‹ Stendhal diplomateChapitre 2 sur 59 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Des parties détachées de ce volume ont déjà paru sous forme d'articles, notamment dans la Revue Historique et dans la Revue Bleue.

Nous avons pensé qu'il nous était permis de les reproduire, revues et corrigées, dans l'ensemble de l'étude inédite d'où elles avaient été extraites, à cause du double intérêt biographique et historique de cette étude.

Les admirateurs de Stendhal nous sauront gré, nous l'espérons, de leur découvrir un côté encore méconnu de cette physionomie si curieuse.

Les historiens pourront puiser dans notre livre des documents sur l'Italie contemporaine que nous croyons des plus intéressants et qui sont, en tout cas, absolument nouveaux.

A côté d'un chapitre inédit de la biographie de

Stendhal, on trouvera donc dans les pages qui

vont suivre quelques-uns des épisodes les plus

saillants de cette glorieuse époque du Risorgimento dont l'Italie- est justement fière.

Ces luttes, ces efforts des Italiens pour donnera leur patrie son indépendance et son unité, nous les avons suivis avec une ardente sympathie. Nous ne pouvions pas oublier que les combattants de 1831 et de 1832, les Zucchi, les Sercognani, avaient, sous la Révolution et l'Empire, versé leur sang aux côtés de nos soldats. Nous ne pouvions pas oublier quels liens étroits de race et de parenté rattachent l'une à l'autre ces deu^ grandes nations latines ; quels souvenirs communs unissent notre pays à cette Italie où nous comptons, quant à nous, de précieuses et déjà anciennes amitiés.

L'organisation du pouvoir temporel sous Grégoire XVI est un des points sur lesquels Stendhal a donné, dans les fragments inédits que nous publions, le plus de détails. Il serait puéril de le dissimuler : l'impression qui s'en dégage est nettement défavorable au gouvernement temporel des papes. Nous serions désolés qu'une pareille constatation contristât les âmes pieuses, dont personne ne respecte les convictions plus profondément et plus sincèrement que nous. Mais, outre que nous pensons que la chute du pouvoir tempo-

rel, chute à la fois inévitable et irrévocable, n'enlève rien au catholicisme de son prestige et de sa grandeur, notre conscience d'historien ne nous permettait ni d'altérer, ni de supprimer les documents que nous avions en main.

Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat historia.

Nous devons remercier en terminant tous ceux qui ont rendu possible ce modeste travail. Sur la demande de M. Girard de Rialle, ministre plénipotentiaire et chef de la division des archives au ministère des Affaires Etrangères, M. de Freycinet, auquel les érudits n'oublient pas qu'ils doivent l'ouverture définitive du dépôt si riche du quai d'Orsay, avait bien voulu me permettre verbalement d'utihser la correspondance diplomatique de Stendhal. M. Spuller m'a depuis accordé par écrit l'autorisation d'en publier telle partie que je jugerais convenable. M. Casimir Stryenski m'a communiqué, avec une parfaite bonne grâce, tout ce qui dans ses notes se rapportait à mon sujet. Que tous trouvent ici l'expression de ma vive reconnaissance.

Louis FARGES.

Paris, janvier 1891.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/stendhaldiplomatOOfarg

Succès posthume de l'œuvre de Stendhal. — Stendhal diplomate. — Ses qualités d'artiste appliquées à la politique. — Intelligence et pénétration.

Parmi les écrivains de la première moitié du xix^ siècle, il en est bien peu qui aient eu le privilège de provoquer des admirations aussi ferventes que celles qu'après sa mort a suscitées Stendhal. On aurait cru que la finesse et la profondeur psychologique de son œuvre, ses dessous très étudiés, que cache parfois une apparente négligence, devaient la rendre inaccessible à la masse des lettrés. Il n'en a rien été, et ces caractères si particuliers de son talent sont justement ceux qui ont valu sa gloire posthume à l'auteur de la Chartreuse de Parme.

C'était pour une aristocratie intellectuelle que Stendhal avait écrit. Lui-même avait eu soin de le

dire, et comme dès lors ne pas admirer eût été se mettre hors de l'élite, le grand public a suivi le petit groupe de délicats et de raffinés qui avait apprécié l'artiste de son vivant. Il a pénétré après eux dans le sanctuaire. Le goût éclairé des uns, comme le caprice des autres, ont abouti au même résultat.

Il s'en est suivi que Beyle a été, sinon beaucoup lu, au moins beaucoup étudié. Mérimée, Sainte- Beuve, Taine, et plus récemment MM. Paul Bourget et F. Sarcey, ont tour à tour essayé de saisir, à travers la transparence d'un style clair et froid comme le cristal, les replis de son imagination ondoyante et souple. Grâce à eux, la nature intime de ce curieux esprit est apparue peu à peu dans ses traits essentiels.

Mais si l'œuvre de l'écrivain a été l'objet de nombreuses études, il n'en a pas été de même de sa vie.

Ceci est surtout vrai de ses dernières années, de 1830 à 1842. Presque tous les biographes se bornent à les effleurer rapidement. Elles comptent cependant parmi les plus fécondes, ne serait-ce qu'au point de vue littéraire, puisqu'elles voient paraître les deux maîtresses œuvres de ce grand

écrivain et psychologue, le Bouge et le Xoir en 1831 et la Chartreuse de Parme en 1839.

Mais elles ont un autre intérêt. Stendhal a fini comme il avait commencé, dans les emplois pubUcs. « A la Révolution de 1830, Roizard, qui avait vingt ans de service, était rentré dans la carrière des écritures publiques, dans le but unique d'arriver à une pension de retraite, pour laquelle il fallait trente ans de services ». Roizard ici, c'est Stendhal. Par une vieille habitude, que nous retrouvons dans sa correspondance, il se déguise sous ce nom d'emprunt dans un portrait de lui-même, resté inachevé, que cite son biographe M. R. Colombo Les écritures publiques, ce sont les fonctions de consul que Stendhal remplit à Trieste de novembre 1830 à avril 1831, puis à Civita-Vecchia de 1831 jusqu'à sa mort.

Il V a donc un Stendhal nouveau, un Stendhal

1. Notice sur la vie et les ouvrages de M. Beyle (de Stendhal), par M. R. Colomb, son exécuteur testamentaire. Paris, impr. Schneider et Lansrrand. 1845. brochure in-8°, 82 pages, p. 47. Avant la publication du Journal et de la Vie de Henry Brulart. par^L C. StrNenski.c est ce cjue nous possédions de plus complet sur Stendhal comme renseignements biographicjues. M. R. Colomb avait été son ami d enfance.

diplomate qu'il est intéressant de connaître et que ne nous révèlent ni la partie de sa correspondance qui a été publiée, ni ses autres ouvrages. C'est à peine si certains passages des Promenades dans Rome, particulièrement les détails relatifs au Conclave qui amena l'élection de Pie VIII, ou bien encore la description de la petite cour de Ranuce Ernest [V et le personnage si profondément et si curieusement fouillé du comte Mosca dans la Chartreuse de Parme, nous montrent dans Stendhal un homme qui qui avait passé par la vie politique, ou tout au moins qui avait j ugé utile de la connaître avant d'en parler. Nul cependant ne paraissait mieux fait que lui pour remplir un rôle, et un rôle brillant, dans le monde de l'action. Il avait sinon tous, au moins beaucoup des dons qui font le diplomate supérieur. Ses œuvres font foi de sa pénétration, de sa connaissance à la fois intime et profonde des hommes; mais on rencontrait en outre chez lui d'autres qualités, d'autant plus rares qu'elles sont rarement associées, qui eussent permis d'en faire un de nos meilleurs agents à l'extérieur*. Elles méritent qu'on s'y arrête avec quelque détail.

1. Balzac l'avait bien senti. Il disait clans son fameux article

M. Paul Bourgel, dans une remarquable étude sur Stendhal, a insisté et avec raison sur ce qu'il appelle le cosmopolitisme de Beyle. « Beyle, dit-il, avait si bien le sentiment de ce cosmopolitisme voluptueux, qu'il adopta comme sa devise propre ce vers d'un opéra-bouffe, aujourd'hui oublié, mais qu'il proclame exquis, I pretendenti delusi : Yengo adesso di Cosmopoli. - Je viens à présent de Cosmopolis ^ » Mais M. Paul Bourget n'exagère t-il pas en présentant ce mot comme le pendant de celui du prince de Ligne : J'ai six ou sept patries. Certes arriver à une certitude absolue et précise dans l'étude des sentiments intimes d'une âme humaine est toujours difficile, et la difficulté se complique encore, lorsqu'il s'agit d'une nature

delà Re-vTie Parisienne sur la Chartreuse de Parme : « Il est difficile d'expliquer comment cet observateur de premier ordre, ce profond diplomate, qui, soit par ses écrits, soit par sa parole, a donné tant de preuves de 1 élévation de ses idées et de 1 étendue de ses connaissances pratiques, se trouve seulement consul à Cività-Vecchia. Nul ne serait plus à portée de servir la France à Rome. » Si Balzac ne connaissait pas le rôle joué par Stendhal dans lélection papale de 1829, cette dernière phrase est un nouvel exemple de sa merveilleuse faculté de diA"ination.

1. Paul Bourget. Essais de psychologie contemporaine. Paris, Lemerre. 1883, p. 295.

aussi mobile, aussi ondoyante que celle de Stendhal. Qu'y avait- il de réel, qu'y avait-il de convenu dans le cosmopolitisme dont il faisait montre ? Peutêtre ne le saura-t-on jamais. J'inclinerais cependant à croire, peut-être parce que j'aimerais qu'il en fût ainsi, que ce sentiment était plus artificiel que sincère. Tout ce qu'on sait de Beyle nous le montre soucieux de dissimuler ses véritables sentiments, quelquefois même sa personnalité ^ Il était de ceux qui suivent le précepte du sage : Montre ton esprit et cache ton cœur. Pourquoi son scepticisme à l'endroit de la patrie ne serait-il pas de même nature que son scepticisme à l'endroit de l'amour, scepticisme de pure apparence, qui cache mal la tendresse exquise, presque naïve, que nous signale Mérimée ^ et que certaines de ses lettres sont venues nous révéler ^

Ce n'est pas assez de ces raisons tirées du caractère même de l'homme et de l'étude approfondie

1. « Personne n'a su exactement quelles gens il voyait, qiïcls livres il avait écrits, quels voyages il avait faits. » (P. Mérimée, Notes et Souvenirs. Préface à la Correspondance de Stendhal.^

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