‹ Stendhal diplomateChapitre 3 sur 59 · Id. loc. cit., p. 10 et sqq · texte numérisé non relu

Id. loc. cit., p. 10 et sqq

3. V. en particulier dans le premier volume de la Correspondance les lettres XLIV et suivantes, pp. 112 et sqq..

de ses œuvres, il en est d'autres encore. Quelque indépendance d'esprit que Beyle ait puisée dans sa forte originalité, on subit toujours plus ou moins l'influence des milieux et il ne faut pas oublier que, né en 1783, il avait pour ses débuts franchi les Alpes après les bataillons qui allaient vaincre à Marengo. Toute la première partie de sa vie, ses années d'enthousiasme et de jeunesse, se sont passées à suivre la Grande Armée à travers l'Europe. Il serait difficile qu'il ne lui fût pas resté quelque chose de cette époque héroïque et que, comme tous ceux qui ont vécu dans ces temps, il n'en ait gardé au cœur le vibrant et durable souvenir *.

Quoiqu'il en soit, convaincu ou non, Stendhal a toujours fait son devoir. Sa conduite durant la retraite de Russie et dans mainte circonstance douloureuse de la campagne de France en est la preuve; on en trouvera d'autres, au cours même

1. « Et moi aussi, j ai eu le feu sacré » s écriait-il devant Mérimée, en lui faisant le récit de la contribution extraordinaire levée dans le Brunswick. N a-t-U pas dit encore que ce qui seul avait droit à son intérêt, c était : « un sentiment vrai ou 1 héroïsme se sacrifiant pour la patrie. » (R. Colomb, loc. cit., p. 46). Cf. Vie de Henry Brulart : passim.

de cette étude. Mais, si Stendhal aimait son pays, il ne l'aimait pas aveuglément. La largeur d'esprit acquise par ses voyages lui permettait de comprendre sans en être choqué les mœurs des contrées où il vivait, de les pratiquer même et de s'y créer par cette facilité de compréhension et d'adaptation des relations aussi sûres qu'étendues.

C'est là, on en conviendra, une qualité précieuse pour un diplomate. Stendhal en possédait une autre.

Il avait bien saisi l'inconvénient pour un envoyé à l'étranger, inconvénient grave surtout aux époques démocratiques, de ne voir dans les pays où il se trouve que la partie de la société qui prend part au gouvernement. Certes les petits faits, le détail journalier, les dessous de la politique courante sont ainsi mieux connus; ils ne peuvent guère l'être que de cette manière. Mais ne risquet-on pas aussi de saisir moins bien l'orientation de la politique générale d'une nation, orientation qui, presque partout, est à l'heure actuelle donnée par l'opinion publique? Ce n'est pas dans la seule fréquentation des classes supérieures que l'on apprend à connaître les idées sur lesquelles vit le pays où l'on se trouve. Ces idées sont répandues le

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plus souvent dans les couches profondes de la nation. Le petit bourgeois, l'homme du peuple les possèdent, inconsciemment peut-être, mais d'autant plus fortement. Elles sont l'essence même de la vie intellectuelle et morale du pays, règlent, par leur développement logique que la volonté populaire traduit en faits, la marche de son histoire et finissent en somme par imposer aux classes dirigeantes telle politique dont celles-ci croient avoir eu la première conception. De plus, la facilité des voyages, l'influence exercée sur les mœurs des hautes classes par les grands centres intellectuels et mondains tels que Paris et Londres, ont créé, par- dessus les frontières, un monde artificiel où peu de chose reste du caractère et de l'originalité propres que chaque peuple porte dans la politique et les affaires. C'est dans les classes inférieures que s'en trouvent les derniers vestiges ; c'est là qu'il faut aller les chercher. « Je voudrais faire le métier en conscience, dit Stendhal dans une de ses lettres, mfalheureusement il me semble qu'il faut le faire autrement. Nos agents s'isolent et ne voient rien... Ces messieurs ne voient que l'excellentissime compagnie. Moi j'ai appris mille choses en voiturin. Je viens de voyager avec un homme sage,

prudent, qui s'éloigne avec ses fils. Les deux premiers jours ont été à la méfiance; ensuite sont venues les meilleures anecdotes... Le malheur de nos agents est de vivre isolés. Ils ne voient que des gens de très bonne compagnie, par conséquent étiolés ^ ».

Stendhal pouvait, selon son expression, faire le métier en conscience. Le peuple et la haute société lui étaient également ouverts. Son esprit, l'élégance, on pourrait dire la recherche de ses manières et de sa mise lui permettaient d'être bien accueilli de V excellentissime compagnie; sa bonhomie narquoise et fine savait lui gagner le pauvre vetturino des Apennins, comme les garçons de chez Battistino, le traiteur de la Scala de Milan, ou les facchini avec lesquels il aimait à causer, tandis qu'à demi-nus, ils déchargaient leurs ballots sur le port de Cività-Vecchia. Ce qui restait le même dans les deux cas, c'était son ironique et pénétrante intelligence, son adresse à démêler les sentiments vrais de ses interlocuteurs, tant sous la réserve polie de l'homme du monde que sous la dissimulation madrée du journalier ou du paysan.

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