ANNEXE III
Instructions données par Charles X aux cardinaux français se rendant au conclave.
Paris, 25 février 1829.
Le retour subit d'une infirmité qui avait, chez lui, devancé la vieillesse, vient de trancher inopinément les jours de Léon XIL Un conclave va s'assembler pour lui nommer un successeur : et monseigneurs les cardinaux deClermont Tonnerre, de la Fare, de Croy, de Latil et d'Isoard sont appelés à concourir de leur vote à l'accomphssemenl de cette œuvre importante et solennelle.
Dans tous les temps, sans doute, l'élection du chef spirituel de la chrétienté a été, pour l'assemblée qui procède à sa nomination, une tâche aussi importante que solennelle. Jamais aucune chose n'a demandé plus de calme, de discernement et de
maturité. Mais, aujourd'hui, une telle tâche se complique avec les circonstances. Si la grandeur est la même, la difficulté s'accroît en raison de l'état actuel des sociétés et des modifications imprimées par le temps aux mœurs et aux opinions. Il n'a jamais été plus essentiel et pour le bien de la religion, pour les intérêts de l'Eglise et de lacalholicité,pourrindépendancedu Saint-Siège et pour celle de l'ttalie, pour la tranquillité des gouvernements et le bonheur des fidèles, d'élever sur la chaire de saint Pierre un pontife digne par ses vertus, son caractère et ses talents, d'obtenir l'estime de son siècle et d'honorer ce trône, illustré par de si grands noms.
Tel aétéLéonXII dans les dernièi'es années de son règne. La conduite prudente et réfléchie, l'esprit de conciliation et de paix qu'il a apporté dans ses relations avec les Puissances, la juste appréciation des limites qui séparent l'Empire du Sacerdoce, une part équitablemcnt faite aux nécessités politiques, l'élévation d'âme, les vertus supérieures qui le distinguaient, sa constante et paternelle sollicitude pour le bien être de son peuple ; son infatigable activité dans les soins du gouvernement, au milieu des souffrances d'une vie qui s'éteignait
prématurément, de si nobles qualités suffisent pour recommander sa mémoire au respect des peuples, et rendre sa perte justement regrettable.
Le roi. qui connaissait l'attachement de ce pontife pour la France et qui n'a jamais eu qu'à se féliciter de ses rapports avec lui, a vivement senti cette perte. Il fait les vœux les plus sincères pour qu'elle soit réparée par le choix du conclave. Il désire surtout que monseigneurs les cardinaux français, avant de s'y rendre, se pénètrent bien de ses intentions et de sa manière d'envisager l'élection d'un nouveau pape.
La politique du Roi, dans cette circonstance grave, est ce qu'elle a toujours été, franche, impartiale et désintéressée ; elle n'est dirigée par d'autre considération que par celle du bien général de la religion et de la chrétienté. S. M. n'a personnellement en vue aucun cardinal dont elle désire, plus exclusivement, l'élection au pontificat. Ce qu'elle demande, c'est un pape vertueux, versé dans la connaissance des affaires, doué de cette modération qui, chez les hommes éclairés, s'associe toujours à l'exercice du pouvoir et qui n'est autre chose que cette parole de paix et de justice qui accompagne toujours le sage de l'Ecriture sainte ;
animé de ce sentiment profondément religieux et chrétien qui faisait dire à Léon XII quelque temps avant sa mort : Je ne suis qu'un évêque comme un autre évêque : assez au courant de l'esprit du siècle et desaffaires politiques pour comprendre les embarras de Fautorité, et assez sage pour la seconder et pour ne pas troubler, par des prétentions ou des discussions inopportunes, la bonne harmonie qui doit présider aux rapports des souverains avec le saint-Siège ou avec le clergé de leurs États. Ce que le Roi désire encore, c'est que le successeur de Léon XII puisse être, comme lui, indépendant par caractère et par principes ; et que, n'étant dévoué à aucune puissance en particulier, il puisse être agréé par toutes en général.
Tel est le Souverain Pontife qui convient au Roi et à la France, parce qu'il convient à l'Eglise, au Saint-Siège et à l'Europe. A ces conditions, nous nous unirons volontiers à toute puissance étrangère, comme à toute fraction du Sacré-Collège qui travaillerait de bonne foi à faire prédominer le choix d'un tel candidat. C'est dire que le Roi sera toujours prêta seconder l'élection de celui qui lui paraîtra le plus digne.
Il serait difficile d'asseoir un jugement sur les
combinaisons qui se développeront dans le sein du conclave, les vues des partis ou les intrigues de la politique étrangère. Y aura-t-il, cette année, plus qu'en 1823, un parti des couronnes proprement dit ? Les Puissances catholiques s'entendront-elles, plus qu'elles ne le firent à l'époque du dernier conclave, pour diriger l'élection sur le pontife qui conviendrait le mieux à l'Eglise et à la chrétienté ? C'est sans doute ce qu'elles devraient faire, mais ce dont il est encore impossible de juger.
Il n'y eut point de partis des couronnes dans le dernier conclave, à moins qu'on ne veuille appeler ainsi l'union instantanée et forcée du cabinet autrichien, que dirigeait le cardinal Albani, avec la fraction du Sacré-Collège qui agissait dans le sens de la France. Mais il est de fait qu'il n'existait point entre les Puissances ce concert de vues et d'action dont elles avaient pris autrefois l'habitude et qui pourrait encore leur ménager aujourd'hui la principale influence dans un conclave, surtout si cet accord était franc, intime et combiné dans les principes de désintéressement et de modération.
Ce n'est pas que l'Autriche n'ait mis tous ses
soins à faire croire à l'existence de ce parti des
couronnes et surtout à accréditer l'opinion qu'elle
lui donnait l'impulsion. Il est vrai qu'elle disposait en apparence des cours de Naples et de Sardaigne. Mais ce concours était nul par le fait ; car, en général, les cardinaux napolitains et siciliens agissaient au conclave dans un sens diamétralement opposé aux instructions de leur gouvernement qui leur avait prescrit de marcher de concert avec l'Autriche ; et les cardinaux piémontais, que le roi de Sardaigne, après avoir promis son concours à l'Autriche, avait laissés libres de ne suivre d'autre impulsion que celle de leur conscience, marchèrent sur la même ligne que les cardinaux napolitains.
L'Espagne, qui n'était représentée au conclave que par un seul cardinal, avait des vues tout à fait opposées aux nôtres. Elle s'unissait aux Zelanti ardents, et son ministre à Rome était tout entier dans les principes de cette faction.
Le Portugal n'était pas même représenté au conclave.
Ainsi la France, qui, avant la Révolution, voyait ordinairement se rallier à elle les cours de la maison de Bourbon et la Sardaigne, se présentait isolée à l'ouverture du conclave de 1823. Les principes étaient ce qu'ils sont encore aujourd'hui.
Elle n'avait aucun système ambitieux à faire prévaloir. Elle ne voulait pour pape qu'un sujet dont l'esprit et le caractère offrissent à lEglise et à l'Europe des gages de bien-être et de tranquillité. Comme le cardinal Castiglioni. grand pénitencier, lui paraissait réunir aussi de semblables garanties, elle aurait vu son élection avec plaisir et Messieurs de Clermont-Tonnerre et de la Fare avaient reçu du Roi l'ordre d'y travailler de tout leur pouvoir. A défaut du cardinal Castiglioni, c'était sur le cardinal délia Somaglia que S. M. portait ses vues et son suffrage.
L'Autriche n'avait aucun parti dans le conclave, parce que sa politique excitait en général la méfiance des Zelanti et du parti italien. Aussi s'était-elle attachée à la faction Consalvi et travaillait-elle à faire élire le cardinal sicilien Arezzo, sous le nom duquel elle espérait que le cardinal Consalvi eût continué de diriger les affaires, comme il l'avait fait sous Pie VII. C'est cette faction, qui n'était que le parti des cardinaux politiques, que l'ambassadeur d'Autriche à Rome aurait voulu faire passer pour le parti des Couronnes et qui, sur la fin du conclave, fut obligée par la force des choses de se rallier au parti de la France.
La Cour de Vienne compte-t-elle aujourd'hui dans le Sacré-Collège plus de partisans qu'elle n'en comptait alors ? Peut-elle espérer de la part des cardinaux napolitains et piémontais plus d'appui qu'elle n'en obtint en 1823, supposé d'ailleurs qu'elle puisse entraîner dans ses vues les Cours des Deux-Sicilesetde Sardaigne ? Ces deux Cours elles-mêmes voudront-elles, cette fois, agir d'accord avec la France ; et, dans ce sens, leurs cardinaux, plus dociles qu'ils ne le furent en 1823 aux instructions qu'ils avaient reçues, s'uniraient-ils à monseigneurs les cardinaux français ? Enfin, après s'être convaincue qu'elle ne peut rien par ellemême et sans la France dans un conclave, l'Autriche nous proposera-t-elle d'agir de concert avec nous dans celui qui va s'assembler ?
C'est ce qu'il est difficile de décider dans l'état actuel des choses, et c'est ce qui a imposéà monseigneurs les cardinaux français l'obligation d'observer avec soin la situation respective des esprits, avant de donner leur confiance et de prendre leur détermination.
Ils pourront toutefois recueiUir sur toutes ces questions, d'utiles renseignements de monsieur l'ambassadeur du Roi, avec lequel il sera nécessaire
qu'ils s'entendent et qui leur fournira toutes les lumières que sa haute position et la supériorité de son esprit n'auront pas manqué de lui procurer. Peut-être, à défaut d'un concert réel, l'Autriche cherchera-t-elle, comme en 1823, à accréditer l'opinion qu'il existe : et, s'il n'est pas présumable qu'elle veuille précisément le Pape que choisirait la France, il est certain aussi qu'elle ne veut pas plus que nous qu'il soit pris dans les rangs des Zelanti, outrés. Mais si elle est d'accord avec nous sur l'exclusion d'un tel candidat, il est certain qu'elle en diffère par les motifs. Ce n'est pas tant l'inflexible rigidité du zélantisme et de ses maximes ultramontaines qu'elle redoute et qu'elle repousserait au besoin. Quoiqu'elle ne soit pas moins attachée que nous au grand principe de l'indépendance des Couronnes, qu'elle fait respecter avec soin dans ses États, ce qu'elle déteste avant tout dans les Zelanti, c'est leur éloignement bien prononcé pour ses prétentions sur l'Italie, c'est le sentiment honorable d'indépendance et de nationalité
qui les distingue.
C'est parmi eux que l'Autriche trouvera sans doute encore ses antagonistes les plus prononcés, car, indépendamment de leur aversion politique
pour elle, les cardinaux de cette faction n'ont probablement oublié ni l'exclusion dont la Cour de Vienne, par le cardinal Albani, frappait en 1823 le cardinal de leur choix, ni Timprobation assez maladroite qu'elle manifesta contre l'élection du cardinal délia Gênga.
Il est vrai, ce qui contribua puissamment à les aigrir contre la cour de Vienne fut l'appui qu'elle donnait au cardinal Consalvi et son intention avouée de prêter son appui au système d'administration de ce secrétaire dEtat.
Le faible parti du cardinal Consalvi s'étant éteint avec son chef, il est à croire que les Zelanti, qui formeront sans doute encore la majorité du conclave, ne se laisseront plus aller à l'esprit des préoccupations que leur inspirait la présence de cet adversaire et la lutte engagée avec sa faction ; il se formera vraisemblablement au sein du conclave un parti nombreux composé de tous les esprits sages et modérés.
C'est à ce parti que monseigneurs les cardinaux français devront s'attacher, c'est sur lui principalement qu'ils devront opérer pour réunir le plus grand nombre de votes possibles en faveur du candidat le plus digne d'être élu. La considération
dont la France jouit à Rome, la piété du Roi, sa politique franche et loyale, sa bienveillance connue envers le gouvernement pontifical, la confiance dont il a récemment donné à Léon XII une si grande preuve dans des circonstances délicates, l'intérêt naturel qu'il prend à l'indépendance du Saint-Siège et à celle de l'Italie, seront pour monseigneurs les cardinaux français, de nombreux et puissants titres à la confiance du Sacré-Collège, et de nobles éléments de crédit et d'influence. Ils persuaderont facilement les esprits, lorsqu'ils exprimeront au nom de Sa Majesté le désir de voir donner la tiare à un cardinal italien, à un Zelanti modéré, dans l'intérêt exclusif de la religion, du Saint-Siège et de la chrétineté.
Le Roi, comme on l'a déjà dit, avait porté en 1823 ses Yuessur le cardinal Castiglioni. L'opinion favorable qu'il s'est formée des lumières et du caractère de ce cardinal n'a pas changé, et ce choix serait sans doute encore désirable, sous tous les rapports. S. M. verrait également avec plaisir l'élection du cardinal qui jouit d'une juste réputation d'intégrité et sur lequel le parti italien réunirait volontiers les suffrages ; de Gregorio, dont on vante les lumières et la modération, et qui professe
un entier dévouement à la famille des Bourbons ; de Brancadoro, que d'honorables souvenirs attachent à la France, et de Zurla, qui, par les principes, appartient au parti desZelanti, mais que ses vertus douces et modestes, sa vaste instruction et la droiture de son caractère préserveraient des faux conseils d'un zèle outré, et qui ne serait pas selon la sagesse, et du danger non moins redoutable de l'exagération de certaines opinions. Au surplus, les promotions qui ont eu lieu, sous le pontificat de Léon XII, ont modifié la composition du Sacré- Collège. Il doit s'y trouver aujourd'hui d'autres sujets qui sont aussi dignes de nos suffrages que Castiglioni, réunissant peut-être en leur faveur autant et plus de chances d'élection. Nous avons appris qu'à Rome on portait déjà comme Pappegianti les cardinaux Benvenuti,CappellarietGiustiniani. Nous n'avons aucune objection contre les deux premiers, dont l'un a fait preuve d'habileté dans une administration difficile, et l'autre a montré, dans une grande et intéressante question où la France était intéressée, des principes remarquables de sagesse et de modération. Mais le Roi ne pourrait voir, sans inquiétude, la majorité du conclave se décider en faveur du cardinal Giustiniani ;
et, en effet, l'esprit d'exaltation qui le distingue, son zélantisme ardent et la conduite peu mesurée qu'il a tenue pendant sa nonciature d'Espagne, donneraient justement lieu de craindre qu'il ne portât dans l'exercice de la Papauté un esprit peu favorable à la paix de l'Eglise, et à la bonne harmonie de nos rapports avec le Saint-Siège. Du reste, ces premiers bruits ne constituent point encore des chances positives et ce sont, à proprement parler, de ces questions incertaines, comme la physionomie d'un conclave lui-même. Mais il est deux points sur lesquels l'opinion du Roi est invariablement arrêtée ; d'une part, il n'est plus possible de songer au cardinal délia Somaglia, dont le grand âge a complètement aiîaibli les facultés, et dont l'élection ne placerait sur le trône de saint Pierre qu'un fantôme prêt à s'évanouir au moindre sou ffle ; d'autre part, il serait fort à désirer que le cardinal Bernetti, dont S. M. a pu apprécier le boni esprit et les lumières, continuât sous le pape futur d'exercer les fonctions de secrétaire d'État. L'intention très expresse du Roi est que MM. les cardinaux de Clermont-Tonncrre et de la Fare, de Croy, de Latil et Isoard, agissent dans un parfait accord de langue et de conduite, pendant tout
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le temps de leur séjour à Rome et de leur présence au conclave. Des différences à cet égard auraient les plus graves inconvénients ; et S. M. verrait avec beaucoup de peine qu'ils s'écartassent d'un principe d'union si indispensable. Son intention est également qu'ils s'entendent de la manière la plus intime avec M. le vicomte de Chateaubriand, son ambassadeur, et qu'il s'établisse entre eux et lui un commun échange de renseignements et d'avis utiles au bien du service du Roi. L'expérience que MM. les cardinaux de Clermont-Tonnerre et de la Fare ont acquise en 1823 de la marche habituelle des conclaves et de la statistique personnelle du Sacré-Collège, les notions de même nature qu'un long séjour à Rome a procurées à M. Isoard, seront pour MM. les cardinaux français des antécédents et des guides précieux, dans les circonstances au milieu desquelles ils vont se trouver. Le Roi aime à compter sur leur zèle et sur leur fidélité à remplir ses intentions, dont l'esprit leur est suffisamment indiqué dans ce mémoire destiné à leur tenir lieu d'instructions générales. Ce n'est, en effet, que des directions de cette nature que S. M. peut leur donner quant à présent. Elle n'a point, à propremcjit parler, de plan formé pour élever sur la
chaire pontificale ou pour exclure tel ou tel membre du Sacré-Collège. Elle regretterait même d'avoir adonner une exclusion formelle et authentique, mais ce n'est pas moins un cas à prévoir ; et cette nécessité se présenterait, si la majorité des voix menaçait de se déclarer en faveur d'un sujet dont les préjugés personnels, un zèle aveugle, un caractère intolérant et inquiet, et surtout l'habitude de dépendre de telle ou telle Puissance, seraient susceptibles défaire pressentir à l'Eglise une administration dangereuse aux gouvernements étrangers, et, à la France en particulier, des complications et des embarras de plus d'un genre. Cette circonstance qui, comme nous l'espérons, ne se produira pas, pourrait seule déterminer le Roi à faire usage d'un expédient qu'il faut toujours éviter et qui peut entraîner de graves inconvénients. D'ailleurs, S. M. n'aperçoit point en ce moment de sujet contre lequel elle serait dans le cas d'user de cette mesure extrême ; elle laisse aux incidents du conclave le soin de déterminer sa résolution à cet égard. v
CHARLES, Comte Portalis.