JOSEPHINE
Cette lettre de Joséphine fut donnée & Romain Gagnon, qui la confia a Sauzay, l’ex-législateur, lequel la transmit au comte de Cessac.
Romain Gagnon recourait en méme temps a Vobligeance du
comte Daru, le tout-puissant cousin. Le 28 janvier 1811, sur ses
instances, Daru écrivait a Cessac :
Monsieur, LE CoMTE,
Sa Majesté l’impératrice Joséphine qui daigne porter de l’intérét a M. Gagnon, médecin fort estimé a Grenoble, a bien voulu vous demander pour le jeune Gagnon, son petit-fils, une commission adjoint aux commissaires des guerres. M. Gagnon est mon parent; il a fait donner une excellente éducation a son fils, et se chargerait de lui assurer les moyens de suivre cette carriére avec honneur. Oserais-je espérer, Monsieur le comte, que Votre Excellence voudra bien ne pas rejeter lademande que j’ail’honneur de lui renouveler? Je puis d’avance lui certifier que M. Gagnon fils s’empressera par son zéle de justifier ses bontés. Je renouvelle a Votre Excellence VPhommage de mon respectueux dévouement.
Darv.
Cessac répondit qu’il se haterait de saisir occasion de remplir les désirs de l’impératrice et de faire quelque chose qui fatagréable au comte Daru.
Quelques jours aprés, le 15 février, Daru revenait a la charge. I] envoyait 4 Cessac une lettre de Romain Gagnon qui promettait de servir 4 son fils une rente annuelle de 2,000 francs, payable tous les trois mois et d’avance, entre les mains d’un banquier dans la ville ou Gaétan ferait sa résidence.
Monsieur le comte, écrivait Daru, Votre Excellence m’a fait ’honneur de me répondre que lorsqu’elle aurait a s’occuper de proposer au grade d’adjoint aux commissaires des guerres, elle n’oublierait pas que jai eu l’honneur de lui recommander M. Gaétan Gagnon, pour qui Sa Majesté l’impératrice Joséphine a bien voulu lui témoigner de Vintérét. J’ai ’honneur d’adresser a Votre Excellence la demande de M. Gagnon pére et l’engagement qu'il prend d’assurer 4 son fils le revenu nécessaire pour qu il soit en état de suivre cette carriére d'une maniére convenable. J’ai l’honneur de renouveler 4 Votre Excellence Vhommage de mon respect.
Daru.
Cessac répondit que lorsque les circonstances le permettraient, il exposerait 4 lempereur les titres que Daru faisait valoir en faveur de Gaétan Gagnon. Mais rien ne vint. Daru reprit la plume, et le 11 juin 1811 envoya cette troisi¢me lettre 4 Cessac :
536°. aN STENDHAL-BEYLE
Monsieur le comte, j’ai eu l’honneur d’écrire 4 Votre Excellence, il y a environ trois mois, en faveur de M. Gaétan Gagnon, qui se destine 4 l’administration militaire et désire obtenir une place d’adjoint aux commissaires des guerres. Oserais-je prier Votre Excel- lence de vouloir bien permettre que je lui rappelle cette demande, — a laquelle Sa Majesté l’impératrice Joséphine veut bien aussi prendre quelque intérét? Je renouvelle a Votre Excellence, Monsieur le comte, Vhommage de ma plus haute considération.
Comte Daru.
Pour la troisiéme fois, Cessac fit répondre qu'il saisirait avec empressement loccasion de nommer le jeune Gagnon et de prouver qw il attachait un prix infini aux recommandations de limpératrice et de Daru. Il avait prescrit de « répondre d’une maniére aimable sans s’engager ». Mais Romain Gagnon envoya une nouvelle sup-plique. Le préfet du Mont-Blanc, Crousaz-Crétet, rappela que la famille Gagnon était « aisée et généralement estimée du département ». Daru enfin, le tenace et terrible Daru, lanca, le 26 janvier 1812, une quatrieme lettre :
Monsieur le comte, au mois de juin de l’année derniére, Votre Excellence eut la bonté de me faire espérer qu’elle voudrait bien s’occuper de la demande que j’ai eu l’honneur de lui faire en faveur de M. Gaétan Gagnon, qui désire étre employé comme adjoint aux commissaires des guerres. Sa Majesté limpératrice Joséphine a bien voulu vous témoigner l’intérét quelle porte 4 M. Gagnon. Votre Excellence ne me taxera-t-elle pas d’indiscrétion si je lui rappelle cette demande? M. Gagnon, depuis un an, travaille dans les bureaux de M. le commissaire des guerres Bourgeois de Saint-Paul, et. Pordonnateur Boilleau rend un bon témoignage de son zéle et de sa facilité. Je serai bien reconnaissant, Monsieur le comte, de ce que Votre Excellence pourra faire dans occasion pour ce jeune homme qui, je n’en doute pas, s’empressera de justifier vos bontés. Je vous. renouvelle, Monsieur le comte, les assurances de ma haute considération.
Comte Darvu.
Il fallait cette fois s’exécuter. La lettre lue, Cessac traca ces mots ala marge : Le proposer pour adjoint provisoire. Cette fois encore, les. bureaux regimbérent : Gaétan n’avait pas l’age requis, et le corps ~ des adjoints était au complet. Cessac répondit 4 Daru que le jeune. homme avait dix-neuf ans, qu'il serait nommé lorsqu’il aurait atteint sa vingt et uniéme année, et dés qu’une vacance se produi-
i . : ea5 : ae it. Mais Romain Gagnon nese rebuta pas. Il écrivit qu'une armée se formait en Allemagne, que Gaétan était en état d’entrer en camie “p gne et-savait allemand, que le moment venait de conférer au * jeune homme le brevet promis, et il fit donner la comtesse Daru. Le 5 mai 1812, la comtesse Daru envoyait a Gessac une lettre ainsi concue :
___Permettez-vous, Monsieur le comte, que je rappelle a votre sou- venir M. Gaétan Gagnon? C’est un parent de mon mari, pour - lequel Sa Majesté Vimpératrice Joséphine vous a demandé une place d’adjoint aux commissaires des guerres, et que vous avez eu la bonté d’admettre en qualité de surnuméraire dans le bureau des. fourrages. ae ; aaa M. Gaétan Gagnon désirerait pouvoir profiter des circonstances pour aller en Allemagne et commencer a acquérir |’expérience ___— nécessaire a l’état auquel il se destine. Il demande d’étre employé comme adjoint provisoire, ou sous un titre moins élevé, sil y en a, et ne désire que Voccasion de travailler d’une maniére active. Jose répondre, Monsieur le comte, que ce jeune homme est digne par l’éducation qu’il a recue et par son zéle que Votre Excellence le mette 4 méme d’acquérir quelque talent, et je serais infiniment an reconnaissante de ce qu’Elle voudrait bien faire pour lui. Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considéraey tion.
3 Narpor, comtesse Darvu.
Faire ce qui sera possible, tel fut ordre de Cessac a la réception de cette lettre. Or Gaétan ne désirait que d’aller a la Grande Armée set: @Etre utilisé dans l’administration. Les bureaux proposerent de le faire commis aux écritures, et le 10 mai 1812 Gaétan fut nommé aide-garde-magasin.
« Je Vavancerai promptement », avait fait dire Cessac a la comtesse Daru. Le ministre tint parole. Le 28 juillet 1812, Gaétan ¢tait - nommé adjoint provisoire aux commissaires des guerres. Il voulut le 28 partir avec son cousin Henri Beyle, qui se rendait a Vilna. , (Cf. p. 117.) Mais Beyle n’avait de place dans sa caléche que pour Jui et son domestique. Gaétan lui écrivit une lettre impertinente. Beyle, que oncle Romain avait naguére traite de charlatan, jura que Romain et Gaétan Gagnon n’existaient plus pour lui. ' Gaétan fit toutefois la campagne de Russie, sans beaucoup de résolution, le pauvre! Durant la retraite, Daru le trouva a Vilna,
___ pleurant et regrettant sa mére. Le comte préta de Vargent au jeune ~~ homme et lui donna sa derniére paire de bottes et son dernier cheval; ce qui, disait Beyle, est réellement trés beau en un temps.
cs ou un cheval était la vie.
Grace 4 Daru, Gaétan échappa. II fit encore la campagne de Saxe. Aprés la chute de Napoléon, il *dut quitter ’armée. Les adjoints provisoires aux commissaires des guerres n’étaient pas maintenus sur le tableau d’activité; ils ne recevaient méme pas la demi-solde, puisquwils n’étaient pas brevetés et n’avaient qu'une commission. temporaire; ils étaient divisés en trois classes, et Gaétan, apparte- nant @ la troisiéme’classe, ou 4 ceux qui n’avaient que deux a trois ans de service, eut, a titre de gratification une fois payée, les trois dixiémes de sa solde d’activité ou 540 francs.
Il entra, croyons-nous, dans Vadministration civile et prit sa retraite comme conservateur des hypothéques.
Oronce Gacnon.
Le fils cadet de Romain Gagnon, Oronce, est cité par Beyle dans la Vie de Henri Brulard (p. 30), et Stendhal dit simplement qu Oronce a tué un homme en duel; ce n’est donc pas un « niais ».
Oronce naquit le 20 novembre 1796 au bourg des Echelles. A quatorze ans, il entrait 4 l’école militaire de Pavie (4 novembre 1810). Trois ans plus tard, le2 mars 1813, il était sous-lieutenant au 7° régiment de ligne italien, et le 24 octobre suivant, aprés Bautzen, lieutenant au méme corps. Il assista aux batailles de Jiiterbock, de Leipzig, de Hanau, et fit la campagne de 1814 en Italie. ©
La nouvelle du débarquement de Napoléon le surprit lorsqwil était en demi-solde 4 Grenoble. I partit le 6 mars pour Lyon, ou le comte d’Artois ne put employer, puis pour Paris, oa il fut agrégé le 19 mars a la compagnie de Noailles, et aprés avoir accompagné les princes jusqu’a Béthune, apres avoir perdu son cheval et ses équipages, il regagna ses foyers.
A la seconde Restauration, il demanda du service dans la cavalerie de la garde royale, et le comte Antoine @Agoult, maréchal de camp et aide-major général des gardes du corps, appuya sa demande. Il fut nommé le 13 février 1816 lieutenant au régiment des dragons du Rhone ou 8 dragons. Au bout de quatre ans (11 avril 1821) il était capitaine, et il fit en cette qualité la campagne - @Espagne. Au retour, en mars 1826, il devint capitaine commandant au 12° dragons. rs
Il était le plus ancien capitaine et commandait le dépot du régiment a Vienne, lorsqu’il recut, sur la recommandation d’Augustin Périer et du comte d’Agoult, qui le signalaient au ministre comme «parent de feu M. le comte Daru », un avancement que son colonel,
que le général Cavaignac et le maréchal comte Lobau, sollit pour lui. Le. 25 avril 1835, il était envoyé comme chef d@escadron au 5° dragons. Il se fit remarquer dans ses nouvelles
bon chef @escadron; il sert avee zéle et seconde bien le colonel dans toutes les parties du service; il pourra un jour étre bon chef de corps; il a de esprit et de l’instruction. »
Lieutenant-colonel au 7: hussards (15 octobre 1840), il fut nommé colonel le 31 juillet 1843 au 2° hussards, l’ancien Chama? borant. Il conduisit bientot son régiment en Afrique (juin 1844) et -aecrut son glorieux renom dans une campagne qui dura trois ans. z Apres Isly, ot débuta le régiment, il fut, pour sa belle conduite,
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@’honneur (18 septembre 1844).
rection en menant une petite colonne sur Sebdou et jusqu’aux sources de l’Isser. Au mois de septembre, il sortait de Tlemcen, ou il était commandant supérieur, pour escorter un fort convoi jusa qu’a Voued Messaad, et de concert avec le général Cavaignac, qu'il rencontrait en cet endroit, suivait les marches et contremarches L d’Abd-el-Kader dans la province d’Oran. Le 9 octobre, l’emir vou- ____ lait barrer aux Frangais le passage du col d’Ain-Kebir; la position fut enlevée aprés un brillant combat ott se signala le 2° hussards. Mémes prouesses en 1846. Le 25 janvier, pendant que la colonne - Cavaignac arrivait a Lalla-Maghrania, le 2° hussards, courant A deux lieues de la, tombait sur le camp des Ouled-Riah, ou il jetait la __ panique; les fugitifs couvraient deux lieues de terrain; ils deman- __ dérent l’aman, et le régiment ramena 6,000 personnes et 12,000 bestiaux. De nouveau Oronce Gagnon fut cité a Pordre de l’armée.
ps Un mois ne s’était pas écoulé, et le 25 février Oronce Gagnon __renouvelait son exploit, mettait en déroute aux puits Del Aricha les ~ Ouled-Ennar.
i . Le 26 mars, au plateau de Terni, prés de Sidi-El-Afir, il attaque
les Arabes avee une telle ardeur qu’il est séparé de ses hommes, -__ entouré, démonté. Heureusement ses cavaliers le dégagent, et par trois fois Gagnon fait derechef charger l’ennemi, qui, sous les balles NP et les sabres des hussards, disparait bientot 4 horizon. Quatre ae drapeaux sur sept avaient été enlevés par le 2° régiment. Cavai- gnae embrassa Gagnon sur le champ de bataille, et pour la troi- ____ siéme fois le colonel fut cité a Vordre de l’armée parce qu'il avait - «entrainé son régiment avec une vigueur digne d’éloges ». Aussi recut-il la croix de commandeur (26 avril 1846). <i
Il se distingua de méme en 1847, et son nom figure dans les
fonctions, et linspecteur général Subervie le notait ainsi: « Trés
cité a ordre du jour de larmée et promu officier de la Légion
# L’année suivante (1845), au mois d’aout, il réprimait une insur- »
- nommé général de brigade. ll commanda 1 qe pe division de cavalerie de l’armée des Alpes, puis. cavalerie dans la 6* division militaire, puis la subdivisi: Général de division le 18 mars 1856, inspecteur général lerie de 1856 4 1858, commandant la division militaire ‘de Mo pellier, il passa le 25 novembre 1861 dans le cadre de réserve | ot fut le 25 février 1879, sur sa demande, admis a la retraite. : Tl mourut a Gicnobley le 24 avril 1883. Promu grand officier de la Légion d’honneur (15 aotit 1860), il était en outre chevalier de a Vordre royal de Charles III d’Espagne et décoré de la méda commémorative de Sainte-Héléne. Il avait épousé le 20 mai 1835 la fille ainée du lieutenant général baron Jacquinot. cS