Corr., t. II, p
5 avril 1841. Une prédisposition apoplectique lui enlevait parfois la mémoire des mots. On peut suivre, pour ainsi dire pas à pas, dans ses dernières lettres les progrès de la maladie. On en retrouve aussi de nombreuses traces dans sa correspondance officielle. En envoyant au Département l'État du commerce de Rome et de Cività-Vecchia, il ajoutait :
« L'envoi de ce document a été retardé par un accès de goutte combattu par huit saignées et qui m'a privé presque de la faculté de penser. »
Cet état s'aggrava. Les absences de parole deve naient de plus en plus fréquentes. Beyle avait peur de mourir seul dans quelque auberge italienne. De nouveau il fallut demander un congé.
« Je suis dans les premiers jours d'une pénible convalescence après une maladie de quatre mois, écrivait-il. La goutte menaçait d'une congestion au cerveau. Il a fallu neuf saignées ; la convalescence a lieu au milieu du mauvais air de Cività-Vecchia.
« Je n'ai point sollicité de congé, parce que M. Lysimaque Tavernier, chancelier, était lui-même en congé à Constantinople.
« Mais M. Lysimaque Tavernier doit être à Cività- Vecchia vers le 9 septembre prochain.
« Le moment est donc venu de solliciter auprès de Votre Excellence un congé aussi court qu'il conviendra.
« Je voudrais changer d'air et aller consulter, à Genève, M. Prévost, qui m'a guéri d'une grande maladie, il y a quelques années.
« La présence de M. Lysimaque Tavernier assurera le service du poste de Cività-Vecchia.
« Aucun fait exposé ci-dessus n'est exagéré. M Alertz, d'Aix-la-Chapelle, médecin de Sa Sainteté, m'a soigné de concert avec M. Girolami ».
Le congé demandé lui fut accordé vers la fin de 1841. Le '21 octobre il remit la gestion du consulat à son chancelier, M. Tavernier, et en avertit le ministre en ces termes :
« En exécution des ordres contenus dans la lettre dont Votre Excellence m'a honoré le 15 septembre dernier, je viens de remettre à M. Lysimaque Tavernier la gestion du consulat de Cività- Vecchia.
« Je prie Votre Excellence d'agréer l'expression
de ma reconnaissance pour le congé qu'elle veut
bien m'accorder et qui était nécessaire pour ma
santé />.
C'est la dernière lettre olficielle de Stendhal. Il
ne devait plus revenir à Cività-Vecchia. Après avoir consulté à Genève le docteur Prévost, qui l'avait déjà soulagé une première fois, il arriva à Paris le 8 novembre 1841. On sait comment il y mourut le 22 mars 1842, d'une attaque d'apoplexie dont il fut frappé près du boulevard, devant le ministère des affaires étrangères. Il avait à peine cinquanteneuf ans.
Conclusion.
Nous voici parvenus au terme de celte étude sur la carrière diplomatique de Stendhal. Il y a débuté comme par hasard ; puis il a eu l'heureuse chance, après y être entré de plain-pied, de se trouver en Italie au moment où les événements donnaient à ses fonctions consulaires une véritable importance politique. Il l'a compris et c'est ainsi qu'il a pu tracer, avec quelle précision et quelle netteté 1 le tableau des conséquences de la révolution de 1830 au delà des Alpes. Enfin, lorsqu'au mouvement insurrectionnel de 1831, succéda pour l'Italie une période de repos apparent et d'obscur travail vers l'unité et la liberté, Stendhal sut, un peu triste, mais résigné, vieillir dans sa résidence de Cività-Vecchia.
Si nous avons surpris quelquefois chez lui les traces d'une lassitude née de l'isolement et surtout
des atteintes d'une vieillesse prématurée, nous l'avons trouvé toujours avisé, attentif et dévoué.
Balzac aurait donc eu raison dans son jugement sur Stendhal, si l'on fait la part du grossissement sous lequel ce puissant esprit voyait toutes choses? Sans aller jusqu'à dire que Stendhal eût été à la hauteur de n'importe quelle tâche diplomatique, il serait donc permis de penser qu'il é tait bien supérieur à celles qui lui furent réservées à Trieste et à Cività-Vecchia ?
Après avoir lu ses dépêches, la réponse, semblet-il, ne saurait être douteuse.
Mais se contenter de trouver la preuve qu'en remplissant avec conscience le poste qui lui était confié, Standhal a agi comme tout honnête homme eût fait à sa place, serait vraiment peu de chose.
La correspondance officielle complète ici la correspondance privée. Elle sert à nous faire connaître l'homme.
Que n'a-t-on pas dit et écrit sur son compte ?
A lui, comme à ses amis Mérimée et Jacquemont, les contemporains de Chateaubriand et des romantiques n'ont jamais pardonné leur indépendance d'esprit à l'égaid des doctrines p^^losophiqucs et littéraires qui ont prévalu de 1820 à 1840.
De notre temps, beaucoup partagent encore ces sentiments On traite la sobriété de Stendbal et de ses amis de sécheresse, leur sincérité de cynisme, leur pénétration de misanthropie, et de ce qu'ils n'étalaient pas leur cœur aux yeux de tous, on en conclut qu'ils n'en avaient pas.
On oublie ainsi volontairement que pour certaines natures, d'ordinaire les plus délicates et les plus nobles, la sincérité absolue vis-à-vis de soimême et du monde dans les choses de la pure intelligence, comme la réserve complète dans celles qui touchent aux sentiments intimes du cœur, sont deux devoirs aussi impérieux lun que l'autre.
C'est pour avoir tâché de remplir ces deux devoirs que Stendhal a été méconnu, sinon dans son talent, au moins dans son caractère. C'est pour avoir tenté de dire la vérité, telle qu'il la voyait et comme il la voyait, qu'il a été traité de pessimiste et de misanthrope. Or, sauf dans lesdernièresannées de son consulat, où les attaques répétées de la maladie voilent de tristesse ses lettres, d'ordinaire si étincelantes d'esprit et de gaieté, nous le voyons regarderlavie,nonpas avecl'ironieamèreetdouloureuse d'un pessimiste et d'un misanthrope, mais avec l'attention à la fois fine et profonde d'un
artiste et d'un délicat. Il a le même plaisir à observer l'Italie d'après 183Q, travaillée et comme enfiévréed'une sourde et sombre passion de justice et de liberté, qu'il en avait eu à la voir pour lapremière fois au printemps de 1800, alors que Milan recevait en libérateur le jeune vainqueur et les soldats de Marengo. Il ne s'est donc pas isolé de la vie pour la connaître. Au contraire, il l'a observée sous toutes ses faces. Ce n'est que tard, et vieux, et malade, qu'il s'est demandé si elle était bonne ou mauvaise et si vraiment elle valait la peine d'êtr.e vécue. Aux années de jeunesse et de force, il ne cherchait qu'à la rendre la plus intense et la plus intéressante possible, ouvrant son âme à toutes les émotions, son esprit à toutes les idées, alliant la chasse aa bonheur à la chasse au savoir et se regardant lui-même vivre avec une attention sagace et passionnée. Sans autre désir que celui de se rendre compte, Stendhal a ainsi pratiqué la vie, l'observant à travers son esprit merveilleusement lucide et clair ; elle l'a intéressé et, s'il l'a aimée parce qu'elle l'intéressait, il est juste aussi de dire qu'elle l'a intéressé parce qu'il l'aimait. Il nous fournit par là une nouvelle preuve que le plus sûr moyen de connaître la vie et d'en tirer ce qu'elle
a (le bon, c'est d'en supporter virilement les ennuis et les douleurs, car l'éternelle énigme ne laisse surprendre une partie de son secret qu'à ceux qui ne reculent pas devant la lutte et, d'avance en acceptent les conditions.