissent, des résultats bien différents. Tel homme est corrompu par la prospérité, qui rend son voisin meilleur, en lui inspirant une reconnaissance profonde envers la vie et l'aiiteur de la vie. Celui-ci s'aigrit dans l'adversité; celui-là, au contraire, s'y épure comme l'or au fond du creuset

Ce fut précisément ce qui arriva au coiÉfe Imérieff. On eût dit qu'il avait joué à qui perd gagne ^ec lâ'^fortune. Les aspirations de son âme pour tout ce qui était grand, noble et beau, en présence'' d'événements cruels qui eussent pu les refouler en lui, n'avaieiA fait que se développer et s'accroître. Il ei^ pu tomber dans un désespoir que tout le monde eût compris; il eût pu chercher de j^ulgaires consolations, q^e beaucoup lui eussent pardôhnées, si du moins ils n'avaient pas voulu se montrer plus- sévères pour lui que (^r euxmêmes : il évita tous ces écueils, et resta honnête et bon en devenant malheureux. C'est là, je crois, la marque d'une nature bien douée, et je n'en demande pas davantage pour juger une âme.

Aussi éloigné des dédains superbes du duc d'Osma que du scepticisme railleur et dissolvant de Lucien de Maldive, sans rien savoir de lady Mac-Lean, sans connaître d'elle autre chose que ce qui lui plaisait d'imaginer, et profitant de ce qu'il ignorait tout pour tout rêver, il s'abandonnait complètement au charme de cette beauté, de ce talent, — il eût dit volontiers de ce génie, — qui s'emparait de son âme.

« Être aimé d'une telle femme, se disait-il, ce serait la joie de toute une vie; l'aimer, ce serait déjà du bonheur.... Aimer.... l'aimer! quelle folie!. Eh! mon Dieu, la sagesse vaut-elle bien mieux que la folie? Et, jusqu'ici, que m'a-t-elle donné dont je doive être fier? Laissons faire la vie, et si l'amour vient, aimons I »

On le voit, le comte Imérieff acceptait franchement toutes les chances, sans rien marchander à la destinée, sans lutter inutilement contre elle, sans courir au-devant, mais aussi sans la fuir, avec cette sorte de fatalisme calme, que l'on retrouve plus fréquemment chez les hommes à mesure que Ton se rapproche de l'Orient, leur première patrie. Il était bien décidé à recevoir cet hôte inattendu, mais capricieux, qui ne vient point quand on l'appelle, et qui ne s'en va pas quand on le chasse : l'amour. Comme il ne se sentait point capable de tromper les autres, il ne lui venait guère à la pensée que les autres pussent vouloir le tromper luimême. Cette confiance généreuse, dont la perte est le

premier et peut-être le plus cruel larcin ^e les années nous fassent, n*est-elle point une des plus indispensables conditions de l'amour, et n'est-ce point trop • souvent, parce que nous ne pouvons plus croire, que nous ne pouvons plus aimer?

« Eh bien ! Dimitri, à quoi donc pensez-vous depuis une heure que vous ne m'avez point dit une parole? vous appelez cela im voyage d'agrément ? ^ demandait Mme Baratine à son mari.

La piquante Nadine avait à son service une certaine voix de tête pointue, sèche et dure, dont elle ne manquait point de se servir quand elle désirait être particulièrement désagréable à quelqu'un. C'est dire qu'elle s'en servait assez souvent avec le général. Dimitri Baratine n'en connaissait que trop le timbre menaçant, et quand il l'entendait, il savait tout de suite à quoi s'en tenir, et se mettait promptement en état de défense. Mais, ce jour-là, soit qu il fût préoccupé ou qu'il commençât à être moins sensible aux petites persécutions de son agaçante moitié, car tout s'émousse en ce monde, même l'épiderme d'un mari, au lieu de désarmer madame par une de ces réponses soumises, auxquelles il ne l'avait que trop accoutumée, il continua de garder un silence farouche. Ce n'était pas le compte de la sémillante Nadine, chez qui sans doute se faisait sentir en ce moment le vif besoin d'une petite discussion conjugale. Aussi toucha-t-elle légèrement du bout de l'éventail le bras de M. Baratine, penché à la portière de la voiture qui les emportait rapidement tous deux. Le général sortit par un soubresaut brusque de la rêverie dans laquelle il était plongé.

cEh bien! quoi donc? Qu'est-ce? Vous disiez?.,, fit-il en se retournant vers sa femme.

— Je disais, monsieur, que vous êtes singulièrement distrait.... Vous n'avez pas trouvé un mot à me dire depuis que nous avons entendu cette chanteuse.... »

La général rougit imperceptiblement, en répondant à sa femme :

«Mais il me semble, ma chère, que vous n'êtes pas moins absorbée que moi, et depuis que M. de Maldive

VOUS a baisë la main en vous mettant en voiture, je n'avais pas encore vu la couleur de vos paroles. J'ai cru (pie vous comptiez les arbres de l'avenue, et je n'ai pas voulu vous faire tort d'un platane ou d'un ormeau.

— Voilà une pitoyable défaite! riposta Nadine, et je me soucie de M. de Maldive comme du dernier de vos Cosaques.

-> Il vous traite cependant assez mal! fit le général avec une ironie amère, et vous êtes avec lui d'une édifiante douceur.

— Je savais bien que vous aviez aimé passionnément la romance.... il y a une trentaine d'années, répliqua Nadine, qui ne voulait point laisser la conversation sur le terrain où la plaçait son mari, et décidée, d'ailleurs, à pousser jusqu'au bout sa petite persécution; est-ce oue cela va vous reprendre ? continua-t-elle, en dardant aans ses yeux un regard clair et méchant, un vrai regard de vipère; il faudrait m'avertiri

— Me feriez-vous, par hasard, l'honneur d'être jalouse ? demanda le général en se retournant tout à fait vers sa femme.

— Vous ne m'en croyez peut-être pas capable ! reprit Nadine avec im sourire douteux.

— J'avais toujours cru que pour être jaloux il fallait aimer.... et.... »

Le général s'arrêta, laissant sa phrase suspendue, et jeta un regard triste à sa femme, qui ne parut en prendre qu'un souci médiocre.

Baratine avait fait la triple folie de se marier, puis d'épouser, vieux, une jeune femme, et russe, une Polonaise. Comme beaucoup d'hommes de son temps, échappés par une suite de miraculeux hasards aux dernières guerres de l'Europe, le général Baratine avait connu tous les orages de la vie aventureuse et folle. On assurait maintenant qu'il était en train d'expier ses péchés de jeimesse. Sa femme y tenait la main. Nadine vengeait tout à la fois la Pologne et les maris. L'ancien beau, il paraît que Dimitri eût été digne de servir dans le régiment des Brummels et des d'Orsays de son époque, après avoir fait longtemps le diable à quatre, se voyait maintenant mis au pas, comme un conscrit, par

celle dont la loi le déclarait pourtant le seigneur et maître. C'était toujours cette vieille histoire d'Hercule et d*Omphale, renouvelée des Grecs, et tirée depuis à tant d'exemplaires : Baratine faisait trembler ses Cosaques barbus, et il tremblait à son tour devant le sourcil froncé de cette frêle créature : Nadine était en effet petite et toute mignonne. Ce jour-là, pourtant, comme si des préoccupations plus sérieuses se dissent emparées de lui tout à coup, le général fut beaucoup moins sensible aux coups d'épingle que sa malicieuse moitié prenait plaisir à lui administrer; et comme celle-ci, irritée de son peu de succès, paraissait assez disposée à redoubler ses attaques :

« Je crois, en vérité, que vous êtes folle, lui dit son mari d'une voix que Nadine ne lui connaissait pas, et d'un ton qui ne semblait point admettre de réplique.

— Est-ce que ce serait si grave? déjà! se demanda la générale, et comme elle savait bien jusqu'où elle pouvait aller dans ses grandes audaces, et le point

Erécis où elle devait s'arrêter, elle fit une retraite halle, cachée par une de ces manœuvres de coquetterie raffinée auxquelles Baratine, malgré son expérience de la vie et des femmes, ne manquait jamais de se laisser prendre : cette fois pourtant la tactique n'eut point son succès ordinaire, et, si rusée qu'elle fût, Nadine dut se convaincre, comme son mari en avait sans doute fait plus d'une fois l'expérience dans ses campagnes, qu'il n'est point de capitaine toujours sûr de vaincre. Quand, du reste, elle vit qu'il s'obstinait ainsi dans ses idées moroses, eUe ne songea plus à lutter et elle remit à un moment plus propice le soin de reprendre un empire exercé depuis si longtemps, qu'elle ne pouvait s'imaginer l'avoir perdu tout à fait.

Ils continuèrent donc leur route à côté l'un de l'autre, silencieusement, se boudant presque, lui soucieux, elle de mauvaise humeur, — mais dans un bel équipage, traîne par deux superbes chevaux du Mecklembourg, et à coup sûr enviés par les promeneurs du dimanche, petits bourgeois à pied, honnêtes artisans, maris et femmes, allant bras dessus, bras dessous, qui gagnaient faim en marchant trois heures durant, et soif en buvant

la poussière, sans se douter qu'ils étaient plus heureux cent fois avec la paix du cœur et le travail béni, et leur mutuelle affection, et leurs chers enfants courant autour d'eux, que ces deux époux dans leur splendide voiture, prêts à se haïr, — se haïssant déjà.

Lady Mac-Lean, l'héroïne de cette matinée, avait bien aussi sa part d'émotions. Les applaudissements la suivaient; ils retentissaient toujours à ses oreilles. Elle avait conscience de son succès, et elle était heureuse du sentiment de sa force. Sans avoir remarqué personne particulièrement, elle avait pu s'apercevoir qu elle produisait sur tout le monde une impression profonde, et elle jouissait naïvement de son triomphe. Ce fut donc avec une cordialité tout à fait expressive qu'elle serra la main de lord Ashbury, en le faisant asseoir dans sa voiture à côté d'elle.

« Eh bien 1 mon oncle, — quoiqu'ils ne fussent nullement parents, elle lui donnait parfois ce titre d'oncle avec un enjouement affectueux, — eh bien ! mon oncle, êtes-vous content? M'avez- vous trouvée en voix? Gomment ai-je chanté?

— Comme un ange ! vous avez été charmante, adorable, divine.... Je me tais, car je n'en saurais jamais assez dire, il faudrait épuiser, pour vous louer, tous les superlatifs du dictionnaire.

— Arrêtons-nous à la première pagel je devinerai le reste ; ce sera plus tôt fait. Mais venez dîner avec moi ! je ne veux pas rester seule ce soir.... Je ferai de la musique pour vous, ajputa-t-elle avec une coquetterie charmante.

— Pour moi I Mais en pensant à qui ?

— Oh ! à personne, je vous jure I y>

Ashbury savait sa jeune amie si franche et si loyale, qu'il ne pouvait douter de sa parole. Mais, en contemplant tous ces trésors de beauté, toute cette ardeur un moment contenue, semblable aux feuilles des arbres, qu'il voyait devant lui, encore emprisonnées dans le sombre bourgeon, et qui n'attendaient pour briser leurs envelop-

D'où venait donc lady Stella Mac-Lean ? Son histoire était-elle aussi sombre et aussi tragique que le supposaient le duc d'Osraa et le comte de Maldive?

Essayons de soulever le voile mystérieux qui nous dérobe encore son passé.

Qui n'a pas admiré, dans les galeries de Florence ou de Milan, ces jeunes têtes de vierges et de saintes écloses sous le pinceau de Luini, et dont le voyageur croit parfois retrouver les modèles dans les contrées heureuses que baignent les grands lacs de l'Italie supérieure? Rien de plus exquis que ces beaux visages, à l'ovale un peu allongé et aminci par le bas, mais dont la courbe est si pure; rien de plus suave que ces bouches fraîches aux lèvres de carmin, un peu fines, mais dont la malice n'est qu'un enjouement aimable, ei sur lesquelles semble glisser un mystérieux sourire; rien de plus joli que ces joues fermes, veloutées comme la pêche, trouées de fossettes mignonnes, où nichent les grâces, les ris et les jeux; rien de plus doux que ces yeux, dont le regard profond vous attire, et que vous ne pouvez quitter; rien de plus noble et de plus intelligent que ces fronts d'une blancheur marmoréenne, et couronnés de belles chevelures d'un brun doré ou d'un blond fauve, dont les ondes naturelles semblent frissonner autour du visage qu'elles encadrent. Si elles n'ont pas encore le charme infini de rêverie et l'ex-

Êression ineffable (jue Vinci a su répandre sur l'adorale visage de cette Monna-Lisa, qui sera éternellement le chef-d'œuvre des portraits et le désespoir des peintres, ces jeunes sœurs de la Joconde ont du moins un incomparable attrait de candeur et d'intelligence, de

tendresse déjà née et de passion près d'éclore. Ces tableaux ne sont peut-être point ceux qui vous attirent tout d'abord : je n'en connais pas qui vous retiennent plus longtemps.

Il y a quelque dix ans, sur la route qui conduit de Florence aux Gascines, ce bois de Boulogne de la Toscane, on pouvait apercevoir, presque toutes les aprèsmidi, à la fenêtre fleurie d'une maison modeste^ une jeune et belle créature qui faisait involontairement songer à ces adorables madones. Les babituës de la promenade élégante connaissaient bien cette maison : d'eux-mêmes, en approchant, les chevaux intelligents ralentissaient leur allure, et plus d'un cavalier repassait deux fois pour mieux voir celle qu'il avait déjà vue. C'était une toute jeune fille : elle avait dix-sept ans à peine. Souvent elle travaillait à sa broderie ; plus souvent encore elle lisait. Le coude sur son genou, la tête dans sa main, tout entière à son livre, encadrée, comme un tableau vivant, dans les festons d'ime glycine dont les feuilles violettes se mariaient aux étoiles d'argent d'un grand jasmin, elle eût égalemeni tenté les pinceaux d'un peintre et la plume d'un poète : on en eût fait une vignette ou un sonnet. Elle était du reste si complètement absorbée dans sa lecture ou si bien appliquée à sa tâche, qu'elle ne paraissait point s'apercevoir de l'admiration (qu'elle excitait. Je ne sais si on lui avait dit qu'elle était belle les yeux baissés ; mais elle baissait souvent les yeux : ses paupières larges, plus brunes que ses joues ou son front, sillonnées de veines bleuâtres et transparentes, étaient frangées de longs cils, dont l'ombre descendait sur ses joues : elle était blanche sans être pâle, et l'on devinait, sous sa peau délicate, l'abondance d'un sang généreux roulant la vie à flots. Si son visage gardait encore quelque chose des maigreurs de l'adolescence, dont elle sortait à peine, tout son corps annonçait \me organisation robuste; elle n'avait ni la taille penchée, ni l'épaule infléchie que l'on remarque trop souvent chez les jeunes filles; mais, au contraire, elle portait fièrement sa petite tête, sur un col assez long, qui prenait dans le mouvement l'ondulation gracieuse du cygne;

on eût dit que ses bras, nus jusqu'au coude, d'une proportion exacte et d'une forme parfaite, déjà fermes de contour, étaient taillés dans un marbre rose; ils se joignaient, par un poignet mince et délicat, à des mains qui n'avaient rien de la cbétive et prétentieuse élégance que les femmes appellent aujourd'hui la distinction : elles avaient, au contraire, la paume assez large, avec une fossette accusée à la naissance de chaque doigt, et des doigts très-longs; de ces doigts souples, habiles et qui semblent prédestinés à la culture de tous les arts. Ce type de main a été souvent donné par les peintres du seizième siècle à leurs héroïnes préférées. Cette jolie enfant était mise le plus simplement du monde : sa robe, noire ou blanche, — elle alternait de l'une de ces couleurs à l'autre, — montait chastement jusqu'au menton, sans qu'aucun ornement égayât sa simple étoffe. Elle réservait tout son luxe pour sa coiffure, qu'elle n'avait pas achetée, et tressait elle-même deux admirables nattes* de cheveux blonds aux reflets mordorés, sur lesquels semblait glisser un rayon de soleil couchant, qui ceignaient deux fois sa tète et couronnaient son front d'un diadème plus précieux que celui des reines. Parfois, quand elle avait terminé son chapitre, laissant le livre ouvert sur sa table, une de ses mains allongée sur ses genoux, l'autre pendant paresseusement, ses yeux pleins de lumières, d'un éclat singulier, mais d'une couleur incertaine et changeante, errant vaguement sur la foule des piétons, des cavaliers et des équipages, elle avait l'attitude immobile et l'expression impénétrable de ces beaux sphinx d'Egypte qui nous proposent des énigmes depuis six mille ans.

Parmi ceux qui regardaient ainsi la belle jeune fille en passant, peu la connaissaient : personne n'allait chez elle. On savait qu'elle ne recevait point et que sa porte était gardée sévèrement. On adorait le seuil de sa maison, mais sans le franchir.

La fortune, si rarement d'accord avec la nature, n'avait pas traité l'aimable enfant selon ses mérites. On ne pouvait regarder cette charmante créature sans penser qu'elle était faite pour toutes les splendeurs de

la vie heureuse. Rien ne semblait trop beau pour sa beauté : c'était pour elle qu'au fond des golfes de Ceylan la perle blonde s'irisait de ses teintes les plus pures; pour elle que l'opale revêtait ses reflets de nacre changeante ; pour elle que, dans les mines de Golconde, étincelaient les feux des diamants; elle était la sœur de ces beaux lis dont parle l'Ecriture, qui, sans avoir jamais rien tissé, doivent cependant porter des robes plus magnifiques que Salomon dans toute sa gloire. Le printemps l'aimait comme sa reine, et jetait des fleurs sous ses pas; les rossignols lui chantaient leurs plus douces chansons; les roses avaient plus de parfums quand elle les cueillait, et foulée par son pied mignon l'herbe se relevait plus fraîche et plus verte.

Mais Stella n'était pas riche, ou du moins elle ne l'était plus, ce qui est peut-être encore pire.

On comprend tous les dangers qui, dans un siècle comme le nôtre, ou, pour mieux dire, dans tous les siècles, doivent résulter d'un tel désaccord entre la vie et la destinée, entre les aspirations et les moyens, entre la poésie et la réalité, ces deux ennemies éternelles. Disons, toutefois, que jusqu'ici Stella était restée sage ; ajoutons même qu'elle n'avait pas eu grand mérite à l'être : son cœur n'avait pas encore parlé, et elle avait vécu hors du monde. Elle ne voyait guère qu'une vieille Italienne d'âge discret et de maintien respectable, qui, après l'avoir élevée avec le plus grand soin, la servait comme une maîtresse et l'aimait comme une fille. Dame Angéla, — c'était le nom de la gouvernante, — avait immédiatement sous ses ordres un domestique encore très-vert, (juoiqu'il eût la cinquantaine, et dont les traits kalmouks fortement accentués étaient assez d'accord avec son nom d'Ivan pour qu'il ne fut pas possible de mettre en doute sa nationalité.

Stella ne se connaissait point de famille. On lui avait dit que sa naissance avait coûté la vie à sa mère ; quant à son père, on ne lui en avait jamais parlé. Elle se souvenait cependant qu'autrefois, quand elle était toute petite, un homme qui paraissait triste et bon venait assez souvent la voir, et qu'il causait avec elle dans la même langue qu'Ivan; il s'informait avec soin des progrès qu'elle avait faits, l'embrassait beaucoup et repartait. Peu à peu ces visites devinrent plus rares; puis elles cessèrent tout à fait, et elle ne le vit plus. D'abord, elle s'informa de lui; mais, comme on ne fit à ses questions que des réponses qui ne là satisfaisaient point, elle n'en parla plus; cependant elle continua d'y penser beaucoup, puis elle y pensa moins, et enfin l'oublia, — comme on oublie, hélas! ce que l'on ne voit plus tous les jours. « Loin des yeux, loin du cœur I » dit le plus mélancolique des proverbes.

La première enfance de notre héroïne s'était passée dans une petite villa, sur les bords d'un lac qui, si sa mémoire était fidèle, devait s'appeler du joli nom de Lugano. Quand elle eut huit ans, dame Angéla l'emmena avec elle en Allemagne, la promenant de ville en ville, et lui donnant des maîtres avec qui elle parlait cette rude langue des barbares, si dure aux gosiers harmonieux du Sud. C'est là qu'elle avait vu pour la dernière fois le cher et tendre ami de son enfance.

Peu de temps après leurs adieux, elle-même avait quitté l'Allemagne pour revenir en Italie. Avec quelle joie son oreille musicale avait entendu sonner le si dans la bouche chantante de ses compatriotes ! Quel bonheur de ne plus être poursuivie par ces syllabes gutturales et rauques qui lui semblaient si âpres! comme elle s'était sentie heureuse en retrouvant le*-

lor-

lit

rives de son beau lac, les grands rochers couverts de mousse, ombragés de sapins, au milieu desquels s'était écoulée sa libre enfance, qu'elle avait escaladés avec ses compagnes, enfants comme elle de la sauvage nature, pieds nus et cheveux au vent. Mais, cette fois, elle n'avait fait qu'un trop bref séjour dans ce joli paysage, si cher à ses souvenirs : Angéla n'avait point tardé à l'amener à Milan, et à la conduire à Rome. Plus tard, elles étaient venues à Florence.

La ville sombre et fière et de sévère aspect l'avait d'abord effrayée quelque peu : elle s'y trouvait bien seule. Le tête à tête avec Ivan et Angéla, en se prolongeant indéfiniment, finissait par perdre quelque peu de son charme. Mais Florence, malgré ses grands airs et sa mine revêche, est une ville galante, et la patrie d^adoption de toutes les jolies femmes. Cette atmosphère, toujours embaumée du parfiim des fleurs, semble exciter au plaisir, et il ne fallait pas moins que la prudence et la sagesse d' Angéla pour garder intact le précieux trésor que chacun lui enviait.

Quand la jeune fille allait voir quelque belle fofietion à l'église Santa-Groce, c'était à qui lui offrirait l'eau bénite pour effleurer le bout de ses doigts; à la promenade, c'était à qui chercherait son regard, presque toujours voilé sous ses longues paupières; paraissaitelle au théâtre, les lorgnettes cjuittaient la scène et assiégeaient sa loge. Il y avait autour d'elle comme un souffle amoureux, dont elle sentait déjà les caresses. Cependant personne ne lui avait encore parlé d'amour, et aucune bouche ne lui avait dit les mots qui troublent l'âme des jeunes femmes. Elle en était encore, comme disent les Italiens dans leur belle langue, à cette primavera de la femme qui est à la vie ce que le printemps est à l'année.

Sa mise était toujours simple ; mais elle était la sienne et non celle d'une autre : on l'eût reconnue entre mille. La paillé d'Italie, si belle de ton, si fine de grain, — à Florence surtout, — eût-elle jamais valu cette délicieuse mantille à la milanaise, qu elle n'avait pas voulu quitter, et dont la dentelle noire rehaussait si heureusement le doux éclat de sa chevelure dorée ?

Angéla était fière de cette beauté, cent fois plus qu'elle ne Teût été de la sienne, et c'était plaisir que de voir avec quelle vanité mêlée de crainte elle la montrait aux Florentins, tout en ayant grand soin de les tenir à distance.

Stella était-elle he\u*euse d'une telle vie? C'est certainement ce qu'il eût été difficile de dire ; mais les pressentiments de l'avenir commençaient à l'agiter : elle était dans cette attente toute pleine de frémissements qui fait palpiter le sein des jeunes filles, quand va sonner pour elles l'heure mystérieuse de l'amour.

C'est à ce moment qu'un changement sensible s'opéra tout à coup dans les façons et l'humeur d' Angéla : elle devint d'abord toute soucieuse, puis inquiète et triste. Bien (ju'elle s'efforçât de cacher à sa pupille ses préoccupations trop visibles, Stella ne put s empêcher de les remarquer, et comme elle l'aimait tendrement, elle l'interrogea pour la consoler. Angéla essaya de mensonges plus ou moins habiles; Stella, droite et simple, crut ce qu'on lui disait et n'insista plus. Mais, malgré les efforts et l'habileté de la gouvernante; malgré son économie qui faisait vraiment merveille; malgré Tordre parfait que nous l'avons vue introduire dans la maison, une chose que Stella n'avait jamais connue depuis qu'elle était au monde, une chose dont le seul nom est triste, — la gêne, — vint tout à coup jeter son ombre sur cette vie paisible, calme et régulière.

La tenue de sa maison avait toujours été des plus simples : on n'avait cependant rien négligé pour l'éducation de Stella ; elle avait reçu des leçons de musique des meilleurs maîtres de l'Italie et de l'Allemagne, qui avaient très-habilement cultivé sa remarquable voix. Ivan, qui montait à cheval comme un centaure,

avait fait une véritable amazone et raffermi sa santé chancelante et délicate par les salutaires exercice» d'une gymnastique au grand air. On ne l'avait point du reste bourrée de science ; elle n'avait pas fait les six classes et la rhétorique des pensionnats à la mode, et elle eût été tout à fait incapable de passer des examens et d'obtenir des diplômes. Cette Italienne était ignorante comme une Espagnole. Il est vrai que son esprit naturel, plein de saillies et d'une vive originalité, suppléait, par ses dons heureux, à ce qui pouvait lui manquer d'ailleurs. En voyant cette belle créature au franc sourire, au front pur, à l'œil clair, à la mine ouverte, respirant la santé, élancée, droite comme la plante vigoureuse qui monte librement vers le ciel, on ne songeait guère à lui demander ce qu'elle savait ou ce qu'elle ne savait pas. On se contentait de la regarder, et on la remerciait d'être belle et de se laisser voir.

Si dame Angéla, aussi sévère aujourd'hui que la plus respectable matrone, avait jamais été coquette^ c'est ce que personne n'eût pu dire, pas même Ivan qui la connaissait depuis bientôt vingt ans ; mais il fallait du moins lui rendre cette justice qu'au milieu des périls sans nombre qui entourent partout la jeunesse et la beauté des filles pauvres, elle avait gardé Stella avec un soin jaloux. Elle avait évité à la jeune fille tout contact et tout froissement dangereux. Chose rare partout, plus rare peut-être en Italie, à dix-sept ans, son cœur dormait encore, et dormait d'un sommeil sans rêve. Comme toutes celles qui n'ont jamais eu la peine de la gagner, elle ignorait le prix de ce que les hommes appellent, avec un dédain hypocrite, « le vil métal, d Quand elle avait demandé une chose et qu'on la lui avait donnée, elle ne songeait guère à s'informer de ce qu'elle avait pu coûter. Mais, soit que ses désirs fussent modérés ou les ressources d' Angéla considérables, elle avait été bien rarement refusée.

Ainsi qu'il arrive souvent dans la vie des femmes, l'imprévu jouait chez elle un assez grand rôle. L'accessoire dominait de beaucoup le principal, et elle dépensait plus pour ses caprices que pour ses besoins;

l'agréable l'emportait sur l'utile, et le superflu lui coûtait plus que le nécessaire.

Ce superflu fut impitoyablement supprimé du jour au lendemain. La jeune fille s'étonna quelque peu et questionna; elle fut payée de défaites qu'elle voulut bien prendre pour des raisons. La mobile créature se ploya d'ailleurs assez docilement au nouveau genre de vie qu'on lui imposait.

Quand les femmes ne s'abandonnent point aux exigences des futilités mondaines, elles peuvent réduire leur budget à un chiffre auquel celui des hommes ne descendrait pas sans péril. On fit donc des économies dans la villa des Roses, — c'était le nom que l'on donnait à la maisonnette des Cascines. Ces économies furent pratiquées, du reste, avec tant d'intelligence que peu de gens purent les soupçonner. Les maîtres de musique, que Ton avait d'abord payés largement, continuèrent de venir, alors même qu'on les paya moins : ils s'étaient attachés à leur élève, et voulaient achever son éducation pour Tamour de l'art.... peut-être aussi pour l'amour d'elle. Ivan qui, malgré sa roideur militaire, semblait un homme de ressources, parvint à se procurer des chevaux sans argent. La jeune fille put donc continuer ses leçons et ses promenades : les chevaux et la musique étaient les deux seules choses auxquelles Stella parût tenir. Que sa robe fût d'une étoffe plus fine ou plus grossière ; sa table servie avec un peu plus ou un peu moins de recherche, c'était vraiment à quoi elle ne prenait guère garde.

Ces courageuses réformes ne devaient point suffire.

Un soir, pendant que la jeune fille dormait, insouciante et paisible, la gouvernante tint conseil avec Ivan, son digne compagnon.

€L Y comprenez-vous quelque chose? demanda-t-elle au moujick, qui partageait son inquiétude.

— Non, en vérité, absolument rien!

— C'est la première fois qu'il nous laisse si longtemps sans nouvelles!

— Et sans argent.

— S'il lui était arrivé malheur?

— Oh! pour cela, vous n'en pouvez douter! je con

nais le général, et il se priverait plutôt de pain que de laisser manquer de rien celle qu'il aime tant.... Est-ce qu'il a été en retard une seule fois, depuis seize ans?

— Non, en vérité, pas une fois!

— Eh bien! il doit être mort à présent.

— Mort! Taisez-vous, Ivan, vous me faites frémir. Lui, mort, grand Dieu! mais, cette pauvre enfant, que deviendra-t-elle ?

— Nous travaillerons tous deux pour la nourrir.

— Eh ! sans doute, mon pauvre vieux ; mais sommesnous encore, vous et moi, bien capables de travailler?

— Vous avez raison; et je suis un grand propre à rien, bien inutile sur terre, (répondit le pauvre Ivan en baissant la tète d'un air contrit et humilié; mais étes-vous allée chez le banquier, dame Angéla?

— J'y vais tous les jours.... et ce matin encore! Rien n'est arrivé, et il est en avance avec nous.... Si vous passiez à la légation? *

— Oui! pour être chassé s'il venait jamais à le savoir.... Vous ne le connaissez donc pas?

— Que devenir? J'ai mis l'argenterie en gage, et il ne reste plus (|ue deux couverts. Hier, elle m'a demandé pourquoi on ne changeait pas de fourchettes; j'ai dit que c'était votre faute, et que vous aviez égaré la clef du service.

« Depuis quelc[ue temps, je remarque qu'il se dérange! d a-t-elle répondu.

— Elle a dit cela, la chère âme? Tant mieux! Qu'elle croie tout, excepté ce qui est vrai.

— Ce soir, je mettrai ma montre en gage chez le Juif qui demeure derrière la cathédrale.

— Vous pouvez bien prendre la mienne en môme temps; cela m'évitera le voyage! fit Ivan, en tirant de son gousset un œuf de Nuremberg en argent, vraiment massif, aussi respectable par son poids que par son antiquité.

— Brave cœur! murmura la gouvernante en refusant de prendre la montre du moujick; merci pour elle! Cette semaine, la mienne suffira! Je suis pourtant bien aise de voir à quel point vous aimez votre maîtresse....

— Avec cela que vous ne l'aimez pas, \ous, dame Angéla!

— Mettons C[ue nous l'aimons tous deux et n'en parlons plus! Mais c'est bien triste d'avoir un père aussi riche, et de ne pas mener une jeunesse plus gaie.

— Suffit! Pardon! excuse! fit Ivan, en mettant un doigt sur ses lèvres, pas un mot de plus sur le général. Vous savez que c'est la consigne.... Le général! rhomme du monde qui sait le mieux donner un coup de sabre!

— Il ferait mieux de donner du pain à sa fille ! » Gomme nos dignes personnages compnrent cni'ils

finiraient peut-être par ne plus être tout à fait d'accord, ils jugèrent à propos de changer de discours et d'aborder un sujet sur lequel ils étaient certains de s'entendre, c'est-à-dire les mérites infinis, les perfections inimitables et les qualités transcendantes de Stella, c Mais si cela dure, que ferez-vous? demanda enfin le vieux grognard.

— A la grâce de Dieu ! » répondit Angéla, avec un geste dont l'insouciance affectée dissimulait mal sa trop sérieuse inquiétude.

Les choses duraient ainsi depuis quelque temps, lors- €[ue les journaux de Florence annoncèrent tout à coup la mort d'un général russe qui avait passé plusieurs années en Toscane. S'il fallait en croire les gazettes, après avoir été, pendant cinq longs mois, prisonnier des Gircassiens, contre lescpiels il faisait la guerre dans le Gaucase, il avait reçu la mort en essayant de s'évader.

Gette nouvelle, qu' Angéla apprit par hasard en dépliant une feuille de papier dans laquelle la fieuriste avait entouré un joli bouc^uet, car Stella s'était plainte la veille de ne plus jamais voir de fleurs, et la bonne créature avait voulu lui faire la surprise d'une touffe de roses et de jasmins, cette nouvelle, disons-nous, avait jeté la pauvre gouvernante dans une véritab^

consternation. Cette mort, c'était la ruine de Stella. Sans doute, le général avait été surpris avant ses dispositions faites, la pauvre jeune ûlle avait été oubliée, elle était maintenant perdue sans ressource I Si Angéla, au lieu d'être une affectueuse et loyale nature, eût appartenu à cette race méchante de subalternes, qui semblent servir la haine au cœur, et en attendant l'occasion de solder toutes leurs colères d'un coup, et de se venger ainsi des longs ennuis de leur obéissance, certes, elle avait beau jeu, car pour perdre Stella il lui suffisait de l'abandonner. Mais, au contraire, son affection pour sa jeune maîtresse ne fit que s'accroître encore avec ses malheurs : elle éprouvait pour elle une pitié profonde; elle voulait la sauver à tout prix.... Elle croyait, du reste, que c'était là chose facile : son adoration pour l'aimable créature confiée à sa garde, lui faisait croire qu'elle désarmerait la fortune et la destinée. • Le prince Charmant auquel révent toutes les orphelines, et que les tendres nourrices ne manquent jamais de leur souhaiter, était seul digne d'elle. Mais, jusqu'ici, Angéla s'était contentée de l'attendre, et elle se disait maintenant qu'elle serait peut-être obligée de le chercher.

Elle voyait bien qu'il fallait prendre un grand parti et le prendre vite, car il y avait péril en la demeure.

Elle fit argent de tout ce dont elle pouvait encore disposer : ses byoux et ceux de Stella, qu'elle avait épargnés jusqu'ici, tout, jusqu'à la grosse montre d'Ivan, tout y passa. Elle imitait ce vaillant artiste qui jetait l'or et l'argent de sa maison dans le creuset où bouillonnait sa statue.... c'est-à-dire sa fortune à venir et sa gloire.

Si son plan, téméraire peut-être, mais le seul, hélas ! qui lui offrit quelques chances de succès, ne réussissait point, il lui resterait du moins une ressource suprême, c'était de prendre Stella par la main, et de s'en aller vivre avec elle dans cette maisonnette que le général lui avait donnée avec un bout de vigne, sur les bords du lac de Lugano. Ah ! sans doute, ce n'était pas là l'existence qu'elle avait rêvée pour l'aimable enfant.... mais c'était du moins une vie tranquille et honnête.

Les deux femmes, qui s'étaient enfermées jusquelà dans la plus étroite et la plus sévère retraite, en sortirent tout à coup. Angéia menait la jeune fille au théâtre; elle la conduisait aux Cascines; elles allaient même entendre le sermon à la mode. La gouvernante, en un mot, ne négligeait aucune occasion de produire sa pupille. Ajoutons que la toilette de Stella avait subi une complète métamorphose : rien maiiitenant n'était trop beau, trop élégant pour elle. On épuisait toutes ces Ressources du crédit, si faciles à la jeunesse et à la beauté. Angéia voulait que Torpheline pût lutter avec des filles de prince. Stella ne comprenait pas et laissait faire. Ses regrets furent-ils bien vifs, quand on lui fit quitter la toile et prendre la soie? C'est une question que j'adresserai à mes lecti'ices, n'osant la résoudre moi-même.

Elle était d'ailleurs trop ignorante de ce que l'on appelle les hommes et les choses pour comprendre qu Angéia, malgré la droiture de ses intentions, la lançait sur une route scabreuse et l'exposait à des dangers dont sa parfaite innocence n'avait même pas le soupçon. Cette brave Angéia qui, avec les intentions les plus honnêtes et le cœur le plus pur, se conduisait maintenant comme une tante facile et une mère douteuse, cédant à des cajoleries dont il lui eût été facile de pénétrer les motifs, accepta un peu légèrement des invitations qui ne s'adressaient probablement point à ses beaux yeux : que dis-je7 elle les sollicita! Elle ne craignit même pas de paraître avec sa pupille à un bal par souscription, donné dans une redoute! Elle fit plus : elle ouvrit la porte jusque là si sévèrement fermée de son petit ermitage; Angéia ne se contentait plus de sortir, elle recevait ! Bientôt une société' fort attrayante, mais peut-être, hélas ! plus élégante que vertueuse, se pressa autour de la jeune fille. On sollicitait, comme une faveur précieuse, une invitation à la villa des Roses. Le charme et la grâce de Stella séduisaient tout le monde. Peu de reines furent plus courtisées, — même des reines de théâtre. Disons bien vite que la première faute une fois commise, la conduite de l'imprudente Angéia fut ce qu'elle devait étr^^

Elle était partout, elle voyait tout, elle entendait tout.... Seulement elle ne comprenait pas toujours.

Quand elle contemplait du coin de sa cheminée les jeunes gens les plus à la mode de Florence, aussi empressés autour de sa table à thé qu'aux réceptions officielles du grand-duc, elle était dans la joie de son cœur : la trop naïve gouvernante s'imaginait que tous ces beaux messieurs venaient chez elle pour le bon motif, comme on dit vulgairement, ou que, si par malheur ils avaient eu d'autres intentions en arrivant, ils se sentaient bientôt désarmés par les adorables qualités de sa chère idole. On ne tarderait pas à connaître Stella; Angéla n'aurait plus alors que l'embarras du choix entre tous ceux qui demanderaient sa main.... On la demandait bien en effet, mais pour une valse ou un quadrille! Elle attendait des maris : il ne vint que des danseurs. La pauvre gouvernante, qui tournait comme une âme en peine autour de sa belle pupille, finit par s'apercevoir qu'elle s'était trompée. Elle entrevit en même temps un danger nouveau, qu'elle n'avait pas encore soupçonné. La plupart des hommes qui recherchaient la compagnie de Stella, appartenaient à l'élite de cette société italienne ou étrangère, réputée pour ses traditions d'élégance et de galanterie, qui faisait alors les beaux jours de Florence.

C'est assez dire qu'il se trouvait parmi eux des hommes fort séduisants, et dont l'unique affaire était de plaire et de se faire aimer. Gomment un cœur de dixsept ans échapperait-il à tant de pièges si habilement tendus? Si du moins Stella eût été coquette! la coquetterie est le contre-poison de l'amour, ou plutôt elle en est le préservatif. Mais Stella avait, au contraire, l'âme la plus loyale et le cœur le plus simple. Elle tenait beaucoup de sa mère, vrai sang d'Italienne, et, d'ordinaire, les Italiennes ne sont pas coquettes : elles ont trop de franchise dans les sentiments et trop de violence dans la passion.

Stella aimait-elle? c'est ce qu'An gela tremblait de lui demander. Si elle eût dit oui; si elle eût aimé sans être aimée; si elle eût fait choix d'un homme indigne d'elle.... autant de malheurs possibles et pour lesquels

^ pauvre femme n'eût su quel remède trouver. Elle n'osait pas l'interroger; elle l'étudiait du moins avec une attention singulière et notait avidement tous les symptômes. Une transformation complète s'opérait comme à vue d'œil : cette dix-septième année, une des plus charmantes et la plus décisive peut-être dans la vie de la jeune fille, faisait éclater son corsage et son cœur. Rien de plus mobile, rien de plus inégal que son humeur si douce autrefois. Tantôt elle s'épanouissait en folles gaietés sans causes apparentes; sa joie retentissait comme un chant d'oiseau dans la maison ravie; elle se serait volontiers jetée au cou d'Ivan, tant elle avait besoin d'embrasser quelqu'un. Tantôt elle semblait toute triste, et elle avait les prunelles brillantes de cet éclat que donnent seules les larmes. Vingt fois, en la voyant ainsi, Ângéla s'était sentie sur le point de lui dire : «Mais qu'as-tu donc?» Et elle se taisait de peur de la réponse qu'il lui faudrait peut-être entencbre, et elle renfermait au plus profond de son âme la crainte et le soupçon.

Cependant ses observations, si attentives qu'elles fussent, ne lui révélaient rien de particulier. Parmi les hommes qui fréquentaient assidûment la villa, il n'y en avait point un seul qui lui parût plus dangereux que les autres : Stella se plaisait également avec tous; c'était absolument la même chose que de ne se plaire avec aucun. Ceci ne laissait pas que de rassurer quelque peu dame Angéla. De leur côté, les prétendants qui auraient eu de mauvais desseins étaient obligés, en voyant la fille bien gardée, de modifier quelque peu leurs plans d'attaqué : quelques-uns même, jugeant sainement la position, avaient déjà opéré de prudentes retraites. Angéla, à laquelle ces petites manœuvres ne pouvaient échapper, ressentait dans ces moments-là une haine profonde et un mépris implacable pour les hommes, si misérablement dirigés par l'intérêt et les passions basses, et qui laissaient vieillir, sans songer à l'épouser, la plus charmante fille de toute l'Italie.... uniquement parce qu'elle n'avait pas de dot.

Les jours et les semaines se succédaient sans amener dans la villa des Roses aucun autre changement qu'une baisse notable des fonds publics : Angéla voyait approcher, non sans terreur, la fin de ses petites ressources, et le terme qu'elle-même avait fixé pour cette expérience dont elle ne recueillait, hélas! qu'un fruit amer. Encore un peu de temps, et cette ruine nouvelle consommée, il faudrait prendre un parti douloureux et annoncer à la jeune fille une affreuse vérité. Elle fixait déjà dans sa pensée l'heure de l'explication suprême et l'époque du départ. La pauvre Angéla était triste à mourir.

Sur ces entrefaites, il arriva à Florence un étranger dont la présence produisit une certaine sensation dans la ville. C'était un Ecossais, que son passe-port désignait sous les noms, titres et qualités de sir Edmond Douglas Mac-Lean. Excentrique comme un Anglais, mais avec une pointe d'humour, d'enthousiasme, et au besoin de gaieté que l'on peut trouver encore en Ecosse, mais beaucoup plus rare chez ceux qui ont vécu dans le spleen des brouillards de Londres, sir Edmond avait quarante-huit ans : on ne lui en eût point donné trente-six, tant il avait énergiquement résisté à l'âge envahissant, ou réparé habilement ses outrages.

Plutôt grand que petit, d'une organisation robuste, doué d'une ardeur peu commune, âme passionnée, mais mobile à l'extrême, et plus porté à employer tous les moyens de satisfaire ses désirs qu'à chercher en lui la force de leur résister, Douglas Mac-Lean, après avoir quitté sa patrie fort jeune encore, avait mené dans l'Inde une vie extravagante, étonnant jusqu'aux Anglais,

qui ne s'étonnent de rien. Officier depuis assez longtemps déjà au service de la Très-Honorable Compagnie, il eût pu arriver aux premiers grades; mais son irrésistible besoin d'indépendance, sa haine de toute règle, son amour effréné des choses folles et impossibles l'entravèrent toujours, malgré sa fortune, ses appuis et un mérite réel, et le réduisirent au rôle d'aventurier quand il eût pu devenir un capitaine. L'Inde, malgré ses attractions de toutes sortes, avait fmi par le fatiguer, et après avoir, pendant un certain nombre d'années, contemplé sous le soleil éclatant les bayadères aux yeux noirs, il s'était senti tout à coup la nostalgie du ciel gris et des femmes blondes. L'homme est ainsi fait qu'il lui faut des contrastes. Il avait donc repris le diemin des lacs chantés par Ossian, en s'arrétant à ces étapes aimables qui s'appellent Malte, Rome et Florence. Ce garçon blasé avait sur le dexe charmant des idées arrêtées et généralement peu favorables : aussi pensait-on qu'il était voué au célibat à perpétuité, et c'était son avis à lui-même. Il était d'ailleurs aimable compagnon et fort original, ce qui le fit immédiatement adopter par la colonie anglaise établie à Florence. On sait qu'il y a une colonie anglaise partout où il fait bon vivre. Ëon vivant lui-même, de facile composition, mettant les autres à l'aise en s'y mettant tout le premier, n'ayant pas la moindre morgue, ce qui est, du reste, le propre des gens qui ne sont pas nés bêtes, et que la vie a mêlés à beaucoup d'hommes et à beaucoup de choses, Mac-Lean était le bienvenu partout. Un jeune secrétaire d'ambassade, très-ilatté de se faire le cornac de rindien, — c'est le nom que l'on donnait à sir Edmond, — le conduisit chez Stella. Bien qu'on eût loué la jeune fille devant lui avec beaucoup de réserve et de discrétion, il avait tout d'abord conçu des préventions assez défavorables, s'autorisant d'une maxime ancienne qu'il interprétait à sa guise, et prétendant qu'il était indifférent que l'on dit du bien ou du mal des femmes, et qu'il suffisait que l'on en parlât pour qu'elles fussent dans leur tort. C'était là peut-être une théorie bien absolue; mais Douglas était l'ami des formules toutes faites, et quand il en avait trouvé une qui lii*

plaisait, il ne songeait plus qu'à rappliquer. Il allait chez Stella moins pour voir que pour critiquer, moins pour juger que pour condamner.

Gomment donc se fît-il qu'à première vue il se sentit vaincu et désarmé? Pour le chasseur des jungles, pour le touriste de l'Himalayah, cette fraîche et blonde enfant fut comme une soudaine et nouvelle révélation de la beauté : il crut que c'était la première femme qu'il voyait. Ses lèvres enflammées par le carrik, le poivre rouge et les acres amours de l'Inde, eurent soif de ce sorbet virginal, — un vrai sorbet à la neige. Son amour, car c'était déjà de l'amour, avait pris comme une traînée de poudre : il brûla pour elle de mille feux; je ne saurais trouver d'image qui rendît plus exactement la vérité que cette métaphore classique et surannée : pour une fois, elle se trouva vraie. La conversion fut aussi 'visible qu'elle avait été rapide : tout le monde s'en étonna, et Mac-Lean plus que tout le monde. Du reste, Edmond Douglas ne marchandait point sa passion, et quand il se mettait à aimer, il aimait complètement. On le vit bien. Tout lui plaisait dans Stella, et plus que tout peut-être le contraste si complet qu'elle faisait avec les femmes qu'il avait rencontrées avant elle. Il va sans dire que l'idée du mariage n'entrait point dans sa tête : elle en avait toujours été si loin! Mais, pour un homme riche, généreux, et que la morale ne gêne point, le mariage est un parti extrême auquel on ne songe pas tout d'abord.

Mac-Lean eût donné beaucoup pour persuader la charmante ingénue. Mais, autour de sa naïve jeunesse, il y avait encore une telle atmosphère de pureté, qu'un homme, même aussi blasé que Douglas, et qui avait eu dans sa vie tant de raisons de douter de la vertu des femmes, se sentait obligé au respect. Ce respect ne s'arrêta point, du reste, à celle qui l'inspirait. Angéla en eut sa part, et Mac-Lean ne la condamna point à repousser des tentations que dans toute autre circonstance il ne lui aurait peut-être pas épargnées. Il se vit donc réduit, comme tous les autres et sans aucime espèce de privilège, au rôle de soupirant timide et vertueux. Le métier était nouveau pour lui : il lui

sembla rude. S'il eût été, du moins, seul à le faire, peut-être eût-il pu s*y résigner; à quoi l'amour ne nous contraint-il pas? Mais sir Edmond voyait autour de lui des rivaux doués de toutes les séductions de la jeunesse qu'il n'avait plus : il devint jaloux. La jalousie était terrible dans cette nature violente, dont le soleil de l'Inde avait enflammé les ardeurs. C'était pour lui un tourment qu'il n'était pas capable de supporter. Et cette jalousie devenait d'autant plus cruelle qu'elle était sans objet. Il ne voyait personne à qui s'en prendre, et il n'avait ni l'occasion ni même ie prétexte de faire tomber sa colère sur quelqu'un.

Il était jaloux dans le vide : jaloux du passé inconnu, jaloux de l'avenir menaçant, jaloux du présent qui ne lui appartenait point ; en un mot, il était jaloux comme le sera toujours l'homme qui aime, quand sa jeunesse qui s'en va lui répète tout bas, à chaque instant, qu'il a passé le temps d'aimer! Parfois cette jalousie lui conseillait un parti désespéré qu'il n'osait pas prendre; — il voulait et ne voulait pas, il désirait beaucoup, et ne craignait pas moins, — en fin de compte, il ne se décidait à rien. Une crise, maintenant imminente, devait précipiter ses résolutions.

Parmi les habitués de l'Ermitage, il y avait un certain Napolitain, vieux baryton des grands théâtres, aujourd'hui hors de service, et dont, pour cette raison, son directeur, qui pensait, comme beaucoup d'autres, que l'ingratitude est l'indépendance de l'administration, avait jugé à propos de se débarrasser. L'illustre signor Fiéramosca, c'était le nom du héros, homme souple, rusé, intelligent, fort habile, — sans doute en sa qualité d'ancien acteur, — à jouer tous les personnages, dépensait plus d'esprit pour vivre, selon le mot mélancolique et railleur de Figaro, qu'il ne lui en eût fallu

pour gouverner Naples et les Deux-Siciles. Fin observateur, comme tous ceux qui sont bien décidés à exploiter les autres, Fiéramosca n'avait pas tardé à comprendre la position vraie de la belle maîtresse de la villa des Roses : il avait deviné, sous le luxe menteur dont Angéla s'efforçait d'entourer sa pupille, la gêne envahissante qui allait bientôt les étreindre l'une et l'autre ; il ne lui avait pas fallu plus longtemps pour savoir jusqu'à quel point Douglas était en proie à une passion folle; et, quoique assez corrompu (il avait joué longtemps avec des ingénues) il n'en croyait pas moins à l'innocence de Stella.

Un beau matin, après avoir donné à sa toilette les soins minutieux dont ne se dispense jamais un acteur sur le retour, les cheveux lissés au cosmétique noir et la moustache cirée à la hongroise, Fiéramosca prit le chemin de l'Ermitage, de façon à s'y présenter avant l'heure habituelle des visites. Angéla, qui sentait le besoin d'avoir deux domestiques les jours où elle recevait, n'avait même plus de femme de ménage le matin ; et tandis qu'Ivan, qui faisait le gros du travail, soignait en ce moment le jardin, la gouvernante ne dédaignait point de s'occuper elle-même des soins du déjeuner. Elle eut cependant la faiblesse de rougir un peu quand le baryton la surprit en camisole d'indienne et les manches retroussées jusqu'aux épaules, confectionnant je ne sais quel mets du pays, beaucoup plus populaire qu'aristocratique.

Le Napolitain s'aperçut bientôt de son embarras, et pour la mettre à l'aise :

«Je vous surprends, lui dit-il, dans une occupation bien chère au plus illustre maestro des temps passés, présents et futurs. Le sublime auteur du Mosé et de la Sémiramide donnerait la plus belle de ses partitions pour une nouvelle manière d'assaisonner la salade, et j'ai entendu dire au plus éminentissime cardinal du Sacré-Collège que la découverte d'une nouvelle sauce était un plus grand bienfait pour l'humanité que celle d'une nouvelle étoile! N'interrompez donc pas pour moi, je vous en supplie, dame Angéla, cet important travail, et souffrez plutôt que je vous aide, s'il est

possible, de mes modestes conseils : je suis aussi de la partie!}»

Angéla, suffisamment rassurée par cette familiarité pleine d'à-propos, fit asseoir sans façon le chanteur dans la cuisine et s'informa du motif de sa visite matinale. Au moment où il ouvrait la bouche pour répondre, on entendit les premiers accents d'un prélude attaquant vigoureusement le clavier; puis aussitôt une voix fraîche, suave, mélodieuse, et du timbre le plus enchanteur, fit entendre la première strophe d'une romance alors célèbre de Gordigiani, encore aujourd'hui présente à plus d'un souvenir :

Speranza del mio cor eri una volta, .•...•.«•••.•..•.•••...•.••.•••■•.••.•>......•

Ah! tempo passato, perche non ritorni ^ ?

Fiéramosca était avant tout un artiste passionné : il adorait sincèrement son art, et le plus grand chagrin de sa vie était de ne plus pouvoir l'exercer. Il avait même chanté deux ans sans voix avant de consentir à ne plus chanter du tout. Il se leva donc de sa chaise, comme si un ressort l'eût poussé, pour mieux entendre ces accents qui le ravissaient. Il ne se rassit qu'après avoir, en quelque sorte, aspiré la dernière note, et, regardant Angéla bien en face :

«Vous savez, lui dit-il, que cette chère créature a cent mille livres dans le gosier?

— Le plus difficile, répondit Angéla, ce serait de les en faire sortir.

— Rien n'est difficile quand on a des amis, répondit rillusthssime baryton.

— Il se peut, fit Angéla en secouant la tête; mais, hélas ! nous n'en avons point.

— Voilà qui me fait injure ! » riposta vivement Fiéramosca.

Angéla lui jeta un regard si clair, si net, si véritablement lucide, que le Napolitain dut comprendre qu'il

* Tu étais autrefois l'espérance de mon cœur ; ah 1 temps passé, pourquoi ne reviens-tu pasP

était pour le moins inutile de mentir. Aussi, changeant complètement de ton :

« Je crois, lui dit-il, que l'intérêt légitime et bien entendu est la base de toutes les actions des hommes. Ceux qui n'en conviennent pas sont ou des menteurs, ou des imbéciles; je ne suis ni l'un ni l'autre ; j'entends, de plus, n'être ni dupe ni fripon : je cherche tout simplement à prouver à mon prochain que ses intérêts sont d'accord avec les miens; c'est, selon moi, le meilleur moyen d'arriver à faire des affaires dont tout le monde soit content. »

Cette longue tirade avait été débitée avec une volubilité telle qu'il avait été véritablement impossible à la gouvernante de tenter la moindre réplique avant qu'il eût fini. C'est seulement alors qu'elle parvint à lui dire : «Tout cela est en vérité fort beau; malheureusement, je ne comprends pas quel genre d'affaires nous {>ouvons traiter ensemble, et en quoi mes intérêts et es vôtres sont destinés à jamais se rencontrer.

— Eh bien ! voilà ce qui vous trompe, répondit le baryton : Fiéramosca n'est pas ce qu'un vain peuple pense I

— Eh! mon Dieu! qui donc êtes-vous? demanda la pauvre Angéla avec un mouvement de naïf efifroi qui fit rire l'acteur.

— Je suis chargé de faire des enrôlements pour Son Altesse impériale et royale le grand-duc, et j'ai tant pour cent sur les traités qui se concluent par mon intermédiaire; c'est sans doute tomber de la poésie dans la prose.... mais je serai trop heureux si j'ai pu me faire comprendre î

— Parfaitement ! mais vous voudrez bien remarquer que nous ne nous destinons au théâtre ni ma pupille, ni moi, et que, par conséquent....

— Eh ! mon Dieu ! voilà où est l'erreur I dit Fiéramosca avec un aplomb superbe ; vous ne vous destinez pas au théâtre.... très-bien ! mais moi je vous y destine.... du moins dans la personne de votre charmante pupille. N'aurai-je donc jamais, vénérable dame Angéla, le bonheur de vous inspirer assez de confiance pour que vous veuillez bien parler avec moi comme avpc un ami, et sans chercher à me tromper, ce qui

serait tout à la fois inutile et impossible : je sais que cette maison ne reste debout que par un véritable tour de force, et que votre seul génie peut accomplir ! Aussi, me permettrai-je de vous dire, avec tout le respect qui vous est dû, et auquel je ne manquerai jamais, que vous tenez en équilibre sur la tête d'une épingle : faites un faux mouvement, dont vous préserve la Madone et le grand saint Janvier! ajouta-t-il avec une grimace à la fois béate et comique, et vous voilà précipitée du haut en bas, au risque de vous rompre les os ! »

Angéla voulut faire un geste de dénégation, qui fut aussitôt réprimé par l'impétueux Napolitain :

« Dame Angéla, reprit-il avec plus de force, je sais tout ! i>

Cette formule magique, qu'elle fut menteuse ou vraie dans la bouche de Fiéramosca, n'en eut pas moins son effet accoutumé; Angéla baissa la tête et ne répliqua rien.

«Vous êtes pauvre, continua l'ex-chanteur; je viens vous offrir le moyen d'être riche.

— Et ce moyen, quel est-il? demanda la trop naïve gouvernante, avec une vivacité de parole et un éclair dans l'œil qui ne permit plus au rusé Napolitain de douter de la justesse de ses conjectures.

— Notre prima-donna vient de faire une chute, — soit dit sans jeu de mots, — qui ne lui permettra peutêtre pas de jamais reparaître sur la scène ; le directeur est dans l'embarras; je vous apporte un engagement en blanc Voulez-vous trente, quarante, cinquante mille francs pour la première année? J'ai des pleins pouvoirs.... nous allons signer tout de suite.

— Jamais I s'écria Angéla avec une énergie extrême ; jamais je ne permettrai que Stella entre au théâtre I

— Auriez-vous peur de la voir déroger? demanda le chanteur, non sans une nuance d'ironie dans la voix ; sa mère y était bien î ajouta-t-il en dardant son regard noir dans les yeux d' Angéla.

— Peut-être est-ce pour cela c[ue je ne veux pas que la fille y soit.

— Des phrases I fit le Napolitain avec un geste si?-

perbe; on peut être honnête partout, de même que partout on peut ne point l'être : c'est de nous et non pas des autres que notre honneur dépend; croyez-en mon expérience : une belle fille est toujours difficile à garder, et la pauvreté n'est pas, aue je sache, la meilleure des cages pour empêcher la vertu de s'envoler. Que comptez- vous faire de cette princesse que la nature avait évidemment destinée à un palais, et que vous serez bientôt obligée de conduire dans une chaumière ? Croyez-vous qu'elle y restera toute sa vie, et savez-vous seulement par quelle porte elle en sortira*? Vous étesvous demandé quel conseil lui donnera la misère?...

— Je sais, monsieur, que Stella a été bien élevée.

— Tant pis pour elle I car elle en souffrira davantage quand il lui faudra mal vivre. Mais vraiment je vous en ai dit assez, je ne souhaite pas de me poser près de vous en démon tentateur; j'ai voulu vous offrir, au moment du danger, un moyen de salut : acceptez ou refusez, c'est affaire à vous, et je m'en lave les mains. »

Fiéramosca se leva d'assez mauvaise humeur ; il avait compté sur un plus prompt succès, et il se préparait à secouer la poussière de ses chaussures sur cette maison indigne de le comprendre.

Cependant Stella, qui s'était un instant arrêtée, on ne sait pourquoi, recommença des gammes enragées : les trilles, les fioritures, les points d'orgue se succédaient avec un éclat, une verve, une fantaisie inépuisables ; c'était comme une lutte de là voix humaine et du clavier. Puis l'accompagnement s'arrêta tout à coup, et seule, victorieuse, et comme apaisée par sa victoire même, la voix reprit avec un charme plus grand encore que la première fois la romance du Rossini des salons :

Non ti ricordi piu di quei bei giorni?

Aht tempo passato, perche non ritorni?

«c Eh. bien ! non, je ne m'en vais pas ; ce serait trop bête de se fâcher ! murmura l'ambassadeur de l'impressario, retenu malgré lui sur le seuil par les invisibles liens qui partaient des lèvres de la chanteuse et qui s'enroulaient deux ou trois fois autour de son cœur

d'artiste ; du calme, du calme I le monde est aux gens froids !

— Je comprends, dit-il à Angéla d'une voix beaucoup plus douce, que vous ne vous décidiez pas sur-le-champ : la chose, après tout, est assez grave pour que l'on y réfléchisse ; je reviendrai dans trois jours. »

Angéla, toute pensive, répondit:

c C'est tout réfléchi I mais vous savez que l'on est toujours heureux de vous voir à l'Ermitage.

— Tiens! tiens! comme elle se radoucit, se dit le baryton, qui rentra aussitôt, après avoir fait ce que l'on appelle à la scène une fausse sortie. Vous savez bien, dit-il, que l'on n'est pas condamné à rester au théâtre toute sa vie; le théâtre, aujourd'hui, est un chemin qui mène à tout. Voyez autour de nous combien de femmes ont passé par cette porte-là pour entrer dans le mariage : il y a des chanteuses tout près des trônes; j'en citerais dix qui sont princesses; on ne compte pas les simples marquises ! i»

Fiéramosca en était là de son énumération, quand on entendit un pas léger effleurant les marches de l'escalier.

< Allez-vous-en ! fit Angéla en le poussant par les épaules ; je ne veux pas qu'elle vous voie ! ^

Les dernières paroles du tentateur avaient pour ainsi dire ouvert tout à coup des perspectives nouvelles devant les yeux d' Angéla. Cette idée de mariage, de plus en plus irréalisable dans les conditions où Stella se trouvait maintenant placée, devenait au contraire facile et même probable avec le théâtre, qui mettrait dans un si merveilleux relief la beauté et le talent de la jeune fille. Restait toujours la question des terribles dangers de cette carrière, compromise par tant de chutes fameuses. Mais, après tout, comme Fiéramosca l'avait si bien dit, on pouvait être vertueux partout. Et puis

Angéla n'était-elle point là pour défendre sa chère pupille? Elle ne l'avait point accompagnée, surveillée, protégée si longtemps pour l'abandonner juste au moment des plus dangereuses épreuves. Cependant elle ne se rendit point tout d'abord : elle ne craignait rien tant que d'être la dupe de ses propres chimères, et elle passa toute la journée à débattre le pour et le contre vis-àvis d'elle-même avec la subtilité d'un casuiste. Mais comme elle savait qu'elle ne serait peut-être plus la maîtresse de ses résolutions quand une fois elle les aurait communiquées, elle se garda bien de rien dire. Seulement son inquiétude nerveuse, son trouble, son agitation, ne purent longtemps échapper à Stella, qui lui dit tout à coup, avec sa franchise habituelle :

« Mais qu'as-tu donc, Angéla, je ne t'ai jamais vue ainsi? Tu me regardes et tu détournes les yeux; tu as €nvie de parler et tu ne parles pas.... Que se passe-t-il? Je te déclare que je suis inquiète.

— Je le suis bien plus que toi, répondit la gouvernante. »* Puis tout à coup, et sans transition aucune : « Est-ce que tu aurais quelque répugnance pour le théâtre ?

— Moi? je ne sais pas; je n'y ai jamais pensé.

— Eh bien î penses-y donc un peu, car je ne saurais te le cacher plus longtemps, ma pauvre enfant, nos affaires sont dans ce moment dans un assez fâcheux état : tu as perdu l'ami, le protecteur de ta jeunesse. Le peu que je puis avoir t'appartient; mais il nes^ûra jamais à ta vie et à la mienne. J'avais bien pensé à un mariage, continua-t-elle en regardant sa pupille dans les yeux... mais tu n'aimes personne?

— Et personne ne m'aime! répondit Stella avec un calme qui dut rassurer pleinement la craintive gouvernante.

— Si tu penses comme moi que la dignité de la vie et l'indépendance que l'on doit à son talent, à son travail, à son courage, sont le premier bien d'une femme, tu feras tout pour les conquérir.

— Et le moyen?

— Ah! le moyen!... im moyen sûr?... J'y ai pensé bien longtemps.... Je l'ai cherché partout sans le trou-

ver nulle part.... Le théâtre, sans être positivement bon, est peut-être encore le moins mauvais.... que t'en semble ?

— Mon Dieu!... dit Stella en haussant les épaules, je m'en rapporte à toi : s'il faut vraiment.... eh bien! autant cela qu'autre chose. t>

Que le lecteur ne s'étonne point de la facilité avec laquelle une jeune fille modeste et réservée comme notre héroïne se résifrne ainsi, du premier coup, à l'éclat et aux risques de la scène.

En Italie, la séparation entre ceux qui vivent au delà et en deçà de la rampe n'est pas aussi profonde que chez nous : le monde ne se ferme point au théâtre, et parce qu'on applaudit une femme sur la scène, on ne se refuse point a la recevoir dans un salon. Plusieurs femmes de théâtre, tragédiennes ou cantatrices, ont tenu leur rang en Italie parmi les sommités sociales sans le devoir à un mari. Une jeune fille qui a besoin de travailler pour vivi'e aborde les planches comme ailleurs elle se ferait institutrice. On comprend donc que, malgré les excellents principes de sa première éducation, Stella n'eût pas contre le parti qu'on lui proposait d'objection très-sérieuse : il lui parut, au contraire, assez naturel. Angéla ne laissa point que de s'étonner de la facilité qu'elle rencontrait chez sa pupille : elle eût été complètement rassurée si elle eût pu savoir que cette facilité ne venait que de son innocence même. Mais l'assurance qu'elle trouva chez Stella ne fit qu'ébranler la sienne; et ses scrupules, qu'elle croyait avoir vaincus, reparurent quand elle vit que la jeune fille en avait si peu. Et cependant elle ne se croyait point le dioit d'entraver, par suite d'une crainte, chimérique peut-être, la seule chance d'avenir qui restât à l'orpheline.

Stella avait, du reste, toutes les qualités naturelles qui peuvent faire présager le succès dans cette carrière brillante, où, pour une créature heureusement douée, chaque pas est un triomphe, et le plus enivrant de tous, parce qu'il est accordé à la personne autant qu'au talent, à la femme non moins qu'à l'artiste, qu'on le recueille au moment même où on le mérite, et qu'il est décerné par l'enthousiasme le plus sincère comme le plusarde»"'

Voyez éclater les transports d'une foule ëlectrisëe : les hommes se lèvent et acclament la diva comme une souveraine; les femmes arrachent les fleurs de leur tête pour couronner la sienne. Tous les regards se fixent sur son visage, et tous les cœurs volent au devant de ses pas. Je comprends le vertige qui s'empare de cer> taines actrices après des soirées où elles ont exalté jusqu'à la frénésie l'enthousiasme d'une salle.... et il ne faut pas juger de l'enthousiasme italien par lé nôtre. Nos plus chaleureux bravos semblent bien froids auprès de ces rappels passionnés qui se succèdent de scène en scène I Une pluie de roses et de madrigaux tombe aux pieds de cette idole bruyamment adorée, qu'une admiration voisine du délire va porter tout à coup jusqu'aux étoiles.

Stella était belle; c'est peut-être la première condition de succès chez iin peuple qui vit au milieu d'un Olympe de marbre, et qu'il faut d'abord prendre par les yeux, parce que ses immortels artistes l'ont habitué au spectacle enchanteur de la beauté. Mais elle ne se contentait point d'être belle : elle avait encore un admirable talent. La musique avait été jusque-là l'unique passion de sa jeunesse innocente. Elle en avait, pour ainsi parler, sucé le goût avec le lait; une éducation très-soignée avait singulièrement développé ses dispositions brillantes.

Tous ceux qui l'avaient entendue s'accordaient à lui prédire les plus grands succès : elle égalerait les plus illustres parmi ces princesses de la rampe, dont la couronne de clinquant semble aujourd'hui plus assurée que la couronne des vraies reines ; elle apparaîtrait dans le ciel de l'art avec l'éclat d'un météore aux yeux ravis de l'Italie. Tel fut, pendant deux jours, le thème des pensées constantes d'Ângéla.

Fiéramosca, comme s'il eût prévu le travail qui allait se faire dans les idées de l'excellente femme, et qu'il eût ainsi voulu lui laisser le temps de s'accomplir, n'arriva chez elle que fort tard à la soirée du lendemain, et quand déjà la gouvernante inquiète, nerveuse et impatiente, désespérait de le voir. Il suffit d'un coup d'oeil au rusé personnage pour s'assurer qu'il était vraiment le maître de la situation. Mais il n'eut garde

de laisser rien paraître de cette conviction, et ce fut au contraire avec une timidité affectée qu'il s'approcha d'elle, en ayant l'air de lui demander pardon de la liberté grande qu'il avait prise de lui soumettre des propositions tellement inacceptables.

Au coup d'œil avidement interrograteur que lui jeta la gouvernante, il ne répondit que par une révérence d'une humilité hypocrite; il ne se permit pas même d'aborder la jeune fille; il se contentait de la regarder de loin, comme on fait du fruit défendu.

Stella, ne sachant point qu'il fût pour quelque chose dans les nouveaux projets qui bouleversaient l'Ermitage, se montra ce qu'elle était toujours, c'est-à-dire pleine de grâce et de naturel; Angéla au contraire, avait toutes les peines du monde à ne pas aller lui dire : c Mais parlez donc! n'êtes-vous pas venu ici pour cela ? » Malheureusement elle avait affaire à forte partie, et le chanteur se voyait trop bien le maître de la situation pour renoncer facilement au vulgaire mais naturel plaisir de prendre une revanche. Angéla dut subir toutes les tortures de l'attente et du doute qu'il plut au bourreau de lui infliger. Enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'approcha du malin compère :

« Eh bien I lui dit-elle d'un ton qui n'avait certes rien de décourageant, vous êtes devenu muet, monsieur l'ambassadeur? Où donc est passée toute cette éloquence, et comment se fait-il qu'après avoir tant parlé vous vous taisiez si longtemps?

— Je me tais précisément parce que j'ai trop parlé, répondit l'astucieux personnage; mais vous ne devez voir dans mon silence qu'une preuve de mon respect pour vos justes scrupules ; j'ai eu si peur de vous avoir offensée hier, que je n'en ai point dormi de la nuit.

— C'est absolument comme moi, répondit Angéla, comprenant à la fin comment il fallait prendre son homme; je me suis examinée, après votre départ, et j'ai bien vu que j'avais mis dans mes réponses une exagération de délicatesse et une susceptibilité qui ont dû vous donner une assez triste idée de mon intelligence I Avouez, seigneur baryton, que vous m'avez prise pour un bien petit esprit.

— Au contraire, digne Angéla : je vous ai prise pour une matrone romaine, justement jalouse de raimable vertu qui vous est confiée, et tout en regrettant une sévérité dont je suis la première victime, je n'ai pu que rendre hommage à la noblesse de vos sentiments et à la pureté de vos principes.

— Double traître I pensait la gouvernante, est-ce que par hasard il voudrait se faire payer la prime des deux côtés?

— Voyons, que contez-vous là tous deux ? fit en s'approchant de ce couple diplomatique Stella, qui commençait à trouver que leur tête-à-téte se prolongeait trop, et qu'il était temps qu'elle y prît part.

— Nous signons votre engagement de prima donna assoluta, répondit hardiment Fiéramosca, bien sûr cette fois de n'être pas démenti.

— Sans mon consentement? fit Stella en levant le doigt à la hauteur de ses lèvres.

— N'avez-vous point toutes les vertus, même celle d'être mineure? répondit le Napolitain; votre consentement est inutile.... Et, d'ailleurs, ne Tavons-nous pas? ajouta-t-il en s'inclinant devant elle : tant de talents, de grâces et de beauté n'ont pas le droit de rester enfouis entre quatre murs : il ne faut pas mettre la lumière sous le boisseau; la patrie italienne vous attend !

— Voilà de bien grands mots pour une petite fille qui n'a encore chanté que des romances, répondit Stella en souriant.

— Ces grands mots, votre directeur vous les dira mieux que moi, répondit Fiéramosca en s'en allant : il sera ici demain matin. }s>

Le bruit de l'engagement se répandit dans Florence avec une rapidité pour ainsi dire électrique : la prochaine apparition de la belle jeune fille que, depuis quelque temps, on avait fort remarquée, prit tout de

suite les proportions d'un événement. L'impressario^ à qui sans doute le baryton avait monté la tête, apporta un engagement de trois ans et de superbes conditions. Mais Angéla, qui semblait avoir une certaine expérience des choses du théâtre, déclara que sa pupille n'accepterait rien avant d'avoir mis le public à même de l'apprécier. Les débuts furent annoncés avec une grande solennité et avec une entente de tous les moyens d'agir sur l'opinion qui dénotait beaucoup d'usage et une habileté profonde. Parmi les habitués de la villa, dont le nombre ne laissa point que de s'accroître singulièrement dès que la nouvelle fut connue, la sensation fut plus vive que partout ailleurs : c'était à qui féliciterait Angéla de ce qu'elle venait de faire pour la gloire de l'art et le bonheur des dilettantes. Angéla recevait toutes ces félicitations avec une modestie voisine de la tristesse, a: Pourvu, se disait-elle, que ce soit pour son bien ! » Stella avait déjà sa cour, galante, empressée. Si elle eût été moins innocente, elle eût pu noter un certain changement dans le ton et les manières de ceux qui l'avaient jusque-là entourée de tant de respect. Il semblait que du moment où elle se donnait au théâtre elle se promettait à tous; les espérances silencieuses commencèrent à faire entendre leur insinuant et perfide langage. Si le désir ne parlait pas encore par toutes les lèvres, il se lisait dans tous les yeux. Stella ne s'en apercevait point, ou feignait du moins de ne s'en point apercevoir, ce qui était certes plus habile que de s'en fâcher : à la veille d'un début, elle sentait le besoin de n'avoir que des amis, et d'en avoir partout. Elle se montrait, et elle était réellement d'un calme d'esprit inconcevable; elle voyait arriver le jour suprême avec une tranquillité que personne ne s'expliquait ; c'était à faire croire qu'elle ne comprenait pas l'importance d'un acte dont tout son avenir pouvait dépendre. Elle s'y préparait cependant avec un soin extrême.

On avait choisi pour elle le rôle de Tancredi, un des plus propres à faire ressortir toutes les richesses et toutes les* beautés de sa voix de contralto : elle l'ava^*

consciencieusement étudié; elle en connaissait toutes les ressources; elle était maîtresse absolue de tous ses moyens, et ceux qui avaient entendu les premières répétitions affirmaient que personne ne l'avait jamais mieux rendu.

Un homme seul, par son attitude froide et son indifférence, vraie ou affectée, semblait protester contre l'enthousiasme universel : cet homme, c'était notre nouvel ami sir Edmond Douglas Mac-Lean. Tout d'abord, et dès le premier jour, il s'était hautement prononcé contre le projet des deux femmes. Il" n'avait pas voulu expliquer à la jeune fille les motifs de ses répugnances; mais avec Angéla il s^en était très-franchement ouvert, et il n'avait point cherché à lui faire illusion sur les dangers de toutes sortes qui menaçaient sa pupille dans la carrière où elle ne craignait point de l'engager.

« Vous ne m'en direz pas plus que je n'en pensé, répondit Angéla avec une franchise non moins grande; je suis tout à fait de votre avis, et j'en serais bien davantage encore si j'avais les deux ou trois mille écus de rente qu'il nous faudrait pour vivre.

— On pourrait si bien vous les donner ! » répondit Douglas.

Angéla leva brusquement la tète pour voir sur quel air il avait mis ces paroles-là; mais le visage bronzé au soleil de l'Inde était impénétrable.

Cependant, on répétait assez activement Tancrediy et sir Edmond suivait les répétitions avec un zèle qui annonçait chez lui un vif amour du théâtre, dont ses amis ne laissaient point que d'être assez surpris.

Sans doute l'honorable gentleman avait le droit de se montrer difficile, et il en usait, car il critiquait souvent et sévèrement la jeune artiste, et lorsque ses critiques devaient paraître trop ouvertement injustes pour qu'il osât se les permettre, il opposait du moins à l'admiration exaltée des autres un silence dédaigneux ou boudeur. Quant à ses critiques, elles avaient un caractère d'amertume et d'âpreté qui devait leur ôter toute valeur. Cette étrange conduite était remarquée de tous les amis de Stella. Angéla en riait sous cape, et Stella, à qui l'Ecossais n'avait jamais témoi-

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gné jusque-là qu'un aimable intérêt, s'en étonnait naîifement.

€ Vous trouvez donc tout cela bien mal, censeur impitoyable? lui dit-elle un jour qu'elle s'était véritablement surpassée et que, cependant, le farouche gentleman n'avait pas trouvé une bonne parole à lui dire.

— Eh non! petite malheureuse, au contraire, c'est charmant! fit-il en prenant brusquement sa main, et en l'attirant à lui avec une certaine violence.

— Eh bien! alors, pourquoi avez-vous l'air fâché?» répliqua la jeune fille en regardant ses poignets minces et délicats que la rude étreinte avait froissés et presque meurtris.

Mac-Lean haussa les épaules et ne répondit rien.

La dernière répétition sembla donner raison à tous ceux qui avaient prédit à la débutante un de ces succès qui font époque dans l'histoire du théâtre : elle fut vraiment magnifique; ce n'était plus seulement les vieux amateurs, les amis de la maison, les habitués de la villa, c'étaient les artistes eux-mêmes, ses futurs camarades, — c'est-à-dire ses ennemis naturels, — qui saluaient sa gloire.

Stella recevait tous ces compliments d'heureux augure avec la bonne grâce et la modestie d'une jeune fille bien élevée. Le théâtre n'avait pas encore eu le temps de la gâter. Cependant ce malaise étrange, indéfinissable, qu'une phrase depuis longtemps consacrée appelle Vémoiùm inséparable du premier débuts commençait à la prendre à la gorge : elle avait beaucoup perdu de sa sérénité des premiers jours, et, dans certains moments, il lui semblait qu'elle avait de la peine à parler : on eût dit qu'une main crispée étranglait sa voix au passage, et que le son ne pouvait plus sortir. Il est vrai que ces terribles défaillances ne l'avaient jamais prise quand elle avait eu besoin de chanter; elle se connaissait assez pour savoir que, le moment venu, et Iç danger présent, ses forces ne lui feraient point défaut, ni son courage.

Quand cette émotion menaçait de devenir un peu trop forte, Stella essayait une roulade, et, retrouvant sa voix pure, fraîche, sonore et vibrante, elle avait vite fait de se rassurer.

a Allons I se disait-elle en souriant, tout n'est pas encore perdu; il me reste de quoi dire ma première phrase ; la seconde viendra toute seule. »

A mesure que l'on approchait de l'heure solennelle, la ville des Roses se remplissait d'amis. Il en arrivait de toutes parts, parmi lesquels il y en avait de complètement inconnus à la jeune artiste. Le monde est le même à tous les étages, et partout l'on est sûr de rencontrer des adorateurs du soleil levant. Stella n'était pas dupe de cette petite comédie qui se jouait chez elle avant la grande, mais elle ne paraissait point s'en apercevoir : elle entrait bravement dans son rôle de reine, en ne demandant point à ses courtisans une franchise et une sincérité qui n'ont jamais été la vertu des cours.

La veille de son début, on lui apporta le costume de Tancredi. C'était le soir; son petit salon était tout plein.

« Voilà qui se trouve à merveille, dit-elle à ses hôtes, en ouvrant la caisse devant eux. On m'envoie toutes sortes de belles choses à essayer. Je veux que vous en ayez la primeur. C'est la fleur du panier que l'illustrissima prima donna vous offre à vous tous qui avez été si bienveillants et si bpns pour elle, alors qu'elle n'était qu'une simple petite fille, et non point une très-célèbre cantatrice, que demain au soir, ni plus tôt ni plus tard, son seigneur et maître, M. Toutle-Monde, vulgairement appelé le public, portera aux nues ou précipitera sans plus de cérémonie au fin fond de l'abîme. »

Tout en parlant ainsi, Stella arrondit les bras, et envoya à ses amis un de ces sourires circulaires qui semblent faire le tour d'une salle pour n'oublier personne, et que chacun croit pouvoir prendre pour lui seul, bien qu'il s'adresse à tous.

Cependant la jeune fille, vive et légère comme l'oiseau voltigeant, s'en^it sur la pointe de ses petits pieds, et, après s'être arrêtée une seconde sur le seuil de sa chambre à coucher, disparut. Elle revint au bout de quelques minutes, portant fièrement l'armure étincelante du héros.

Ses yeux rencontrèrent le regard fîxe^ à la fois clair et profond de sir Edmond, qui venait d'arriver. Mac- Lean semblait mal à Taise, et cet air sans façon et bon enfant qu'il avait tous les jours était remplacé par un je ne sais quoi de roide et de cérémonieux, qui n'était nullement dans ses allures. Il avait arboré le frac du costume officiel, et emprisonné dans une cravate blanche un cou qui semblait regretter l'indépendance de ses mouvements et la liberté de ses attitudes. La A^ue des brillants oripeaux dont Stella s'était parée lui sembla paiticulièrement désagréable, et il fronça son noir sourcil. Gomme il s'était accoudé à l'angle de la haute cheminée, juste eu face de la porte par où la prima donna rentrait, ce fut lui qu'elle aperçut tout d'abord. Gaiement, l'éclair dans l'œil, son vif et charmant sourire sur les lèvres, elle vint à lui, et de sa voix de sirène :

« Votre humble servante va-t-elle trouver grâce devant vos yeux? lui demanda-t-elle. Voyons, franchement, honorable baronnet, comment me trouvez-vous?

— Admirable, en vérité ! Mais, continua-t-il en baissant la voix, ce n'est peut-être pas de cette façon-là que je voudrais vous voir belle.

— Vous êtes bien difficile! murmura dame Angéla, qui s'était approchée de la jeune fille pour ranger les plis de son vêtement.

— Ohl très-difficile, en effet I reprit l'Écossais; mais avec qui, je vous prie, le serait-on, si ce n'est avec celles qui peuvent être parfaites?

— Voilà, dit Stella, en le remerciant d*un sourire, voilà qui est du dernier galant, et depuis que j'ai le bonheur de connaître sir Edmond, je ne crois pas qu'il m'ait jamais rien dit de plus aimable.

— Il se formel » fit Angéla en manière d'aparté. Douglas examinait la jeune ^ fille avec une attention

qui eût pu devenir gênante. Il contemplait ce beau front si pur et ces tempes si fines, qu'il semblait toujours que l'on pût lire la pensée au travers; ces yeux limpides, ce doux visage sur lequel s'épanouissail la fleur riante de la jeunesse ; cette taille flexible et chaste, que le bras d'aucun homme n'avait jamais étreint

enfin l'harmonieux ensemble et les proportions exquises de toute cette personne charmante. Stella supporta cet examen avec une assurance ingénue, bien persuadée d'ailleurs que ce n'était point elle, mais son costume qui attirait l'attention de Mac-Lean.

<c Allons, monsieur, vous m'avez assez vue, et je n'en* tends point que vous me regardiez davantage, lui dit-elle d'un petit ton mutin en mettant la main sur la garde de son épée, d'un air bravache le plus singulier du monde. Il faut bien qu'il vous reste encore un peu de curiosité pour le grand jour!»

Et, sur ces paroles, Tancredi fit une pirouette et vint se mêler à un autre groupe, laissant sir Edmond tout seul, debout et immobile comme un dieu Terme au milieu du salon....

a: Charmante! adorable!! divine!!!» telles étaient les modestes éloges que la prima donna recueillait partout sur son passage.

cil ne faut pas vous fatiguer, lui dit Fiéramosca, qui craignait de la voir compromettre ses débuts ; il est tard : nous allons nous retirer. Respirez-vous à l'aise sous cette cuirasse?»

Pour toute réponse, Stella fit une roulade qu'elle termina par un point d'orgue magnifique.

<i Très-bien! Le casque ne vous gène pas non plus? »

Elle secoua sa jolie tète et fit ondoyer le panache blanc sur ses boucles dorées.

«Parfait! vous êtes chez vous; chantez-nous votre grand air, et nous vous laissons dormir. »

Fiéramosca ouvrit le piano et joua quatre mesures qui firent régner partout le plus profond silence. Stella chanta le fameux air :

m tanU palpiU,.,.

Tout le monde connaît cet admirable morceau, une des perles de l'écrin mélodique de l'Italie. Nulle part le maître sublime n'a plus merveilleusement combiné la passion et la tendresse, la force et la grâce, encore rehaussées par je ne sais quoi de chevaleresque et de poétique, qui assure à cette inspiration du génie une

vie à part dans le monde idéal des créations artistiques.

Stella traduisit la pensée du maître avec une fidélité, une noblesse de style et je ne sais quel enthousiasme saint qui remua les âmes. Le prince Portia, mélomane aussi iameux qu'il est antiquaire distingué, et d'autant meilleur juge qu'il a connu tous les grands dianteurs de la un du dernier siècle, ne trouva rien de mieux, pour exprimer sa vive admiration, que de baiser la jeune ûiie au front en lui disant : «Mon enfant, vous êtes grande comme le Baptistère et belle comme les portes de Ghibertil»

Tout le monde se mit à rire de la forme au moins bizarre de l'éloge, mais renchérit encore sur l'éloge même, et Stella put avoir comme un avant-goût des joies d'amour-propre qui l'attendaient.

Pendant que tous s'empressaient à lui exprimer leur enthousiasme le plus vif et leurs plus chaudes sympathies, Mac-Lean s était rapproché d'Angéla, et la tirant par la manche pour l'amener à lui et n'être pas entendu de l'impressario, qui était venu voir comment se portait son étoile du lendemain :

« Il faut absolument que je vous parie ! lui dit-il d'une voix brève et impérieuse.

— Eh bien! revenez demain I

— Non, ce soir!

— Gela me semble bien difficile.

— Il le faut : pas une minute à perdre I

— C'est donc bien pressé! murmura la gouvernante intriguée, et dont un trouble secret fit battre la poitrine; est-ce crue?... 2)

Même tout nas elle n'osa point achever sa pensée.

«Oui, c'est très-pressé I répondit l'Écossais avec cette gravité et cette lenteur qui ne doit jamais abandonner un parfait gentleman, même dans les circonstances les plus critiques et les plus solennelles de la vie.

— C'est qu'en vérité je ne sais comment faire.

— Rien de plus simple! je m'en irai avec tout le monde; vous me rappellerez comme si j'avais oublié n'importe quoi ! je reviendrai. La chose est si naturelle

qu'oii ne songera même pas à la remarquer.... et nous causerons.... »

Ângéla eût bien voulu faire encore quelques objections, mais Mac-Lean, pour ne pas lui en laisser le temps, tourna les talons après avoir fixé sur elle un regard empreint d'une telle résolution, que l'excellente femme comprit qu'elle n'avait même pas la liberté du choix, et qu'il fallait obéir. On servit l'eau de café glacée, iqui remplace assez ordinairement le thé dans les habitudes de la vie italienne, et l'impressario, qui regardait déjà Stella comme un bien dont le soin lui appartenait, donna le signal du départ. Douglas sortit comme tout le monde, mais à peine avait-il fait quelques pas dans le jardin qui séparait la maison de la route, que, fidèle à la parole donnée, Angéla se pencha au balcon et appela par deux fois :

«Sir Edmond I sir Edmond!»

La pureté et l'innocence de Stella étaient choses si parfaitement acceptées de tous, que personne ne l'offensa d'un soupçon.

« C'est moi qu'on appelle, je crois? fit Mac-Lean en s'adressant à l'impressario qui se trouvait à côté de lui.

— Vous avez ce bonheur, répondit l'autre; mais n'empêchez pas Tancredi de dormir. »

Mac-Lean remonta sans en demander davantage, et comme sa calèche était à la porte du jardin :

« Il est inutile de l'attendre I fit observer Fiéramosca, qui voulait se coucher; ses chevaux iront plus vite que nous. ]»

Mac-Lean remonta lestement les premières marches du petit escalier; mais il s'arrêta une seconde, comme pour calmer les battements de son cœur, à la porte du salon où Angéla l'attendait.

La porte s ouvrit et la gouvernante parut seule.

« De grâce, parlez vite, et laissez-nous ! dit la pauvre

femme d'une voix basse et tremblante, car elle était aussi émue que si elle eût accepté un rendez-vous pour son propre compte. Mon Dieul ce que je vous permets-là est peut-être bien mal ; ne m'en faites pas trop repentir I »

Sans lui répondre, Mac-Lean promena ses yeux inquiets, cherchant la jeune fille. Angéla répondit à ce regard par un autre qui lui montrait la chambre de Stella. Le baronnet fit un mouvement de tête qui signifiait :

« C'est très-bien! voilà ce que je voulais. »

Puis il prit un siège, et s'assit en face de la gouvernante.

(L II ne faut pas que mademoiselle débute demain, » dit-il enfin, de son ton le plus calme et de sa voix la plus posée.

Angéla recula son siège et regarda l'Écossais d'im air d'étonnement profond, mais elle ne répliqua rien.

« Je dis, reprit sir Edmond, qu'il ne faut point qu'elle débute I

— Mais pourquoi donc, s'il voas plaît?

— Parce que je l'épouse! et que je ne veux point, quoique je sois sans préjugés, que mes aimables com-

Eatriotes puissent jamais dire que lady Douglas Macean est montée sur les planches!... Comprenez-vous maintenant? "»

La surprise rendait Angéla muette. Il fallut que l'Écossais la touchât légèrement du doigt pour la rappeler à elle-même.

<ic Vous l'aimez donc?]» fit-elle tout à coup et comme sortant d'un rêve.

— Je vous prie de croire que si je ne l'aimais pas, je ne l'épouserais point. Cela me coûte assez.

— Cela vous coûte! reprit Angéla avec une certaine dignité.... Alors, monsieur, je ne comprends pas.... est-ce pour me dire....

— Oh! de grâce, ne perdons point le temps en paroles vaines; plus tard, je vous expliquerai tout. J'adore Stella : que ceci vous suffise!

— Je ne sais plus où j'en suis, répondit la gouvernante.... vous me tenez des discours étranges, et votre

conduite est plus étrange encore! Après cela, on dit que vous êtes tous si originaux en Angleterre.... Vous aimez Stella? très-bien! mais Stella vous aime-t-elle ? »

Mac-Lean sembla, pour la première fois, perdre quelque peu de son assurance : il repoussa le fauteuil sur lequel il s'était assis, et parcourut le salon à grands pas, de long en large, puis revenant se placer devant la gouvernante :

« Je vous prie, dit-il d'une voix où Ton eût pu noter une émotion sincère, je vous prie de lui demander si elle croit pouvoir m'aimer.

— C'est que je vais faire, dit la gouvernante en se levant.

— Eh bien, non I fit tout à coup sir Edmond en posant la main sur son bras; je veux l'interroger moimême et apprendre mon sort de sa propre bouche.... Ah! je saurai la vérité avant même qu'elle ait remué les lèvres! Ne pouvez-vous l'appeler?

— Comment? maintenant! sans l'avoir prévenue? ne craignez-vous point que le saisissement, la surprise....

— Je ne crains sibsolument rien.... c'est-à-dire que je crains tout,... mais l'incertitude est encore le plus cruel de mes tourments.... £xoutez-moi pourtant. Si ce mariage ne déplaît point à votre aimable pupille, la surprise, comme vous dites, n'aura rien de pénible pour elle; si, au contraire, l'idée d'une pareille union lui répugne.... cela me regarde; mais du moins je saurai.... et je veux savoir ! >

La pauvre Angéla, devant cette déclaration si nette et si formelle, ne laissait point que d'être assez perplexe. Malgré toutes les apparences heureuses qui souriaient en ce moment au début de Stella, elle savait trop combien tout ce qui tient au théâtre est incertain, capricieux t et livré aux chances les plus inattendues; elle s'était soumise avec un affreux serrement de cœur à ce que lui imposait ime dure nécessité; mais elle ne se dissimulait point que Stella, timide, modeste, délicate, à qui elle eût souhaité toutes les douceurs de la vie intime, n'était point faite pour les troubles et les orages de cette existence à peu près publique. Elle eût voulu^ à tout prix, éviter ces débuts, et elle comprenait que^

dans la prévision d'un mariage avec lui, sir Edmond fît tout au monde pour empêcher celle qui devait être sa femme de paraître sur la scène. D'un autre côté, il lui semblait que c'était une détermination bien grave que de prendre ainsi un mari à la minute. Elle connaissait de longue date l'excentricité anglaise; mais il y avait cependant des limites à tout Elle restait donc immobile, combattue par mille impressions violentes et contraires.

Sir Edmond se tenait toujours debout devant elle, les deux bras cvoisës sur la poitrine. '

« J'attends I reprit-il enfin au bout d'une minute ou deux, et, cette fois, il y avait un léger tremblement dans sa voix. Angéla étendit la main vers le cordon de la sonnette. Mac-Lean l'arrêta du geste pour lui dire :

< C'est moi qui vais parler. "»

Angéla consentit et tira le cordon.

« Appelez mademoiselle, » dit-elle à la camëriste.

Stella parut sur-le-champ, en toilette de nuit, un peu pâle sous la mousseline blanche, encore émue de son chant et toute charmante. Elle entra vivement dans le salon, où elle croyait sa gouvernante toute seule.

« Que me veux-tu donc, zta mia *? C'était le nom familier qu'elle lui donnait le plus souvent quand elles étaient seules. Tu as donc juré de ne pas me laisser dormir.... Tu sais pourtant qu'il faut que j'aie toutes mes forces pour demain.... Ahl zia cara, que j'aurai peurl... Mais voyons, parle donc! et laisse-moi m'arranger, tout en t'écoutant, car je tombe de fatigue. »

Et, s'approchant de la glace, Stella enleva les deux grandes épingles à tête de corail qui retenaient ses longues tresses d'or, et, tranquillement, défit ses cheveux pour se coiffer de nuit.

Mac-Lean, immobile dans un angle mal éclairé du salon, la regardait de tous ses yeux : il était ravi de sa simplicité et de ce naturel exquis, bien plus qu'il ne l'avait jamais été de sa beauté ou de son talent.

Angéla, si préoccupée qu'elle fût de la gravité des

^ Ma tante.

événements dont la solution était maintenant imminente^ ne put s'empêcher de sourire de la singularité de cette situation; mais craignant que Stella ne compromit par quelque accès de franchise et les projets de sir Edmond et son propre avenir, elle intervint à temps, et, par quelques mots rapides, en patois lombard que Mac-Lean ne comprenait point, elle l'informa de la présence de l'Écossais. Stella tourna vivement la tête vers le coin où se tenait Douglas, poussa un petit cri d'oiseau effrayé, et, toute honteuse de cette surprise, d'une main elle ramena autour de son cou les plis du peignoir en-> tr'ouvert, tandis qu'elle essayait de rassembler ses beaux cheveux de l'autre, trop petite pour les contenir et qui les laissait échapper de toutes parts.

« Mais c'est une trahison I fit-elle moitié riante, moitié fâchée ; et embarrassée des regards de l'Écossais, qui ne la quittaient plus, elle ne voulait ni rester devant lui, ni tenter une retraite qui ne lui semblait pas chose aisée. Mac-Lean vint à son aide avec assez de tact.

«La nuit est fraîche, lui dit-il, et votre costume est un peu léger : je ne veux pas que vous preniez froid pour demain. Ënveioppez-vous dans ce cachemire,» ajouta-t-il, en lui jetant sur les épaules le châle beaucoup trop français d'Angéla.

Les deux longues épingles avaient repris leur office, et, tant bien (jue mal, rattachaient les tresses à demi renouées. La jeune fille se drapa de son mieux dans le châle, qui la cacha tout entière, ne laissant plus voir que le bout de ses petits pieds qui se jouaient dans des mules de velouns rouge, et sa tète fine, spirituelle et gracieuse, empreinte en ce moment d'une expression de vague inquiétude, qu'elle s'efforçait en vain de cacher sous un sourire légèrement moqueur.

«Je voudrais bien savoir, dit-elle enfin au bout de quelques secondes d'un silence embarrassant pour tout le monde, et en prenant un air de juge d*instruction des plus comiques, je voudrais bien savoir ce que l'honorable sir Edmond Douglas Mac-Lean vient faire chez moi à pareille heure, et pourquoi je le trouve, passé minuit, en tète-à-tête avec ma fidèle gouvernante? Vous êtes bien imprudente, dame Angéla, et je crois

que je ne vous ai pas assez surveillée depuis quelque temps. Mais, voyons! allez-vous parler Tun ou 1 autre? Sir Edmond, vous manquez à tous vos devoirs de féal chevalier, et nous vous bannissons de notre présence pour toute la journée de demain, bien résolue à ne vous revoir qu'au théâtre, où vous nous applaudirez de toute la puissance de vos vaillantes mains.... :»

Angéla souriait et ne disait mot. Mac-Lean écoutait et regardait, mais se taisait toujours.

« AJi î j'y suis, fit Stella, avec un accent d'impatience dans la voix et un geste mutin ; je ne vous ai pas offert de places, et c'est cela que vous souhaitez? ajoutât-elle en prenant sur la cheminée un paquet de billets de diverses couleurs. C'est ta faute, Angéla; et il y a longtemps qu'il serait parti, si tu avais voulu lui donner ce qu'il demande !

— Sans doute ! mais c'est précisément ce que Je ne pouvais pas faire sans votre consentement, princtpessa mia^ répondit la gouvernante en riant.

— Et que lui faut-il donc à cet insatiable baronnet? demanda la jeune fille, tout en feuilletant ses coupons; voyons, j'ai encore trois stalles de second rang; ce n'est pas digne de Votre Seigneurie ; des parterres, debout?... fi donc I... Mais, au fait, vous avez déjà votre loge, une première de face, si je ne me trompe, et vous n'êtes pas content! Eh bien, voilà une représentation qui vous coûtera cher.

r— Plus cher que vous ne croyez, signorina.... si toutefois elle a lieu.

— Comment! si elle a lieu, fit Stella avec une certaine vivacité.... Mais gardez-vous d'en douter. Le grand-duc est-il malade ! mon Aménaïde aurait-elle un rhume? l'impressario est capable d'en mourir! Il

Ç rétend déjà ;que je le ruine pour avoir fait retarder 'ancredi de huit jours.

— On l'indemnisera ! fit l'Écossais avec un geste de souveraine indifférence.

— On ! qui cela, on F Car enfin, depuis une heure, vous ne me parlez que par énigmes.... Je voudrais pourtant bien comprendre à la fin !

— Vous avez raison, mademoiselle, répondit Douglas

3 levant, et je sens moi-même qu'il est temps que l'explique. Si je ne l'ai pas fait plus tôt, n'en ac-

en se je m' cusez, je vous prie, que ma timidité.... :»

Comme Stella, vingt fois pour une, avait entendu raconter des traits de folle audace de la vie aventu* reuse du gentilhomme, elle lui jeta pour toute réponse un regard incrédule, accompagné dun geste qui voulait dire :

« Parlez, je vous écoute.

— Oh! je ne suis pas timide avec tout le monde, reprit l'Ecossais^ mais je le suis beaucoup avec vous.... surtout en ce moment.... Car enfin, mademoiselle, jusqu'à ce que vous m'ayez répondu vous-même, il me reste du moins une espérance.... une illusion.... Bientôt, peut-être, il ne me restera plus rieni

— Si vous appelez cela vous expliquer, je vous déclare que je comprends moins encore, ût Stella, dont un trouble naissant démentait les paroles.

— Mademoiselle, reprit sir Edmond, déterminé cette fois à tout dire sans se laisser interrompre, j'ai un grand malheur, c'est d'être né trop tôt....

— Et de vous coucher trop tard I dit Stella, en s'efforçant de sourire.

— Vous êtes de la première jeunesse, continua le baronnet sans paraître l'avoir entendue; moi, je suis de la seconde.... peut-être de la troisième; j'ai quarante-six ans (sir Edmond se rajeunissait un peu), mais je jouis d une bonne santé et je suis d'une forte race; mon père est mort à quatre-vingts ans. De plus, je suis baronnet écossais, allié à treize lords, et je pourrais moi-même être pair du royaume, si je perdais seulement deux oncles, trois neveux et un cousin. Je possède quelque chose comme quatre mille livres sterling de rente, ce qui fait un peu plus de cent quinze mille livres lombardes; j'ai aussi une belle maison en face du jardin public d'Edimbourg, et un château à tourelles sur les bords du lac Kattrine.... Mademoiselle, tout ce que j'ai, tout ce que je vaux, comme on dit en Angleterre, tout ce que je suis, est à vos pieds. i>

Et, pour ne pas faire une simple figure de rhétorique, Mac-Lean fléchit en effet le genou devant la

jeune flUe, qui le releva, non sans rougir un peu. Sir Edmond, qui se voyait lancé, continua son speech de plus belle :

€ Je pourrais vous dire, Stella, que, du jour où je vous ai vue, je vous ai ardemment aimée.... mais cela ne serait pas tout à fait vrai, et je suis vrai avant tout. Mais, à partir de ce premier moment, mon affection pour vous est allée toujours croissant; je sens qu'à présent cette affection est toute ma vie, que je n'aurai point d'autre bonheur que celui de vous adorer.... Stella, mettez votre main dans la mienne : elle est loyale et son étreinte n'a jamais trompé personne.... voulez-vous être ma femme? »

La question était si brusque et tellement inattendue, malgré les précautions oratoires de ce petit discours, que le premier sentiment de Stella fut la surprise, et elle ne sut tout d'abord que répondre. Elle regarda sir Edmond, puis Ângéia, puis encore sir Edmond. D'abord, elle avait rougi ; maintenant, elle était trèspâle; il y avait un léger tremblement dans ses mains, et elle tenait ses yeux baissés.

« Je sais bien, reprit l'Écossais, effrayé de son silence, que je ne procède pas correctement : ce n'est pas à vous que je devais m'adresser tout d'abord ; mais nous sommes tous deux dans une position exceptionnelle; ma démarche, après tout, ne peut que nous honorer l'un et l'autre; c'est ce qu'a bien compris votre excellente gouvernante, quand je lui ai dit que si j'avais le bonheur de vous obtenir, je ne voulais vous recevoir que de vous-même. Maintenant, vous m'avez entendu : daignez me répondre. Que dois-je, que puis-je espérer? N'oubliez point, toutefois, que c'est tout mon avenir, toute ma vie qui dépend du mot que vouz allez prononcer I »

Une émotion sincère est toujours communicative. Stella ne se défendit point d'un mouvement de sym-

f)athie, plus vif peut-être qu'elle ne Teût cru, envers 'homme qui venait de lui parler avec tant de noblesse et de sincérité. Elle sentait bien que c'était vraiment une existence tout entière qui s'offrait, qui se donnait à elle. L'approbation qu'elle avait pu lire sur le visage

d'Angéla, pendant que l'Écossais parlait, lui faisait encore mieux comprendre tout ce qju'elle devait mettre de droiture, de franchise et de gravité dans sa réponse. « Je suis, dit-elle, infinement touchée de l'honneur que vous daignez me faire, et ceci, croyez-le bien, n'est pas une vaine façon de parler : c'est l'expression d'un sentiment qui n'est pas moins vrai que le vôtre; seulement, la demande est si brusque, que je suis peu préparée à la réponse. Vous me dites qu'il s'agit du sort de toute votre vie; mais il me semble que la mienne n'est pas non plus tout à fait désintéressée dans la question. Si flatteuse que soit votre impatience, ne trouvez donc point mauvais que j'y résiste, et que je vous prie de m'accorder au moins le temps de réfléchir.

— A quoi bon ? s'écria l'impétueux Écossais, si votre premier mouvement m'est favorable, pourquoi vous en défier? Est-ce que nous ne nous connaissons point sufûsamment l'un et l'autre ? Pour moi, dès la seconde fois que je vous ai vue, il m'a semblé que j'avais déjà vécu un siècle avec vous.

— Cependant, reprit Stella, non point sans quelque apparence de raison, vous avez mis deux mois à méditer votre demande; vous ne pouvez point trouver mauvais que je mette au moins deux jours à méditer ma réponse.

— De vous, répondit Mac-Lean, il me serait, je crois, impossible de jamais trouver rien mauvais I Vous êtes à mes yeux tout à la fois la grâce et la raison. Pardonnez, toutefois, à ma fiévreuse impatience : elle est si naturelle, quand on songe qu'il peut survenir dans votre vie des événements irréparables.

— Qu'appelez-vous des événements irréparables? Je crois, en vérité, que nous aurons quelque peine à nous comprendre.... aujourd'hui, du moins, ajouta-t-elle en remarquant un léger froncement des sourcils de Douglas.

— Éh mais, continua celui-ci, ne savez-vous point ce que vous faites demain soir?

— - Sans aucun doute, je chante Tancredi !

— — Eh bien, voilà ce qu'il ne faut pas I s'écria Mac- Lean avec une vivacité extrême; voilà ce que je vou-

drais empêcher, et par tous les moyens en mon pouvoir, »

Stella ût un geste d'étonnement; mais Angéla parut donner raison à l'Écossais.

«Vous savez, chère enfant, reprit le baronnet en prononçant ces mots avec un accent de tendresse profonde, vous savez à quel point je vous aime et vous respecte ; eh bien ! il me semble qu'aux yeux du monde et même aux miens vous serez moins pure, moins céleste, si vous avez passé, ne fut-ce qu'une soirée, ne fût-ce qu'une heure, sur les planches d'un théâtre.... Oh! ne m'interrompez pas; je sais bien ce que vous allez me répondre, ce que je me suis déjà répondu à moi-même : Préjugés! Soit; préjugés tant que vous voudrez! mais la société n'est-elle point conduite par des préjugés? Les plus habiles sont encore ceux qui s'y soumettent de bonne grâce, au lieu de les froisser. Je sais bien que vous ne perdriez rien de votre vertu ni de votre honneur, rien du charme infini qui est en vous, parce que vous auriez chanté devant quinze cents personnes l'air que vous avez chanté ce soir devant quarante : mais, croyez-moi, pour la société au milieu de laquelle vous êtes destinée à vivre, vous ne seriez déjà plus la même femme.... Dieu m'est témoin que si je vous avais trouvée au théâtre, le théâtre ne m'eût point empêché de vous aimer, de vous le dire, et de chercher, comme je le fais maintenant, à lier ma destinée à la vôtre.... Mais puisque j'arrive à temps, puisque rien n'est fait, puisqu'un seul de vos pas ne vous a point entraînée loin du monde qui est, qui doit être le vôtre, permettez-moi de vous supplier de ne le point faire et de garder l'avantage que la vie, si cruelle pour d'autres, vous a laissé jusqu'ici. Maintenant, mademoiselle, vous comprenez pourquoi j'ai voulu vous parler ce soir, et pourquoi aussi j ose vous prier de me répondre.... avant demain. »

Il était aisé de voir que les paroles de l'Écossais, empreintes de franchise et de loyauté, faisaient une impression profonde sur la jeune âme de Stella. Malgré son remarquable talent et les promesses de succès dont on flattait ses débuts, elle ne se sentait pas une

vocation décidée pour le théâtre. La scène l'efïrayait : elle ne l'abordait que poussée par une nécessité dont Angéla elle-même s'était rendue l'interprète. Quel que fût son calme apparent, à mesure que le moment fatal approchait, elle sentait accroître ses terreurs. D'ailleurs, les entretiens d' Angéla dans ces derniers temps l'avaient si tristement éclairée sur sa véritable position de fortune, que la demande en mariage de l'Écossais lui semblait une de ces chances inespérées qui ne se présentent pas deux fois dans la vie d'une femme. Peut-être ceux qui pensent que les convenances ne sont pas tout dans une union s'inquiéteront de savoir si Stella aimait Edmond. Il est bien certain qu'elle n'avait point d'amour pour lui; mais il y a si long-temps que l'on répète aux jeunes filles, sur tous les tons, que l'amour n'est pas nécessaire dans le mariage I Et puis elle n'aimait personne, et de tous ceux qu'elle avait vus chez elle, si l'Écossais n'était ni le plus jeune ni le plus beau, c'était lui du moins qui s'était conduit envers elle avec le plus de générosité, de dévouement chevaleresque et de loyauté. Sans doute, cela ne suffit point pour inspirer à une femme une de ces passions qui s'emparent de toutes les forces de notre âme, qui nous absorbent et nous exaltent, et qui deviennent tout à la fois le bonheur et le tourment de notre vie. Mais elle n'éprouvait pour personne ce sentiment tyrannique : à vrai dire, elle ne l'avait jamais connu; peut-être n'était-il point encore de son âge : à coup sûr, il n'est pas à la portée de toutes les femmes. Ce qu'elle ressentait déjà pour le baronnet, c'était une affection sérieuse qui pouvait devenir profonde; c'était une reconnaissance dévouée et tendre.

La galanterie banale, légère, superficielle des jeunes hommes qui l'entouraient avait glissé sur elle comme l'eau sur le marbre, sans laisser de trace. Parmi ces élégants, fleur des pois de la société florentine, parmi ces dandys merveilleux, y en avait-il un seul qui lui eût témoigné un intérêt aussi sincère? Y en avait-il un seul qui eût mis ainsi une fortune et toute -une existence à ses pieds? Il ne faut pas s'y tromper; une demande en mariage — la première surtout — fait tou-

jours une certaine impression sur une âme naïve. La très-grande jeunesse se laisse prendre facilement, et telle séduction qui échouera sur une femme de trente ans, maîtresse d'elle-même, en pleine possession de la vie, pouvant juger parce qu'elle peut comparer, triomphera sans peine de la candeur et de la simplicité d'un cœur qui s'^anouit dans la fraîcheur matinale de son printemps.

Elle n'eût eu aucune raison de songer d'elle-même à sir Edmond, elle n'en avait aucune de le refuser quand c'était lui qui songeait à elle.

Les douze coups de minuit, retentissant à l'horloge de Santa-Groce, traversèrent le silence, et leurs vibrations sonores arrivèrent, malgré la distance, jusque dans le petit salon où se tenaient nos trois personnages. Sir Edmond se leva brusquement et marcha à grands pas de la fenêtre à la cheminée, et de la cheminée à la porte. Il était certainement agité ; mais il n'interprétait point trop défavorablement les hésitations de Stella. Il se disait, non sans raison, que si elle eût été décidée à le refuser, elle n'eut pas voulu l'induire dans une erreur cruelle par une attente complice des espérances qu'elle allait bientôt anéantir.

Les deux femmes échangèrent quelques mots à voix basse, et Stella rentra dans sa chambre après avoir salué Mac-Lean avec un sourire qui n'avait rien de trop décourageant.

Quand elle fut sortie, ce fut Angéla qui reprit la parole.

« Nous reconnaissons, dit-elle, la noblesse et la loyauté de votre démarche. Stella en est touchée comme elle doit l'être, et elle me charge de vous le dire. Seulement, vous comprenez qu'il y a des délicatesses qu'il faut savoir ménager; si avantageuse que puisse être une union, si honoraljle qu'elle soit, une jeune fille qui a le respect d'elle-même ne peut se rendre ainsi à première sommation.... Il faut se défendre un peu, ne fût-ce que pour l'honneur du drapeau!

— Eh! je le sais bien, répondit Mac-Lean; mais demain.... Non! je ne veux pas y penser, à cette journée fatale, dont la seule idée m'agite et me tourmente;... et qu'il faut éviter à tout prix.

— Pourquoi alors n'avoir pas parlé plus tôt? dit Angéla, visiblement contrariée, mais inclinant déjà vers l'Ecossais.

— Croyez-vous donc que je ne me le reproche point plus amèrement que vous? mais je n'osais pas. H faut que je vous l'avoue : je luttais contre moi-même, et je n'ai consenti à mon bonheur que lorsqu'il m'a été impossible de le refuser.

— Allons! fit la gouvernante, vaincue par l'air de franchise et de loyauté de Mac-Lean, et c[ui semblait prendre assez bravement son parti de toutes ces aventures, nous tâcherons d'abréger les délais en votre faveur. On dit que la nuit porte conseil : soyez ici à la première heure.

— Pria cbe spunti l'auroral

répondit le baronnet, qui regretta de n'avoir point la voix de Rubini pour mettre sur ces paroles, toutes les mélodies que l'amour lui chantait dans le cœur.

— Précisément, répondit Angéla; mais peut-être ferez-vous bien de commander des chevaux de poste et votre berline de voyage; si la nuit nous a conseillées contre vous, vous en serez quitte pour aller déjeuner au prochain relais; si, au contraire, Stella renonce à la gloire au profit du bonheur, je sais, sur les bords de l'Arno, une certaine villa où il sera facile de cacher sa vie, jusqu'au moment où l'on pourra montrer à tous un bonheur permis et un amour légitime, béni de Dieu et des hommes.

— Ah! comment pourrai-je jamais vous remercier? fit sir Edmond en serrant la main de la gouvernante.

— En la rendant heureuse! répondit Angéla.

— Vous êtes la meilleure des femmes ! Demain, bientôt, un peu avant six heures, les postillons seront en selle à votre porte. »

Mac-Lean s'élança dans l'escalier, tout rempli d'espérance. Angéla alla rejoindre sa pupille.

«Eh bien! Zia, qu'as-tu fait?

— Ton bonheur, je crois : j'ai à peu près dit oui.

— Ne trouves-tu point que ce soit aller bien vite?

— Plus on va vite et plus tôt on arrive!

— Ainsi, tu es sérieusement d'avis qu'il faut acœpter?

— Oui, inilady.

— Tais-toi, folle! Et le théâtre?

— Grâce à Dieu..., et à moi, il n'y a pas d'engagement signé : ton traité, que je voulais bon, ne devait être conclu définitivement qu'après ton troisième début. Tu es donc libre comme la dernière des figurantes payées au cachet. Seulement, écris un mot pour t' excuser ; déclare que tu ne peux jouer ce soir ; je crois que ce ne sera pas mentir. On va mettre une bande sur l'affiche, annonçant ime indisposition de la nouvelle prima donna. Rien n'est plus simple!

— Et rien n'est plus vrai; car, en vérité, je ne suis pas très-bien. Prends ma main : n'ai-je pas la fièvre? Il me semble que depuis une demi-heure je vis dans un rêve.

— Tu verras que ce rêve finira par être une belle et bonne réalité! Mais griffonne-moi, avec les jolis doigts que voici, un billet énigmatique à l'imprésario; il sera bien attrapé, et le public aussi; mais c'est là le moindre de mes soucis! Vraiment! je t'aurais élevée pendant dix-huit ans, comme une fille de prince, pour les beaux yeux du parterre!.... On leur en donnera, des filles comme toi ! Mais dors, mon bel ange ; je ne veux pas que tu aies les yeux battus quand ton fiancé reviendra ! »

Stella se mit au lit, et Angéla fourra des chiffons dans les malles.

Le lendemain, comme six heures allaient sonner, les postillons, le ruban au chapeau et le bouquet à la boutonnière, faisaient claquer leurs fouets à la porte de la villa, avec une verve qui proclamait bien haut la générosité de sir Edmond. Deux femmes sortirent aussitôt, enveloppées de leurs mantes. L'Ecossais sauta lestement à terre et accourut au-devant d'elles.

a Donnez la main à votre femme, i> dit Angéla . en poussant vers lui la jeune fille, qui s'attardait encore et regardait la maison avec un involontaire attendrissement

Deux mois plus tard, sir Edmond Douglas MaoLean franchissait les Alpes, effleurait la Suisse, traversait la France, sautait le Pas-de-Calais, brûlait l'Angleterre, et, le cœur tout joyeux, revoyait sa chère Ecosse, qu'il avait quittée depuis plus de vingt ans. Ah I sans doute, il eût été difficile de trouver un homme plus heureuf que lui d'Edimbourg à Invemess, d'Aberdeen à Glasgow, le jour où, accompagné de sa jeune et jolie femme, il fit son entrée triomphale dans rantic[ue château de ses pères.

Son intendant avait convoqué le ban et Tarrière-ban des tenanciers; le personnel fut au grand complet. Aussi, depuis la porte de la première cour jusqu'au perron qui conduisait au vestibule, la jeune et brillante lady marcha entre deux haies de montagnards aux jambes nues, aux jupons courts, portant l'écharpe aux couleurs des Mac-Lean, qui lui souhaitèrent la bienvenue avec des hourras modulés, rhythmés, accentués d'après toutes les règles et conformément à toutes les traditions nationales.

Sir Edmond s'avançait au milieu d'eux, avec un sentiment de juste orgueil, tenant par la main Stella, fière et rayonnante, à laquelle il nommait en passant chacim de ceux parmi lesquels désormais elle allait vivre. Il était aisé de voir qu'il était également ravi de leur montrer combien elle était charmante, et de lui montrer à elle combien il était aimé. H put se vanter d'avoir atteint ce double but; car l'enthousiasme sem- Ijlait aussi grand pour lui que pour elle, aussi affectueux pour elle que pour lui.

On avait reçu les deux époux à l'entrée d'un porche couvert, assez long, précédé d'un pont-levis, armé

comme pour un siège, et dont les fortes défenses eussent arrêté l'assaut d'une troupe de reîtres. — Ce porche aidait à franchir Tenceinte des doubles murailles, et un large fossé plein d'eaux vives, qui venaient baigner l'arche unique du pont-levis. — Avant qu'il lui fût permis de le franchir, Stella dut subir l'ennui d'une harangue en anglais d'Ecosse, qu'elle n'était pas bien certaine de comprendre. Ce sont là les petits inconvénients de la grandeur.

Une fois ce porche traversé, on déboucha dans une vaste cour d'honneur, et Stella aperçut devant elle le château de Mac-Lean, — maintenant son château.

Alliés aux Mac-Lean de Duart, maîtres de l'île de Mull, qui jouèrent un si grand rôle dans la vie orageuse des Hébrides, les Mac-Lean d'Ecosse, gardiens du passage des Trossachs qui font communiquer le Firth of Forth avec le lac Lomond, c'est-à-dire Edimbourg avec Glasgow, jouèrent un grand rôle tant que dura la féodalité. Quand vinrent les temps modernes, moins funestes aux vieilles choses dans l'immuable Angleterre c[ue partout ailleurs, ils conservèrent tout leur prestige alors même qu'ils perdirent une partie de leur puissance.

Le château de sir Edmond donnait donc une assez juste idée de ce que devait être l'habitation seigneuriale à la fin du seizième siècle. Mélangeant plusieurs styles, comme il arrive nécessairement aux vastes constinictions du passé, qui ne connurent point les puissants moyens d'exécution ni la merveilleuse célérité de notre époque, ce château réunissait autour d'un vaste corps de logis une énorme masse de constructions qui, comparées l'une à l'autre, pouvaient sembler hétérogènes, mais qui n'en concouraient pas moins, ainsi réunies, à l'effet grandiose de l'ensemble. C'était un énorme amas de bastions lourds et carrés, de tours rondes, de clochetons aigus, de tourelles en poivrière, de plates-formes à hautes balustrades, où les sentinelles se tenaient jadis pour épier la plaine et la montagne, de fenêtres aux ogives pointues et d'arceaux brodés de sculptures et de festons par les mains prodigues de la Renaissance : tout cela s'ir

sant à la terre avec une effrayante apparence de domination et couvrant au loin le sol. Il y avait là de quoi donner une haute idée de la richesse et de la puissance d'une race !

L'impression fut d'autant plus grande dans Pâme de la jeune femme, que ce siégé des Mac-Lean, moitié burg, moitié château, à la fois superbe et menaçant, également terrible et beau, n'offrait aucune analogie avec les villas italiennes qu'elle avait pu admirer au bord de ses lacs. Le moyen âge italien joua son rôle dans les villes; il eut plus de palais que de châteaux^ et le drame des princes et des communes ne ressemble point à celui qui eut pour acteurs les seigneurs et les paysans.

Ajoutez que Stella se trouvait bien seule. — Angéla, qui devait la rejoindre plus tard, était restée pour quelque temps encore en Italie. — Au milieu de cette race étrangère, peu familiarisée avec son changement si récent de position, malgré la parfaite bonté de sir Edmond et l'ardeur de son amour, elle ne voyait pas encore en lui avec une sécurité parfaite le compagnon désormais inséparable de sa vie.

Aussi éprouva-t-elle un frisson involontaire en apercevant la masse haute et sombre du château de Mac- Lean. Une illumination, pour laquelle cependant le régisseur n'avait rien négligé, ne parvenait point à l'éclairer tout entier; il en restait toujours une portion obscure et à demi cachée. C'était pour elle comme une fidèle image de sa vie.

Le ciel était pur et clair. Paraissant tout à coup au milieu d'un cortège de nuages argentés et légers, une belle lune dans son plein, mélancolique et un peu pâle, pareille à celle que chante Ossian, et que ses héros virent tant de fois se lever sur les bruyères des Hébrides ou les rochers des Orcades, fît briller toute la partie supérieure du vieil édifice, découpant nettement la silhouette des balcons à jour, paiiletant d'étincelles les bouquets de plomb des toitures, et faisant chatoyer dans le vent les couleurs du drapeau de Mac-Lean, qui badinait autour de sa hampe, au-dessus de la plate-forme de la grande tour carrée.

€ Avez-vous froid, chère âme ? d lui demanda Douglas, qui la sentit trembler à son bras; et, hâtant sa marche, il la fit entrer sous le vestibule, où une nuée de serviteurs s'empressa autour d'elle.

Un de ces banquets homériques comme on n'en retrouve plus maintenant ailleurs qu'en Ecosse ou en Norvège, réunit dans la plus grande pièce du château, — ce que les Anglais appellent le hall, — transformée pour cette circonstance solennelle en salle de festin, toute la gentry des environs, heureuse de souhaiter la bienvenue à la nouvelle lady Mac-Lean.

Et c'était un beau coup d'oeil celui que présentait cette table, — couverte de cristaux de formes antioues, mais étincelants comme s'ils sortaient des mains au ciseleur; d'argenterie lourde et massive, dont le travail n'ajoutait que peu de chose à l'énorme valeur intrinsèque du métal, — chargée de montagnes de gibiers : grousses, coqs de bruyère,, tétras et gelinottes blanches, s'élevant tout autour d'un jeune daim que l'on avait rôti et servi tout entier. A chaque bout de la table, un petit tonneau cerclé d'argent permettait aux convives qui ne préféraient pas les vins d'Allemagne, d'Espagne ou de France, d'empfir leurs coupes de bière écumante et fraîche.

Tout autour du hall on apercevait, fixées le long des murailles, des armures superbes : gantelets, cuissards et hauberts; les casques, les cuirasses, les longues lances, les épées que porteraient à peine les hommes de nos jours, brillaient d'un éclat fauve et sombre. Çà et là, le long des colonnes, sur les montants de la haute cheminée, aux poutres entre-croisées du plafond, on avait peint les armoiries des nobles familles auxquelles les Mac-Lean s'étaient alliés. Tout cela avait un caractère de . pompe féodale et de grandeur aristocratique à peu près inconnu à l'Italie moderne, et surtout complètement étranger au monde dans lequel Stella avait vécu jusqu'alors.

Ajoutez, en guise de lampes ou de bougies, éclairage

Srosaïque de nos misérables appartements modernes, 'énormes torches de cire jaune, tenues en main par des montagnards hauts de six pieds, portant le cos-

tume des yeomen * du moyen âge : la guêtre quadrillée s'arrêtant au-dessous du genou resté nu; le kUp^ espèce de jupon aux brillantes couleurs, descendant à mi-cuisse; le dirk, ou poignard écossais au manche de corne incrusté d'ivoire; Téchai-pe nationale et la toque sans visière, relevée d'une aigrette en plumes de héron; se tenant droits comme des cierges et immobiles comme des statues, et vous comprendrez que cette mise en scène, admirablement combinée, ne pouvait manquer de frapper fortement l'imagination de la jeune lady.

Elle lui donna l'idée la plus haute, non pas seulement de la fortune, mais encore de la valeur sociale de sir Edmond. Aussi ce fut avec un sentiment de légitime orgueil, et en même temps de reconnaissance émue pour l'homme qui l'avait appelée à partager le bien-être et l'honneur de sa vie, qu'elle pénétra avec lui dans la chambre conjugale, où tant de nobles et fidèles épouses avaient dormi avant elle, à côté de leurs maîtres et seigneurs.

Arrivée de nuit et reçue aux flambeaux, Stella n'avait point encore vu le site où elle allait vivre. Aussi^ en s éveillant le lendemain, son premier soin fut-il de courir aux fenêtres et de regarder le paysage qui l'environnait.

Bien que la partie de l'Ecosse qui va de Stirling au lac Lomond soit, relativement du moins, assez méridionale, elle n'en a pas moins un caractère de sauvagerie que l'on ne retrouve point au même degré dana beaucoup de contrées plus voisines du nord. Pour des yeux encore éblouis des splendeurs de la terre où fleurit le citronnier et où mûrit l'orange d'or, cette végétation tout à fait alpestre a je ne sais quoi de

> Espèce de gardes des seigneurs.

sombre et de funèbre. Ces épicéas noirs, ces iaryx argentés, qui s'élèvent au milieu des grandes roches, tantôt couvertes d'une mousse jaunâtre, tantôt rouillées comme de vieilles ferrailles, ont je ne sais quelle apparence d'arbres funéraires : on regarde si Ton n'aperçoit point de tombe à leurs pieds. Les bouleaux, dont l'écorce lisse et blanche rappelle le lin des suaires; les grands saules qui semblent pleurer et dont les longs rameaux, comme des chevelures dénouées, trempent dans l'eau des sources, évoquent dans votre âme je ne sais quelles images de tristesse et de mélancolie.

La chambre de Stella dominait \me petite terrasse, suivant par un demi-cercle la courbe de la tourelle, et permettait ainsi d'embrasser du regard un assez vaste horizon. La jeune femme ouvrit la porte fenêtre qui donnait accès sur ce promenoir aérien, et voulut jouir d'une première vue de son domaine.

Mais, bien que l'on fût encore en septembre, un mois si chaud dans sa patrie, elle sentit une bise aiguë lui piquer le visage; un frisson courut sur ses épaules, et instinctivement elle porta la main à son cou qui était nu.

« Imprudente I tu vas prendre froid ! cria sir Edmond en s'élançant après elle pour l'entourer de sa pelisse ouatée d'un duvet de cygne. Ici, mon ange, ajouta-t-il en effleurant sa joue, il ne faut jamais boire de brouillard avant d'avoir pris une tasse de thé ; même en juillet, nos femmes s'habillent plutôt deux fois qu'une. Tu n'es plus à Florence, ma pauvre enfant.

— Je le vois bien, répondit Stella avec une petite toux nerveuse.

— Gomment trouves-tu notre pays? demanda Mac- Lean, qui, après avoir enveloppé sa femme dans la fourrure avec une sollicitude de jeune mère, venait de passer un bras autour de sa taille.

— Avec vous, répondit Stella, toute la terre est un paradis : vous êtes bon comme les anges 1 Et elle serra tendrement la main de son mari dans les siennes.

— J'espère, continua Mac-Lean, que nous t'accoutumerons ici : tu y seras tant aimée !

— Je sens que je le suis déjà I

90 STELLl.

— Nulle part tu ne le serais davantage. Seigneurs et paysans, maîtres et serviteurs, nous ne faisons tous qu'une seule et même race qui remonte aux premiers jours de la nation; chez nous, plus longtemps que chez tous les autres peuples, les rapports des puissants et des faibles ne furent qu'un échange de bons et de nobles sentiments; la bienveillance et la protection d'un côté, et de l'autre un attachement loyal et un dévouement saint comme une religion; nos familles,

2ui s'appellent des clans, s'étendent assez loin : le lien u sang précède et justifie le lien cfci pouvoir; ceux qui nous servent commencent par nous chérir, et tu ne vois en moi que le premier de tes sujets. Sois-nous une souveraine clémente!

— Je tâcherai, répondit-elle en souriant, que mon sceptre vous soit léger à tous. »

Sir Edmond prit sa femme par la main et la conduisit jusqu'à l'extrémité de la terrasse, d'où la vue s'étendait sur un paysage plein de grandeur et de majesté.

Situé à mi-côte et bâti sur une plate-forme naturelle de rochers, le château des Mac-Lean occupe le centre d'un amphithéâtre de montagnes aux formes étranges. Çà et là, de grands blocs de gneiss et de granit surplombent des abîmes ; des sapins énormes ondoient audessus comme des panaches verts; puis ce sont des ruisselets qui sautillent de roche en roche avec un bruit clair et un scintillement d'argent; de vastes parcs escarpés menacent la vallée de leur chute, et ne semblent retenus que par les racines des grands chênes qui les enlacent de leurs robustes crampons. La vallée n'est pas moins belle : elle ondule par une ligne fuyante et serpentine d'une grâce exquise, offrant par ses saillies et ses profondeurs toirtes sortes de prétextes aux jeux de la lumière, qui colore les objets de mille teintes variées. A l'extrémité de cette vallée, -^ tour à tour se montrant et se cachant, selon les caprices du terrain, des rochers et des arbres, — le lac Kattrine ajoute une note de plus à ces harmonies de la nature, en mariant ainsi ses grâces fraîches et riantes à toutes les beautés du paysage.

J'aime les lacs, ces coupes profondes de la nature, où viennent boire les aigles et les daims sauva^çes. Leurs perspectives dessinent presque toujours les lignes les plus charmantes; tantôt ils s'arrondissent comme des coupes parfaites, dont les gazons verts parent les bords de leur émeraude éclatante; tantôt leur ovale s'allonge avec toutes sortes de capricieux détours, et, pour mieux les embellir, la Flore des eaux dénoue sa ceinture et laisse tomber ses trésors. Les cressons, les fontinales et les roseaux brodent leurs anses de mille festons, comme Facanthe antique s'enroulait autour des amphores.

Le lac Kattrine, q[ui baignait les domaines de sir Edmond, n'est pas le plus grand, mais il est certes un des plus beaux de toute l'Ecosse.

Quand on a laissé à sa gauche la masse imposante du Ben> Venue, à sa droite le Ben-An, moins gigantesque, mais formidable encore, on se trouve à l'entrée du défilé des Trossachs, sombre magnificence, terreur sublime. Les Trossachs, qui seraient au besoin les Thermopyles de l'Ecosse, ressemblent assez au lit d'un torrent écoulé qui se serait frayé un passage violent à travers les montagnes, au milieu d'un chaos de rochers.

Au bout de cette déchirure béante, on aperçoit le lac Kattrine, dont la nappe frissonnante étincelle sous la lumière comme un* miroir d'argent, et dont la jolie plage de sable blanc est parsemée de coquillages nacrés et de paillettes d'or.

Si l'on n'avait pas tant abusé du mot pittoresque, c'est en décrivant ce lac qu'il faudrait s'en servir. Ici, ce sont des promontoires aux mouvements brusques qui s'avancent hardiment au-dessus des fiots; là, des baies arrondies qui se creusent dans le flanc des montagnes; plus loin, des rochers coupés à angle droit, et dont on aperçoit l'écueil à fleur d'eau. Pareilles à des corbeilleà de verdure et de fleurs, de petites îles sortent çà et Is du sein des eaux.

Le lac n'a pour rives que des montagnes : elles ferment l'horizon et paraissent vous emprisonner dans leur infranchissable barrière. — Ni pour la forme, ni pour l'élévation, ni pour la couleur, aucune de ces montagnes

ne ressemble aux autres; et leur variété presque infinie, en se réfléchissant dans les eaux transparentes et profondes, où tout se retrouve, — et les sommets immobiles, et les feuilles tremblantes, et le nuage léger qui passe, — donne à cette belle scène le caractère aune féerie enchantée.

« Oui, c'est vraiment beau ! » fit Stella en se retournant vers son mari, après quelques minutes de muette contemplation.

Et cependant, tandis qu'elle parlait ainsi, il y avait dans sa voix comme un accent de tristesse voilée. C'est que Stella venait d'un pays de soleil, et que, lorsqu'on a vécu dans la lumière chaude, blonde, sereine et dorée du sud, le nord est toujours un exil. Il faut apprendre à connaître, il faut apprendre à aimer son charme doux et mélancolique. — Mais à moins que des instincts de race, ou des affinités secrètes ne nous attirent à lui, il est rare que la première impression qu'il nous cause ne soit pas une impression douloureuse.

« Nous aurons rarement de plus jolies matinées, » reprit sir Edmond, qui trouvait son Ecosse parfaite.

Stella regarda au loin, aussi loin que ses yeux pouvaient aller. L'atmosphère n'était point complètement transparente : on eût dit que tous les arbres avaient un œil de poudre, et une brume légère, fine et bleuâtre, que la pointe d'or des rayons ne traversait pas toujom's, enveloppait les objets comme d'une gaze diaphane; çà et là, dans l'air, pendaient et flottaient ces fils légers que les âmes poétiques croient tombés des fuseaux de la Vierge pour rattacher la terre au ciel.

Je ne sais ce que lady Mac-Lean allait répondre, quand une petite brise se leva du lac et monta rapidement vers elle.

(( Rentrons! dit sir Edmond, on va faire du feu partout. »

Deux années s'écoulèrent qui n'eurent pas d'histoire, car elles n'eurent pas d'événements : ce furent des sentiments qui les remplirent, et les sentiments ne se racontent point.

Au sein de cette nature austère, dans ce grand château sombre, au milieu d'une société que ses mœurs ont défendue mieux que ses lois, et que les Stuarts ont laissée puritaine, auprès d'un mari qui eût été son père, l'existence de Stella fut ce qu'elle devait être. La rapidité un peu tumultueuse des divers événements qui avaient amené son mariage, les grands changements que ce mariage avait nécessairement entraînés avec lui, les distractions forcées du voyage, tout avait, pour ainsi dire, contribué à jeter Stella hors d'ellemême. Elle mit quelque temps à se retrouver. Peu à peu, cependant, le calme se fit en elle et autour d'elle, et elle put juger froidement sa situation et regarder l'avenir. Cet avenir serait-il celui qu'elle avait rêvé?.... La belle exilée n'osait pas se répondre encore; mais elle ne se plaignit point : elle eût été vraiment ingrate de se plaindre. Elle avait trouvé une fortune inespérée, une grande position, une alliance honorable, et, — plus que tout cela, — un homme qui l'aimait. Mac-Lean était, en effet, le mari modèle, éa femme était entourée de soins et comblée d'attentions.

Cette disproportion d'âge, dont il s'était bien vite aperçu, n'avait point tardé à lui inspirer une juste crainte, et il comprenait d'autant mieux le prix de son trésor, qu'il se croyait à chaque instant exposé à le perdre. Quoiqu'il n'eût pas d'ennemis intimes, — car il n'avait pas d'amis, — il se tenait toujours sur ses gardes, prêt à une lutte à laquelle personne ne songeait, et préparant la défense, alors même qu'on ne préparait pas l'attaque. Cette disposition d'esprit H —

loureuse avait une singulière influence sur sa manière d'être. Aux vives ardeurs de la passion qui ne s'éteignaient point encore, il joignait déjà ce je ne sais quoi de tendre et d'infiniment doux qui semble le propre de l'aifection paternelle. Il aimait Stella tout à la fois et comme une femme et comme une fille chérie. Stella, beaucoup trop jeune pour étudier les autres et s'analyser soi-même, sentait vaguement cette révolution plutôt qu'elle ne s'en rendait exactement compte. Vingt fois par jour elle se disait qu'elle adorait sir Edmond, et que personne ne méritait plus que lui d'être heureux ; elle voulait qu'il le fût. Mais, si généreuse qu'elle pût être, cette préoccupation du bonheur de son mari était déjà un symptôme fâcheux. Il faut rendre les gens heureux sans y penser.

Douglas, qui voulait prévenir jusqu'à la possibilité d'un ennui, apercevant chez elle une atonie naissante, invisible pour tout autre que pour lui, mais dont il avait surpris les premiers symptômes, s'occupa de lui donner des distractions et de créer dans son existence un intérêt dont il pût rester le maître. Il l'avait présentée dans toutes les résidences du voisinage, où elle avait trouvé une société polie, un peu froide d'ailleurs, comme le sont toujours les aristocraties pour les nouveaux venus, mais qui. l'avait bientôt adoptée, et qui la fêtait avec l'enthousiasme de toutes les coteries blasées pour quiconque apporte dans leur vie un élément de plaisir ou simplement de distraction.

Stella n'avait que le choix entre des parties de toutes sortes, courses, pêches ou chasses. Elle y prit goût et s'y livra avec la fougue d'une nature qui ne trouve pas chez elle l'emploi de toutes ses facultés, avec l'ardeur d'une jeunesse qui a des forces en réserve.

On admira bientôt la façon hardie dont elle savait attaquer un cheval et lui faire franchir un obstacle. Sir Edmond était, du reste, très-fier des succès de sa femme, et lorsqu'il l'avait vu proclamer la reine d'une chasse au renard, il en éprouvait un visible sentiment d'orgueil. Mais quand venait l'hiver, les bords du lac Kattrine n'étaient guère habitables que pour les loups.

La neige couvrait alors les montagnes, les sapins secouaient dans l'air glacé leurs têtes poudrées à frimas; les ruisseaux jaseurs s'endormaient dans leur prison de glace ; plus de parties au grand air, plus de course à cheval sur les montagnes, plus même de voisins, car presque tous les gentilshommes des environs s'en allaient, et d'ailleurs les distances devenaient difQciles à franchir. 11 faillait rester au château et s'enfermer dans les grandes salles désertes.

Stella y resta deux années sans demander d'en sortir.

Mac-Lean , à la fin , éprouva quelque honte de condamner cette aimable jeunesse à un carcere duro qu'elle n'avait point mérité, et, le troisième hiver, il se rappela qu'il lui avait parlé de sa maison d'Edimbourg.

Edimbourg est une des plus belles villes du monde, et dispute le premier rang dans notre Europe à Naples et à Gonstantinople. Sans doute, il lui manquera toujours la pure lumière du ciel oriental qui baigne les coupoles de Sainte-Sophie et les flèches dorées des minarets de Soliman et de Bajazet ; il lui manquera toujours ces horizons bleus qui caressent si doucement le regard sur les bords du golfe d'Ischia : mais avec ses maisons superbes, grandes comme des palais, bâties en pierres brillantes, bordant des squares pleins de fleurs; avec ses jardins immenses, dont les allées capricieuses nouent et dénouent leurs spirales de labyrinthe sous des massifs d'acacias, de sorbiers et de cytises, et dont les gazons éternellement verts voient s'ébattre de jolis enfants mêlés à leurs chèvres et à leurs moutons; avec son vieux palais aux galeries aériennes, à demi noyées dans les nuages; avec le majestueux ensemble de ses tours et de ses créneaux, avec les sites exquis dont il est entouré, Edimbourg peut défier toute comparaison.

Lady Mac-Lean trouva la ville selon son cœur. Après ritaiie, c'était là sans doute la cité qu'entre toutes elle eût voulu choisir pour y vivre. Assez grande pour imposer le respect, assez petite pour éviter le tumulte et la foule, n'est-elle point en effet la capitale privilégiée des élégances aristocratiques, et, quoique assise au bord de ses flots solitaires, et presque au bout du monde, ne se méle-t-elle point aux choses les plus vivantes de la civilisation européenne? Effrayante avec Knox et charmante avec Marie Stuart; nous instruisant avec Reid, et nous amusant avec Scott, elle mérite de s'appeler l'Athènes du Nord, non pas seulement parce que l'œil trompé croit retrouver, en la contemplant des flots lointains du Forth, les perspectives de la mer Egée, mais plus encore à cause de la recherche de sa vie, de ses préférences distinguées, de ses préoccupations choisies, et de tous les arts de la paix qu'elle aime et sait cultiver.

Dans cette société élégante et polie, aux mœurs raffmées, qui a le goût et l'instinct des arts, Stella reçut le plus gracieux accueil.

Le bruit de son talent et de sa beauté l'avait déjà précédée, et sa réputation, difficile à soutenir, pouvait être un danger pour elle; car le monde ne veut pas qu'on le condamne ainsi d'avance à trop admirer, et H résiste parfois à ces nouveaux venus qui veulent lui faire reconnaître tout d'abord leurs royautés éphémères. Mais SteUa eut l'esprit de prévoir et le tact d'éviter ces écueils : par sa modestie et sa réserve, elle sut rassurer les susceptibilités, calmer les inquiétudes, endormir les défiances, désarmer les préventions. Aussi fut-elle d'autant mieux acceptée quelle avait moins cherché à s'imposer. Son talent fut apprécié parce qu'elle l'avait tenu dans l'ombre : on commença par le lui pardonner; bientôt on voulut en jouir.

Mais les gens du monde, alors même qu'ils sont le plus heureusement doués, ne franchissent pas aisément certaines limites; on les amène jusque-là, on ne les entraîne pas plus loin : l'art est pour eux la distraction des heures oisives; il n'est pas l'occupation de la vie. Lady Mac-Lean s'y trompa. Éblouie par l'enthousiasme

des premiers jours, elle avait cru pouvoir emporter toute une ville à sa suite : mais le mouvement avait été quelque peu factice ; il s'arrêta. Stella dut comprendre et elle comprit pour la première fois que rien ne peut effacer certaines différences de races et de milieux. Ce fut pour elle une déception amère et une peine profonde.

La plus vive joie de certaines natures, c'est de se communiquer; c'est de faire aux autres, par la création artistique, comme un don généreux de soi. Cette joie, dont 1 ardente Italienne avait éprouvé tout à coup l'impérieux besoin, quand l'épanouissement de la vingtième année en eut fait une femme complète, rien ne devait la lui donner en Ecosse : c'était une espérance qu'il fallait désormais retrancher de sa vie. Trop fière pour se plaindre, elle se retira peu à peu en elle-même et se lit un monde à part où les autres ne vinrent plus, — et son mari était rangé parmi les autres! — C'est là un instant dangereux dans la vie des femmes; une heure de crise pleine de périls cachés, féconde en douleurs. Cruelle envers elle-même, Stella supprimait chaque jour, comme inutiles, quelques-unes de ses plus brillantes qualités, mettant ainsi à se diminuer et à s'amoindrir le soin G[ue, dans des circonstances plus heureuses, elle eût apporté à se développer et à s'accroître. Elle ne tarda point à subir la peine de ce crime contre soi-même, et comme tous ceux qui n'ont pas suivi la loi de leur destinée, elle souffrit. Tout lui sembla changé autour d'elle, parcç que tout était changé en elle. On eût dit que l'Ecosse la couvrait de son lourd manteau de brouillard et de glace. Elle songeait tristement qu'avec tant d'éléments de bonheur elle n'était pas heureuse. Que de fois, alors, si l'on avait pu pénétrer jusqu'au fond de cette âme silencieuse et voilée, que de fois on eût surpris le regret de la patrie absente. Elle eût bien voulu la revoir, cette chère Italie I Elle eût voulu changer d'air, elle eût voulu surtout quitter l'Ecosse. Mais c'était à quoi il eût été fort difficile de déterminer Mac-Lean. Sir Edmond n'était plus le héros aventureux de la guerre des Indes. Ce n était même plus le chevaleresque et enthousiaste

amoureux de Florence. Quelques années — et le mariage — l'avaient singulièrement changé. A quaranteneuf ans , on lui en donnait trente-huit ; il en eut soixante tout d'un coup.* Les hommes mûrs qui épousent de très-jeunes femmes n'y réfléchissent point assez. Ils descendent la colline en même temps que leurs compagnes la montent; mais ils sont loin de marcher tous deux du même pas, et dès qu'on n'est plus sur le même versant, la distance va s'augmentant toujours. — C'est seulement quand elle est devenue infranchissable, que l'on s'aperçoit de l'irréparable faute que l'on a commise contre son propre bonheur et celui d'une autre. La veille, on était encore ensemble ; on vivait pour ainsi dire côte à côte, et la main dans la main.... tout à coup on se trouve séparé par des abîmes : au début, vous paraissiez jeunes tous deux; maintenant, la femme rayonne dans le splendide épanouissement de sa plus triomphante beauté, et l'homme sent déjà les premières et rudes atteintes de l'âge morose.

Que d'habileté dans l'esprit, que de force de caractère, quelle inépuisable et compatissante bonté sont nécessaires alors pour adoucir à celui dont l'amour s'accroît encore de ses craintes le passage terrible entre tout et rien I

Chez sir Edmond la déchéance fut très-^'apide ; elle fut surtout douloureusement ressentie. Mac-Lean avait lutté avec autant de bonheur que d'habileté contre les ravages des années envahissantes; mais, comme tous ceux qui ont beaucoup vécu et demandé à Ist jeunesse tout ce qu'elle peut dohner, et même davantage, le déclin, une fois commencé, devait se précipiter. Lamine s'était faite en dedans, un peu comme il arrive à ces édifices, chefs-d'œuvre de l'art, qui gardent encore leurs décorations extérieures alors même qu'ils sont déjà minés par dessous et qu'il sufGra d'un choc pour les mettre à bas.

Telle fut précisément l'histoire de sir Edmond. Un matin, il se réveilla vieux. La chose lui sembla d'autant plus cruelle qu'il y avait plus longtemps qu'il jouissait de sa jeunesse. Il s'y était accoutumé I Son

humeur se ressentit de cette triste découverte. U n'avait pas ce qui console de vieillir, — les enfants, — les enfants en qui l'on se sent revivre, et qui prolongent en quelque sorte et retiennent notre jeunesse avec la leur.

Les enfants sont la joie du mariage comme ils en sont le but, et s'il est des pères assez dénaturés pour envier le sort de ceux qui n*en ont pas, c'est qu'ils sont aussi dénués d'intelligence que de sentiment.

Seuls, les enfants rapprochent c» qui peut-être, avec le temps et sans eux, se serait désuni ; seuls ils maintiennent l'un près de l'autre deux êtres que l'action dissolvante du monde aurait séparés; leur tendresse s'interpose comme une ouate délicate entre les deux époux, prévient les froissements et amortit les chocs. Il faut cent fois plus de tact, plus de science de la vie, ou plus d'amour, — l'amour remplace tout ! — pour conserver la paix harmonieuse dans un ménage où il n'y a pas d'enfants, et où l'homme et la femme restent vis-à-vis l'un de l'autre dans un perpétuel tête-à-tète dont rien ne vient rompre la monotone uniformité.

Stella, avec cette prescience presque infaillible que possèdent certaines femmes, devinait-elle ces conditions vraies de la vie conjugale, ou n'obéissait-elle qu'à la voix de la nature et à cet instinct secret de la maternité, qui est au fond de tous les cœurs de femme? c'est ce qu'il eût été difficile de dire ; mais elle se surprit plus d'une fois à regretter que sa solitude ne fût pas peuplée de chères petites créatures nées de sa vie et en qui un jour elle se sentirait revivre.

Des enfants eussent occupé ses journées et rempli ses heures vides; des enfants eussent donné un but à l'activité maintenant oisive de sir Edmond. Cette activité devenait pour lui et pour elle un véritable tourment.

Sans doute il aimait encore sa femme, et il l'aimait beaucoup ; mais il n*avait déjà plus cette joie infinie et cet enivrement de la première possession cpii, s'ils devaient durer toujours, nous rendraient indifférents aux promesses du ciel, tant l'amour vrai comble tous les désirs du cœur t

Souvent Stella le surprit attachant sur elle un regr ' empreint d'une tendresse inquiète.

« Edmond , qu'avez-vouz *? » lui demandait-elle alors.

Il prétendait qu'il n'avait rien, et elle se gardait d'insister.

Mac-Lean se reprochait alors de s'être laissé prendre en faute; il veillait attentivement sur lui-même; et si la secrète atteinte portée à la sécurité de la femme n'était point réparée, rien du moins ne troublait la paix extérieure des époux. N'est-ce point là ce qui peut encore arriver de mieux à bien des ménages?...

A la fin de l'hiver, lady Mac-Lean et sir Edmond regagnèrent le lac Kattrine. Stella espérait que la diversion serait salutaire à son mari : il n'en fut rien. Les accès de ce spleen insulaire, que sa vaillante jeunesse n'avait pas connu, devinrent de plus en plus fréquents chez Douglas. Sa femme vit là les symptômes d'une maladie réelle et voulut consulter. Sir Edmond répondit que c'était inutile, qu'il n'avait rien et n'entendait pas ennuyer les médecins. Il mentait sans tromper personne, et ses déclarations ne rassuraient point Stella. Parfois, quand, pour le distraire, elle voulait l'envoyer courre un renard ou tirer des coqs de bruyère :

€ Vous avez donc bien envie d'être seule ? » lui répondait-il d'une voix sèche et cassante. Mais bientôt, voyant une larme dans les yeux de la chère créature, il se mettait à ses genoux, baisait ses mains, et lui demandait un pardon qu'il était toujours sûr d'obtenir..

« Ah ! nous étions si heureux autrefois, lui disaitelle alors.... qui donc a changé mon Edmond?....

— Personne ne m'a changé.... mais je change ! » répondait-il en jetant au miroir des regards farouches.

L'esprit, la grâce, la beauté de sa femme, plus éclatante que jamais , excitaient chez lui autant de crainte que d'amour; il l'eût souhaitée moins char-

mante. Les souvenirs de sa vie passée n'étaient pas ses moins cruels ennemis. Il se disait, comme beaucoup de mauvais sujets sur le retour, qu'il y a peutêtre une justice dans ce monde; il se rappelait les attaques plus ou moins perfides qu'il avait dirigées contre le repos et la félicité conjugale d'une foule d'honnêtes maris qui se trouvaient alors absolument dans les mêmes conditions où il se voyait aujourd'hui. Son bonheur passé devenait sa punition présente. Mais, disons-le bien vite, cette crainte de représailles, si méritées qu'elles fussent, n'avait de fondement que dans son imagination. La conduite de Stella ne justifiait point ces appréhensions soupçonneuses : cette conduite, en effet, était droite et loyale ; sa reconnaissance pour son mari n'avait point failDli un seul instant; elle l'entourait des mêmes soins délicatement affectueux qu'aux premiers jours, et elle était d'autant meilleure pour lui que, n'ayant jamais eu d'amour, ses sentiments à elle n'avaient point eu de crise à subir; elle soignait sa tristesse comme elle eût fait une maladie. Mais, hélas! c'était une maladie dont elle n'avait pas découvert le remède. Rien n'avait de prise sur cette âme ombrageuse, qui se sentait blessée dans les plus intimes et les plus secrètes de ses susceptibilités. Tout lui devenait pénible, tout lui était une occasion prochaine de souffrance.

Cette année-là se traîna lentement pour les deux époux. Stella vit arriver comme une- délivrance l'hiver qui allait la ramener à Edimbourg. Il lui semblait porter ^sur ses épaules la grande tour de son château. A Edimbourg, elle retrouva les mêmes personnages dans les mêmes salons; elle y obtint les mêmes succès apparents. Sir Edmond, qui s'en était d'abord montré plus heureux qu'elle, y parut bientôt indifférent; un peu plus tard, il s'en irrita. L'admiration des autres pour sa femme le blessait, et il la ressentait comme une injure.

Stella ne soupçonnait pas la cause des tristesses de son mari, mais il lui suffisait de le voir malheureux pour qu'elle s'affligeât. Mac-Lean eût rougi de se plaindre ; il n'en avait point sujet d'ailleurs, et il savait

que le mot de jalousie, toujours ridicule dans la bouche d'un mari, devient odieux dès qu'il est prononce sans raison. Les efforts qu'il faisait pour cacher son irritation ragjjravaient encore.

Cependant, vers la fin de l'hiver, à une grande réception du duc d'Argyle, où sa femme, fort en beauté, fut extrêmement remarquée, il supporta très-impatiemment les assiduités d'un jeune pair d'Irlande près de lady Mac-Lean. Il est vrai que sa seigneurie dansa peut-être un peu trop souvent avec la brillante Italienne : il n'est pas moins vrai que ce fut uniquement par amour de la danse. Stella valsait comme une Péri. Douglas en éprouva un dépit cruel; il surveilla de loin, les poursuivant à travers les groupes de son regard acéré, ceux qu'il regardait comme deux complices. Il eut encore la force de taire un soupçon dont lady Mac- Lean se fût indignée; mais le coup était porté, et ce sont les plus cruelles blessures celles dont le sang, au lieu de couler, s'épanche en dedans.

Ce fiit le dernier bal auouel Stella parut. A partir de cette nuit fatale, Douglas resta chez lui, sombre, soucieux, attendant impatiemment les premières brises attiédies du printemps pour ramener sa femme dans son château, d'où il se promettait bien de ne la plus faire sortir. Mille choses, auxquelles d'abord il n'avait pas pris garde, lui devenaient peu à peu singulièrement suspectes. Telle était, par exemple, la différence de leurs religions, dont il ne s'était point occupé en l'épousant : sa religion alors était de n'en pas avoir. Stella, au contraire, en bonne Italienne qu'elle était, avait tenu à rester catholique. Douglas voyait maintenant avec regret ce qu'il appelait l'inconvenante intimité de la confession. Il s'était bien gardé cependant d'apporter la moindre entrave aux observances du culte ennemi. Mais trop parfait gentleman pour se plaindre de rien, il n'était cependant pas assez fin diplomate pour ne pas laisser voir qu'il souffrait de tout.

Stella, de son côté, avait trop d'intérêt à connaître les véritables sentiments de son mari, et, depuis qu'elle était avertie par le changement si complet de ses manières, elle apportait dans l'observation qu'elle en fai-

sait, trop d'intelligence et de perspicacité pour qu'aucune de ces nuances lui échappât. Une autre femme eût pu s'aigrir de ces injustices et s'en faire des armes contre son mari. Stella n'en voulut voir que le côté douloureux, et elle se sentit prise d'une pitié sympathique pour celui qui l'avait tant aimée et qui souifrait tant à cause d'elle. Elle entreprit de le consoler, de le calmer, de le réconcilier avec la vie; en un mot, elle remplit avec courage et dévouement tous ses devoirs de loyale et fidèle épouse. Par malheur, l'atteinte était profonde : sir Edmond, si brave contre les autres, était contre lui-même déplorablement faible. Le mal était de ceux qui ne peuvent plus guérir. Stella fut bientôt contrainte de se l'avouer à elle-même. Le chagrin qu'elle en éprouva fut profond et se changea bientôt en un secret désespoir : elle maudit cette fortune si chèrement payée, et qui n'avait même pas assuré le bonheur de celui qui l'avait mise à ses pieds; elle regretta cet avenir qui s'ouvrait devant elle sous les plus riants auspices, et dont les premières épreuves l'avaient effrayée. Sans doute elle n'eût pas eu tout d'abord le bien-être dont Mac-Lean l'entourait; mais elle l'eût conquis plus tard et ne l'aurait dû qu'à elle-même : elle en eût joui deux fois. D'ailleurs, la femme ne se nourrit point seulement de pain. Si elle fût restée en Italie, elle eût toujours vécu au sein d'un monde sympathique aux arts et aux artistes, qui l'eût comprise, aimée, fêtée, applaudie. Les mêmes choses qu'on semblait lui reprocher ici, là, au contraire, eussent été pour elle comme de nouveaux titres à l'affection et au respect. Au lieu d'être obligée de se replier en quelque sorte sur elle-même, elle se fût épanouie sous les yeux et avec la faveur de tous : et, pour une créature intelligente, le vrai bonheur ne consiste-il pas dans le développement complet de sa nature? Ces idées que nous indiquons en passant, que nous effleurons légèrement, étaient devenues le texte des longues et pénibles méditations de Stella : elle les retournait sous toutes leurs faces et les creusait dans toute leur profondeur. Disons du moins, à sa louange, que ses chagrins ne lui faisaient pas oublier ceux des autres, et que la tr

de son mari ne lui était pas moins amère que la sienne. Elle avait espéré que le séjour à la campagne, si bienfaisant aux âmes comme aux corps malades, dans cette solitude que jadis elle avait embellie pour lui, où sa pensée ne retrouverait que des souvenirs de bonheur, et aucun des sujets d'irritation qu'il croyait avoir rencontrés dans le monde, calmerait enfin cette âme endolorie.

Il n'en fut rien. Mac-Lean se sentait frappé au cœur, et il ne voulait pas guérir ; il s'attachait à son mal avec une sorte de volupté acre. Il ne voulait plus voir dans sa vie que les sombres horizons de la désespérance; il ne voulait plus goûter que cette joie du chagnn (the joy of grief) si bien chantée par un poète de son pays. Pareil à ces chevaux de noble race qui, si on leur présente la pointe de Tépée au poitrail, s'avancent sur la mort, et d'eux-mêmes s'enferrent, il se jetait, pour ainsi parler, sur l'arme empoisonnée de la défiance et du soupçon, et la retournait dans son flanc avec une sorte d'ivresse farouche.

La vie commune entre les deux époux devenait donc de jour en jour plus difficile.

Si, au lieu de toucher aux premières limites de la vieillesse, sir Edmond eût été un jeune homme; si, au lieu de cette affection reconnaissante mais calme que sa femme éprouvait pour lui, il eût inspiré à Stella une de ces passions dont les troubles mêmes et les orages sont encore du bonheur, peut-être dans un de ces élans soudains d'amour, dans un de ces retours brusques et charmants qui emportent parfois deux âmes loin de la terre et leur font tout oublier —r tout ce qui n'est pas elles — les deux infortunés auraient pu retrouver un de ces éclairs de leur ardeur passée, au feu desquels se rallume parfois l'amour. Mais l'honorable baronnet n'était pas de ceux que l'on aime malgré eux : il était, au contraire, de ceux par qui l'on se laisse aimer et qui doivent s'estimer trop heureux quand on leur paye par un peu de tendresse tout ce qu'ils donnent de passion. Et ceux-là ne peuvent conserver leurs positions péniblement conqpises qu'à force d'affection dévouée, de soins délicats et de bpnté généreuse. Sitôt qu'ils abandonnent ce terrain, ils e perdent.... ils sont perdus.

STELLA. i05

Sir Edmond et lady Mao-Lean devaient faire une expérience cruelle de cette vérité triste. Le moment arriva où, renfermés dans le même château, se rencontrant chaque jour et à chaque heure du jour, leurs cœurs se trouvèrent plus séparés que par les montagnes et les mers.

Cette existence fut tout d'ahord extrêmement pénible

Ï>our Stella, accoutumée aux plus douces intimités de a tendresse, et qui n'avait jamais vécu que pour les autres et par les autres. Cependant, soutenue par la fierté de sa nature, elle s'accoutuma peu à peu à la nouvelle position qu'on lui faisait, et elle regarda comme son seul avenir cette solitude de l'âme, si amère à la jeunesse. L'isolement près d'un mariy cette situation anormale qui commence toujours par être un supplice, et qui finit souvent par être un danger, voilà quelle était maintenant la seule perspective de cette aimable créature, naïve encore, et dans l'âge où l'on s'ouvre à l'espérance; à laquelle personne n*eût pu reprocher le moindre tort, et qui était punie comme si elle avait péché.

Mais Dieu mesure le vent à la toison des brebis : Stella, pour ces nouvelles épreuves, trouva en elle-même des forces qu'elle ne se connaissait point. Son énergie naturelle reprit le dessus, et elle réagit contre cette pression injuste qui venait des autres.

Ce que Mac-Lean, trop heureux de quitter Edimbourg, avait pris pour le printemps, n'était qu'une intermittence de l'niver. La neige recommença de tomber, et de nouveau la glace emprisonna dans le silence les ruisseaux qui courent en jasant. Enfermée dans son château, Stella regardait par la fenêtre les gros nuages que semblaient laisser des flocons blancs aux angles de ses tourelles; parfois elle suivit d'un œil mélancolique les oiseaux de haut vol qui voguaient dans l'espace infini. Comme elle souhaitait leurs ailes! Mais en retrouvant si près les mups qui l'oppressaient, elle se demandait s'il ne valait pas mieux mourir. Cette épreuve ne dura qu'un temps.

Le souffle de mai vint enfin ranimer tous les êtres*: les sources jaillirent, les buissons fleurirent et chan** rent, les forêts reverdirent, et le cœur des hommes '

saillit dans leur poitrine. Stella se sentit renaître avec la nature; le sang trop longtemps glacé recommença de courir dans ses veines; son sein battit; elle but à longs flots les brises parfumées qui lui venaient des grands bois, contempla le ciel bleu et voulut vivre. O jeunesse! n'as-tu point des baumes pour toutes nos douleurs ?

Tandis cfue sir Edmond, toujours morose, se confinait tristement dans sa chambre, elle, au contraire, suivi du fidèle Ivan, faisait d'interminables courses dans les montagnes, tantôt à pied, tantôt à cheval, gravissant les sommets, escaladant les pics, franchissant les torrents sur des ponts alpestres, — un tronc de sapin qui sonnait et tremblait sous ses pas. Le soir, elle rentrait chez elle, l'œil vif, le teint coloré, avec un appétit de chasseur et ce sentiment de bien-être qui suit presque toujours les exercices en plein air. Les premiers jours de cette vie extérieure, toute de mouvement et d'agitation, l'avaient brisée; mais bientôt elle porta la fatigue comme un Highlander. C'est à peine si les longues jambes d'Ivan pouvaient la suivre. Elle acquérait ainsi des trésors de force et d'énergie pour supporter toutes les épreuves que lui réservait la destinée.

Prétextant un état de santé sur lequel personne ne s'était permis de lui demander d'explication, Mac-Lean avait peu à peu rompu avec son voisinage. Il ne voyait même plus sa famille. Stella n'avait fait aucune objection à ces projets de réclusion absolue. Elle savait qu'il vaut mieux cesser tout commerce que d'avoir avec les gens des relations difficiles et embarrassées : la coupe de l'hospitalité ne contient jamais qu'un breuvage amer, quand elle n'est point présentée par les mains unies des deux époux qui vous accueillent.

Stella se résignait donc à ne plus voir personne. Mais, pour tromper sa fiévreuse activité, elle se livrait avec plus d'ardeur encore à tous ces exercices, également favorables au corps et à l'âme, qui sont la joie des jours heureux, et qui consolent les autres. Elle effrayait le Cosaque par son audace à monter les plus fiers chevaux : il tremblait quand il la voyait franchir le large saut-de-ioup qui servait de clôture à son parc,

s'élancer et bondir à travers champs, bravant haies et fossés, défiant tous les obstacles, s'exaltant dans l'ardente sensation de son courage, et s'enivrant du vertige de sa course. Elle restait parfois ainsi toute une journée hors du château, en pleine solitude, en pleine liberté, arpentant au galop les landes sauvages, coupées de larges ruisseaux et couvertes de bruyères fleuries ; d'autres fois, elle longeait au pas, la tête mollement inclinée, et belle comme le rêve d'un poète, la lisière des grands bois exposés au soleil, dont le tiède rayon la pénétrait d'une douce et bienfaisante chaleur.

Quelles étaient alors ses secrètes pensées? Tandis que son hack irlandais, dont les reins puissants ne fléchissaient pas sous ce gracieux fardeau, l'emportait à travers l'espace, où donc l'emportait, plus rapide encore, la chimère sur laquelle chevauche si souvent l'imagination des femmes 7 Personne au monde ne l'aurait su dire. Mais qu'elle était charmante au retour, quand, excitée par la course, l'œil grand ouvert et plein de feu, la poitrine soulevée et palpitante, ses cheveux à demi dénoués et retombant sur son cou, elle rentrait au galop dans la cour d'honneur, arrêtait net son cheval au pied du perron, puis, lui jetant les rênes sur le cou, et s'appuyant à peine à l'épaule du groom, sautait à terre légèrement.

Si, dans ces moments-là, un observateur eût attentivement examiné la façade du château, il eût pu voir, au-dessus de la porte d'entrée, un rideau s'entr'ouvrir discrètement, et se refermer seulement après que la jeune femme avait disparu sous la voûte du porche gothique. Apercevoir ainsi, de temps en temps, et de loin, une femme — sa femme — sans même lui parler, telles étaient les dernières et sombres joies du mari de la plus séduisante créature qui fût alors dans les trois royaumes.... et ces joies, Mac-Lean les cachait comme eût fait un amant, un voleur du bien d'autrui. Je me trompe quand je dis que c'étaient là ses seules joies. Il en avait d'autres encore.

Un soir, après une lecture de Byron qui l'avait singulièrement impressionnée, Stella ouvrit son piano, depuis longtemps fermé. Elle avait tout à coup renoncé à la musique. Elle joua avec ses nerfs, toujours tendus, et les touches insensibles s'animèrent sous ses doigts et frémirent. Elle s'était promis de ne plus chanter : elle voulut pourtant savoir au juste si elle avait ou non perdu sa voix. Les premières notes sortirent avec quelque difficulté, et il lui sembla qu'elle ne pourrait plus remonter la même échelle sonore (ju'autrefois. Ce ne fut que l'illusion d'un instant, et bientôt ellemême se trouva une puissance qu'elle n'avait jamais eue. Elle s'accusa d'ingratitude envers un art auquel elle avait dû tant et de si profondes jouissances, et elle se reprit à l'aimer.

C'est là le grand, le vrai tromphe des beaux-arts, qu'ils sont nos plus efficaces consolateurs : ils emportent loin de nous nos chagrins et nos tristesses, et peu à peu, dans nos âmes calmées, font descendre la paix sereine. Mais ce n'était pas encore la paix que cherchait Stella : elle ne voulait demander à la musique que l'expression de ses douleurs ; elle ne voulait trouver en elle que la confidente de ses rêves. Elle se passionna cependant, peu à peu, et bientôt se donna tout entière à cette grande enchanteresse, avec une ardeur que sa première jeunesse n'avait jamais connue.

Celte nuit-là, il n y eut point de nuit pour elle.

Elle chanta tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle se rappelait. Puis, quand elle fut au laout de son répertoire, si cruellement négligé, et qui souvent ne lui revenait que par lambeaux, au lieu de recommencer, elle essaya de trouver elle-même des ^formes nouvelles qui pussent rendre d'une façon plus complète et plus saisissante les sentiments qui l'agitaient.

Le piano, cet instrument ingrat, dont la sonorité a toujours, sous les doigts d'un artiste médiocre, (juelque chose de sec et de dur, devient parfois, entre des mains habiles, un instrument puissant, qui possède à lui seul toutes les ressources d'un orchestre, et qui permet ainsi de donner à la pensée tout son développement, et de rendre l'émotion dans toute sa force comme dans tout son charme. A combien d'âmes exquises, délicates, enfermées dans la solitude comme dans une tombe, n'a-t-il pas servi d'interprète, interprète souvent inutile, car personne n'était là pour comprendre son harmonieux langage? Peu à peu Stella se sentit gagnée par la magie de son propre jeu. Elle anima, elle embrasa le clavier de la passion qu'elle renfermait dans son sein ; et, sans le savoir, elle lui dit ce qu'elle se cachait à elle-même : ses espérances, ses regrets.... et peut-être ses désirs! Elle écrivait ainsi avec des notes le poème de sa vie, que personne, croyait-elle, ne devait jamais lire.

Même en cela, lady Mac-Lean se trompait, car aucun des accords qui tombaient ainsi des mains fiévreuses de l'artiste n'échappait à l'oreille avide et jalouse du mari, et avant qu'elles n'allassent s'éteindre dans le silence de la nuit, il les recueillait plus précieusement que les perles égrenées du collier d'une reine.

Cette première épreuve, tout à fait inattendue et sans préméditation aucune, avait trop bien réussi à lady Mac-Lean pour qu'elle ne la renouvelât point. Chaque soir, quand la journée officielle était finie au château, quand Douglas, après lui avoir souhaité un bonsoir froid et cérémonieux, s'était retiré dans ses appartements, Stella descendait dans le hall, où elle avait installé son grand piano en face d'un orgue qui occupait tout un bout de la pièce.

Là elle était chez elle.

Au seuil de cette magnifique retraite expiraient tous les échos du monde. Là, elle était heureuse parce qu'elle était seule.... et qu'elle oubliait. Elle allumait vingt bougies comme pour illuminer toutes les splendeurs et toutes les magnificences du château de Mp~ Lean. Les lueurs tombaient sur les casques ou les

« Edmond , qu'avez-vouz ? > lui demandait-elle alors.

Il prétendait qu'il n'avait rien, et elle se gardait d'insister.

Mac-Lean se reprochait alors de s'être laissé prendre en faute; il veillait attentivement sur lui-même; et si la secrète atteinte portée à la sécurité de la femme n'était point réparée, rien du moins ne troublait la paix extérieure des époux. N'est-ce point là ce qui peut encore arriver de mieux à bien des ménages?...

A la fin de l'hiver, lady Mac-Lean et sir Edmond regagnèrent le lac Kattrine. Stella espérait que la diversion serait salutaire à son mari : il n'en fut rien. Les accès de ce spleen insulaire, que sa vaillante jeunesse n'avait pas connu, devinrent de plus en plus fréquents chez Douglas. Sa femme vit là les symptômes d'une maladie réelle et voulut consulter. Sir Edmond répondit que c'était inutile, qu'il n'avait rien et n'entendait pas ennuyer les médecins. Il mentait sans tromper personne, et ses déclarations ne rassuraient point Stella. Parfois, quand, pour le distraire, elle voulait l'envoyer courre un renard ou tirer des coqs de bruyère :

« Vous avez donc bien envie d'être seule ? > lui répondait-il d'une voix sèche et cassante. Mais bientôt, voyant une larme dans les yeux de la chère créature, il se mettait à ses genoux, baisait ses mains, et lui demandait un pardon qu'il était toujours sûr d'obtenir..

<( Ah ! nous étions si heureux autrefois, lui disaitelle alors.... qui donc a changé mon Edmond?....

— Personne ne m'a changé.... mais je change ! » lépondait-il en jetant au miroir des regards farouches.

L'esprit, la grâce, la beauté de sa femme, plus éclatante que jamais , excitaient chez lui autant de crainte que d'amour; il l'eût souhaitée moins char-

mante. Les souvenirs de sa vie passée n*étaient pas ses moins cruels ennemis. Il se disait, comme beaucoup de mauvais sujets sur le retour, qu'il y a peutêtre une justice dans ce monde; il se rappelait les attaques plus ou moins perfides cju'il avait dirigées contre le repos et la félicité conjugale d'une foule d'honnêtes maris qui se trouvaient alors absolument dans les mêmes conditions où il se voyait aujourd'hui. Son bonheur passé devenait sa punition présente. Mais, disons-le bien vite, cette crainte de représailles, si méritées qu'elles* fussent, n'avait de fondement que dans son imagination. La conduite de Stella ne justifiait point ces appréhensions soupçonneuses : cette conduite, en effet, était droite et loyale; sa reconnaissance pour son mari n'avait point faibli un seul instant; elle l'entourait des mêmes soins délicatement affectueux qu'aux premiers jours, et elle était d'autant meilleure pour lui que, n'ayant jamais eu d'amour, ses sentiments à elle n'avaient point eu de crise à subir; elle soignait sa tristesse comme elle eût fait une maladie. Mais, hélas! c'était une maladie dont elle n'avait pas découvert le remède. Rien n'avait de prise sur cette âme ombrageuse, qui se sentait blessée dans les plus intimes et les plus secrètes de ses susceptibilités. Tout lui devenait pénible, tout lui était une occasion prochaine de souffrance.

Cette année-là se traîna lentement pour les deux époux. Stella vit arriver comme une- délivrance l'hiver qui allait la ramener à Edimbourg. Il lui semblait porter sur ses épaules la grande tour de son château. A Edimbourg, elle retrouva les mêmes personnages dans les mêmes salons; elle y obtint les mêmes succès apparents. Sir Edmond, qui s'en était d'abord montré plus heureux qu'elle, y parut bientôt indifférent; un peu plus tard, il s'en irrita. L'admiration des autres pour sa femme le blessait, et il la ressentait comme une injure.

Stella ne soupçonnait pas la cause des tristesses de son mari, mais il lui suffisait de le voir malheureux pour qu'elle s'affligeât. Mac-Lean eût rougi de se plaindre ; il n'en avait point sujet d'ailleurs, et il savait

que le mot de jalousie, toujours ridicule dans la bouche d*un mari, devient odieux dès qu'il est prononce sans raison. Les efforts qu'il faisait pour cacher son irritation l'a^g^ravaient encore.

Cependant, vers la fin de l'hiver, à une grande réception du duc d'Argyle, où sa femme, fort en beauté, fut extrêmement remarquée, il supporta très-impatiemment les assiduités d'un jeune pair d'Irlande près de lady Mac-Lean. Il est vrai que sa seigneurie dansa peut-être un peu trop souvent avec la brillante Italienne : il n'est pas moins vrai que ce fut uniquement par amour de la danse. Stella valsait comme une Péri. Douglas en éprouva un dépit cruel; il surveilla de loin, les poursuivant à travers les groupes de son regard acéré, ceux qu'il regardait comme deux complices. U eut encore la force de taire un soupçon dont lady Mac- Lean se fût indignée; mais le coup était porté, et ce sont les plus cruelles blessures celles dont le sang, au lieu de couler, s'épanche en dedans.

Ce fut le dernier bal auquel Stella parut. A partir de cette nuit fatale, Douglas resta chez lui, sombre, soucieux, attendant impatiemment les premières brises attiédies du printemps pour ramener sa femme dans son château, d'où il se promettait bien de ne la plus faire sortir. Mille choses, auxquelles d'abord il n'avait pas pris garde, lui devenaient peu à peu singulièrement suspectes. Telle était, par exemple, la différence de leurs religions, dont il ne s'était point occupé en l'épousant : sa religion alors était de n'en pas avoir. Stella, au contraire, en bonne Italienne qu'elle était, avait tenu à rester catholique. Douglas voyait maintenant avec regret ce qu'il appelait l'inconvenante intimité de la confession. U s'était bien gardé cependant d'apporter la moindre entrave aux observances du culte ennemi. Mais trop parfait gentleman pour se plaindre de rien, il n'était cependant pas assez fin diplomate pour ne pas laisser voir qu'il souffrait de tout.

Stella, de son côté, avait trop d'intérêt à connaître les véritables sentiments de son mari, et, depuis qu'elle était avertie par le changement si complet de ses manières, elle apportait dans l'observation qu'elle en fai-

encore, comme s'il se fût reproché à lui-même d'avoir cédé à ce bon mouvement, il s'échappait en paroles incohérentes d'une âpre amertume.

«Un peu de patience, disait-il, ce sera bientôt la fin de tout, et vous serez à jamais délivrée de moi ! »

£n entendant ces injustes paroles, Stella s'éloignait de son lit avec un mouvement de ûerté indignée, et allait pleurer tout bas dans un coin de la chambre. Douglas la rappelait bientôt, et «joignant ses mains décharnées, lui demandait pardon.

« Que vous me faites de mal ! lui disait-elle alora en revenant vers lui : que vous ai-je donc fait? pourquoi m'avez-vous retiré tout à coup cette tendresse dont j'étais heureuse?

— Vous, heureuse de ma tendresse I reprit-il un soir avec une explosion de colère, de douleur.... et d'amour.... Ah! si c'était vrai, il ne faudrait pas me l'avouer, car ce serait me prendre la force et le courage dont j'ai besoin pour mourir. ^

— Mais expliquez-vous donc! s'écria Stella poussée à bout, éclatant enfin et voulant savoir la vérité; j'ai beau examiner ma conduite, interroger mes sentiments, je suis tranquille; je ne me reproche rien et vous m'accusez!....

— Je ne vous accuse pas, dit sir Edmond; vous ne m'aimez plus; voilà tout! C'est sans doute ma faute et non la vôtre : c'est toujours celui qui n'est pas aimé qui a tort.... je ne me plains point.

— Ah ! si la plainte était permise à l'un de nous, ne serait-ce point à moi que, depuis bientôt deux ans, vous semblez avoir bannie de votre cœur et chassée de votre vie ? Vos yeux ne s'arrêtent plus sur les miens qu'avec colère ou tristesse; vous me fuyez avec autant de soin que vous en aviez mis à me rechercher, et vous n'avez pas même daigné me. dire pourquoi vous avez changé!

— C'est vous, milady, qui avez changé là première, et c'est parce que vous ne m'aimiez plus que j'ai eu peur de vous laisser voir mon amour.... Ah! Stella, chère et cruelle enfant, que j'ai souflért par vous ! »

Sans doute, les reproches de sir Edmond étaient souverainement injustes, et sa femme avait bien le droit

de ne les point accepter : mais il y avait dans le regard et dans la voix du mourant une expression si poignante et si désespérée, que Stella, oubliant tout à coup son injustice pour ne plus voir que sa douleur, se pencha vers lui, et le regardant avec une affectueuse tendresse : «Cher, cher Edmond, lui dit-elle, ah! nous avons souffert tous deux.... faute de nous entendre; mais Dieu est bon, et il nous permettra de réparer le temps perdu pour le bonheur.

— Je ne crois pas,» répondit Mac-Lean en levant au ciel des yeux chargés de prières.

Stella s'agenouilla au pied du lit et appuya son front sur la main humide et brûlante de son mari. Sir Edmond sentit qu'une rosée de larmes tombait sur cette main.

— Ah ! murmura-t-il, quel bien m'eût fait une de ces larmes il y a six mois.... elle m'eût empêché de mourir.

— Ne meurs pas, puisque je t'aime!» s'écria lady Mac-Lean.

Douglas lui répondit par un triste sourire; mais il était pourtant facile de voir que toute amertume sortait de son âme, et que sa première irritation faisait place maintenant à une sorte de calme attendri. H eût bien voulu parler encore; mais Stella craignait sa faiblesse, et, avec cette douce autorité que les femmes aimées savent si bien prendre sur leurs malades, elle le condamna à une heure de silence. Edmond, pacifié, en quelcjue sorte, par ce retour de tendresse inespéré, s'endormit, et une sorte de calme descendit sur lui.

Stella ne quitta point sa chambre; elle regardait sa pâleur; elle écoutait les battements précipités ou lents, mais toujours irréguliers de sa poitrine; elle contemplait, avec une indicible expression de douleur, ce visage sur lequel la souffrance avait gravé, en caractères maintenant ineffaçables, sa rude et terrible empreinte.

Elle se rappelait alors la tendresse et la passion, le dévouement et la bonté qu'elle avait rencontrés choz lui; elle se rappelait aussi les premières joies de son mariage, et elle était bien forcée de s'avouer que si, au lieu de s'enfermer comme elle l'avait fait dans sa froide dignité d'épouse irréprochable, elle fût généreuseme^

allée vers lui malgré ses torts apparents, elle l'eût ramené à la raison, au bonheur.... Sans doute, elle n'était point obligée à tant faire ; sans doute, elle avait accompli strictement son devoir; mais, au fond de sa conscience, pouvait-elle se dire qu'elle en avait assez fait tant qu'elle n'avait point tout fait? Douglas n'avait-il point droit à quelque chose de plus que le strict devoir?

Pendant qu'elle s'adressait toutes ces questions à côté d'un mari dont la vie ne se mesurait plus que par jours, par heures, peut-être, Stella, si peu égoïste qu'elle fût, ne pouvait s'empêcher de faire un involontaire et mélancolique retour sur sa destinée : elle repassait dans son souvenir son enfance errante et privée des caresses d'une mère, ses mystérieuses entrevues avec un homme, — son père sans doute, — dont le nom lui était resté inconnu; sa jeunesse fuyant de ville en ville, toujours incertaine du lendemain.... et elle se disait qu'après tout, celui qui était là, s'agitant dans les angoisses de l'agonie, sur un lit de douleurs, était peut-être de tous les êtres qu'elle avait connus celui chez qui elle avait rencontré le plus de grandeur d'âme et de générosité; s'il avait eu des torts envers elle, ces torts étaient de ceux qu'une femme doit pardonner, car ils ne venaient que de l'excès même de son amour.... Maintenant, lui mort, — car il allait mourir! — qixe deviendrait-elle? A quelle incertaine destinée serait-elle en proie, par quels flots ballottée, jetée sur quelle rive? Toutes ces impressions confuses, complexes, se mêlant les unes aux autres, prédisposaient la jeune femme à un attendrissement dont elle n'était déjà plus maîtresse. Aussi, en se réveillant d'un long assoupissement, Mac-Lean put-il lire sur son visage l'expression d'une véritable douleur. Cette trop tardive entente des deux âmes eut du moins pour effet de rendre quelque sérénité aux derniers instants de sir Edmond. Sa mort même en fut consolée. Rien n'envenima le suprême et mélancolique entretien des deux époux, et ce fut à la douce lueur de leur ancienne tendresse que l'âme du baronnet passa de ce monde dans celui que nous appelons meilleur, sans doute pour calmer ja crainte qu'il nous inspire.

C'est toujours une chose grave que la mort; plus grave encore quand elle frappe tout près de nous et qa*^le nous enlève un être cher, auquel nous unissait, non pas seulement la tendresse, mais l'habitude même de la vie. Là où, chaque jour, nous voyions un visage ami, nous n'apercevons plus qu'une place vide : nous étions deux, nous sommes un; tout est changé autour de nous et en nous : un fil d'or s'est rompu dans la trame de notre existence. Plus tard, hélas I quand elle a redoublé ses coups, la mort, à force de malheurs, a, pour ainsi dire, émoussé son aiguillon et notre sensibilité. Ses premières atteintes sont les plus cruelles : elles retentissent douloureusement et longtemps dans l'âme humaine, qu'elles étonnent tout autant qu'elles l'affligent.

Lady Mac-Lean n'avait aimé que fort peu de gens, et de tous ceux qui lui avaient été chers, son mari était le seul qu'elle eût vu mourir. Angéla s'était éteinte loin d'elle; elle ne l'avait su que longtemps après, quand déjà il était trop tard pour la pleurer. Elle éprouva, dans sa plus cruelle angoisse, cette impression de solitude et d'isolement qui suit toujours le départ des êtres auxquels la destinée nous a liés, et qui fait que tant de femmes, — natures plus nerveuses que logiques, gouvernées par lem's impressions bien plus que par leur raison, — pleurent mort le mari qu'elles n*ont pas toujours aimé vivant.

Ce sentiment devait être d'autant plus pénible chez Stella qu'elle se trouvait au milieu d'une race étrangère, sans parents, — ces amis que la nature nous donne, — sans amis, — ces parents qu'a choisis notre cœur; — car la façon dont elle avait vécu pendant ces deux dernières années, au lieu de resserrer les liens que forment parfois les relations hospitalières, les avait, au contraire, presque entièrement dénoués.

Ce n'était point dans la famille de sir Edmond qu'elle devait songer à chercher un appui. Les Mac-Lean, qui s'étaient accoutumés depuis longtemps à compter sur l'héritage de leur cousin, n'avaient point vu d'un œil favorable son mariage avec une jeune femme : il ne pouvait que compromettre leurs espérances ou même les anéantir complètement. Sa mort mettait tout à coup en présence des intérêts rivaux, hostiles, implacables. Aussi le baronnet n'était pas encore refroidi dans sa tombe si vite fermée, que ses héritiers avides venaient s^installer au château, sous prétexte de surveiller leurs droits; la nuée sombre des hommes d'affaires s'abattit bientôt à leurs côtes, et l'on procéda sans plus tarder à toutes ces mesures légales, nécessaires si l'on veut, mais déplorables en de tels instants, parce qu'elles troublent et profanent les plus légitimes et les plus saintes douleurs.

Le rapprochement in extremis, pour ainsi parler, qui venait d'avoir lieu entre Stella et son mari, semblait n'avoir eu d'autres résultats que de lui rendre sa perte plus douloureuse ; elle l'eût certainement moins regretté s'il fut mort un mois plus tôt. Ce retour de tendresse aux derniers instants ravivait en elle la source des larmes. Les larmes coulèrent abondamment.

Et c'était en ce moment qu'on la froissait par un rude contact! Les affaires d argent sont difficiles à traiter, même avec les gens les mieux doués, qui savent adoucir, par la grâce des manières et l'élégante politesse des formes, toutes les aspérités et tous les angles de la vie : qu'est-ce donc, si ces débats nous mettent en présence d'adversaires dont l'âme recèle un secret sentiment d'hostilité, ime sourde haine, et qui, à tort ou à raison, voient en nous les spoliateurs de leur fortune et la cause de leur ruine?

Même aux jours de ses plus grandes tristesses et de ses désespérances les plus amères, Douglas n'avait pas cessé d'être animé envers Stella des intentions les plus généreuses et les plus libérales : il ne voulait point que sa femme se retrouvât jamais aux prises avec les difficultés matérielles de la vie. Ses résolutions à cet ^ard n'avaient point varié un seul instant : c'est une justice

qn'il fallait rendre à sa mémoire. Mais sir Edmond n'avait pas fait tout ce qu'il eût voulu. Dans sa famille comme dans beaucoup de familles anglaises et écossaises, une partie notable de la fortune immobilière était substituée et formait des majorats : même par contrat de mariage, il ne pouvait assurer que des capitaux et constituer que des usufruits. Un pareil état de choses est la source féconde de conflits certains et de procès inévitables. Or, les procès sont longs en deçà comme au delà de la Tweed : il sont longs et coûteux, et sans vouloir attaquer en rien les vénérables juges

ri s'abritent sous la perruque blanche à triple marteau, n'était pas défendu de penser que, dans l'importante contestation soumise à leurs décisions, ils verraient avec plus de plaisir le bon droit du côté de leurs compatriotes que du côté de l'étrangère. Stella eut assez de finesse pour s'en apercevoir aux premiers mots que lui dirent ses hommes d'affaires, et, livrée à elle-même, elle eût accepté, de guerre lasse, une transaction même désavantageuse pour éviter les ennuis et les dangers d'un procès. Mais avec une jeune et jolie femme tout n'est jamais perdu, et, même quand la position semble désespérée, elle trouve, — dans son bon droit sans doute, — des ressources inattendues.

Stella en eut bientôt la preuve.

Du groupe serré de la coalition formée contre elle, un homme se détacha, qui devint tout à coup son plus -vaillant auxiliaire. C'était un cousin de sir Edmond, vivant à quelques lieues dû lac Kattrine, dans un château démantelé, dont les seules parties un peu confortables étaient le chenil et les écuries : ce campagnard convaincu et renforcé, qui n'allait pas à la ville une fois en deux ans, était du reste un joyeux compagnon, montant à cheval comme un centaure, grand chasseur devant Dieu, ne comptant plus ni les renards qu'il avait forcés, ni les daims rouges qu'il avait mis aux abois; de plus, buvant après dîner et dormant après boire.

Arthur Mac-Lean avait quarante-quatre ans et l'œil

gris; le buste court, l'épaule carrée, la poitrine large,

et la joue vermillonnée de l'homme qui a trop préféré

^'au cUiret inoflensif le sherry spiritueux et le '"'^''^

Que peut donc souhaiter de mieux l'homme le plus difficile?

Mais comme l'honnête garçon se défiait quelque peu de ses moyens de séduction, il songea tout d'abord à se rendre utile avant de se permettre de demander s'il était agréable. Il se posa donc en conseil, en défenseur, en ami de la jeune veuve. Les hommes d'affaires, auxquels Stella avait confié ses intérêts, le lui avaient très-sincèrement représenté comme son adversaire le plus tenace, le plus avide et le plus dangereux : elle ne fut donc point médiocrement surprise de le trouver, au contraire, accommodant et facile, prêt à céder sur toutes les questions, et \h où ses cohéritiers se montraient le plus intraitables (ils étaient tous mariés et conduits par leurs femmes), abandonnant ses prétentions, faisant bon marché de ses droits, et par ses concessions, qu'il motivait fort habilement, compromettant, au profit de sa belle ennemie, la positi<>ii des autres. C'est ainsi, par exemple, qu'il fit décider que le château où leur parent avait amené sa jeune femme, qu'elle avait habité depuis son séjour en Ecosse, et qui était,

Eour ainsi dire, son seul asile, serait compris dans les iens dont on voulait lui abandonner la jouissance. Quant aux capitaux, assez considérables, laissés par sir Edmond, Arthur n'eut pas grand'peine à démontrer, par les termes mêmes du testament, corroborant les conventions matrimoniales, que l'intention du défunt avait été d'en assurer à sa veuve la toute propriété. Peut-être enlèverons-nous quelque chose au mérite du généreux Arthur, si nous avouons au lecteur que le

Eetit manoir de notre campagnard était beaucoup moins eau que Mac-Lean-^Seat, et qu'il nourrissait depuis longtemps le secret mais ardent désir d'habiter un jour la splendide résidence de son cousin, — et il espérait que si, grâce à lui, le château était attribué à la belle veuve, il aurait bien quelque chance d'y demeurer ayec elle.

Le dévouement, non moins que l'habileté d'Arthur Mac-Lean, furent couronnés du plus heureux succès. Une transaction mit fin à toutes les difficultés que les héritiers du sang avaient voulu susciter à Stella : on

lui assura une existence large et une véritable indépendance, avec la possession immédiate et exclusive du château. Une fois ces arrangements pris, les parents de sir Edmond, ^i ne semblaient point disposés à entretenir désormais de trop longues relations avec sa veuve, quittèrent définitivement les bords du lac Kattrine. Armur ne formait point de projets si farouches, et il n'eût pas demandé mieux que de rester même après le départ de sa noble famille. Mais le regard aigu d'une petite cousine, aux yeux pâles comme une faïence de Hollande, et parente de sa première femme^ le déconcerta singulièrement, et il se sentit rougir sous son hâle couleur de brique. Il dut partir avec tout le monde. Mais, en prenant congé de Stella, il voulut du moins l'assurer de son dévouement : et il ajouta tout bas, avec un gros soupir, qu'il espérait là revoir bientôt.

cPy compte, répondit lady Mac-Lean; je tiens à vous prouver ma reconnaissance : je sais ce que je vous dois, et je ne l'oublierai jamais, i»

L'honnête montagnard, plus au fait des ruses du gibier que des compromis et des sous-entendus de la conversation féminine, prit à la lettre les déclarations de Stella, et emporta des espérances.

n revint le surlendemain. Stella, qui lisait à la fenêtre de sa chambre, le vit et ne le reconnut pas. Il est vrai qu'il n'était point dans sa tenue ordinaire. Arthur avait l'habitude de franchir les deux lieues qui séparaient son petit manoir de Mac-Lean-Seat sur un cheval de chasse irlandais d'assez commune apparence, mais d'une solidité de reins et d'une sûreté de jambes qui ne s'étaient jamais trouvées en défaut. C'était, pour 1 audace et pour le fond, le véritable cheval d'un gentilhomme campagnard. Arthur, avec lui, se faisait gloire d'aller en ligne droite d'un château à l'autre sans se laisser arrêter ou détourner par aucun obstacle. Ce joùr-là, pourtant, l'intrépide hack battit en vain du pied les dalles de son box : son maître ingrat ne songea point à lui. Au moment où la grille en fer du château de Mac-Lean, décorée des chardons d'Ecosse et des fleurs de lis de Marie Stuart, tourna sur ses gonds, Stella vit entrer dans la cour d'honneur une voiture assez

élégante, presque neuve, et attelée de deux doubles poneys fort bien appareillés, avec un harnachement irréprochable. Le gentleman sauta presque légèrement à terre, après avoir lancé les rênes à un groom de bon style qui s'était jeté à la tête des chevaux.

cEh maisi se dit Stella, comme le voilà fait! je l'aime encore mieux dans son costume de Bas-de-Cuir, Est-il assez singulièrement fagoté I»

Tout en faisant ces réflexions peu charitables, avec cette impitoyable cruauté de la femme qui n'aime pas, et à laquelle aucun ridicule n'échappe, Stella descendit au salon pour recevoir son parent. Ils y entrèrent presque en même temps, chacun par une porte. Arthur, en apercevant la jeune femme, se précipita vers elle avec une impétuosité d'avalanche; Stella, au contraire, s'enferma dans un calme superbe. Elle lui tendit cependant sa main blanche en signe de bienvenue; mais le cousin, au lieu de serrer et de secouer cordialement cette main, comme en fait d'ordinaire de l'autre côté de la Manche, déposa un long baiser sur le poignet mince et délicat qui s'était aventuré dans sa large pince. Lady Mac-Lean retira sa main, non point peutêtre sans quelque vivacité, et au lieu de faire asseoir le trop vif Arthur, suivant son habitude, sur le canapé où elle se tenait elle-même, elle prit un fauteuil, et, d'un geste de reine, lui en indiqua un autre, séparé du sien par toute la largeur de la cheminée. La solennité de cet accueil ne semblait point faite pour rassurer le fort chasseur, qui, malgré ses quarante-quatre ans bien sonnés, se sentait^toutes les timidités de l'amour naissant.

Il étouifait dans son gilet trop serré; sa cravate, nouée avec un soin inusité, avait l'air de lui étrangler les paroles dans la gorge. Enfin, il fit appel à son courage, et, pour s'enlever à lui-même toute possibilité de retour, il débuta par une phrase qu'il crut très-habile, et qui avait au moins le mérite d'être assez significative. Après avoir regardé par deux fois Stella avec un air malheureux qui eût attendri un rocher :

« Ma cousine, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre irrésistible, je voudrais donner une mère à mes filles.

— Il me semble, riposta lady Mac-Lean avec un fin sourire, qu'elles aimeraient tout autant qu'on leur donnât des maris.»

Cette allusion malicieuse à l'âge de ses héritières déconcerta quelque peu l'orateur. Il garda pendant quelques minutes un silence embarrassé, roulant son chapeau entre ses doigts pour retrouver une contenance, tandis que Stella, pelotonnée comme une chatte au fond de son fauteuil, l'attendait dans une attitude de défense vraiment formidable.

Mais le pauvre Arthur, â qui une tentative directe avait si mal réussi, ne semblait pas disposé à recommencer de sitôt : il se tint donc cette fois dans des généralités inoffensives, content de faire des allusions détournées, mais qu'il croyait insinuantes, à leur position respective et aux profondes tristesses du veuvage.

«Eh! croyez-vous, reprit Stella, que tout soit rose dans le mariage?

— Oui, quand on s'aime I» répondit l'Écossais, auquel la jeune femme venait d'offrir imprudemment l'occasion d'une réplique facile; — et Arthur partit de là pour faire une peinture plus ou moins poétique du mariage d'amour et du bonheur de la vie à deux, qu'il compara aux tristesses de la solitude. Cette fois, il était lancé, et il n'eût pas été fort aisé de l'arrêter : il parlait d'abondance, en homme qui a le cœur trop plein et auquel il suffit de laisser couler le flot de ses pensées. Comme tous ceux qui sont vraiment pénétrés de leur sujet, il trouva quelques mots heureux, et ne termina sa harangue que lorsqu'il crut avoir produit tout son effet.

La veuve de sir Edmond Mac-Lean lui montra ses vêtements de deuil et leva les yeux au ciel : ce fut là toute sa réponse. Elle n'était point de nature à satisfaire la bouillante ardeur d'un amoureux très-pressé. Stella, qui avait encore présent à l'esprit le souvenir des bons offices que son cousin lui avait rendus, sentit bien qu'elle devait le ménager, et elle employa toutes les finesses de la diplonOatie féminine à trouver une formule qui pût, sans le décourager, ne point cependant compromettre l'avenir. Mais Arthur avait la ténacit*^

naturelle à sa nation; quand il s'était mis en tête de réussir, il voulait réussir à tout prix, et il s'était dit qu'il emporterait au moins une promesse de ce premier entretien : « Il savait, dit-il, tout ce que pouvaient exiger les plus sévères convenances ; il respecterait toutes les volontés, tous les scrupules de sa cousine.... Son cœur seul était impatient; mais il fallait du moins donner une certitude à ses espérances.:»

C'était précisément ce que lady Mac-Lean ne voulait pas faire. A l'impétuosité de l'attaque elle opposa le calme froid de la défense et contint l'ennemi. ËUe était maintenant instruite par l'expérience; elle avait trop souffert d'un premier mariage, imprudemment contracté, pour retomber aussitôt dans la même erreur, — dans la même faute, — quand elle n'avait plus les mêmes excuses. Seulement, comme elle voyait bien que les prétentions d'Arthur se changeraient en persécutions, et qu'il lui serait également difficile de s en défendre et pénible d'y céder; comme elle ne croyait pas non plus possible de lui fermer la porte dune maison qu'elle avait conservée par ses soins, elle prit le seul parti qui pût assurer sa tranquillité et la délivrer à jamais de cet ennemi d'un nouveau genre. Sans rien dire de son projet à personne, excepté au fidèle Ivan, destiné maintenant à la suivre en tout lieu, elle fit secrètement ses préparatifs de voyage afm d'être toujours prête à partir.

Un jour qu'Arthur, encore plus pressant que de coutume, venait de tenter près d'elle un dernier et inutile effort, et qu'il l'avait forcée de lui promettre une réponse définitive et prochaine, elle quitta Mac-Lean-Seat quelques instants après lui, et gagna Stirling dans la nuit; elle prit le paquebot du matin, et débarqua sur le quai d'Edimbourg, tout juste à temps pour profiter du train express qui allait l'emporter vers le Sud.

Elle se plaça de façon à tourner le dos à la route qu'elle suivait, comme si eUe eût voulu contempler jusqu'à la dernière minute cette terre d'Ecosse où s'étaient écoulées six longues années de sa grave et sérieuse jeunesse, où elle avait souffert, quoique aimée, où on l'aimait encore.... et que peut-être elle ne rêver-

rait jamais. Il semble qu'involontairement nous laissons toujours, heureux ou malheureux, quelque chose de nous et comme une part de notre âme aux lieux où nous avons vécu; c'est ce qui fait que nos départs ne sont jamais exempts d'une certaine émotion et qu'un peu de tristesse se mêle à notre joie, alors même que nous nous en allons volontairement et pour être mieux.

Ceci nous expliquera peut-être les sentiments «i complexes qui se pressaient dans l'âme de lady Mac-Lean au moment où la locomotive, remplissant de bruit et de fumée le beau jardin public qu'elle traverse, l'emportait loin d'Edimbourg. Peut-être faudrait-il ajouter la profonde incertitude qui couvrait encore son avenir au moment où elle rentrait, plus seule que jamais, dans le vaste monde. Aussi attachait-elle ses regards avec une fixité en quelque sorte passionnée et douloureuse sur les tours noires d'Holy-Rood et sur les verdoyantes collines du Mid-Lothian, qui, de minute en minute, allaient s'évanouissant dans la distance.

Mais déjà le convoi s'engageait sur les courbes du rail qui longe l'Océan et lutte de souplesse avec tous les caprices de son rivage; déjà le soufQe dé la brise marine, en caressant le visage de Stella, lui apportait des idées plus riantes et plus fraîches; et cette impression . de bien-être physique que nous éprouvons en approchant de la mer exerçait sur elle comme une réaction morale salutaire. Toutes les énergies de sa nature renaissaient ; elle se dit qu'après tout elle était riche et libre; tous les regards lui disaient qu'elle était belle, et elle se sentait jeune. L'avenir s'ouvrait devant elle : elle était la reine du monde. Il lui semblait qu'elle n'avait pas encore vécu jusque-là; qu'elle venait de naître, et que mille sensations nouvelles, inconnues, l'attendaient pour lui faire connaître enfin la vie. La rapidité même de ces machines de fer et de feu qui l'emportaient à travers l'espace, donnait comme un nouvel aliment à l'activité de ses pensées. Chez les organisations jeunes, vraiment énergiques, cette surexcitation de sang, enflammé par le voyage, se communique à l'âme et lui donne une sorte de fièvre. Cet état anormal dura jusqu'au soir. La nuit calma *•>

voyageuse, et, comme sa fatigue était grande, ses yeux se fermèrent, et elle oublia également le passé, le présent et l'avenir.

Lady Mac-Lean se réveilla dans les brumes de Londres.

Ce grand centre du commerce n'avait rien qui pût la charmer; d'ailleurs, en ce moment, il lui semblait qu'elle connaissait trop d'Anglais, — Anglais ou Écossais, pour elle, c'était tout un, — et elle n'en voulait plus voir. Il était bien dans sa pensée de retourner en Italie. Florence aurait encore un charme pour elle; peut-être y retrouverait-elle quelques-uns de ceux qu'elle y avait autrefois connus; puis elle voulait faire le pèlerinage de Lugano, et aller pleurer sur la tombe de sa chère Angéla. Ahl comme elle serait heureuse à présent de partager son opulence avec sa pauvre amie, et de rendre à sa vieillesse tout ce que son enfance avait reçu d'elle. Mais Angéla n'était plus, et deux fois déjà le printemps avait refleuri sur sa tombe. Cette mort lui gâtait son Italie. Elle ne connaissait pas Paris; sir Edmond, en l'emmenant en Ecosse, ne s'y était arrêté que deux jours, et elle avait vu tant de choses, qu'elle n'avait gardé le souvenir de rien.

Il ne lui restait de ces instants rapides qu'une sorte d'éblouissement dans l'esprit et dans les yeux. Mais, bien qu'autour d'elle on eût rarement parlé des enchantements de cette capitale du monde, — Paris n'en exerçait pas moins sur elle ce prestige mystérieux et puissant qui attire à lui tant d'âmes. Paris, pour des milliers d'êtres vivants d'une vie intelligente, mais enchaînée dans les entraves de la nécessité, est comme le grand inconnu.... mais l'inconnu dont on a entendu des merveilles; l'inconnu dont le nom a été cent fois répété devant vous, et s'est retrouvé au fond de toutes vos pensées vagues, de toutes vos aspirations sans nom et de tous vos rêves.

Stella ne connaissait personne à Paris. Ayant caché à tout le monde son départ, qui avait eu l'air d'une fuite, elle n'avait pu demander de lettres d'introduction à aucun des amis, d'ailleurs assez rares, qu'elle pou* vait avoir en Ecosse. Il lui sembla qu'à vrai dire elle aimait autant cela, et qu'après les rudes épreuves à travers lesquelles elle venait de passer, et dont peutêtre elle n'était pas complètement remise encore, les relations du monde auraient eu pour elle quelque chose de pénible : elle était heureuse de pouvoir s'en affranchir. Elle avait beau se dire qu'elle n'avait déjà que trop vécu dans la solitude, il lui fallait la solitude encore. Elle éprouvait une sorte de bonheur à s'affirmer à elle-même sa liberté, et à jouir d'une indépendance qu'elle n'avait jamais connue. — Elle était bien forcée de s'avouer que, pour avoir depuis longtemps l'âge de raison, elle n'en ignorait pas moins absolument une foule de choses, et qu'elle était toute novice dans la science de la vraie vie. S'il ne lui était pas possible d'en commencer immédiatement et toute seule la difficile et périlleuse expérience, rien ne l'empêchait du moins de s'y préparer par ces graves et sérieuses pensées pour lesquelles le commerce du monde est plutôt un obstacle qu'un secours. Stella n'était point, elle n'avait jamais été une femme frivole. Il y avait toujours eu quelque chose de grave, d'arrêté, de réflécht dans son caractère, dont les dispositions naturelles n'avaient été que trop secondées par le genre de vie qu'elle avait mené jusque-là. Maintenant qu'elle se sentait souveraine maîtresse d'elle-même et n'ayant plus de compte à rendre qu'à sa conscience, il lui semblait que l'usage de cette liberté absolue avait quelque chose d'effrayant. Elle n'avait encore fait que changer de tutelle : celle de son mari n'avait pas été moins rigoureuse que l'autre; jamais sir Edmor^

n'avait songé à l'émanciper. Cette sorte de contrainte morale qui eût paralysé pour toujours les énergies d'une nature moins vigoureuse, avait maintenant diverses conséquences qui semblaient s'exclure et se combattre, et qui pourtant n'en étaient pas moins réelles. C'était une sorte de défiance d'elle-même et d'incertitude pénible sur ce qu'elle devait faire : elle se croyait toujours la pupille de quelqu'un; mais, en même temps, elle éprouvait un besoin de vivre, de se mêler aux autres, et de nouer enfin ces relations de l'existence sociale dont Paris est le centre le phis actif, et qu'elle n'avait jamais connues que par le désir. Elle attendait, elle appelait l'occasion; elle savait que cette occasion ne lui manquerait pas; mais elle voulait la choisir. Puis elle se respectait trop elle-même pour ne pas respecter toutes les convenances, et elle s'était juré de porter sévèrement le deuil de son mari.

Elle vécut donc seule et cachée, n'ayant auprès d'elle, pour toute affection, que l'humble mais complet dévouement de l'unique serviteur qu'elle eût amené d'Ecosse en France, comme elle l'avait amené d'Italie en Ecosse, — Ivan, compagnon désormais inséparseble de sa bonne et de sa mauvaise fortune. — Mais soutenue, animée par l'espérance, développant ses facultés précieuses, se livrant à l'étude de toute chose avec une assiduité et un zèle que l'ardente envie et l'impérieux besoin de parvenir ne donnent pas toujours aux pâles esclaves du travail forcé, elle passa sans trop d'ennui tout son hiver dans une austère retraite. Le soir, quand elle eiïtendait rouler au loin, avec ce bruit sourd qui rappelle celui des flots de la mer, les voitures emportant aux bals, aux théâtres, aux soupers étincelants ceux que l'on appelle les he\u*eux du monde, seule, près du foyer désert, à la lueur parfois douteuse de la lampe nocturne, elle lisait quelques livres qui fortifiaient son âme en élevant son intelligence.

Le printemps qui vit finir son année de deuil allait enfin lui permettre d'essayer d'une autre existence. Elle allait rentrer dans le monde, dans ce monde auquel sa jeunesse n'avait point dit un étemel adieu, et elle allait y rentrer avec le nom et le titre de lady Dou-

glas Mac-Lean, qu'elle saurait porter dignement. Mais elle n'ignorait point que la malignité du prochain s'attaque assez volontiers à une jeune et belle créature qui vit seule, pour peu qu'elle fournisse le moindre prétexte à son intervention. Elle n'avait pas eu besoin non plus d'un très-long séjour à Paris pour s'apercevoir que cette aimable ville est la capitale de toutes les vanités, et qu'avec les Parisiens être ne vient jamais qu'après paraître. Elle voulut donc commencer par donner à sa maison un air de respectabilité parfaite. Elle loua un joli hôtel dans le quartier des Champs- Elysées, eut un coupé de bon goût et un attelage irréprochable qui fiit bientôt remarqué. Ce luxe semblait, du reste, l'accompagnement naturel de sa beauté. Elle n'en resta pas moins assez longtemps isolée. Les premières relations sont toujours les plus difficiles; elles sont aussi les plus importantes, car c'est d'elles que dépendent les autres. Stella savait quels dangers ou plutôt quels soupçons entourent et suivent à jamais une femme, si ses premiers parrains ne sont de tout point irréprochables. Elle était donc bien résolue à ne jamais brusquer l'occasion : elle savait que l'occasion vient toujours à qui ^sait l'attendre.

Un vieil Écossais qu'elle avait rencontré tout un hiver dans les salons d'Edimbourg et pour qui elle avait eu cette prévenance et cette grâce parfaites qu'elle montrait toujours aux hommes âgés, se croisa un matin avec sa voiture. Mais il était si loin de s'attendre à la rencontrer à Paris, qu'il n'en crut pas ses yeux.

«Voilà, se dit-il, une femme qui ressemble à lady Mac-Lean, mais je crois qu'elle est un peu plus jeune.... »

Le coupé de Stella qui rentrait fila rapidement et interrompit son monologue. Le lendemain, nouvelle rencontre. Cette fois, Ivan était sur le siège à côté du cocher. H n'y avait plus moyen de douter, et lord Ashbury ne douta plus. Il fit signe au moujick de s'arrêter; mais soit que celui-ci n'eût pas compris, soit oue, dans sa haute sagesse, il n'eût pas jugé à propos de favoriser cette reconnaissance en plein bois, il fit prendre une allée de traverse assez étroite et poussa les chevaux.

Paresseusement étendue sur les coussins et tapie au fond de la voiture^ Stella n'avait rien aperçu de cette petite scène, sans quoi elle eût obéi au désir du vieux lord, car elle commençait à s'ennuyer un peu, et je crois qu'en ce moment elle eût reçu Arthur Mac- Lean lui même. Mais lord Ashbury, flâneur comme un homme qui ne sait que faire des vingt-quatre heures de sa journée, n'était pas de ceux que Ton dépiste aisément; quand il était sur une trace, on ne la lui faisait point perdre; profitant des moindres avantages du terrain, il voltigea comme un cavalcadour de l'ancienne école, tantôt à une portière, tantôt à l'autre. Mais Stella avait pris un livre; elle lisait et semblait absorbée dans sa lecture. Elle releva cependant les yeux et rencontra le regard du lord. Deux exclamations s'échangèrent. Elle abaissa la glace, lui tendit joyeusement la main et fit prendre le pas.

Quand on a vécu à l'étranger, loin des siens, privé de cet échange d'idées qui est une des plus grandes joies de la vie humaine, le premier compatriote que l'on rencontre, si indifférent qu'il soit, près duquel, chez soi, ou aurait passé dix ans sans lui adresser la parole, est accueilli tout à coup avec une sorte de faveur. Ce n'est plus un indifférent, c'est un ami! On le fête, on l'entoure, on le presse de questions, on l'écoute, on trouve qu'il parle d'ort au fond, ce n'est pas lui que l'on reçoit ainsi; il ne vous est rien de plus qu'aupai^avant : c'est la patrie absente, ce sont les relations oubliées, mille choses enfin que l'on avait perdues, que l'on regrettait — et que 1 on retrouve — c'est Tair même du pays, cet air plus respirable à nos poitrines et qu'il nous apporte avec lui.

Le vieux gentilhomme avait toujours trouvé Stella fort aimable ; mais ce jour-là, elle lui parut charmante. Il sollicita la faveur d'être admis chez elle.

«Venez, si vous n'avez pas peur d'une pauvre veuve qui vit toute seule.

— ■ Au contraire, le veuvage vous va bien, et vous me réconcilierez avec la solitude — à deux I :» répondit le galant célibataie.

Lord Ashbury, sur qui la vieillesse avait glissé légè-

rement, était pe que l'on appelle un bon vivant et un homme aimable; mais il avait beaucoup pratiqué la société des femmes, et il était devenu légèrement sceptique.... et qui donc ne le devient pas peu ou prou en vieillissant? Il était assez curieux de voir comment Stella était entourée, et de pénétrer le mystère de son existence. Ashbury soupçonnait assez volontiers des mystères partout. Il tenait à bien connaître les relations qu'elle avait nouées en France : il était de ceux qui jugent une femme, et surtout une femme restée seule, par les gens qui l'entourent. Ce qu'il vit chez lady Mac-Lean le charma.... car il n'y vit personne. La jeune femme ne l'avait point trompé; elle s'était enfermée dans la plus absolue et la plus sévère retraite, et l'œil perçant de l'Écossais ne put rien découvrir de suspect.

«Où sont donc vos amis? lui dit-il un jour; je ne vois pas un chat chez vous.

— Vous êtes le premier homme qui ait franchi le seuil de ce salon.

— Ainsi vous vivez seule.... à votre âge? C'est impossible !

— Impossible, mais vrai. Vous me demandez où sont mes amis ; tenez, les voilai Et d'un geste elle lui montra ses livres, son piano, sa musique.

— C'est vraiment à n'y pas croire! fit le vieux lord, à demi convaincu pourtant; et vous vivrez toujours ainsi ?

— Ohl non, pas toujours; c'était en attendant.

— Et qui donc attendiez- vous ?

— Vous, milord. »

Cette réponse, que Stella fit d'une voix nette et assurée, parut si étrange à lord Ashbury qu'il dressa l'oreille.

«J'ai soixante ans et elle m'attend! pensa le compatriote de sir Edmond Mac-Lean. Ah ça I est-elle donc ruinée? »

Et il promenait un regard interrogateur sur mille objets qui semblaient attester lé luxe et la fortune, aussi bien que le goût et l'élégance de la jeune femme.

«Oui, reprit Stella au bout d'un instant avec un^

Êossédait des terres en Italie, depuis Charles-Quint; en [ollande, depuis Philippe II; depuis Christophe Colomb, dans les colonies, et l'on pouvait dire de lui comme du plus illustre monarque de son pays, que le soleil ne se couchait jamais dans ses domaines.

On le comprendra sans peine, un tel changement de fortune avait bien de quoi troubler Tâme d'un jeune homme, et le choc fût rude pour don Ramon. Hier, il n'était rien; aujourd'hui, le voilà tout I II y eut pendant quelque temps chez le nouveau duc une telle abondance de sensations fortes qu'elles en devenaient douloureuses; il ne jouissait pas de sa nouvelle position; il n'en connaissait encore que les tribulations et lea ennuis; il n'avait pas gagné au change : il y avait perdu. Il ne s'était jamais occupé d'affaires; or, une telle fortune est déjà par elle-même une grosse aàairey. et il en porta impatiemment le poids. Ajoutons, et c*est par là que nous aurions dû commencer, qu'il avait pour son frère une affection profonde, et ce culte dévoué que, dans les anciennes familles, les natures honnêtes, façonnées en quelque sorte par les traditions puissantes et séculaires qui les prennent au berceau, rendent presque toujours au chef de leur race. La douleur de don Ramon fiit donc très-grande et très-sincère, et, pendant longtemps, elle domina à peu près exclusivement sa vie. Souvent il éprouvait comme un étonnement pénible quand il regardait à ses côtés^ et cpi'il ne trouvait plus celui qu'il y cherchait toujours.

Parfois il errait tout seul dans les vastes appartements de son palais désert; il s'arrêtait à l'entrée de chaque pièce, comme s'il se fût attendu à voir paraître tout à coup celui cpii n'était plus. Longtemps il n'avait pas voulu occuper à table sa place qui restait vide. Souvent lorsqu'en lui parlant on lui donnait son nouveau titre, il relevait la tête comme s'il n'eût pas compris que c'était à lui que l'on s'adressait, il n'était pas rare de l'entendre répondre : « Mon frère n'est pas làl» Puis, en voyant une sorte d'inquiétude et parfois même de pitié se peindre sur le visage de ses interlocuteurs, il comprenait sa distraction et baissait la tète

•en rougissant, ou passait une main nerveuse sur ses yeux où il y avait des larmes.

Mais Dieu n'a pas donné Tétemité aux sentiments lïumains, et les plus passionnés, ëpuisës par leur violence même, sont souvent les moms durables. D'ailleurs la fortune a ses entraves qui se font sentir à toute heure : plus on est riche et moins on est libre; rindépendaace est souvent e(i raison inverse de l'importance du personnage, et quand Louis XIV, dans l'épitre de Despréaux,

Se plaint de m grandeur qui rattache an rivage,

Boileau ne fait pas seulement un vers pompeux, il dit une vérité vraie. Les gens qui occupent des positions élevées, exceptionnelles comme celle de don Ramon, appartiennent trop aux autres pour s'appartenir complètement à eux-mêmes. Les nouveaux devoirs de sa vie publique occupèrent assez le jeune homme pour donner à sa douleur des distractions qui devaient remporter, n eut aussi des soucis d'affaires : il eut des signatures à donner, des éclaircissements à recevoir, des audiences à subir. Il avait bien déclaré qu'il entendait ne rien changer à ce que son frère avait établi; mais, cela même, il devait apprendre à le connaître, ne fût-ce que pour le maintenir.

La sévérité avec laquelle il entendait porter le deuil du feu duc l'éloigna du monde assez longtemps. Il y avait cependant une démarche qu'il ne pouvait remettre davantage, et celle-là était bien pénible à son cœur, car elle allait lui rappeler les souvenirs les plus amers et renouveler en lui les émotions les plus douloureuses. Mais il avait promis, et jamais, quoi qu'il pût lui en coûter, il n'avait manqué à une parole donnée. Il se prépara donc à rendre une visite de deuil à la fiancée de son frère, à la belle dona Moïna Mendoz.

Que pouvait donc avoir de si pénible pour lui une visite à la plus aimable fille de Madrid? Un seul mot nous l'apprendra.

Entre don Ramon et Moïna, il y avait eu, quelques mois auparavant, une de ces intrigues d'amour, si na-

tureUes aux cœurs espagnols, et que semblait justiûer leur jeunesse à tous deux.

Sans doute la jeune fille avait apporté dans ce petit roman plus de coquetterie que de passion sérieuse;, mais don Ramon s'était laissé prendre : il avait cru aimer, et s'était livré. C'était son premier amour, et il l'entoura de cette discrétion et de ce mystère qui est la pudeur des jeunesi âmes.

Cependant la beauté, la grâce, le charme de Moïna^ qui venait de faire son entrée dans le monde, n'avait pas produit une impression moins vive sur le frère aîné de don Ramon. Il demanda la main de l'héritière des Mendoz et l'obtint. Le triste don Ramon apprit donc, avant même d'avoir osé révéler son amoiur à son frère et aux parents de Moïna, qu'il aurait pour belle-sœur celle qu'il aurait si ardemment souhaitée pour femme.

Si jamais juste cause de discorde eût pu s'élever entre les deux frères, c'était bien celle-là : elle était de nature à enfanter une de ces haines qui ne s'éteignent plus que dans le sang. Elle ne troubla même pas leur bonne harmonie. Don Ramon pâlit en apprenant la nouvelle fatale.... Il voulut se jeter aux pieds de son frère et lui avouer qu'il aimait Moïna plus que la vie. Mais une juste fierté le retint : il se dit que si Moïna était capable de l'oublier, c'est qu'elle n'était pas digne d'être aimée. Il but ses larmes; il étouffa dans sa poitrine le cri de rage du lion blessé, et le duc n eut pas même un soupçon. Dieu seul sut ce que don Ramon souffrit et dans quelles folies le jeta le caprice d'une femme.

Son frère mort, don Ramon ne pouvait se dispenser de tenir sa promesse ; mais il chercha et trouva chaque'' jour un nouveau prétexte pour détourner de lui ce calice amer, il se demandait comment il pourrait imposer silence à son amour — un amour qui vivait encore au fond de sa colère — et ne laisser parler que l'amour d'un autre. £t comme le chagrin n'avait pas encore étouffé en lui toute bonté, il cherchait aussi par quels mots il pourrait jamais consoler une douleur aussi légitime, aussi vive, aussi profonde, sans la troubler par la plainte de son propre cœur.

n n'avait pas vu Moïna depuis le jour où la perfide^ après avoir encouragé ses jeunes espérances, les avait détruites tout à coup. Il s'était dit cpi'aussitôt qu'elle serait devenue la femme de son frère il quitterait l'Espagne et mettrait un monde entre elle et lui.... et maintenant, pour obéir aux vœux sacrés d'un mourant, il fallait qu'il bravât de nouveau la présence de celle dont un regard avait troublé sa vie.... Il fit cependant un effort, rassembla son coiu-age, et un mois, jour pour jour, après la mort de son aîné, il se rendit en grand deuil au palais des Mendoz. On l'introduisit auprès des grands parents dans le salon de famille. Mais il n'y trouva point dona Moïna. La comtesse de Mendoz le pria d'excuser sa fille si elle ne paraissait point ; mais depuis le douloureux événement.... qui l'avait fait duc (la duchesse trouva cette périphrase heureusje), elle avait presque toujours vécu dans la solitude.

Don Ramon s'inclina en signe de muet acquiescement, comme un homme qui comprenait la convenance d'une pareille retraite; il dit seulement qu'il savait à quel point les deux fiancés s'aimaient, et qu'il jugeait à sa douleur de frère quelle devait être la douleur de l'amante.

«Moïna eût été pour lui une épouse dévouée, car c'est une âme tendre, dit la comtesse en essuyant une larme. Dieu nous a été sévère en nous privant d'une alliance qui^eût fait l'honneur de notre maison.:^

Mme de Mendoz crut que c'était parler assez du défunt, et, sans aucune affectation, avec le tact et l'habileté d'une femme qui possède toutes les ressources de la conversation mondaine, elle amena l'entretien sur don Ramon lui-même, sur le noble attachement qu'il avait toujours porté à son frère, sur la douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui l'enrichissait, et elle termina en s'arrétant complaisamment sur les nouvelles et brillantes destinées qui l'attendaient.

«Cela ne console point, madame I répondit froidement le duc.

— Dieu seul console.... et des affections que l'on éprouve et que l'on inspire I» répliqua la comtesse sans se déconcerter.

Sur un signe de don Mendoz, elle ajouta c[u'elle allait faire appeler sa fille.... damais sans lui dire cfue le duc était là. Moïna était d'une telle réserve I]i>

La comtesse donna ses ordres, et cinq minutes ne s'étaient point écoulées quand la jeune fille parut. Elle était toujours belle. Don Ramon, suivant l'usage commun à tous les amants, trouva même qu'elle était plus belle que jamais. Il regretta seulement de la trouver peut-être un peu trop bien mise; sa toilette très-élégante, très-recherchée, faisant ressortir à merveille tous les avantages de sa personne, n'était peut-être pas celle qui convient à une fiancée dans les larmes. Il ne semblait pas non plus fort probable que dona Moïna se fut parée comme une châsse, uniquement pour étudier son piano ou faire ses prières.

Il n'y avait donc qu'une hypothèse vraisemblable, c'est que Moïna, avertie de son arrivée, avait fait pour lui seul tout ce déploiement de coquetterie. Cette pensée ne laissa point que de troubler singulièrement don Ramon. Disons-le, toutefois, son trouble n'avait rien de l'émotion pleine de charme et de douceur que donne seul l'amour. C'était une sorte de malaise indéfinissable mais réel; un mécontentement inavoué mais certain; un chagrin sourd, qui ne s'expliquait pas mais qui se laissait sentir. Ceux qui avaient connu les sentiments de don Ramon pouvaient, du reste, se méprendre sur la nature vraie de cette émotion, et l'attribuer à ime tout autre cause. Don Ramon, lui, ne s'y trompait point. Cette première impression fut très-vive et trèsprofonde — comime l'étaient toujours chez lui les premières impressions — mais il parvint à les cacher avec cet empire sur soi-même que les natures du Sud — malgré les orages qui les troublent — possèdent quelquefois à un si haut degré. Il resta donc dans une froide impassibilité d'observateur, attendant les autres et ne se livrant point lui-même. Il lui avait suffi d'un seul regard pour s'assurer que le chagrin de la belle fiancée était déjà passé, et que si elle avait pleuré son frère, il n'y avait plus de larmes dans ses yeux. Cela seul eût suffi pour jeter don Ramon dans une disposition d'esprit peu favorable à Moïna. La jeune im-

prudente ne s'en aperçut point, et au lieu de faire une de ces promptes retraites auxquelles les femmes se montrent parfois si habiles, elle se jeta au contraire fort maladroitement en avant, et dirigea toutes les batteries de ses doux regards et de son doux parler contre celui qui avait failli toui' à tour devenir son mari d'abord, puis son beau-frère, et qui, maintenant, libre lui-même, la retrouvait libre encore. Moïna possédait au suprême degré cette science ou plutôt cet art du jeu de la prunelle et de l'éventail qui semblent ai fort dans les moyens et dans la nature de l'Espagnole, que l'on a cru devoir faire deux mots tout exprès pour l'exprimer '.

Disons toutefois que cette légère artillerie demeura impuissante et qu'elle ne put entamer le triple rempart derrière lequel le jeune duc gardait son cœur. La seule chance que dans les circonstances présentes ime femme aurait eue de toucher don Ramon, c'eût été de lui prouver par la dignité simple de ses façons, la sincérité et l'étendue de sa douleur. C'est à quoi la jeune ûlie ne songea point. Elle était cependant entrée dans le salon avec un air grave et un maintien recueilli. Mais c'était là une concession péniblement arrachée par la prudence maternelle, et sur laquelle Moîna, sans trop s'en apercevoir, n'allait point tarder à revenir. Elle oublia bientôt le rôle appris, pour jouer de nouveau, et à son bénéfice — elle le croyait du moins — le rôle naturel; c'est assez dire qu'elle s'abandonna à tous les instincts de sa coquetterie, coquetterie honnête si l'on veut, toute charmante et même à demi ingénue; vrai coquetterie de fille à marier, qui vient d'un désir de plaire légitime; coquetterie permise, sinon ordonnée, qui s'exerce sans honte sous les yeux et avec l'approbation de la famille, et à laquelle son but même sert d'excuse, parce que ce but est le mariage, et qu'en faveur du mariage les femmes les plus honnêtes, les plus loyales et les plus sévères, s'accordent et accordent aux autres un bill d'indemnité parfois assez large. Oubliant donc celui qui n'était plus rien, et songeant trop

^) Ojerar et abarUcar,

à celui qui était encore quelque chose, et qui pouvait être tout pour elle, Moïna se conduisit avec le duc comme la plus vertueuse fille du monde a le droit de se conduire avec celui dont sa mère lui a dit tout bas, en attachant la dernière agrafe de sa robe de bal : «Je te promets de lui plaire!» Malheureusement le moment n'était pas bien choisi et entre lui et elle il n'y avait pas seulement l'ombre d'un frère et d'un fiancé, il y avait encore le souvenir dangereux de ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre, et ce souvenir, comme une liqueur âpre qui corrompt le plus suave parfum, gâta pour don Ramon tout ce qu'il y avait encore d'aimables qualités chez la jeune fille : elle perdit jusqu'au charme douloureux qu'elle eût eu pour lui s'il l'avait vue pleurer le mort bien aimé. Qui sait alors si ces deux douleurs ne se fussent point naturellement rapprochées pour se consoler entre elles? Tout au contraire, l'anime qui séparait déjà don Ramon de Moïna se creusa davantage encore.

Cependant les vieux parents, qui avaient vu que leur fille s'était à peu près conformée à leurs instructions, n'eurent pas même un doute, et ils crurent que les choses prenaient la tournure la plus heureuse et la plus favorable. Mais Moïna, qui, malgré un peu d'étourderie et de légèreté, ne manquait pourtant ni de tact ni de finesse, sentit bien qu'elle faisait fausse route. Peutêtre s'en affligea-t-elle assez pour qu'il y eût aussitôt une réaction dans son âme mobile; peut-être aussi ce fut le résultat d'un manège savant — avec les jeunes filles, on ne peut jamais savoir — mais, cessant tout à coup ce jeu de coquette qui lui avait si mal réussi, elle releva sur le duc un œil tout plein de grosses larmes.... des larmes qui faisaient ses yeux plus brillants et qui semblaient lui dire : «Êtes-vous fâché? est-ce que j ai fait mal?]E>

Il était trop tard, et don Ramon sortit du palais le cœur gonflé, le sein rempli d'indignation et d'amertume. Hélas ! ses suppositions n'étaient que trop justes. Moïna, nature frivole et vaniteuse, n'avait jamais eu pour le feu duc que la dose assez légère d'affection qu'il faut pour consentir à un mariage de raison, et il

en faut d'autant moins que le mariage est plus raisonnable! Le deuil, dans ce cas-là, n'est jamais bien long, et quand il précède les fiançailles, il se porte d'ordinaire en rubans roses.

Nous ne voudrions point vouer les femmes aux larmes éternelles; d'ailleurs, elles ne le voudraient pas elles-mêmes : si quelquefois nous avons admiré la douleur sans fin de celles qui, après avoir donné leur àme, ne consentaient point à la reprendre et ne se laissaient point consoler parce quHl n'était plus! nous ne nous croyons pas en droit d'exiger le veuvage à perpétuité d'une pauvre créature qui n'a jamais été mariée.

Mais quand les paroles furent échangées entre les familles, quand déjà l'on a pu se regarder presque comme mari et femme, il y a certaines convenances morales qui vous font un devoir des apparences de la douleur. Voilà ce qu'aurait dû mieux comprendre Moïna : voilà surtout ce que sa mère aurait dû comprendre pour elle. Moïna n'était pas aussi coupable qu'elle semblait l'être. Ses parents l'avaient poussée dans cette voie mauvaise de 1 oubli, de l'indifférence et de la dureté de cœur. Les parents avaient agi dans l'intérêt de leur enfant, comme font toujours les parents — et c'est là leur excuse, alors qu'ils se trompent. — Ceux-ci s'étaient trompés; ils voulaient, avant tout, assurer une noble et riche alliance à leur fille, et l'ardeur de leur désir était précisément ce qui l'avait perdue. Ils n'avaient pas compris que la douleur ressentie ou du moins montrée par elle, après la mort de son fiancé, aurait été, même pour un autre, la preuve des sentiments qu'elle était capable d'éprouver : ils crurent, au contraire, qu'il valait mieux laisser supposer que l'impression avait été légère et qu'elle était maintenant effacée. Mais c'était la deuxième fois que Moïna donnait à don Ramon des marques trop évidentes de la mobilité de son caractère, et ce devait être à ses yeux une circonstance singulièrement aggravante, que dans les deux cas, le cœur de la jeune fille s'était trouvé du parti de la fortune, comme si elle eût été condamnée à ne pouvoir aimer que des hommes riches.

Les événements ne vinrent du reste crue trop tôt conûrmer ce qui, chez le nouveau duc d'Osma, n'était encore qu'à l'état de soupçon. U se vit tout à coup entouré des amis du comte de Mendoz; ce fut entre eux comme une secrète conspiration à qui lui ferait les plus vifs éloges de la beauté, des grâces et des vertus de Moïna.

<i:Que n'ajoutez-vous aussi de sa constance? murmurait le jeune homme à demi-voix.

— C'était, poursuivaient les autres, la jeune fille la plus accomplie, ce serait la femme la plus aimable de tout Madrid.

— Mon frère pensait ainsi I }» répondait gravement le duc d'Osma.

Si la famille de dona Moïna ne négligeait rien poui* assuier le succès de ses efforts^ don Ramon ne faisait rien pour les encourager. Sa première visite au palais Mendoz fut aussi la dernière, et toutes les instances que l'on put tenter {pour l'y ramener restèrent vaines.

Elles n'eurent d'autre résultat que d'accroître son indignation. Cette indignation fut grande, plus grande peut-être qu'elle n'était juste, car, après tout, les Mendoz ne faisaient autre chose que ce qui se fait tous les jours, et, sans le moindre scrupule, si ce n'est

Eas de la grande morale, c'est de la petite, et, il faut ien en convenir, si la petite morale n'a pas cours forcé, elle est du moins assez généralement acceptée : mais don Ramon était une nature extrême en tout. On l'avait repoussé quand il était pauvre, ce qui se voit assez souvent; on le rappelait quand il était riche, ce qui arrive quelquefois; on lui avait préféré son frère, quand son frère avait dans ses mains tout le patrimoine, tous les titres et tous les honneurs de la famille : c'est une conduite qui eût paru sage à bien des gens. Maintenant que tous ces avantages avaient passé sur sa tête, c'était son alliance que l'on recherchait. U en sera ainsi tant que le monde sera le monde, et il n'y avait pas là de quoi éprouver ni un étonnement si naïf, ni une colère si violente.

U faut considérer cependant que don Ramon vivait depuis quelque temps dans cet état de sui^xcitation

nerveuse où la force de la sensation nuit toujours à la justesse du raisonnement. Ces diverses circonstances se combinèrent tristement pour lui donner une étrange et fatale idée de la puissance de l'argent. Sans doute cette puissance est grande, beaucoup trop grande en vérité; mais don Ramon se l'exagérait encore avec l'emportement propre aux organisations passionnées.

A partir de ce moment, il crut que l'argent seul était tout et que le reste n'était rien ; il crut qu'aux yeux des hommes l'argent avait un prestige que n'auront jamais ni l'autorité, ni la jeunesse, ni le génie, ni la beauté; il se fût dit volontiers, comme un des plus fiers ennemis de Rome : « Tout est à vendre : il ne s'agit plus que de trouver un acheteur !»

Cette idée ne laissait pas que d'être dangereuse dans la tête ardente du jeune millionnaire qui allait en faire des applications pratiques. Nous l'avons, déjà dit, jusqu'à la mort de son frère, don Ramon n'avait pas vécu précisément comme un anachorète. Il avait, au contraire, aimé le plaisir, et il s'y était livré avec toute la fougue d'un homme dont le soleil des Espagnes enflamme le sang et la jeunesse. L'amour trèssincère qu'il avait ressenti pour Moïna l'avait un moment détourné de cette voie dangereuse. L'émotion produite par la mort du jeune duc avait contribué à l'en tenir de plus en plus éloigné. Mais tous ces freins semblaient se briser à la fois et le livrer sans défense à ses instincts déchaînés. On eût dit c[u'une sorte de trêve lui avait été accordée par sa nature terrible : la trêve était expirée, et la nature reprenait ses droits. Don Ramon n'avait en lui rien de ce qu'il faut pour résister à ses entraînements contre lesquels ce n'est pas trop de conjurer toutes les forces vives, saines et pures que Dieu a mises en nous. Comme tous les désespérés du cœur, il s'abandonna d'autant plus à ces condamnants folies qu'il sentait en lui un plus grand besoin d'ou)i)lier. Chez tout autre et dans de telles circonstances, une pareille conduite n'eût pas mancpié de produire une satiété rapide, et aux quelques années de dégoût et d'ennui cpie cette satiété eût infailliblement amenées à sa suite, on aurait vu succéder cette froideur d*^

sée, ce flegme hautain, ce calme superbe, qui, mélangés d'assez de dédain, semblent être aujourd'hui le fond même du caractère de toutes les aristocraties europëennes.

Mais chez le jeune duc ce n'était pas seulement les sentiments qui étaient altérés; les idées même étaient faussées. Alors que mille choses devaient assurer à don Ramon des succès obtenus par tant d'autres avant lui, dans la patrie de ce don Juan, qui ne s'était point arrêté avant d'avoir inscrit sur sa liste le fameux chiffre mille-e-tre — je veux dire sa naissance, son esprit, son élégance et sa bonne grâce — il s'obstinait au contraire à ne les vouloir attribuer qu'à son or, quand même il ne s'en était point servi, parce que, disait-il, on savait qu'il était riche, et que cette idée seule suffisait à son prestige; elle suffisait aussi à empoisonner la source de toutes ses joies à venir. On ne saurait estimer l'humanité quand on la croit misérable, et le mépris des autres est une mauvaise condition de bonheur. Il n'y a pas de bonheur là où il n'y a point de tendresse d'âme et de sympathie généreuse. Chez don Ramon, au bout de la première année, l'indifférence tua la passion, et par cela même que ses désirs avaient été trop facilement satisfaits, il ne désira plus. C'était, on le voit, le dernier degré du mal, et ses amis commençaient à se demander d'où viendrait le remède. Nous avons dit ses amis : il en avait encore, quoiqu'il ne méritât plus d'en avoir. Depuis sa récente fortune, il avait soigneusement évité den faire de nouveaux; mais il n'avait pas osé rompre avec les anciens.

Il est bien vrai qu'il les tenait tous pour suspects. Ceux qu'il trouvait coupables de prévenances et d'attentions étaient certains de lui déplaire. Quant à ceux qui le traitaient durement, qui ne lui faisaient aucune concession, qui flagellaient ses goûts ou raillaient ses habitudes, comme il ne pouvait soupçonner en eux aucune arrière-pensée de flagornerie calculée, c'était précisément envers eux qu'il se montrait le plus aimable. Il fallait être mal pour qu'il fût bien, et il vous savait plus de gré d'une impertinence que d'une politesse. On parlait beaucoup à Madrid des excentricités

du duc d'Osma, de son train fastueux et des sommes folles qu'il jetait par les fenêtres, sans prendre la peine de regarder qui passait en ce moment-là dans la rue. Il ne se refusait aucune de ses fantaisies, si coûteuse qu'elle fût; mais, comme si le ciel eût voulu le punir de cet indigne emploi de sa fortune, il ne trouvait le bonheur nulle part, et ses folies mêmes n'avaient pas le pouvoir de le ruiner. Il était dans les traditions de sa maison qu'il y eût tous les jours au palais un dîner de vingt-quatre couverts : les ordres étaient donnés une fois par an et ponctuellement suivis. Mais, par indifférence pour les convives qu'il pouvait réunir, la plupart du temps il n'invitait personne. Souvent aussi, quand il avait invité, il faisait dire qu'il ne viendrait pas, et, tandis (jue l'on regrettait son absence, il s'en allait dîner misérablement dans quelque locanda des quartiers perdus, devant l'appétit d'une troupe de muletiers qui mangeaient du pain noir avec des dents blanches, et faisaient chère .de roi avec quelque infâme ragoût à l'ail.

Madrid fut bientôt las de ses bizarreries, et lui-même fut bientôt excédé de Madrid et des Espagnes. Il prit donc un passe-port diplomatique et une lettre de crédit illimité — précaution excellente en voyage, et que je recommande à tous mes lecteurs, — et il passa les Pyrénées.

Paris ne produisit pas sur ce grand désabusé l'effet ordinaire de fascination que subissent ceux qui viennent à lui. Il n'avait jamais vu la grande ville, et l'on ne pourrait dire qu'il n'éprouva point tout d'abord une sorte d'étonnement. Un peu de curiosité brillait au fond de cet œil morne. Ceux qui le connaissaient purent croire qu'une certaine ardeur de vie allait se rallumer en lui.

Ils se trompaient.

C'était à peine un interrègne dans le découragement et la désespérance : il recommença contre la vie sa bataille sans merci. Paris ne s'est jamais vanté d'un désintéressement antique, et je ne prétendrai point qu'Ar-^ taxerxès s'y promènerait bien longtemps la bourse à la main sans parvenir à faire accepter ses présents. Non ; Paris, comme beaucoup d'autres villes, reconnaît la

terrible puissance de l'or, et ne se montre que trop accessible aux séductions de qui veut le payer. Le mal dont souffrait le duc ne fit donc qu'empirer sous un nouveau climat, et l'on put, désormais, le regarder comme incurable. Il faut bien dire, cependant, que les symptômes étaient moins apparents en France qu'en Espagne. Don Ramon, en effet, possédait le tact de l'homme du monde, et il sentit qu'il ne pouvait se permettre, au milieu d'une société polie, élégante et raffinée, les excentricités par lesquelles il s'était affiché à Madrid. Mais si le jeune duc avait plus de réserve dans les façons, il était toujours aussi absolu dans ses idées. Les signes du mal avaient pu changer : le mal était toujours le même.

Tel était l'état moral du duc d'Osma quand il rencontra lady Mac-Lean.

Stella, sans même s'en douter, le fit rapidement passer à travers une gamme d'impressions qu'il ne connaissait plus. Ce fut d'abord un étoiinement singulier à l'aspect de cette beauté qui ressemblait si peu à tout ce qu'il avait connu jusque-là. L'Espagne a des femmes renommées pour leurs grâces : elle a même des blondes charmantes. Mais sur cette terre brûlée par un soleil implacable, jamais l'hidalgo n'avait rien vu qui se pût comparer à ce suave éclat de rose blanche, à cette transparente fraîcheur, puisée dans les belles eaux de Lugano, et qui semblait s'être encore avivée dans les neiges et dans les glaces de la froide Ecosse. Don Ramon, à son grand déplaisir, fut donc forcé de lui accorder plus d'attention que les femmes n'en obtenaient de lui. n l'entendit chanter, et se sentit subjugué par la magie de sa voix; il est vrai qu'il se vengea de son admiration en prétendant que lady Mac- "•éan avait trop de talents pour une femme du monde,

et qu'elle avait dû monter sur les planches quelque part. On voulut le présenter : il refusa, sous le prétexte assez peu sincère qu'il craignait une désillusion trop rapide, et qu'il voulait garder encore quelque temps sa flatteuse erreur. A vrai dire, il avait peur d'elle, et peut-être aussi peur de lui. Mais cette râerve, assez peu dans les habitudes d'un homme qui possédait tant de moyens de satisfaire ses caprices avant même qu'ils ne fussent devenus des désirs, eut un effet complètement inattendu. Lady Mac-Lean fut pour lui, en trèspeu de jours, l'objet d'une réelle et vive préoccupation. Il ne s'en affligea point : au contraire. Il y avait si longtemps que rien ni personne ne l'avait préoccupé! De là jusqu'à une passion la distance sans doute était grande : mais le duc était sur la route. Une passion I quelle étrange erreur I Un homme comme lui n'y pouvait pas songer. Une passion eût été comme une renaissance de son cœur, comme une seconde jeunesse, et il se croyait mort à jamais. Et cependant, il y avait des moments où l'image de Stella se présentait à son esprit avec une telle force, une telle vivacité, qu'il en éprouvait comme une sorte d'hallucination. Il croyait la voir ; il la voyait; elle fixait sur lui le clair regard de ses yeux — un rayon à pointe d'émeraude qui traversait sa poitrine — il revoyait ce beau front, fier et superbe, avec son diadème de cheveux d'or fauve; ce fin sourire dont la grâce voilait l'ironie.... tout cet ensemble de perfections exquises oui se résumaient en un mot, le seul qui pût exprimer l'effet produit, le mot charme I U se disait qu'il n'avait qu'à vouloir pour être admis dans rintimité de cette belle créature, et qu'il ne voulait pas. Je me trompe, il le voulait déjà, et il résistait à l'attraction qui l'emportait vers elle. Et cette résistance était pour lui un raffinement très-délicat dont il avait perdu le goût, et auquel il trouvait une volupté nouvelle et infinie. Ses amis, qui ne devinaient point les motifs peu apparents d'une conduite si en désaccord avec ses habitudes, s'étonnèrent tout haut qu'il mît si peu d'empressement à se rapprocher d'une femme dont la conquête semblait le but le plus ardemment poursuivi de tous ceux qui la connaissaient.

Mais don Ramon, peu soucieux de ce que les autres pouvaient penser, n'en restait pas moins fidèle à son système, qu'il croyait le meilleur. Il espérait que sa fière indifférence serait remarquée de lady Mac-Lean, qu'elle en voudrait connaître la cause; qu'elle demanderait son nom. .. Il était impossible que ce nom fût pour elle un nom nouveau et inconnu.... Il aurait ainsi commencé par se donner auprès d'elle Je relief d'un homme qui sent son prix et ne se prodigue point.

Mais si l'Espagnol, par tous ces petits manèges, réussissait à donner le change à sa pensée, il faut bien avouer qu'ils ne semblaient pas produire sur lady Mac-Lean l'effet qu'il s'en était promis. La belle indifférente n'y prenait point garde. Plusieurs fois, en la voyant se mettre au piano, le duc d'Osma s'était involontairement approché d'elle dans l'espérance encore inavouée d'attirer son attention. Mais Stella, qui chantait pour tout le monde, ne chantait pour personne. Tantôt sans autre raison cjue son caprice, don Ramon donnait le signal parfois intempestif des applaudissements; d'autres fois, au milieu des transports d'un salon, il affectait la froideur d'un dilettante connaisseur et mécontent. Mais ni sa froideur injuste, ni son enthousiasme à faux n'avaient le privilège de troubler la sérénité de celle qui en était le prétexte. On eût dit que lady Mac-Lean l'avait deviné, qu'elle jouait le même jeu que lui, et qu'elle le jouait mieux.

Le duc d'Osma n'était pas accoutumé à cette indifférence superbe. Stella semblait le braver, le pousser à bout, le défier, lui jusqu'ici invulnérable et triomphant. C'était là une offense de lèse-fatuité qui criait vengeance : elle ne resterait point impunie.

A vrai dire, Stella avait pris peu de souci de l'Espagnol; on avait, cependant, eu soin de le lui faire remarquer. Elle lui avait trouvé un air noble, la mine haute et de grandes façons; elle le dit très-franchement.... puis elle n'y pensa plus.

Q:Mais savez-vous, lui dit-on, que vous êtes la seule femme à laquelle il ne se soit pas fait présenter?

— C'est apparemment qu'il ne désire pas me connaître !

— Ou peut-être qu'il le désire trop?

— Voilà que vous parlez en énigmes, et je n'ai jamais su les deviner. »

Stella n'était plus une pensionnaire, et il ne suffisait point pour lui tourner là tête d'un œil brun, d'une moustache noire, d'un teint pâle et d'un air fatal. A celle qui avait vécu dans la retraite sévère, à celle qui avait si longtemps réfléchi sur la vie, il fallait d'autres séductions : il fallait surtout la séduction de l'intelligence et de la bonté ; il fallait que l'on parût comprendre son prix, en lui prouvant l'estime qu'on raisait d'elle, en lui montrant le bonheur que l'on aurait si elle daignait jamais payer de quelque retour les sentiments qu'elle inspirait : voilà comment on toucherait Icidy Mac-Lean, si elle pouvait être jamais touchée. Elle n'était point de celles qu'il est permis d'attendre dans le calme hautain et l'immobilité dédaigneuse d'une idole sur un autel. Elle se sentait faite pour être adorée, et non point pour adorer.

Don Ramon était bien forcé maintenant de reconi^ naître son erreur : il essaya de la réparer à sa manière. Profondément irritable, il se sentait froissé dans son amour-propre d'homme à bonnes fortunes et dans son orgueil castillan. Il n'en fallait pas davantage pour enflammer sa poursuite et lui donner une certaine ardeur d'entreprise à laquelle il n'était plus accoutumé. Il se fit donc enfin et très-cérémonieusement introduire

Î)rès de lady Mac-Lean. Stella était veuve, il était libre : 'avenir leur appartenait à tous deux.

Don Ramon fut accueilli par la jeune femme avec une grâce parfaite.' Lady Mac-Lean appartenait à cette classe de femmes comme il s'en rencontre peut-être un plus grand nombre dans la société italienne que partout ailleurs, nobles et loyales créatures, qui ne songent point à défendre pied à pied leurs abords, et à ne laisser emporter qu'après des sièges en règle et des assauts multipliés leurs positions avancées. Si elle jugeait que vous valiez quelque chose, si elle pensait que vous pouviez devenir un ami ppur elle, franchement, loyalement, sans arrière-pensée, en honnête homme autant qu'en honnête femme, elle vous accordait le prem*

jour ce que vous n'auriez reçu d'une autre qu'après une longue attente et une cour assidue; mais ensuite vous auriez pu vivre dix ans auprès d'elle sans jamais recevoir davantage.

Elle savait jusqu'où elle pouvait aller; elle allait jusque-là tout de suite; mais elle ne faisait jamais un pas de plus. C'était une nuance de son caractère qù*il fallait promptement saisir, si l'on ne voulait point s'exposer avec elle à de singuliers mécomptes. Plusieurs y avaient été pris, pour qui la cruelle n'avait point montré la moindre pitié : c'était affaire à eux; ils s'étaient trompés volontairement, et comme elle n'y avait rien mis du sien, la chose ne la regardait point.

Le caractère et les antécédents de don Ramon ne prédisposaient que trop à mal interpréter ce au'il eut le tort d'appeler les encouragements de lady Mac-Lean. Aussi, quand il s'aperçut de la très-ferme résolution qu'elle avait prise de lui témoigner la plus calme amitié, et de le mettre avec ses autres soupirants sur le pied de l'égalité la plus mortifiante pour ses prétentions, il en ressentit une sorte de colère sourde contre Stella, et commença de la détester franchement.

Mais cette haine ne dura pas, et cette colère lui fit du bien ; elle lui prouva que son cœur n'était pas aussi mort qu'il l'avait cru; que les feux de la jeunesse n'é^ taient pas si bien éteints que rien ne pût les rallumer, et que l'homme a beau taire, la passion chez lui est immortelle.

Le jour de cette découverte, don Ramon éprouva un mouvement de joie qui le fît tressaillir jusque dans les profondeurs de son être, et sa colère se changea en une sorte de reconnaissance; il eût voulu la remercier pour tout ce qu'elle lui avait rendu ; il lui sut cent fois plus de gré de ses rigueurs qui l'avaient sauvé qu'il n'avait su gré aux autres de leurs faveurs qui l'avaient perdu.

Il se mit alors à l'étudier plus sérieusement qu'il n'avait jamais fait; il put voir tout ce au'il y avait en elle de qualités exquises et de raison solide : il put voir de quel mélange d enjouement et de gravité cet adorable caractère était fait; sous cette grâce qui attirait cha-

cun, sous cette beauté dont le radieux éclat l'avait ébloui lui-même, il aperçut les rares mérites du plus aimable esprit; il put aussi noter chez elle l'accent de cette sincère bonté qui, à un certain moment de la vie, est peut-être pour nous une des plus grandes séductions qui se puissent trouver dans la femme. Lady Mac-Lean avait tout ce qu'il fallait pour être aimée, et don Ramon l'aima.

Ce fut comme un renouveau inattendu qui fleurissait en lui. Il n'en est pas des saisons de la vie comme de celles de l'année : quand les glaces et les neiges se sont trompées de date, quand avril s'est écoulé sans chansons, mai sans lilas, ni les brises tièdes de juin, ni les soleils de juillet ne peuvent plus lui rendre les parfums perdus ni les chansons envolées. Mais Dieu permet quelquefois qu'il revienne à l'homme un second printemps, avec tous les trésors du premier, dont l'heure est déjà passée ! Et avec quelle joie alors, joie profonde, inconnue des jeunes années, qui ne savent jamais le prix de ce qu'elles possèdent, avec quelle joie on les savoure, ces bonheurs inespérés, et d'autant plus grands, — le cœur de l'homme est ainsi lait — qu'on ne les espérait plus!

Irrité par l'obstacle, don Ramon s'était cabré tout d'abord, comme ces beaux genêts de son pays, dont on contraint l'indépendante et fière allure; mais la main calme, une et puissante à la fois de lady Mac-Lean, était plus qu'aucune autre capable de contenir et de mater cette humeur mai disciplinée et farouche encore. Stella semblait du reste y réussir à souhait; car, depuis quelque temps, le duc vivait près d'elle doux et soumis comme un Chérubin amoureux de sa marraine, toujours prêt à chanter la Romance à Madame, et à se laisser conduire au bout du monde avec son ruban.

«Si maintenant cette étrange créature n'est pas contente de moi, pensait-il, c'est que je ne sais plus le moyen de plaire aux femmes I » Quand il put espérer que sa bonne conduite, comme il se disait à lui-même non sans quelque ironie, lui avait enfin gagné le cœur de lady Mac-Lean; quand il crut lui avoir suffisamment prouvé que son désir d'elle ne s'allumait point

seulement aux ardeurs des sens, mais à ces flammes pures de l'amour vrai qui brûlent les âmes ; en un mot, quand elle n'eut plus le droit de douter qu'il aimait en elle une femme et non la femme, il pensa qu'il pouvait laisser parler son amour et révéler à Stella des sentiments dont elle devait être fière.

Lady Mac-Lean répondit qu'il ne lui apprenait rien; qu'elle s'était depuis longtemps aperçue de ce qu'il voulait lui dire, et qu'elle était extrêmement touchée de l'honneur que lui faisait cette préférence.... qu'elle savait apprécier im homme tel que lui à sa juste valeur, mais qu'entre l'estime et l'amour il y avait des abîmes, que la volonté seule ne suffisait point à franchir.

Tout cela fut dit en termes choisis, avec un calme réfléchi et une douceur d'accent qui ne permettait aucune réplique emportée; parfois même avec une nuance de regret et d'attendrissement dans la voix qui remua le duc plus profondément peut-être qu'il ne l'avait jamais été.

(cEh bieni j'attendrai, ]s> répondit-il.

Stella comprit, sans doute, l'effort qu'une telle réponse devait coûter à cet homme superbe; aussi l'en remercia-t-elle par un de ces sourires comme en savent toujours trouver les femmes quand elles veulent nous payer de nos dévouements ou nous demander des sacrifices.

«Croyez-vous qu'il faille attendre bien longtemps? poursuivit-il avec un sourire bon enfant.

— Je ne sais, mais je vous avertirai, fit Stella, qui lui donna sa main à baiser, en même temps qu'elle jetait un regard assez significatif sur sa pendule, dont l'aiguille allait bientôt marquer minuit.

— Voilà certainement, fit don Ramon en s'en allant, la plus séduisante créature que j'aie jamais rencontrée.... Quel charme I quel esprit! Je l'aime.... Voyons I est-ce que je l'aime? Oui, en vérité. Eh bien, tant mieux, par le cielli)

Et, coup sur coup, il lança aux étoiles deux ou trois bouffées de fumée. Il s'en revenait à pied par la grande avenue des Champs-Elysées : la nuit — une belle nuit de mai, semée d'étoiles — était pleine de rayons et de

senteurs embaumées; on entendait chanter les rossignols dans les grands jardins du voisinage.

«Je veux qu'elle m'aime I fit don Ramon en continuant son monologue : elle m'aimerai II faut avouer que si elle ne devait pas m'aimer, sa conduite avec moi serait une monstrueuse coquetterie.*., et je m'en vengerais. M'en venger I mais comment se venge-t-on d'une pareille femme.... quand elle n'aime pas? Et si elle allait ne pas m'aimer? Ahl cette Italienne froide comme une Anglaise, je sens que je la haïrais.... si je ne l'adorais point. Enfin, voilà une femme avec qui la lutte est possible : les femmes! si l'on pouvait jamais lire au fond de leurs âmesl Mais elles sont plus voilées que cette statue d'Isis, dont jamais un œil mortel ne contempla le visage!

Après avoir suffisamment déraisonné et s'être contredit lui-même cinq ou six fois, ainsi qu'il ne manque jamais d'arriver à tout homme véritanlement amoureux, le duc se trouva, sans trop s'en apercevoir, à la hauteur de l'avenue Gabriel. Il fît signe à sa voiture, dans laquelle il ne montait presque jamais, car il marchait comme un Basque, mais qui le suivait toujours à distance, et comme en cas, et jeta au valet de pied le nom d'un club où, d'ordinaire, il passait quelques heures chaque soir avant de rentrer chez lui.

Stella n'eût peut-être pas demandé mieux que d'aimer don Ramon, si elle l'eût pu; mais en ce moment elle ne pouvait pas encore aimer. Était-ce à dire que sir Edmond Mac-Lean avait épuisé toutes les sources d'affections que le ciel avait mises en elle? Non, sans doute. Mais son cœur était comme le rocher du Sinaï dont l'eau ne jaillit point à la parole de Moïse, et qu'il fallut frapper avec la verge d'Aaron. Plus elle avait besoin d'amour, plus elle était difficile s«r le choix de

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volontaire, et en même temps avec une indéfinissable crainte, cet épanouissement soudain, inattendu, de mille facultés endormies jusque-là, parce que leur emploi n'était pas trouvé. Il assistait à la transformation d'une chrysalide, qui, tout à coup, brisait ses entraves et sortait des ombres de son tombeau, enivrée de jeunesse, radieuse^ éclatante, et prête à s'élancer dans Pardent tourbillon de sa vie aérienne. C'est qu'en effet Stella venait de trouver cette atmosphère d'admiration bienveillante et sympathique qui lui était presque nécessaire, et qui devait si heureusement favoriser sa merveilleuse éclosion.

Lady Mac-Lean ne pouvait point rester bien longtemps sans éprouver d'ennui dans le turbulent pélemcle des salons. Aussi, dès qu'elle eut, après les premières reconnaissances qu'une nouvelle venue pousse nécessairement dans diverses directions, choisi les relations qu'elle voulait avoir, et entre lesquelles allait se concentrer sa vie, elle fut promptement entourée de ces hommages plus ou moins sincères, mais en apparence fort enthousiastes, que le monde ne manque jamais de rendre aux reines de ses belles nuits. Gomme les déesses de l'ancien Olympe, elle vécut au milieu d'un nuage d'encens brûlé par ses adorateurs.

Ce fut un peu la faute de don Ramon. Quand une femme, remarquable par sa beauté ou ses talents, vraiment supérieure, je veux dire de cette supériorité mondaine qui n'est pas la gloire, mais qui peut-être vaut mieux pour le bonheur — dont la gloire, a-t-on dit, n'est que le deuil brillant — quand une telle femme débute avec l'éclat qui avait signalé l'apparition de lady Mac^Lean, il se produit tout d'abord autour d'elle une sorte d'attente silencieuse; chacun s'observe et l'observe; il y a comme une trêve entre des rivalités qui n'osent point se déclarer encore. C'est ce qui était arrivé avec lady Mac-Lean. Mais le duc d'Osma semblait avoir rompu le cercle magique, et ouvert l'arène ià toutes les prétentions ennemies.

Le comte Sergi Imérieff, un des plus fidèles habitués du salon de Mme de Forgach, et que le général Baratine avait présenté à Stella lors de cette promenade au Bois où s'étaient rencontrés tous nos personnages, formait avec don Ramon le contraste le plus parfait. Sergi exagérait le type russe, comme le duc d'Osma exagérait le type espagnol.

Grand, mince, élégant, le comte Imérieff avait cette apparence de délicatesse nerveuse qui plaît aux femmes, à celles-là du moins <jui, malgré la parole ironique du poète, préfèrent Adonis à Hercule. Je ne veux pas dire par là que Sergi fût un Adonis : le statuaire recherchant avant tout dans le masque humain la régularité des traits, l'harmonieux balancement des lignes et l'irréprochable pureté du galbe, aurait eu, certes, plus d'un reproche à lui faire; il avait le front trop bombé, la joue trop creuse, la lèvre trop mince et le menton trop fin. Mais pour ceux qui, par delà les traits, veulent trouver l'âme ; pour ceux qui demandent d'abord à un visage l'expression, et qui préfèrent une physionomie à une figure ; pour ceux à qui, tout d'abord, il faut la note intime et secrète, et, pour ainsi parler, l'accent même de l'âme, le comte Imérieff présentait un sujet d'étude intéressant et curieux. Une chose frappait tout d'abord ceux qui savent ou croient savoir lire dans ce livre du visage humain, écrit parfois en caractères inconnus : c'é^it une tendance marquée vers ce mysticisme à la fois vague et tendre, si fréquent chez les races encore jeimes, et dont, au commencement de ce siècle, l'empereur Alexandre fut la plus haute expression sociale.

Ces sujets, pour prendre un mot à la science, ont souvent ce que les peintres appellent le regard perdu; ils semblent voir plus loin que la foule, et franchir aisément les limites du monde où nous vivons. Malgré

ISO STELLA.

son air d'extrême jeunesse (il avait vingt-trois ans), Sergi, dans les plis de sa bouche, que le sourire détendait rarement, montrait quelque chose de grave et de sérieux qui étonnait; sa narine presque immobile n'avait pas ce frémissement que donnent les passions sensuelles ou simplement l'énergie ardente du tempérament; mais on admirait dans son œil la pureté et la limpidité d'un regard d'enfant; dans le magnifique développement de la partie supérieure de cette noble tête, les adeptes de Gall et de Spurzheim remarquaient tout d'abord la prédominance des organes qui révèlent le dévouement, l'admiration, la bienveillance, l'enthousiasme, et un besoin de croire qui ne s'arrêtait point aux bornes indiquées par l'expérience ou reconnues par les sens. Je parlais tout à l'heure de la pureté et de la limpidité de son regard; ce n'était pas assez dire, car ses yeux d'un bleu clair, d'une vivacité étrange, et que tout le monde ne supportait point aisément quand ils s'animaient, avaient cet éclat particulier, presque fiévreux des gens qui ont vécu longtemps dans les contemplations solitaires de l'idéal, et qui en ont pour ainsi dire gardé le reflet dans leurs prunelles. Ce n'étaient point là, du reste, les seuls signes particuliers que l'on pût trouver chez le comte Imérieff : son teint était d'une transparence que l'on ne rencontre point chez les hommes de nos climats, et d'une blancheur qui ne peut se comparer qu'à celle de la^ neige : c'était à peine si, dans son émotion la plus vive, une rougeur furtive, s'allumant tout à coup sur ses pommettes pour s'éteindre aussitôt, venait parfois le colorer un instant.

Cette pâleur étrange et ses mains aux doigts retroussés, fines et molles comme il convient à quiconque est plus fait pour penser que pour agir, c'était ce qui vous frappait d'abord dans le jeune comte Imérieff. Un second examen ne tardait pas à vous apprendre qu'il devait avoir moins d'idées que de fermeté dans ses idées; cette fermeté pouvait même dégénérer en obstination, s'il fallait en croire des sourcils fins et presque droits, mais rapprochés l'un de l'autre et formant comme une grande ligne brune, à la nais-

sance d'un front vaste aux courbes prononcées, que couronnaient superbement des cheveux abondants, de ce blond d'or pâle, extrêmement doux, particulier aux races du Nord, naturellement soulevés , autour des tempes comme par un coup de vent. Toute la personne présentait un ensemble élégant, presque féminin, qui ne laissait pas que de rendre assez surprenante, une voix mâle, richement timbrée, à la sonorité expressive et pénétrante. Cet homme, un peu frêle, dont la nature en le créant ainsi avait voulu faire un rêveur, la destinée en avait fait un soldat.

Le comte Imérieff servait le czar depuis trois ans. Il avait même fait une campagne dans le Caucase avec un très-grand éclat de bravoure. Il y avait montré un froid mais indomptable courage, et, par de fréquentes mises à Tordre du jour, il avait attiré sur lui et Tadmiration de l'armée et le regard de l'empereur.

Assez grièvement blessé dans une des dernières affaires de la campagne de 1850, il avait obtenu un congé, et, faible encore, il était venu en France, où il achevait lentement de se remettre.

La fortune, aussi bien que la nature, semblait avoir pris plaisir à multiplier les oppositions entre les deux hommes que la vie du monde venait de rapprocher de lady Mac-Lean. Si, en effet, don Ramon né pauvre était devenu -tout à coup immensément riche, Sergi, au contraire, après avoir goûté tout d'abord les faveurs de la destinée, s'était vu ruiné en quelques mois; et quoiqu'on lui fit espérer un arrangement favorable d'une succession embrouillée par son père, il n'avait plus guère en ce moment que la cape et l'épée d'un cadet de famille. Le comte Imérieff, jusqu'à vingt ans, avait vécu dans les savantes recherches et les raffinements exquis du luxe moscovite, dont le nôtre, avec les conditions mesquines d'existence que nous fait la société moderne, n'est qu'un clair de lune assez pâle. Il ne se rappelait point être jamais sorti de chez lui autrement que dans un équipage à quatre chevaux. Aiysi noble que riche, il pouvait prétendre à toutes les alliances; le plus riant avenir s'ouvrait devant lui. Mais la statue d'or avait des pieds d'argile : il avait suffi '^

quelques jours pour la renverser et disperser au loin ses débris.

Son père, vrai gentilhomme, peu propre aux affaires, mais follement poussé par le désir de doubler une fortune dont un prince se fût contenté, compromit la situation la plus enviable dans des spéculations téméraires, bientôt mauvaises, et enfin désastreuses.

Il eût été possible cependant de sauver une portion notable du patrimoine par un sacrifice courageux; il n*eût fallu que faire la part du feu. C'était là ce que Sergi, tout jeune encore, mais dont le jugement était aussi juste que son coup d'œil était prompt, conseillait à son père : il ne fut pas écouté. Les pères sont trop habitués à avoir raison pour suivre jamais les conseils de leurs enfants, alors même que par hasard leurs enfants n'auraient pas tort. Le comte Démétrius, pareil à ces joueurs maladroitement obstinés, qui s'entêtent contre la veine, et risquent à chaque coup le paroli pour réparer leurs premières pertes, hasarda ses dernières ressources dans une opération funeste, dont les chiffres habilement groupés par un faiseur, n'avaient pu masquer le vide qu'un moment. Cette fois, la ruine fut complète ou presque complète, car il ne resta plus au comte que des droits peu fructueux dans une mine que l'on disait inépuisable en matières précieuses, mais dont l'exploitation eût exigé l'apport d'un capital qu'il n'avait plus. Il passa désormais sa vie à courir après tous les manieurs d'argent et tous les chercheurs d or de l'Europe, faisant miroiter devant eux les perspectives les plus séduisantes, leur montrant des trésors qui n'avaient besoin que d'un coup de pioche pour sortir des entrailles de la terre et briller à sa surface. En un mot, il s'efforça de séduire les capitaux, plus difficiles à persuader que les femmes! Triste et inutile emploi d'une existence dont l'intelligence et l'énergie avaient manqué de direction.

Quant à Sergi, la vérité nous oblige de déclarer que ce n'était point un philosophe stoïcien, et qu'il n'avait jamais médité ce fameux éloge de la pauvreté, éc^t, dit-on, par Sénèque sur une table d'or. Non; Sergi était jeune; il avait été élevé dans un monde brillant;

il pensait comme ce monde et il sentait comme la jeunesse; il savait que si la fortune n'est pas tout dans la vie, elle est du moins beaucoup, et que si l'argent ne donne pas le bonheur, il aide singulièrement à l'avoir; son esprit très-lucide ne se dissimulait en aucune façon l'avantage que Ton trouve à être riche dans un siècle où la richesse connaît peu d'obstacles; il comprit donc tout ce qu'il perdait en perdant sa fortune; mais il ne voulait point se laisser abattre par un revers : plaie d'argent n'est pas mortelle! il accepta sa ruine comme un fait accompli, et il porta les yeux plus loin et plus haut : il se dit qu'il était fâcheux, sans doute, de renoncer — avant vingt ans — à toutes sortes d'espérances aimables; de repousser bien loin toutes les belles chimères, fêtées, aimées, caressées, avec lesquelles il avait vécu jusqu'alors, avec lesquelles il avait cru toujours vivre. Mais il se dit qu'après tout il était homme, qu'il lui restait l'honneur de son nom, son courage, des amis.... peut-être, et sa jeunesse ! C'en était assez pour remercier Dieu et ne pas désespérer de la vie.

Pour un gentilhomme ruiné, il n'y a guère qu'un métier possible : celui des armes.

Sergi le comprit, et demanda la faveur d'être attaché à i'expéditon du Caucase. Le Caucase est l'Algérie des Russes; c'est la pépinière de leurs armées, le champ de Mars de leurs soldats, Técole de leurs généraux. La •demande du jeune comte fut accueillie avec faveur et aussitôt accordée. Les hommes louèrent sa décision, et la fermeté avec laquelle il avait su prendre son parti; les femmes, dont l'admiration est si douce et dont la plainte a tant de charme pour nous à certaine époque de la vie, plaignirent et admirèrent ce noble et beau jeune homme qui, sans un murmure contre la fortune, «ans une récrimination contre son père, acceptait si dignement la ruine, et tombait sans un cri, sans une plainte, de la position la plus enviée à la moins désirable.

Le premier fruit que Sergi retira de sa résignation et de sa ruine, ce fut donc la sympathie et la bien- -^illance de tous. Il en fut étonné, car il recevait plus du monde qu'il ne lui avait donné — chose assez rare ! — Comme toutes les natures véritablement distingu'^

il se confinait volontiers dans l'intimité discrète de quelques personnes choisies : il ne voyait pas les foules. C'était une âme tendre mais fière ; point banale surtout, et plus jalouse de se concentrer que de se répandre. Aussi fut-il singulièrement touché dé la flatteuse sympathie dont il se vit tout à coup l'objet. Cette secousse violente, qui bouleversait sa vie, produisit donc en lui, grâce aux circonstances qui l'accompagnèrent, une sorte de révolution morale des plus heureuses : il sentit se fondre, sous le souffle d'universelle bienveillance dont il fut entouré, cette indifférence froide qu'il avait eue jusque là pour tout ce qui n'était point de son voisinage immédiat, et pour ainsi dire de sa propre vie. n lui manquait encore ce que Shakspeare a si bien appelé le lait des tendresses humaines ', ce lait bienfaisant sans lequel on n'est jamais un homme dans la haute et complète acception du mot; la reconnaissance lui en mit une goutte, dans le cœur et sur les lèvres. A partir de ce moment, il vit les choses sous un autre aspect et jugea moins sévèrementj ses semblables. £t comme notre bonheur vient plutôt de nos sentiments que de notre fortune; comme le dévouement et la bonté en sont toujours les sources les plus fécondes, on peut dire que le jeune comte Imérieff ne s'était jamais senti plus heureux qu'au moment même où chacun le crut le plus à plaindre.

Telles étaient les dispositions d'esprit du nouveau 9oldat quand il rejoignit sa division. Il avait été devancé à l'armée par des lettres de Pétersbourg, où l'on avait fait connaître sa conduite. Des hommes jaloux d'honneur lui surent gré d'avoir bravement jeté dans le gouffre tout ce qui lui restait de son patrimoine pour racheter le nom de son père. Le prince-lieutenant l'accueillit avec une bonté parfaite :

«Les occasions de se distinguer ne manquent point ici, lui dit-il ; j'aurai soin qu'elles passent à votre portée. »

Il tint parole, et à la lin de la campagne, le cadet se trouva major. Mais malgré les preuves qu'il avait plus d'une fois données de sang-froid, de courage et de

' The milk of human kindness.

coup d'œil militaire, Sergi sentait bien qu'il n'était point fait pour la guerre. Les grandes tueries que l'on appelle des batailles lui étaient antipathiques, et le dégoût de cette boucherie humaine, qui égorge des troupeaux d'hommes innocents, lui gâtait la victoire. Il se disait que c'était là sans doute un mal nécessaire ; mais il aimait mieux que ce mal fût fait par d'autres. Aussi, lorsqu'il se trouva, à la un de la campagne, major et blessé, il accepta le congé que lui offrait son général, et qu'il avait si bien mérité. Nous avons dit qu'il avait depuis longtemps une certaine prédisposition aux idées rêveuses ; il tenait de sa mère, femme charmante qu'il avait eu le malheur de perdre jeune, mais dont le souvenir vivait toujours en lui. Ces idées s'étaient encore affermies dans son âme après la ruine de son père. Le même événement qui le détachait du monde des réalités tristes, le rejetait dans celui des illusions consolantes. La vie des camps avec son mélange d'action et de repos, avec les spectacles changeants qu'elle déroule, avec les grandes scènes dont elle nous rend témoins, l'éternel danger dont elle nous menace, la continuelle pensée de la mort qu'elle nous rappelle, ne laisse pas que d'être assez favorable à ces tendances légèrement élégiaques : elle ne les donne point à ceux qui ne les avaient pas; elle les développe chez ceux qui les ont. Sergi s'en aperçut, — on tombe toujoui's du côté où l'on penche : la campagne qu'il venait de faire, les poétiques veillées des grands-gardes,, le feu des mêlées, les ennuis même^ des longues nuits de bivac, tout cela avait accru, et favorisé chez lui une façon d'être toute particulière. Mais, dans cette atmosphère sereine et un peu raréfiée des hauts lieux, ses mœurs étaient restées pures. N'était-ce pas la meilleure des conditions pour éprouver la passion dans toute sa force et sentir la tendresse dans toute sa douceur? Les âmes chastes ne sont-elles point celles qui savent le mieux aimer? Stella fut pour Sergi tout à la fois la révélation de la femme et la révélation de l'amour. Quand on a soigneusement veillé sur sa jeunesse et longtemps gardé son cœur, on a le droit d'être difficile sur le choix de sa première idole, et parce que ^*

sait que Ton ne brûlera point devant elle un banal encens, on ne veut pas non plus d'une idole banale. Le comte Imérieff avait amassé des trésors pour l'heure d'aimer. Cette heure sonna quand il rencontra lady Mac-Lean. Lui-même le raconta depuis : jamais il n'avait éprouvé une émotion plus grande ; il avait moins tremblé sous la première fusillade de Schamyl. Elle chanta. Ce fut comme un élan de tout lui vers elle. Elle répondait si bien à toutes les aspirations à la fois ardentes et vagues de sa jeunesse I elle réalisait si merveilleusement tous ses rêves! avec elle, tous ses désirs étaient si facilement comblés! Où elle n'était pas, le monde était vide. Ce n'était pas seulement la beauté de Stella qui l'avait pris; peut-être existait-il des femmes aussi belles; c'était le charme infini qui s'exhalait d'elle; c'était le lumineux et pur éclat de son regard; <5'était plus encore cette puissance de faire naître et de communiquer l'émotion, que peu de femmes avaient possédée au même degré, et qui, chez elle, était irréisistible. Quelques créatures privilégiées ont exercé, dit-on, sur certains hommes une sorte de fascination : il n'y a point de mots plus justes pour exprimer l'empire, que, sans le vouloir, lady Mac-Lean avait conquis sur Imérieff. Il ne respirait plus, quand elle s'asseyait à son piano; quand elle chantait, cette voix divine prenait son âme et l'emportait dans les espaces. Il ne cherchait point, du reste, à se soustraire à son empire; il s'y livrait plutôt avec je ne sais quel entraînement passionné, comme si pour lui, désormais, s'abandonner à elle, se perdre, avec la béatitude extatique de l'Hindou, dans la contemplation de sa sereine beauté, et s'anéantir à ses pieds, c'eût été le bonheur suprême. Stella avait peut-être quelques années de plus que lut, mais cette différence d'âge ne faisait que rendre plus évidente encore la supériorité que le craintif amoureux n'était que trop porté à lui reconnaître, car ces années, en lui donnant l'expérience de la vie et la connaissance parfaite du monde, avaient aussi amené sa beauté radieuse à ce point idéal de perfection où il est difQcile à la femme de se maintenir longtemps, mais qui est comme le solstice d'été de son année, —

de sa vie! Sergi était extrêmement timide vis-à-vis des femmes, — c'est le propre de ceux qui ont vécu longtemps loin d'elles, — et ce n'était ni la beauté de lady Mac-Lean, ni le cortège de perfections dont ses yeux d'amant la voyaient entourée, ni l'enthousiasme qu'il éprouvait pour elle, qui devait le ramener de ce culte chevaleresque et platonique à des idées moins éthérées. Elle était sa dame, dans le sens si véritablement noble que le moyen âge héroïque attachait à cette belle et poétique expression. Il eût cru offenser l'être placé si haut dans les adorations de sa pensée par un désir n'ayant pas pour objet l'union indissoluble qui confond à jamais les destinées comme les âmes, et qui seule permet à la femme de céder sans déchoir. Mais pouvait il songer au mariage lorsque tant d'obstacles s'élevaient entre elle et lui?

Le train de maison de lady Mac-Lean annonçait une femme riche, et il était pauvre ! Ce fut la première fois qu'il porta avec quelque impatience le joug de sa pauvreté; ce fut la première fois qu'il eut un ressouvenir amer en songeant à sa fortune évanouie.

Mais si toutes ces raisons semblaient séparer ainsi à tout jamais le jeune homme de celle qu'if aimait, que pouvaient-elles donc contre son amour même? Est-ce que l'amour ne grandit pas au milieu des difficultés qui l'entourent? Est-ce qu'il ne se donne point pour tâche de réaliser l'impossible? S'il écoutait la raison, l'amour serait-il encore l'amour? Impuissantes contre sa passion, ces difficultés si réelles sufGsaient du moins à empêcher toutes ses manifestations; car il y avait chez Sergi un sentiment de dignité et une hauteur de caractère qui exagéraient encore les plus légitimes susceptibilités. Sergi vivait donc, pour amsi dire, au fond de cet amour, calme à force d^tre profond, silencieux, parce qu'il était sans espoir et qu'il dédaignait la plainte ; n'ayant de bonheur que celui de rencontrer lady Mac- Lean; s'abandonnant sans trop songer au péril d'une telle ivresse, au charme de la voir, au charme de l'entendre. Il avait su, avec une habileté de diplomate, se faire introduire dans toutes les maisons où elle allait. Il en était arrivé peu à peu, et sans que persr

n'avait point parlé assez clairement. U se reprocha de n'avoir pas su lui faire entendre le seul langage que pût écouter une femme comme elle. La proposition que don Ramon, après délibération mûre et sérieuse^ allait faire à Stella, était de celles que bien peu, parmi les plus difficiles et les plus fières, auraient eu le droit de refuser sans se voir aussitôt taxées de déraison par la sagesse mondaine; car il ne voulait rien moins que lui offrir un des plus grands noms de l'Espagne et mellre à ses pieds une des plus belles fortunes de l'Europe. U chargea l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique, qui devait être quelque peu son cousin, de demander pour lui la main de iady Mac-Lean.

Stella ne méconnut point tout ce que la recherche du duc d'Osma avait de flatteur pour elle, aussi entourat-eile son refus de toutes les délicatesses oratoires qui devaient l'adoucir; mais elle n'en refusa pas moins.

Le coup parut d'autant plus rude à l'Espagnol qu'il était plus inattendu : il se fit répéter trois ou quatre fois la réponse de la jeune femme, comme s'il eût eu quelque peine à la comprendre; il se demandait à quelle loi secrète obéissait cette créature à part, devant laquelle échouaient toutes les séductions, et qui semblait n'avoir qu'un profond dédain pour ce que les autres recherchent avec tant d'ardeur. Pour un homme qui avait porté si haut l'orgueil du nom et l'infatuation de la fortune, la leçon était complète; elle était cruelle : don Ramon perdait à la fois toutes ses illusions. Son irritation fut profonde; il crut même un moment qu'il n'aimait plus Stella, car il la détestait. U oubliait qu'il y a des haines voisines de l'amour, auxquelles les amants seuls peuvent se tromper.

Après les colères des premiers jours, pendant lesquelles le duc ne voulut point voir Iady Mac-Lean, qu'il s^efforçait de bannir de sa pensée, la belle et souriante image lui revint avec une telle constance qu'il ne pouvait plus l'éloigner de lui, quoi qu'il fît. Peu à peu^ cependant, et tout en s'accusant de faiblesse et de lâcheté, il sentit qu'il se réconciliait avec elle dans son âme; il lui pardonna de ne pas l'aimer : c'était là le premier pas et le plus difficile; bientôt même il en vint

à se dire qae, puisqu'elle ne Taimait pas, elle faisait biea de ne pas l'épouser. Il n'était pas habitué à ce fier mépris du faste, du rang, de la fortune, de tout ce que les^ autres recherchent si avidement et payent parfois si cher. Stella était donc une exception, une femme à part, un caractère comme on n'en rencontre plus. Ces idées n'étaient pas de nature à guérir le duc de sa passion : elles ne firent que l'enflammer davantage encore : l'amour de lady Mac-Lean lui semblait maintenant indispensable à sa vie. Ahl quelle joie pour ce ressuscité de l'amour, quelle joie ardente et profonde, s'il lui était permis de consacrer à la femme aimée cette âme qu'elle avait pour ainsi dire créée en lui! Mais n'avait-elle point refusé ce don de lui-même qu'il avait offert.... Eh bien, non! se disait-il alors; celui qu'elle a repoussé, c'était un autre, un autre qu'elle ne connaissait pas! Ah! sans doute quand elle saura qu'un homme nouveau s'est animé à sa voix, et qu'il est son propre ouvrage, elle sera touchée du bien qu'elle a fait, et elle ne pourra rejeter loin d'elle celui qui a tant de droits à lui appartenir.

Ces illusions, douces et consolantes, furent, hélas ! de bien peu de durée. Pendant la boudeuse absence qui avait tenu don Ramon éloigné de lady Mac-Lean, un autre, qui ne l'avait guère quittée plus que son ombre, avait enfin pénétré dans son intimité la plus douce et la plus tendre. Sergi, une fois débarrassé de la présence de don Ramon, avait éprouvé un mouvement de joie dont il n'avait pas été le maître, et que Stella ne laissa point échapper.

« Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle avec un sourire assez encourageant; depuis trois jours vous semblez tout heureux!

— Et je le suis aussi, répondit-il en baisant sa main

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qu'elle prît un certain plaisir à contempler le trouble qu'elle faisait naître dans une âme jeune et pure, soit qu'elle-même, en présence d'Imérieff, elle éprouvât un trouble pareil et qu'elle se recueillît pour en jouir. Quoi qu'il en fût, elle se tut comme lui, et la tête légèrement inclinée sur son épaule, elle examina avec une attention dont jusqu'ici elles ne lui avaient point encore paru dignes, les rosaces de son tapis, qu'elle frappait à petits coups, du bout de son pied mutin.

« Oui, je déteste les Espagnols I reprit encore une fois Sergi, comprenant bien que ce silence assez ridicule ne pouvait point toujours durer, et ne parvenant pas à trouver une rentrée plus babile.

— Et pourquoi donc les détestez-vous tant? lui demanda lady Mac-Lean, décidée enfin à venir au secours de cette timidité, qui ne se serait jamais vaincue toute seule.

— Eh bieni s'écria Sergi avec une explosion soudaine, je les déteste parce qu'ils vous aiment!

— La raison est admirablement trouvée, et je vois que mes amis n'ont pas du tout l'honneur d'être les vôtres.

— Ne m'accablez pas, madame; ce serait inutile ; je crois que je deviens fou; il y a des moments où ma raison s'égare, où j'éprouve des transports de jalousie sans cause et dont la violence m'effraye.

— Ah ! si c'est vraiment sans cause, vous êtes inexcusable, et j'aurai bien du mal à vous pardonner. »

La belle veuve avait prononcé cette phrase moitié riante et moitié sérieuse, avec un mélange d'ironie et de tendresse, de grâce et de coquetterie qui eût eu des dangers même pour une tête plus solide que celle du jeune officier.

«Oh non! ce n'est pas sans cause, reprit Imérieff d'une voix basse et tremblante, car je vous aime, milady!.... Stella! vous savez que je vous aime! C'est sans droit que je voulais dire.... car vous ne m'avez pas donné celui de vous aimer!

— Je ne l'ai donné à personne! répondit la belle veuve avec un regard qui ajoutait: Mais je ne vous empêche pas de le prendre!:»

La joie mit un éclair dans les yeux de Sergi et son front rayonna. Les physionomies blondes ont plus besoin de bonheur que les autres; il leur faut une sorte d'expansion sympathique; elles ont besoin d'être iUuminées en quelque sorte par la joie intérieure.

Il y a des paysages que l'on ne comprendrait pas sans un rayon d« soleil.

«Si vous saviez comme le sourire vous va bien! continua-t-elle en souriant elle-même; vous n'avez pas le moyen d'être malheureux, vous, il vous faut du bonheur !

— Alors, reprit le jeune homme en se laissant glis* ser à ses j^enoux et en appuyant ses lèvres sur une main que Stella ne retira pas, daignez m'en donner; car,, par l'âme de ma mère! je n'en pourrai plus recevoir que de vous. »

Sans doute la main tremblante de la femme rendit aux lèvres enivrées du jeune homme la caresse qu'elle en avait reçue; car une émotion profonde bouleversa son visage, et une larme, larme d'amour plus précieuse à recueillir qu'une perle de Geylan, brilla dans ses cils et coula sur sa joue.

«Sergi, qu'avez-vous ? lui demanda-t-elle en se penchant vers lui et en le regardant comme elle n'avait encore jamais regardé personne.

— Ce que j'ai, ce que j 'ail Ah! Stella, chère et cruelle Stella! vous me le demandez!... Ne le voyez-vous pas^ ne le sentez-vous pas! Ne savez-vous pas que, depuis le jour où je vous ai vue, mon cœur est allé à vous^ et que je vous ai aimée avec toute l'ardeur, toute la tendresse et toute la passion d'un homme qui s'éveillait à la vie.... qui vous doit les premiers battements de sa poitrine, et dont l'unique désir est de se donner à jamais à vous? Ces aveux, qui brûlaient mes lèvres, que de fois déjà j'ai voulu les faire! mais je ne sais quelle terreur les arrêtait dans ma gorge; car, vous l'avez bien vu, milady, mon amour est fait de respect tout autant que de passion! mais aujourd'hui pourtant, la passion l'emporte; si je vous offense, pardonnezmoi ! Mais, dussé-je vous déplaire, duissé-je à jamais^ vous perdre, il faut que mon cœur s'épanche à vos

pieds; il faut (|ue vous connaissiez enfin le secret qui me tue. Stella, je vous aime de toutes les puissances de mon être, et comme jamais femme ne fut aimée ! >

Imérieif s'arrêta, épuisé par la violence de ses émotions qu'il n'avait pu contenir; d'une main il essuya les larmes qui roulaient encore sur ses joues, et, de l'autre, qu'il appuyait contre sa poitrine, il essayait de comprimer ses palpitations désordonnées.

Qu'allait répondre lady Mac-Lean? Se laisserait-elle gagner à cette sympaûiie communicative, profonde, presque irrésistible, que les passions sincères savent parfois inspirer? C'est en vérité ce que personne n'eût pu dire. Elle était visiblement émue, mais nous n'oserions prendre sur nous d'affirmer qu'elle le fût assez pour laisser échapper les mots irrévocables qui marient les âmes et lient à jamais les destinées. La belle Italienne avait vingt-cinq ans. C'est l'âge où la femme, qui sent tout son prix, est le plus insaisissable. Elle n'est déjà plus naïve et n'est pas encore bonne. Elle a perdu les entraînements impétueux de la première jeunesse sans les avoir remplacés par les attendrissements volontaires de la trentième année. Elle est dans la période de l'inattendu et dans l'interrègne du caprice; de la femme de vingt-cinq ans on peut tout espérer.... et tout craindre.

Un bruit de sonnette retentissant dans l'antichambre empêcha la question d'être immédiatement résolue, et un valet de pied^ que Sergi eût charitablement envoyé à tous les diables, interrompit l'entretien dont le jeune homme eût payé chaque seconde d'une goutte de son sang, pour annoncer M. Lucien de Maldive.

Au milieu du monde étranger dans lequel il vivait^ Lucien de Maldive était resté très -Français, et il pous^ sait à l'extrême les qualités de sa nature, qui p'^

vaient passer pour des défauts, et ses défauts, qui pouvaient passer pour des qualités, suivant l'humeur des gens.

Esprit vif, causeur infatigable, poli comme un homme de cour, éprouvant ce besoin de plaire qui est un des principaux éléments de la vie sociale et le premier charme de la vie mondaine; faisant, selon l'expression vulgaire, des frais pour toutes les femmes, même pour celles dont il n'espérait rien ou dont il n'eût voulu rien attendre, M. de Maldive avait eu des succès : il en avait encore; mais on prétendait que ces succès intéressaient sa vanité beaucoup plus que sa tendresse. H était, du reste, dans l'âge le plus brillant de l'homme : il venait d'entrer dans sa trentième année. Bien né, mieux allié encore, suffisamment riche, il n'avait, pour nouer ses relations, que l'embarras du choix. Il avait naturellement débuté dans la société française, à laquelle il appartenait; mais la froideur et la correction un peu monotone qu'il y rencontra ne tardèrent point à ren détourner, et aussitôt qu'il eut pris pied dans ce monde étranger si facile d'accueil, si courtois de façons, si superficiellement bienveillant, où les femmes unissent à tant de grâce une si vive intelligence de toutes choses, et où elles savent prendre une part si active et si flatteuse au mouvement artisticpie et littéraire du peuple qui les reçoit, le vicomte Lucien, — Lucien était vicomte, — se fit comme un pays d'adoption et ne trouva point que le sel de l'exil fût aussi amer que le poète l'a bien voulu dire. On lui reprocha plus d'une fois d'avoir trouvé la Pologne au faubourg Saint-Honoré et la Russie aux Champs-Elysées : ses amis l'appelaient poliment transfuge; il répondait en riant que la patrie est où l'on est bien.

Présenté depuis quelques semaines à lady Mac-Lean, il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour rendre à la belle veuve toute la justice qu'elle méritait : il s'en était déclaré un des tenants les plus fermes, et comme s'il eût compris qu'en sa qualité de dernier arrivant il lui fallait regagner l'avance que ses rivaux avaient prise, il l'entoura de soins sur lesquels il n'était point permis de se méprendre Lady Mac-Lean s'étonna bien tout d'abord de cette impétuosité, à laquelle seis ado-

rateurs ne l'avaient point accoutumée jusqu'ici, et qu'elle appelait en riant la furia francese, et qui est un mélange de politesse et d'ardeur, de courtoisie et de témérité, de passion apparente et de légèreté trop réelle. Stella ne connaissait point encore cette tactique, qui n'est guère usitée qu'en France dans les guérillas amoureuses. Ni sir Edmond, de triste mais digne mémoire, ni le sombre et magnifique don Ramon, ni Sergi, sentimental et timide, ne lui avaient donné ridée de cette manière nouvelle. La veuve du baronnet écossais, qui avait repoussé les séductions conjugales et champêtres de sir Arthur; la femme du monde accomplie qui avait maté le superbe et présomptueux duc d'Osma, la poétique créature résistant encore à l'attraction qui l'emportait vers la suave tendresse du comte Imérieff, tomberait-elle dans les pièges d'un fat présomptueux? Non, sans doute. Peut-être, cependant, tout en étant parfaitement décidée à la défense, lady Mac-Lean ne se sentait pas suffisamment courroucée de l'attaque. Elle avait toute la curiosité d'une fille d'Eve, et elle ne se gardait pas assez d'un certain plaisir en voyant l'habileté infatigable et les prodigieuses ressources d'esprit que M. de Maldive déployait pour lui plaire. Spirituelle, elle aimait l'esprit, et sous ce rapport on ne l'avait point gâtée : les jardins parlent peu, le lac Kattrine parle moins encore, et les Trossachs sont d'une discrétion à toute épreuve. Il y avait donc chez le vicomte un côté très-séduisant pour Stella, et elle s'abandonnait à son goût pour lui, — ce n'était pas autre chose, — parce qu elle le savait sans danger : si loin qu'on aille, en effet, sur cette route de l'esprit, on est certain de n'arriver jamais au cœur. Lady Mac- Lean jouissait sans contrainte de ce rare et très-vif plaisir de la causerie piquante, légère, variée, effleurant toute chose et n'appuyant sur aucune; de cette causerie dans laquelle un des plus caustiques railleurs de Paris déployait pour elle, et pour elle seule, les trésors d'une inépuisable verve, et où, par un raffinement de délicatesse, les grâces les plus exquises de cet esprit ne servaient qu'à rehausser les nuances délicates et voilées du sentiment, que Lucien savait à p^ "^

pos faire i*eparaître au fond de ses discours; il n'ignorait point que c'est toujours en leur parlant d'amour ou sur l'amour que l'on intéresse les femmes. Dans ces limites, qui étaient peut-être celles de ses moyens, ce dilettante de la conversation était vraiment incomparable, et, comme il ne causait guère qu'avec les femmes, il avait acquis dans ce genre une véritable supériorité. L'intérêt très-naturel que lady Mac-Lean devait prendre, et qu'elle prenait à ces entretiens; le désir qu'elle éprouvait psîrfois de retenir l'aimable causeur plus longtemps près d'elle; une certaine envie de plaire fort natiu'elle, et qui la portait peut-être à mettre un peu plus de coquetterie qu'il n'était nécessaire dans la façon dont elle voulait remercier les gens quand ils lui avaient été agréables, tout faisait que lady Mac-Lean, sans l'avoir cherché et sans même l'avoir su, avait donné à M. de Maldive des espérances sur lesquelles sa pensée fort innocente ne s'était jamais arrêtée. Complètement maître de ses actions, parfaitement libre, car il était trop indépendant par caractère pour ne point s'être affranchi depuis longtemps de ces prétendues obligations du monde qui font de nous autant d'esclaves, M. de Maldive allait où le poussaient ses caprices, dont il ne devait compte à personne. Depuis qu'il avait été présenté à lady Mac-Lean, il s'était arrangé de façon à la voir à peu près tous les jours : comme Imérieff, il savait la veille ce qu'elle devait faire le lendemain. Aussi, quand elle entrait dans un salon, elle ne s'étonnait pas de voir deux yeux vifs, spirituels et perçants qui, avant tout le monde, lui souhaitaient de loin une bienvenue sans paroles.

n ne se passait jamais bien longtemps sans que, par de savantes manœuvres, il ne parvînt à se placer à côté d'elle ; et souvent, comme un général qui intercepte, habile stratégiste, toute communication compromettante entre la place assiégée et les troupes tenant la campagne alentour, il réussissait à l'isoler plus ou moins complètement. Il arrivait même parfois jusqu'au blocus parfait : Stella se trouvait investie. Pour défendre ses approches, M. de Maldive avait à son ser-

vice quelque chose qui valait les canons rayés : un esprit armé à la légère, toujours prêt aux sorties, prompt à la riposte et ne craignant pas de prendre Voifensive quand il le fallaU. Parfois Stella se démodait si elle n'accordait point trop à un seul; mais cétait pour ces moments-là que le séducteur tenait en réserve ses tirades les mieux réussies ; c'est alors qu il lui tirait devant les yeux ses feux d'artifice les plus éblouissants. Il aimait la musique, mais pas autant qu'il était parvenu à le lui persuader; à l'en croire, il ne vivait que pour s'abreuver aux sources pures de la mélodie. Quand il parlait ainsi, il était le premier a ne pas se prendre au mot : l'effet n'en était pas moins produit, et Stella était heureuse d'avoir un juge de plus, et un juge si compétent de ses plus ch^s

mentes

A vrai dire, il avait un goût assez fin, beaucoup de sentiment et peu de science; mais il suppléait à ce (gi lui manquait par cette expression pittoresque, colorée, vivante, assez capable de faire illusion à ceux qui veulent bien se payer de mots.... et ceux-là ne forment-ils pas toujours la majorité? Quoi qu'il en fût, M. de Maldive consolidait son influence de toutes les façons à la fois ; il avait su inspirer à Stella une confiance extrême dans ses appréciations; elle le prenait pour arbi^e dans les cas douteux. Quand elle avait joué o«^p^^*f' c'était son approbation qu'elle recherchait tout d abord; c'était sa critique qu'elle redoutait par-dessus tou^s choses. Cependant, malgré tant d'avantages que lady Mac-Lean accordait à cet aimable Français, et dont la présomption de celui-ci ne demandait pas mieux que d'exagérer l'importance, il n'avait jamais troublé la paix de son cœur.

En voyant entrer M. de Maldive, qu'il n'aimait point, et précisément quand il désirait le plus être seul, Sergi éprouva un mouvement d'impatience et de contrariété qu'il n'était point assez habile pour dissimuler aux yeux clairvoyants de Stella. Aussi, quand on annonça le Français, elle eut pour le Russe un sourire qui lui disait : «Fou que vous êtes! ce n'est pas de

ma faute s'il vient ici. Que vous importe! Ne savezvous point que vous n*avez rien à craindre?»

Mais Sergi avait une trop mince opinion de son mérite pour ne pas s'exagérer un peu celui des autres. Il se défiait trop de lui-même pour ne pas craindre jusqu'à l'ombre d'un rival. M. de Maldive lui était particulièrement antipathique. Il souffrait de ses railleries amères, bien qu'elles ne l'eussent jamais personnellement atteint; puis il craignait pour Stella, qu'il aimait d'une façon si complète et si absolue, l'influence dissolvante de cet esprit sarcastique, près duquel un sentiment généreux et enthousiaste semblait ne devoir jamais trouver grâce, et dont le sourire, alors même qu'il se taisait, semblait railler encore.

Sergi souffrait donc des assiduités de M. de Maldive auprès de lady Mac-Lean : il était également malheureux, et de le savoir seul près d'elle, et de s'y trouver avec lui. Cependant, comme il était depuis assez longtemps déjà chez Stella, et qu'il se sentait incapable en ce moment de causer à trois, il comprit quil fallait céder la place. M. de Maldive avait trop d'expérience de la vie pour ne pas savoir reconnaître, à la façon dont \m homme abordait une femme, et plus encore à la façon dont il la q[uittait, à quel point il en était avec elle. Il devina qu'il gênait singulièrement Imériefif; mais c'était de quoi son égoïsme se souciait assez peu^ et son clair regard, allant du jeune homme à la jeune femme avec une expression légèrement ironique, semblait dire à chacun d'eux qu'il était compris.

Imérieff sortit.

Resté seule avec Lucien, lady Mac-Lean céda bientôt à un désir que nous condamnons. Elle aussi avait lu sur le visage de M. de Maldive, et elle se promit qu'il emporterait de chez elle une impression toute différente de celle qu'il avait reçue en entrant.

Lady Mac-Lean n'aimait pas encore assez le comte Imérieff, à qui pourtant elle avait donné le droit d'espérer beaucoup, pour lui faire déjà le sacrifice de ses triomphes mondains : elle ne voulait renoncer aux hommages d'aucun de ceux qu'elle avait une fois comptés au nombre de ses attentifs. C'était là, disons-

le tout de suite, le tort le plus sérieux de lady Mac- Lean. Il ne se justifiait point sans doute, mais il s'expliquait peut-être par la façon dont elle avait vécu, par les longs ennuis de sa jeunesse; par ce besoin d'être louée, admirée, courtisée, qui est parfois comme la seconde nature des femmes, et qui devient, quand il n'a pas été satisfait, une véritable maladie. On ne s'étonnera donc point si elle fit à M. de Maldive un accueil dont la flatterie aimable le surprit lui-même.

Quoiqu'il eût sa bonne part de vanité masculine, il était cependant assez fin pour s'apercevoir qu'on le recevait un peu mieux qu'il ne le méritait. 11 avait vécu longtemps au milieu des élégances exquises et des incomparables séductions des Slaves, et, tout en continuant de goûter ce qu'elles ont d'irrésistiblement attrayant, il ne s'y livrait plus cependant avec une candeur d'enfant. Mais il faut que la défiance de l'homme soit bien enracinée dans son âme pour ne point céder aux avances d'une aimable et jolie femme qui s'est mis en tête de lui prouver qu'il est charmant en paraissant charmée.

Stella n'avait pas besoin, du reste, de feindre tout à fait : la conversation de M. de Maldive exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle n'était pas insensible à la réputation de supériorité intellectuelle que l'on avait faite à Lucien, et qu'il méritait; il lui semblait que, par ses assiduités, il en ferait rejaillir quelque chose sur celle qu'il entourait ainsi des soins les plus constants. Stella, comme on le voit, était accessible à des séductions de plus d'une sorte : tout ce qui brillait l'attirait, et elle eût voulu retenir auprès d'elle tous ceux qui pouvaient exciter l'admiration ou l'envie du monde. Les sentiments de lady Mac-Lean étaient, du reste, aussi sincères qu'ils étaient complexes. Si elle eût aimé un de ses trois poursuivants, sa conduite eût été blâmable, et nous la livrerions sans pitié à la sévère justice de toutes les femmes qui eussent agi mieux qu'elle. Mais, malgré l'émotion passagère qu'avaient produite sur elle les brûlants aveux de Sergi, elle n'aimait point encore; elle jouissait de la vie heureuse et facile succédant à la longue contrainte à laquelle on

^S02 STELLA. i

l'avait condamnée; elle savourait la liberté comme font toujours celles qui ne l'ont connue que par le désir, et elle n'avait garde d'abréger ce règne éj^émère de la femme, dont tant de choses peuvent retarder i'avénement ou interrompre le cours. Nous avons vu comment elle avait accueilli don Ramon ; quant à M. de Maldive, beaucoup moins capable que l'Espagnol de ce \

que l'on appelle une passion, — la chose qui fait souffrir, pâtir, — il était de cette espèce légère, généralement peu dangereuse, qui n'a point en elle de quoi alimenter un sentiment sérieux, mais qui fournit au monde sa monnaie courante de galanteries, d'amabilités et de relations sociales aussi agréables que faciles — et utiles. — La sympathie que de tels hommes peuvent éprouver pour une femme, composée surtout de caprice et de vanité satisfaite, ne remue jamais les fibres profondes du cœur : c'est une affaire de nerfe et d'esprit : tout se passe dans le cerveau.

Mais pour les livrer à ce scalpel de la froide analyse, qui les réduit si vite à leur juste expression, et qui donne si nettement le chiffre exact de leur valeur, il faut, par d'assez nombreuses comparaisons, avoir acquis déjà une certaine science, et cette science-là, c'est la vie du monde qui la donne, et non point le recueil* iement de la solitude. Dans la solitude, les sentiments gagnent en profondeur, mais l'esprit ne s'y développe jamais complètement; le cœur peut y devenir plus tendre : il y devient à coup sûr plus passionné; mais nos facultés d'appréciation et de di^mement n'y attei- :gnent jamais ce degré de finesse et ce tact qui semblent le privilège exclusif de celles qui les ont n*équemment exercées dans le monde. Les femmes qui ont longtemps vécu seules sont les plus faciles de toutes à tromper, ou plutôt elles se trompent elles-mêmes. Elles prennent avec une facilité dangereuse les apparences pour la réalité : n'ayant pas eu l'occasion de mentir, elles croient naturellement ce qu'on leur dit, et se font très-facilement illusion sur l'acteur- qui joue devant elles, mais à son bénéfice, les jeunes premiers rôles dans la comédie amoureuse. M. de Maldive remplissait toutes les conditions que l'on peut exiger d'un artiste

amateur. Il mettait même à son débit un entraînement et une chaleur d'âme bien capables de donner le change à une personne comme lady Mac-Lean, aussi sincère avec les autres qu'avec elle-même. Personne mieux que lui ne savait s'identifier avec son rôle.... n en faisait toujours une création.

Ce jour-là, il se sentait en verve, aussi déploya-t-il tous ses moyens, il fut ce qu'il pouvait être, et il mérita véritablement le succès qu'il obtint. S'il ne fut pas rappelé, il fut du moins applaudi. Quand il quitta lady Mac-Lean, il s'imagina ^'il l'aimait réellement, car on finit par se tromper soi-même, et Stella fut forcée de convenir qu'elle avait inspiré une nouvelle passion. Elle l'écoutait, comme Eve à quinze ans écouta le serpent, et lorsqu'après l'exorde le plus insinuant, l'exposition la plus habile, la démonstration la plus concluante, il termina par la péroraison la plus pathétique, Stella eut besoin de toute sa prudence pour ne pas compromettre les droits égaux jusque-là de ses divers prétendants. Mais l'image de Sergi, naguère encore si touchante, pâlit un peu devant ses yeux; quand M. de Maldive et Stella se quittèrent, ils étaient tous deux assez contents l'un de l'autre, peut-être parce que chacun d'eux était content de soi-même.

Lucien se croyait sincèrement épris et s'en réjouissait : il ne craignait point la passion, il la cherchait plutôt, et il l'appelait comme un homme qui n'avait pas souffert par elle. Il était de ceux qui aiment à aimer. Quant à Stella, toutes les fauvettes du mois de mai, tous les rossignols de l'amour lui chantaient dans le coeur. Mais ils ne disaient pas tous le même nom ; qui donc aimait-elle? Était-ce don Ramon, qu'elle avait refusé? Etait-ce le comte Imérieff, dont les douces paroles murmuraient encore à son oreille? Était-ce Lucien, qui venait de l'éblouir? Elle-même n'en savait rien : elle aimait l'amour, qu'elle ne connaissait pas encore.

Quand elle fut seule, elle se regarda dans la glace et se trouva belle, mais d'une beauté qui n'était pas la sienne. Sa joue, qui avait trop blanchi loin du soleâi^ dans la brume écossaise, venait de reprendre le ton f

dent de la vie, et cette pâleur mate et chaude, près de laquelle le teint de lis et de roses de certaines femmes parait fade et maladif.

Son œil, qui était devenu rêveur à force de contempler les horizons mélancoliques de Stirling et du lac Éattrine, avait retrouvé tout à coup l'éclat du ciel italien; un moment courhée sous le poids de ses ennuis, sa noble tête se relevait avec une fierté de reine, et il en était peu vraiment qui fussent plus dignes de porter une couronne; ses cheveux, pleins d'un fluide vivant, frissonnaient autour de son front et le caressaient de leurs ondulations souples. Elle sentait maintenant en elle une fièvre de vie qu'elle n'avait jamais connue, et comme un réveil de jeunesse qui ne se pouvait comparer qu'à ces explosions d'avril dans les régions du Nord, quand la nature longtemps captive sous des chaînes de glace, longtemps éteinte sous le blanc linceul des neiges, éclate tout à coup en fleurs et en feuillages, en parûims et en chansons. Stella avait voulu vivre : elle vivait! mais assez pareille à la statue animée que rêva je ne sais quel philosophe, ou plutôt à cette poétique Galatée que le baiser de Pygmalion éveilla tout à coup de son sommeil de marbre, elle ne savait que faire de cette vie nouvelle et abondante qui la charmait et en même temps la troublait. Il lui fallait contenir, régler, diriger toutes ses forces soudainement écloses en elle; elle trouvait déjà que la fortune lui donnait trop vite une revanche trop grande, et qu'elle recevait en ce moment beaucoup plus qu'elle n'avait jamais osé demander, espérer ou même désirer. Elle était aimée de trois hommes dont un seul eût suffi à la destinée d'une femme : elle sentait bien qu'elle était, ou qu'elle serait bientôt la maîtresse absolue de leur sort à tous les trois, et qu'elle ne pourrait faire le bonheur que d'un seul... Que deviendraient alors les deux autres'? Lady Mac-Lean, avec une simplicité digne des premiers âges du monde, s'imaginait que toutes les atteintes de l'amour sont fatales, et que le cœur ne reçoit que des blessures mortelles.

STEIXA. 205

La position se dessina bientôt. Les trois rivaux s'étaient devinés : ils se connurent. La certitude succédait au doute. Ils étaient de trop bonne compagnie pour qu'on eût à craindre un éclat : les hommes du monde n'éclatent pas. Chacun se contint en surveillant les autres, et tous trois entourèrent lady Mac-Lean des mêmes soins.... et de la même défiance. Ni elle ni le monde ne s'y trompèrent, et tous comprirent qu'elle n'avait plus qu'à faire un choix. Lady Mac-Lean qui voulait, pour quelque temps du moins, les maintenir sans se prononcer, en leur donnant assez d'espérance pour les conserver, et pas assez d'encouragement pour les rendre audacieux; lady Mac- Lean dut faire preuve d'une diplomatie consommée et se conduire avec la froide prudence d'un Machiavel en jupon. Disons-le toutefois, cette habileté dont elle ne se fut pas crue capable, lui fit perdre quelque chose de sa propre estime, et elle commença d'en rougir comme d'une faute.

Ne la faisons point cependant plus coupable qu'elle n'était. Elle agissait ainsi tout naturellement. Les trois jeimes hommes lui plaisaient, et bien qu'une secrète préférence l'inclinât déjà vers Sergi, elle n'en aimait encore aucun, et elle ne cherchait aies conserver tous que pour arriver à mieux choisir en connaissant mieux. Il est vrai qu'elle ne se hâtait point; et, comme si l'étude lui eût plu, elle s'y attardait, en femme qui trouve la science agréable à conquérir. Et puis, s'il faut tout dire, la première épreuve qixe Stella avait faite du nœud conjugal, ne lui avait pomt été assez favorable pour qu'elle fût très-désireuse de tenter immédiatement la seconde. Elle n'était pas de celles qui prennent le mariage malgré le man : c'était, au contraire, le mari qu'elle eût pris, malgré le mariage. Une résolution aussi grave méritait au moins quelques réflexions et l'on ne devait point lui en vouloir de les faire.

Un quatrième personnage, sans prendre part à cette lutte animée^ en suivait les diverses pénpéties, non pas avec le sang-froid d'un témoin; mais, au contraire, avec l'intérêt le plus sincère, quoiqu'il fût caché, et l'émotion la plus vraie, bien qu'il s'efforçât de ne la point laisser voir. Le général Baratine, avons-nous oesoin de le nommer, s'était peu à peu rapproché de lady Mac-Lean, et une véritable affection les avait bientôt unis l'un à l'autre. L'âge du général, non moin» que la passion malheureuse qu'on lui connaissait pour sa femme, avait tout d'abord imposé silence aux suppositions plus ou moins malignes que le monde ne manque jamais de faire, — alors même qu'il n'en ignore pas la fausseté, — en voyant n^itre et grandir l'intimité d'un homme et d'une femme.

Entre lady Mac-Lean et le général, cette intimité était, du reste, devenue rapidement assez grande pour que l'irritable Nadine y trouvât de fréquents prétextes à ces petites scènes conjugales dont elle n'avait pas le privilège exclusif, mais que personne ne réussissait mieux qu'elle. Cependant, chose étrange, symptôme des plus significatifs! ces insupportables tracasseries auxquelles précédemment le général accordait tant d'importance, lui devenaient maintenant à peu près indifférentes. Sa sensibilité s'était sans doute émoussée à la longue; peut-être aussi, pour en avoir abusé, Nadine avait-elle perdu quelque peu de son pouvoir. Baratine, en tout cas, semblait cuirassé contre ses attaques. Quoi qu'il en fût, hâtant un peu cette intimité, qui d'ordinaire n'est que le fruit de relations déjà longues, le général montrait à la jeune fenmie l'affection la plus tendre et la sollicitude la plus délicate. Cependant, il ne l'avait point encore reçue chez lui. Au premier mot qu'il en avait dit, Nadine avait menacé d'une opposition terrible. Le général avait temporisé :

il aimait mieux tourner la difficulté que de l'emporter de front; pour être parfois moins prompte, cette tactique n'en est peut-être que plus sûre. If n'avait ^arde de parler à la fière lady de toutes ces petites misères de sa vie intime : elle n'eussent point flatté Stella, qui n entendait point aller chez les gens malgré eux, et pénétrer dans les ménages pour y porter le trouble.

n continuait donc, en attendant mieux, à être un de ses plus assidus visiteurs.

La première fois qu'il était allé chez elle, le vieil Ivan, qui lui avait ouvert, était resté devant lui bouche béante; puis il avait laissé tomber ses deux bras le long de son grand corps; puis il s'était reculé de trois pas, et avait voulu parler.... mais aucun son n'était sorti de son gosier, car le général lui avait mis une main sur l'épaule et le doigt sur les lèvres, en lui disant :

€ Silence! Voici ma carte; sois chez moi demain matin, à sept heures.

— Oui, monsieur, oui, mon général. »

La rencontre d'Ivan rappelait sans doute à Baratine de grands et vifs souvenirs, car en entrant dans le salon de lady Mac-Lean, où, par bonheur, Stella ne se trouvait pas, il se regarda machinalement dans une glace, et il eut peur de son visage. Il marcha de long en large à grands pas, puis il alla appuyer son front brûlant contre la vitre d'une fenêtre : cette fenêtre, qui donnait sur le jardin, il l'ouvrit pour aspirer une bouffée d'air. Puis, quand il eut repris un peu de calme, il examina attentivement tous les objets qui l'entouraient et dans lesquels il lui semblait que se concentrait la vie intime de leur maîtresse. C'était, en effet, comme un petit musée cosmopolite qui lui rendait tous les pays entre lesquels s'était partagée son existence errante. L'Allemagne, l'Ecosse et l'Italie y étaient également représentées. Le général apportait à son examen une curiosité passionnée et un intérêt poignant : on eût dit qu'il interrogeait ces objets, et qu'ils lui racontaient l'histoire de la jeune femme. En face de la cheminée, il y avait, dans un vieux cadre, une Vierge byzantine, sèdiement dessinée sur un fond d'or. Le général, qui la voyait dans la glace, se retourna vivement, soulev*^

le cadre et lut par derrière une date écrite au crayon sur le panneau de bois. Sur la table à ouvrage, il y avait une boîte en argent avec des émaux noirs. Il la saisit d'une main tremblante, Touvrit et toucha l'un après l'autre les petits instruments destinés au travail élégant des femmes : les ciseaux fins pour la broderie, le dé à coudre et l'étui aux aiguilles, en argent mat, doublé d'or, travaillé à Tiflis, avec ce goût étrange et même un peu barbare, recherché si curieusement aujourd'hui. Une petite croix grecque et un flacon à odeur en cristal de roche complétaient la garniture de ce coffret. Le général examina chaque chose l'une après l'autre avec une attention émue, la tournant et la retournant vingt fois. Puis, il replaça le tout dans la boîte, remit la boîte sur la table, et se jetant dans un fauteuil, il attendit^ une main sur ses yeux. La rêverie dans laquelle il était plongé était bien grande, sans doute, puisqu'il n'entendit point le bruit de la porte qui s'ouvrait, et que Stella, surprise de son immobilité, tut obligée de remuer deux chaises avant de pouvoir lui faire relever la tête. Elle était à trois pas de lui qu'il ne l'avait pas encore aperçue.

Enfin leurs yeux se rencontrèrent.

C'était la première fois que le général voyait lady Mac-Lean seule, et l'on eût pu croire aussi que c'était la première fois qu'il la voyait, tant il la regardait avec une attention avide. Stella n'en parut ni choquée, ' ni surprise ; tout au contraire, elle se prêta à l'examen avec une sorte de complaisance, comme si elle y eût trouvé elle-même du bonheur.

Autant ses toilettes mondaines étaient recherchées et brillantes, autant, chez elle, sa mise était simple. Elle portait ce jour-là une robe grise montant jusqu'au menton, et elle était coiffée en bandeaux presque plats, qui lui donnaient un grand air de jeunesse. Le général, comme s'il n'eût pas su de quelle façon aborder l'entretien, la contempla quelques instants en silence. On eût dit que par delà les traits qu'il voyait, il cherchait un autre visage, une autre physionomie. Sans doute il la retrouvait peu à peu, car la sienne s'éclairait lentement et s'animait comme par degrés. Sans

l'expression de bienveillance et de sympathie affectueuse, non moins que de loyauté parfaite qui brillait sur le visage noble et ouvert de Baratine, Stella eût peut-être éprouvé quelque trouble sous ce regard perçant. Mais une impression de cette nature était vraiment impossible avec lui : c'était la tête militaire dans toute la franchise et dans toute la loyauté de son plus beau type.

Lé voyant si obstiné dans un silence qui commençait à devenir gênant, Stella lui adressa la parole la première.

«Bonjour, général! voilà une aimable surprise,» lui dit-elle en lui tendant la main, selon l'usage anglais, qui s'est assez bien acclimaté sur le continent.

Même quand elle parlait, lady Mac-Lean laissait deviner qu'elle devait chanter; on eût dit qu'elle mettait tout en musique; sa voix charmante savait prendre des inflexions suaves et caressantes. C'était un de ces timbres d'or dont la résonnance flatte l'oreille, en même temps que leur sonorité pénétrante vous remue quelque chose au fond de l'âme. Le général eût volontiers passé sa vie à écouter cette voix enchanteresse.

«Je vous remercie, milady, dit-il à Stella en s'asseyant auprès d'elle, d'avoir bien voulu me recevoir chez vous; je désirais depuis longtemps y venir : nos causeries du monde ne me suffisaient plus. Pardonnezmoi d'avoir désiré davantage. Vous êtes entourée, comme vous devez l'être, de beaux jeunes gens qui ont le temps d'attendre; mes jours à moi sont comptés; c'est pour cela, je ne m'y trompe point, que vous avez bien voulu m'accorder un tour de faveur.

— Pas du tout! fit Stella en riant, je ne vous ai point demandé votre acte de naissance, et, si je vous ai reçu, c'est, croyez-le bien, parce qu'il me plaisait de vous voir chez moi.»

Tout cela fut dit très-gaiement. La glace était rompue; la conversation devint ce qu'elle est d'ordinaire entre gens du monde, vive, animée, légère, effleurant mille choses, glissant sur toutes, n'appuyant sur aucune. Cependant le général, sans même que Stella s'en aperçut, tant il y mit de réserve et d'habileté, dirigea h

conversation comme il l'entendait, et se fit donner par la jeune femme, qui ne parut même pas se douter de cette rouerie innocente, tous les renseignements qu'il désirait. Il prenait plaisir à lui faire raconter les diverses particularités de son enfance, il interrogeait ses plus lointains souvenirs et ne lui faisait grâce d'aucun détail, même des plus insignifiants. U voulait tout savoir. Mais Stella se voyait écoutée avec un intérêt si profond et une si affectueuse sympathie qu'elle éprouvait un véritable charme à se raconter ainsi.

Baratine, de son côté, ne cherchait point à dissimuler le plaisir mêlé d'émotion qii'il ressentait en la voyant dérouler ainsi la trame entière de sa vie.

Tout ce (qu'elle lui révélait avec tant de sincérité de ses impressions naissantes, il lui semblait, à force d'y prendre part, qu'il l'avait éprouvé lui-même. 11 aimait la suivre de ville en ville; il la conduisait en Allemagne, il la ramenait en Italie; il s'attendrissait sur l'isolement de son enfance; il frémissait des périls de sa jeunesse.... U eut un serrement de cœur en la voyant partir pour l'Ecosse avec un mari qui eût été son père; il aurait voulu la consoler dans la solitude de son vieux château des Trossachs.... et maintenant qu'il la trouvait à Paris, au milieu des séductions d'un monde qui allait semer des pièges autour de sa jeunesse et de sa beauté, il n'était pas plus heureux ; — car, sans oser encore le lui dire, il tremblait déjà pour elle.

Stella ne lui avait point caché qu'elle avait été élevée par les soins d'une vieille gouvernante très-dévouée, mais qu'elle était orpheline et n'avait jamais connu sa mère.

«C'est le plus grand des malheurs! dit le général; mais.... votre père.... vous ne m'en avez point parlé?

— Je n'ai jamais donné ce nom-là à personne, répondit lady Mac-Lean avec un accent douloureux, et non point sans rougir un peu. Mon père — il y fut contraint sans doute — mon père m'a abandonnée. 2>

Le général sentit un frisson passer sur ses membres; il mordit sa moustache pour que l'on ne vît point trembler ses lèvres qui blanchissaient.

«Pauvre créature! si jeune et déjà si éprouvée I Mais

lui — votre père — si vraiment il vous a abandonnée, il a dû bien souffrir! murmura-t-il en prenant les deux mains de Stella dans les siennes, tandis que son autre bras, passé autour des épaules de la jeune femme, amenait son front vers lui. Il y déposa un baiser si tendre, qu'elle se sentit émue, — mais si chaste, — qu'elle ne songea point à s'y dérober.

«C'est ainsi, continua-t-elle, tandis que les lèvres du général touchaient encore son front, c'est ainsi que m'embrassait quelquefois, quand j'étais toute petite, un homme de haute taille, à la tournure militaire, aux grands yeux bruns, fiers et doux....

— Et vous l'appeliez?

— On m'avait dit de l'appeler mon ami : et je ne lui donnais pas d'autre nom. Il se montrait bon et affectueux : quand il était là, je me souviens que j'étais heureuse. Souvent, me prenant dans ses bras, il m'enlevait de terre, me berçait sur sa large poitrine, me regardait dans les yeux bien longtemps, et caressait mes cheveux bouclés en me disant : «Tu me coûtes bien cher! car une autre vie a payé la tienne; mais tu ne sauras jamais combien je t'aime. :» Souvent aussi, il contemplait le portrait de ma mère.... Tenez, ce médaillon cpe lui-môme attacha à mon cou.... Trouvez-vous que je lui ressemble?

— Un peu I dit le général, dont les yeux qui se mouillaient allaient du visage au portrait; mais, de grâce, continuez I

— La dernière fois que je vis.... cet ami, c'était à Breslau, où dame Angola (ainsi s'appelait ma gouvernante), m'avait conduite, je n'ai jamais trop su pourquoi; il passa quinze jours avec nous.... Quand il m'embrassa, au moment de partir, je sentis qu'une larme tombait sur mon front.... Depuis, je ne l'ai jamais revu.

— Et qu'avez-vous pensé de.... de cet homme? N'avez-vous pas soupçonné qu'il pût être votre père?...

— On ne me l'a jamais dit... et quand je venais è. songer qu'il m'avait abandonnée....

— Vous êtes jeune, milady; vous ne connaissez pas encore la vie.... Prenez garde de juger trop sévèrement ceux qui ont souffert plus que vous de ses rudes at*' *

— Oh î je ne l'accuse pas I répondit Stella, et lorsqu'il mourut....

— Ah ! il est mort ?» fit le général en regardant attentivement la jeune femme.

Lady Mac-Lean fit un signe de tête affirmatif.

«Lorsqu'il mouinit, coutinua-t-elle, j'en éprouvai un tel chagrin, que je reconnus à ma douleur qu'il devait être mon père.... C'est seulement quand ils se sont rompus que j'ai deviné les liens qui nous unissaient....

— Ainsi, malgré ses torts apparents, vous l'aimiez?

— Comment! si j'aimais mon père! Oh! de toute mon âme!.... Bien qu'on Tait souvent accusé autour de moi, grâce à Dieu, je n'ai jamais douté de lui.... Je l'ai plaint.... je ne l'ai pas jugé!»

Baratine se leva brusquement et fit deux pas vers Stella. Puis il mit une main sur ses yeux comme s'il eût voulu cacher des larmes, et il se rassit.

«Continuez, dit-il au bout d'un instant.... je ne veux plus vous interrompre.

— Mon père mort, — car, n'est-ce pas, c'était bien mon père? — ma vie, exempte jusque-là de soucis et d'embarras, devint tout à coup précaire et agitée. J'étais trop jeune alors pour me rendre compte de bien des choses, que j'ai comprises plus tard en me les rappelant : il ne fallut pas moins que le dévouement d'Ivan et d'Angela — des amis plutôt que des serviteurs, — pour achever de m'élever et de m'instruire.... Sans eux, j'eusse été livrée aux chances les plus cruelles. »

Le général fronça le sourcil et fit un geste énergique, — mais il ne prononça pas une parole.

«Je me mariai, poursuivit Stella, et ma vie fiit changée. Puis, je perdis mon mari; tout fut, une fois encore, remis en question. Je suis venue en France, — n'est-ce pas là qu'on vient de tous les bouts du monde? — complètement libre, jeune encore, — je n'ai que vingt-cinq ans — presque riche, et après tout ne gardant pas rancune à la destinée.... Si elle m'a fait passer de mauvais quarts d'heure, elle semble aujourd'hui assez bien disposée à réparer ses torts.

— Il ne faut pas croire que toutes vos épreuves

soient finies, dit Baratine en se levant. Que voulezvous? la vie est un combat, où il n'y a jamais de victoire décisive : c'est toujours à recommencer.... Je voudrais que notre amitié fût plus vieille, ajouta-t-il avec une certaine grâce mélancolique, pour avoir le droit de vous donner quelques conseils : vous ne les suivriez peut-être pas....

— Donnez toujours.... cela n'engage à rien! répondit Stella avec une pointe de malicieuse gaieté.

— Eh bien ! vous devriez vous marier. »

Elle secoua sa tête mutine.

«Oui, il faut vous marier, reprit le général avec plus d'insistance ; vous êtes trop jeune pour vivre seule, trop belle pour voir le monde sans danger....

— Sans danger pour qui?

— Pour lui, certainement! mais pour vous aussi, peut-être! Vous avez tout ce qu'il faut pour choisir : choisissez.... mais bien et vite!

— Ah! dit Stella, vous ne sortez pas, comme moi, de la prison conjugale....

— C'est vrai, pensa Baratine, car j'y suis encore.

— Laissez-moi le temps de respirer. Je n'ai pas demandé ma liberté.... J'ose dire que je ne l'ai pas souhaitée; mais, puisqu'elle ifn'arrive, j'en veux jouir.

— Je vous surveille, fit le général en levant l'index à la hauteur de son front. Mais en attendant, mettezmoi à la porte. Vous voyez bien que je ne m'en irai jamais tout seul!»

Baratine ne fut pas plutôt hors de l'appartement, que lady Mac-Lean, qui s'était merveilleusement contenue, se jeta sur le cordon de la sonneîte et l'agita avec une violence fébrile. Une femme de chambre parut.

«Pas vous. Constance, pas vous! c'est Ivan que j'appelle.... envoyez-moi Ivan.

— Ivan est sorti, madame.

— A-t-il vu la personne qui était ici tout à l'heure?

— Je ne sais pas, madame.

— C'est bien.... laissez-moi.... Ah! aussitôt qu'il rentrera, je veux lui parler. »

Restée seule, lady Mac-Lean parut s'absorber dans une réflexion profonde; elle interrogeait les moindres

indices; elle groupait ses impressions; elle coordonnait mille petites circonstances, insignifiantes en ellesmêmes, mais qui, par le rapprochement, prenaient tout à coup une importance sin^lière; elle tâchait de ressaisir jusqu'au son de voix du général ; elle se répétait ses gestes, cherchait à donner un peu de fixité à ses pensées vagues et à faire le jour dans les ténèbres de son âme. Il faut bien convenir qu'elle y réussissait fort mal. Après un éclair, elle se retrouvait dans une obscurité plus grande; le fil qu'elle avait renoué avec tant de peine se brisait de nouveau, et ses souvenirs, tour à tour perdus et retrouvés, s'égrenaient comme les perles d'un collier dont le fil est rompu.

Tout à coup, elle entendit un bruit de chevaux dans la cour : c'était le moujick et un groom qui rentraient. Elle ouvrit brusquement la fenêtre, et d'une voix impérieuse :

«Ivan, j'ai à te parler!» s'écria-t-elle.

Le Russe jeta à son camarade les rênes de Minuit et se rendit à l'ordre de sa maîtresse, non point peut-être sans éprouver une secrète inquiétude.

Aussi, comme s'il eût monté trop vite, il s'arrêta quelques secondes avant de frapper à la porte du salon, en s'adressa nt à lui-même une sorte de monologue pour s'exciter à la prudence dans ses réponses. «Madame n'a jamais besoin de moi à cette heure; elle ne m'appelle jamais elle-même; elle a d'ordinaire la voix la plus douce du monde.... surtout quand elle me parle.... Il y a du nouveau ici.... Est-ce que ce serait

Eour le général?... Grâce à Dieu, Ivan n'est pas plus ête qu'un autre.... Mais c'est égal ! sentinelles, prenez garde à vous!»

Quand il se crut suffisamment raffermi, Ivan comparut devant sa maîtresse en faisant le salut militaire, habitude dont il n'avait pu se défaire encore, bien qu'il fût passé, selon son expression, depuis bientôt trente ans, du militaire dans le civil.

Lady Mac-Lean s'était reculée jusqu'à l'extrémité du salon et s'était placée le dos au jour, faisant par instinct ce que les juges d'instruction font par tacticjue, de manière à rester dans l'ombre, tandis que la lumière tombe en plein sur le visage du prévenu.

« Approche 1» dit elle au moujick d'une voix qui n'avait plus rien de sa rudesse impérieuse, et avec un de «es regards par lesquels lord Ashbury prétendait qu'elle sirénait les gens.

Ashbury, qui n'était pas un puriste, n'hésitait point •devant la nécessité de créer un mot quand il n'en trouvait point qui rendit sa pensée, et il avait forgé celui-là par une allusion transparente à ces créatures charmeuses, moitié femme, moitié poisson, qui avaient le -privilège de séduire tous ceux qui les entendaient ou les voyaient.

Le vieux groom, qui se sentait encore mal à l'aise, approcha avec une bonne grâce douteuse.

« Ivan, lui dit sa maîtresse, tu connais le général qui «st venu ici ce matin?

— Oui, milady, je sais que c'est un général, répondit-il en balbutiant.

— C'est là tout ce que tu sais?

— Un général russe, je crois.

— Est-ce qu'il t'a fallu longtemps pour être si bien renseigné? poursuivit lady Mac-Lean avec une ironie •qui ne pouvait échapper à son serviteur.

— Mon Dieu, non, milady; j'ai causé un peu dans la <50ur avec son cocher, qui tient très-bien sa calèche à huit ressorts et ses deux chevaux du Mecklembourg.

— Ëhl je ne t'en demande pas si long sur ses chevaux ni sur sa voiture I Sais-tu comment s'appelle le général ?

— Non, milady, fit Ivan qui peu à peu s'affermissait clans le crime.

— Eh bien! c'est le général Baratine!»

Ivan haussa légèrement les épaules, laissa tomber ses bras et ouvrit ses deux mains, pantomime expressive qui veut dire, dans toutes les langues : Ce n'est pas ma faute, et cela m'est bien égal.

«Ce nom ne te rappelle rien?

— Non, milady, absolument rien.

— Prends garde, Ivan! tu es un bon serviteur.... tu es même plus que cela pour moi : mais si j'apprenais que tu m'as trompée.... eh bien, non! je ne te pardonnerais de ma vie!

— Je ne connais pas le général, répondit Ivan pour la seconde fois.

— C'est bien ; je n'ai plus besoin de toi. »

Stella le vit partir sans avoir pu rien surprendre sur sa physionomie impénétrable; et elle se sentit plus incertaine et plus tourmentée qu'auparavant. Cette petite lumière, un moment allumée dans les ténèbres de sa vie, en s'éteignant si subitement les avait rendues plus profondes. Le mystère de sa destinée, auquel depuis longtemps elle ne prenait plus garde, parce qu'elle n'avait pas même l'espérance de le pénétrer, lui était devenu insupportable du moment où elle avait cru possible qu'il cessât.

Les paroles du général, la multiplicité de ses questions, l'insistance avec laquelle il s'était informé deses premières années, tout semblait se conjurer pour ramener sa pensée vers des préoccupations qui ne lui étaient plus habituelles et dont elle se détournait quand elles lui venaient, parce qu'elles étaient douloureuses.... Mais elles se présentaient maintenant à elle avec une obstination dont elle n'était point la maîtresse. Aussi, grâce à la vivacité nerveuse de sa nature, elle en arriva bientôt à se persuader que ses parents vivaient toujours et que le général les connaissait.... Ses suppositions ne s'arrêtaient pas là! Mais rien en. ce moment ne semblait devoir les éclaircir.

Cette préoccupation nouvelle ou plutôt renaissante projeta une ombre sur la vie de làdy Mac-Lean. Aussi tout à coup, après avoir joui quelque temps de ses succès avec la vivacité d'impression qu'elle apportait à toute chose, et que n'avait point émoussée sa jeunesse toujours contenue; quand le monde, qui n'était pas encore blasé sur sa nouvelle idole, n'avait pour elle que des admirations et des flatteries; un soir

qu'elle avait reçu des ovations capables de la rendre indifférente à la louange pour le reste de sa vie, fatiguée de ses triomphes mêmes, qui avaient toujours un certain air d'exhibition publique de sa personne, elle déclara qu'elle ne chanterait plus que chez elle et devant ses amis les plus intimes.

Si elle eût été inspirée par la délicate réserve de l'amour, on n'eût pu donner trop d'éloges' à une telle résolution. Quoi qu'il en fut, Stella sut la tenir; elle rapporta dans ce petit cercle, qui lui était si complètement dévoué, et qui ne fit que se resserrer davantage autour d'elle, cette assurance que doi ne le succès, et ce je ne sais quoi de dominateur qui force les fronts à se courber. Le charme était plus grand que jamais; mais, au lieu de s'y soustraire, ceux qui en étaient atteints, si j'ose me servir d'un tel mot, allaient au contraire au-devant. Elle se livra à la musique, pour elle, mais devant eux, comme elle s'y était livrée jadis,, seule, dans le recueillement de son château des Trossachs.

Mais elle n'avait point alors, comme à présent, cet enthousiasme ardent que lui avait donné son contact avec la vie.

A mesure qu'elle s'était plus intimement mêlée aux fiévreuses émotions de la vie parisienne, son talent en avait pour ainsi dire ressenti le contre-coup. Il avait gagné dans le choc ce je ne sais quoi de vibrant et de

{>asSionné qui lui manquait encore et qui l'avait singuièrement achevé.

Les arts d'expression n'arrivent jamais â leur dernier degré de perfection entre des mains glacées : il faut avoir en soi, pour le communiquer, le frémissement de la vie. Cette vibration, ce frémissement, Stella les possédait maintenant, ou plutôt elle en était ellemême possédée, et il ne fallait point chercher ailleurs la cause véritable de l'irrésistible empire qu'elle exerçait autour d'elle; son art, merveilleux déjà, s'était épuré, agrandi, transfoimé dans la fréquentation et par l'influence de cette élite intelligente qui ne se rencontre qu'à Paris, dont elle fait la joie et l'orgueil. Comme si elle eût dû avoir tous les dons à la fois, sa beauté parut

se dévelopi)er en même temps que son talent. Son visage n'avait pas seulement cette régularité de traits qui est pour ainsi dire rétemitë humaine de la beauté, parce c[ue les années passent sur elle en la respectant ; mais il avait encore ce charme changeant de la physionomie, et cette grâce de l'expression qui se renouvelle à chaG[ue instant. La passion qu'elle voulait rendre sculptait, pour ainsi dire, un masque idéal dans sa chair comme dans un marbre vivant, et faisait briller tout à coup les splendeurs de l'âme visible.

Dans ces moments-là, quand, à la magie de sa vois, elle joignait le prestige de ce visage transfiguré, presque céleste, ce n'était plus seulement trois adorateurs qu'elle avait, mais tous ceux qui se trouvaient dans son salon, pouvaient se regarder comme rivaux les uns des autres, d'accord sur un seul point : leur admiration pour elle.

Cependant le printemps avançait rapidement : déjà des désertions nombreuses avaient éclairci partout les groupes mondains. Les élégants se hâtaient de fuir Paris ; ceux qui restaient encore allaient bientôt se cacher, par respect pour la mode. Il est convenu que pendant six mois au moins la ville est impossible. C'est un préjugé que nous combattrons quand nous en aurons le temps, car Paris n'est jamais plus charmant que l'été. Quoi qu'il en soit, lady Mac-Lean ne sentait pas le besoin de partir; où serait-elle allée? Elle savait trop bien ce qu'elle devait à son nom, à sa jeunesse et à son rang pour se risquer seule dans le tumulte compromettant des villes d'eaux. Elle déclara donc qu'elle ne quitterait point sa fraîche et délicieuse retraite du quartier Beaujon.

Le duc d'Osma, M. de Maldive et le comte Imérieff acceptèrent avec joie l'ultimatum de leur belle souveraine, tant ils avaient craint qu'elle ne voulût aller là

OÙ ils ne pourraient la suivre. Elle restant, ils déclarèrent nettement qu'eux aussi voulaient rester. Il se * forma donc entre eux quatre certaines habitudes de vie dont rien ne semblait devoir troubler désormais la régularité. Les trois hommes lui laissaient d'ordinaire la liberté de sa journée, à moins qu'elle ne les eût commandés pour lui servir d'escorte au Bois — mais c'était là un cas assez rare, — elle aimait mieux se promener seule, suivie du fidèle Ivan, qu'elle avait peu à peu réintégré dans ses bonnes grâces.

Ils se présentaient invariablement chez elle chaque soir vers les neuf heures; s'établissaient solidement dans leurs positions respectives et restaient là, se surveillant les uns les autres, jusqu'à ce que, au premier coup de minuit, un léger signe de Stella les avertît qu'il était déjà demain. Cette fréquentation quotidienne, pleine d'espérances, — renaissantes et déçues, — pleine de désirs irrités et combattus, qui les mettait en présence les uns des autres, sous les yeux d'une femme aimée, les avait forcément amenés à des concessions mutuelles. Don Ramon était moins superbe; Il avait adouci, et, pour ainsi dire, humanisé sa fierté castillane. Sergi, de son côté, montrait une humeur moins sauvage, et ne dédaignait plus, comme autrefois, ces conversations mondaines, dont l'apparente futilité peut très-bien cacher des pensées sérieuses ou des sentiments profonds. Il suffit de savoir s'en servir. Quant à M. de Maldive, qui se tenait naturellement dans le juste-milieu de la vie parisienne, c'était lui qui avait eu le moins de chemin à faire. Il était du moins devenu bon enfant; il avait renoncé à cette perpétuelle raillerie qui faisait de sa conversation une sorte d'escrime, un véritable assaut, où, pour n'être pas touché, il fallait toujours être prêt à la riposte et prompt à la parade. Maintenant, il était désarmé, et l'on pouvait vivre, à côté de lui, sans craindre ces coups d'estoc et de taille, naguère encore si lestement portés. Il n'avait gardé du passé que son vif esprit et son inépuisable entrain, sans lequel plus d'une fois les soirées de lady Mac-Lean eussent été difficiles à passer. Quant à Stella, pareille à ces conquérants qui vei'- ^^

lent, à tout prix, voir régner la paix dans les provinces qu'ils ont soumises, elle était heureuse de songer qu'elle domptait avec un regard ces natures ennemies. Elle se disait qu'elle avait attaché au même char un lion, un renard et un agneau, et qu'au lieu de se dévorer, ce^ étrange attelage ne songeait qu'à la traîner au Gapitole. Tout en faisant ces réflexions, elle ajoutait que les hommes s'appellent le sexe fort, et elle ne pouvait réprimer un sourire assez ironique.

La musique faisait, bien entendu, les principaux frais de ces soirées. Un des plus grands mérites de cette femme, que le monde avait pris cependant tant de plaisir à gâter, c'était dé savoir réserver ses plus grandes séductions et son plus grand charme pour la vie intime. Quand ils étaient seuls tous quatre, ce qui arrivait presque tous les soirs, elle chantait pour eux tant que les heures étaient longues. Un observateur eût même pu juger par le choix de son répertoire, de ses dispositions du moment, et de la faveur dont jouissait chacun de ses amis. Les airs de bravoure et les morceaux à effet plaisaient surtout à l'Espagnol; le Français avait naturellement des préférences pour la musique vive, spirituelle et légère des compositeurs de sa nation; le jeune Russe se complaisait dans leô Ueders des bords du Rhin et les échos d'Allemagne. Aussi rien qu'à voir Stella prendre le cahier jaune, vert ou lilas, on pouvait savoir quelle était la nuance du sentiment dominant, ou la coquetterie, ou la tendresse, ou la passion, — car il y avait de tout cela chez elle tour à tour.... parfois en même temps I — souvent, après le thé, quand elle avait épuisé son répertoire, elle allait au piano, disait qu'elle se sentait en verve, qu'elle allait les mettre à la porte, et jouer pour elle seule.

Ils réclamaient, resserraient encore le petit cercle, et elle commençait.

On peut faire son procès au piano, cet instrument toujours faux, sans passion, et dont la sonorité, par cela même qu'elle est privée d'une justesse absolue, et qu'il faut se contenter av^ec lui de l'à-peu-près, ne répond à aucune des fibres sensibles et sympathiques de

notre système nerveux. Tout cela est vrai. Mais il n'en faut pas moins reconnaître que le piano est un orchestre complet, et, qu'entre des mains habiles il a des ressources presque infinies : par l'accent que savent lui donner des doigts d'artiste, faisant eux-mêmes le son dont ils ont besoin, et lui communiquant une âme pour émouvoir et attendrir, il, arrive à des effets puissants.

Stella avait un vrai talent d'exécutant : elle jouait comme elle chantait; elle n'était point de celles qui aiment mieux frapper fort que frapper juste; mais il était impossible d'unir plus de grâce à plus d'élégance, plus de finesse à plus de suavité.

Un soir, elle avait laissé don Ramon et M. de Maldive feuilleter dans ses cahiers, et elle avait joué tout ce qu'ils avaient voulu.

<!ill n'y a que vous qui ne m'ayez rien demandé,» dit-elle d'un ton d'affectueux reproche à Sergi, un peu triste, et qui s'était assis loin d'elle à une table où il feuilletait des albums.

Sergi répondit par un vers du Tasse qui a dû servir plus d'une fois aux amants malheureux et timides :

« Abba chiedo ; poco spero ; bramo assaî. »

«Eh bien, puisque vous désirez assez, écoutez ce que je vais jouer.

— Et cela s'appelle?....

— VOUS,» lui répondit-elle en russe, assez brusquement.

Elle s'approcha du piano, sans lui donner le temps de répondre. Ses doigts se posèrent sur les touches sonores et voltigèrent avec une légèreté d'oiseau. Puis elle suspendit son jeu, et jeta au jeune homme un regard profond, en arrêtant quelques secondes ses grands yeux sur son front rêveur; mais bientôt, s'absorbant

tout entière dans sa pensée, elle débuta par un prélude bizarre comme ces chants des zingari, que le voyageur écoute parfois avec une sorte de ravissement aux bords des grandes plaines ou sur la lisière des forêts hongroises. Il y avait sans doute de la passion dans ce chant ; mais il y avait encore plus d'étrangeté ; la mélodie commencée ne s'achevait presque jamais. On eût dit des fuites, des détours et des retours de la pensée sur elle-même. C'était quelque chose de souffrant, de maladif, de timide : on devinait un charme et l'on n'osait pas s'y livrer. Çà et là, pourtant, il s'échappait comme un accent de sensibilité voilée, intime et pénétrante.

Sergi écoutait avec une attention que rien au monde n'eût été capable de distraire : les deux autres jeunes hommes relevèrent tout à coup la tête et se regardèrent, comme pour se demander d'où venait ce chant qui ne ressemblait à rien de ce qu'ils avaient entendu jusque-là. L'intensité d'expression que Stella donnait à son jeu avait une surexcitation fiévreuse. — Le piano n'a pas ordinairement ces accès. — • L'inspiration impérieuse, sauvage d'allures, se développait sur un rhythme martelé, [qui vous saisissait, ou, pour parler plus juste, qui vous frappait.

La mesure qu'elle avait choisie, souple et entrecoupée, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous un soufile, toujours prête à se dérober sous ses doigts, qui la ressaisissaient toujours, n'était pas moins originale que la pensée même, et rehaussait encore sa singularité. Peu à peu, cependant, après un prélude orageux et troublé, le calme se fit dans son jeu soudainement apaisé, et les dernières notes expirantes de cette longue introduction, véritable poème musical, se lièrent par une transition habilement ménagée à un chant large, grave, calme, d'une douceur infinie et d'une ineffable suavité.

Lucien et don Ramon se levèrent, et s'approchant sur la pointe du pied entourèrent le piano. Quant à Sergi, à qui lad)[ Mac-Lean avait dit en un seul mot: «Ce que je vais jouer, c'est vous qui me l'avez inspiré ! 1^ Il flottait pour ainsi dire dans un monde d'émotions qui prenaient son âme, la ballottaient comme

un esquif sur la vague agitée, et l'emportaient avec elles. Jamais Stella ne s'était révélée plus grande artiste que ce soir-là I Enfin, après avoir mis dans sa musique ce que jamais elle n'avait osé mettre dans son chant; après avoir troublé par des sanglots désespérés des élégies rêveuses; après avoir attristé, par de soudaines explosions de douleur, des mélodies empreintes d'une douceur sereine, elle termina tout à coup, trop brusquement peut-être, par une explosion de joie, de tendresse et d amour, qui rappelait cet admirable rondo final de la Cenerentola^ où éclatent toutes les chansons du printemps, du bonheur, de la jeunesse et de l'amour.

Puis, elle referma brusquement le piano et passa ses longues mains blanches sur son front, comme si elle voulait chasser loin d'elle les efQuves trop abondants du magnétisme qui l'inondait.

«Milady, ût le duc d'Osma, vous avez été pathétique comme Chopin, et jamais je n'ai été plus profondément ému.

— Alors, vous allez bien m'en vouloir? lui dit-elle avec son plus aimable sourire.

— Ahl milady, ce temps-là est passé, et vous le savez bieni répondit don Ramon, en s'inclinant sur sa main qu'il baisa.

— De qui est cet admirable morceau? demanda M. de Maldive.

— Eh! pourquoi ne voulez-vous pas qu'il soit de moi ?

— Je sais, répondit-il, que rien ne vous est impossible. }»

Sergi, qui ne paraissait point avoir conscience de ce qui se passait autour de lui, était resté immobile siu* son fauteuil. Stella, en s'approchant de lui, remarqua qu'il était très-pàle.

<iEh bienI lui demanda-t-elle tout bas, comment trouvez- vous que je vous aie traduit?

— Si bien que je ne me reconnais pasl

— Je ne connais personne, fît M. de Maldive, qui sache ainsi remuer les cœurs et si bien marier la sensibilité à l'ironie, continua-t-il en regardant tour à tour, et avec une expression singulière, lady Mac-Lean et le comte Imériefif.

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