‹ Stendhal; discours prononcé le 28 juin 1920 à l'inauguration du monument, suivi du discours de m. Édouard Champion, et d'une bibliographieChapitre 3 sur 15 · APPELÉ A LA PRÉSIDENCE EN REMPLACEMENT DE M. CHÉRAMY, DÉCÉDÉ · texte numérisé non relu

APPELÉ A LA PRÉSIDENCE EN REMPLACEMENT DE M. CHÉRAMY, DÉCÉDÉ

L'inauguration, fixée en août 1914 et qui devait avoir lieu sous la présidence de M. Raymond Poincaré, Président de la République Française, doit être remise.

Le 28 Mai 1920, pour remplacer les membres décédés, sont désignés :

Raymond Poincaré, sénateur, de l'académie française.

Paul Arbelet.

Henri Cordier, membre de l'Institut.

Gabriel Faure.

Emile Henriot.

Julien Luchaire, chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique.

Messieurs.

En inaugurant aujourd'hui ce monument, nous rendons hommage à l'une des vertus intellectuelles les plus hautes, et qin' jtersonne n'a ])ratiquées plus rigoureusement, plus résolument que Slendhal : la sincérité. Quand nu cherche à démêler l'unité dans cette complexe ligure littéraire, on discerne ce trait bien vite : Stendhal fut, avant tout, à travers tout, par-dessus tout, un être vrai. D'aucun écrivain, le mol fameux di- l'asial ne fut plus exact : « On s'attendait à y>ni un aul«Mii. un trouve un homme. » Dans ses Ifiiics, dans ses journaux, dans ses essais d'autobiogra])iiie, un souci reparaît sans cesse, celui, — comme il disait, — « d'y voir

clair dans ce qui est », et d'abord en lui-même. C'est là le très noble sens de cette peur d'être dupe que Mérimée signalait comme une de ses caractéristiques. Sainte-Beuve la lui reproche comme un défaut. Le sagace critique eut révisé cet inique arrêt, s'il eut en main les documents intimes ([ui se sont multipliés, ces dernières années. N'être pas dupe, pour Beyle, ce n'était pas se défier mesquinement, c'était chercher, dégager, étreindre le réel sous les apparences, poursuivre et connaître la vérité dans le seul domaine qui l'intéressât, le cœur humain.

« Le malheur », disait-il à propos de ses deux meilleurs amis, « c'est qu'ils ne comprennent absolument rien à la théorie du cœur humain, ou à la peinture de ce cœur par la littérature et la musique. Le raisonnement à perte de vue sur cette matière, les conséquences à tirer de chaque anecdote nouvelle et bien prouvée forment de bien loin la conversation la ])lus intéressante pour moi. » Et il ajoute, avec mélancolie : « Par la suite, il s'est trouvé que Mérimée, que j'estime tant, n'avait pas non plus le goût de ce genre de conversation. »

Ce (( cœur humain » dont Stendhal faisait sa constante étude, avouons-le, c'était surtout son propre cœur. Les grands premiers rôles de ses romans, le Fabrice de la Chartreuse de Parme, le Julien Si»rel de Rouge et JSoir, c'est lui-même, et les

autres personnages ne sont peints qu'en fonetion de ceux-là, — ses sosies moraux. Avec quelle curiosité scrutatrice il s'est appliqué à se comprendre, toutes les pages de la correspondance, des Souvenirs cVE gâtisme, d'Henri Brulard nous le montrent. Il est là, s'éprouvant impitoyablement au contact de la vie, voulant être sûr qu'il ne se trompe pas sur ses propres émotions, qu'il obéit à des sentiments qui sont bien les siens, que c'est sa personne foncière qui frémit ainsi, et non pas une créature factice, greffée sur l'autre par les préjugés et la vanité. Il arrive, au terme de cette introspection continue, par douter de la lucidité de son regard intérieur. En 1832, âgé de près de cinquante ans, il laisse échapper cette étrange confidence : « Je ne me connais pas moi-même, et c'est ce qui, quelquefois, quand j'y pense, la nuit, me désole. » De ce continuel scrupule dérive son horreur du mensonge. C'était le premier conseil qu'il donnait à ses disciples, un Mérimée, un .Jac- (juemont : « Ne jamais pardonner un mensonge. » Toute son esthétique est dominée par ce même principe. Il faut comprendre ainsi son paradoxe sur le Code civil considéré comme la meilleure discipline du style. « Une prose où il n'y ait rien à rabattre à la réflexion, » pour citer une autre de ses formules, tel fut toujours son rêve d'art. Aucun écrivain n'a eu plus que lui cette probité du mot

qui tenait chez lui à une intransigeante probité d'esprit. Les erreurs, — et, à mon sens, il en eut d'énormes, en politique par exemple, et en religion, — les insuffisances, les parti-pris, les injustices, les contradictions, les légèretés, j'allais dire les immoralités que ses ennemis et même ses amis ont pu dénoncer chez Beyle, eurent toujours cette moralité là.

Cette vertu de sincérité, si complète qu'elle ait été en lui, ne suffit pas à expliquer le grandissement de sa gloire posthume qui fait qu'aujourd'hui, nous pouvons placer son image à quelques pas de celle de George Sand, qu'il n'aimait guère et qui ne l'aimait pas. Nous les admirons, nous, tous les deux, pour des raisons différentes, et si le buste de Balzac se dressait, quelque jour, sous ces mêmes arbres, ce coin de jardin deviendrait un lieu de pèlerinage unique où venir méditer sur ce bel art du roman, si souple, si riche et qui se prête aux types d'intelligence les plus opposés, La première qualité pour y exceller est bien d'être vrai. Elle ne suffit pas. Il faut encore que la sincérité de l'artiste lui serve à dévoiler une ])ersonnalité supérieure. Et supérieur, Henri Beyle l'était au plus haut degré. Supérieur et très particulier. Pour le bien pénétrer, il faut se rappeler ([ii'il fut un homme du xvin^ siècle. Toute son éducation date de cette

époque, bien qu'il ne soit né qu'en 1783. Sa faculté maîtresse, nous venons de le voir, fut le goût de l'analyse, mais d'une analyse d'abord idéologique. Son maître favori « le seul », prétendait-il, « qui eut fait révolution en lui, » fut le philosophe Destutt de Tracy, l'ami de Cabanis, dont sa belle-fdle disait « qu'il eut été humilié de croire, il voulait savoir. » Beyle était nourri aussi d'Helvétius qu'il citait avec une admiration exaltée : « Et même », rapporte Mérimée, « il m'obligea de lire le livre de VEsprit. » Cette idéologie que Beyle faisait très justement remonter à Locke lui parut toujours le seul procédé légitime de la pensée. « Que veut la logique ? » demandait-il à toute occasion. Pour solenniser davantage le mot, il le prononçait lentement, en séparant les deux syllabes. Mais tout jeune, ne trouvait-il pas naturel d'envoyer comme cadeau, à sa sœur Pauline, la Logique de Condillac ? « Ce petit livre, » insistait-il, « te donnera plus d'idées que toutes les bibliothèques du monde. » Une telle discipline d'abstraction doit, semble-t-il, poussée à l'extrême, aboutir au dessèchement. C'est bien le spectacle qu'a donné l'École littéraire issue de cette philosophie. L'originalité surprenante de Beyle réside dans ce paradoxe, que la manie idéologique et raisonneuse s'associe, en lui, à la sensibilité la plus passionnée, par un contraste que les hasards de la destinée avivèrent encore.

L'idéologue est par définition un méditatif de salon et de cabinet. On ne le voit pas montant à cheval et faisant la guerre. Or, à dix-huit ans, TIenri Beyle, le Condillacien, allait rejoindre en Italie l'armée de Bonaparte et il commençait cette existence aventureuse qui devait, de 1800 à 1814, le mener tour à tour, avec quelques interruptions romanesques, — ainsi son fantastique séjour à Marseille auprès de Mélanie Guilbert, — des champs de bataille de Lombardie et de Tyrol à ceux d'Allemagne et d'Autriche, de Pologne et de Russie. "Vers le même temps, un officier d'artillerie de la même race, Paul-Louis Courier, traversait la même expérience. Ses lettres, écrites de Calabre, jettent, par analogie, une lumière très significative sur un état d'âme dont nous apercevons à distance, la féconde nouveauté. Un Paul-Louis Courier, un Henri Beyle, entraînés à la gymnastique de l'algèbre intellectuelle et froidement spéculative, sont tout d'un coup jetés à plein dans l'action la plus violente, mis en contact rpiotidien avec la réalité la jilus dure. Ces analystes en chambi'e, dressés aux subtilités de la psychologie la j)lus qulntessenciée, fraternisent au bivouac avec des instinctifs et des illettrés dont la brutalité les déconcerte et dont pourtant la bravoure les enthousiasme. Cette rude société les irrite. Ils se réfugient dans leurs livres ]»référés pour en faire- c'est Courier qui parle,

« leur unique entretien ». C'est ainsi que 1' « état des effets appartenant à M. Henri Beyle, souslieutenant à la quatrième compagnie du sixième draffons » mentionne, à côté des bottes à la housarde, de la redingote d'uniforme galonnée, et des pistolets d'arçon, un Condorcet, Essai sur le Progrès, et un Voltaire, en sept volumes. N'importe. Ces camarades de régiment, qui n'entendent rien au jeu des idées, peuvent être traités par un compagnon dégoûté de « machines à sabre ». La poésie de la bataille est en eux, celle du danger affronté en face, celle de la patrie défendue. Cette impression fut si forte sur Beyle, malgré ses résistances, qu'il ne l'oublia jamais. Avec quel orgueil il parlait plus tard de son entrée à Berlin, après léna, le pistolet au poing ! De quel ton il proclame son culte pour le vainqueur de Marengo, en dépit de ses habituelles railleries. « J'éprouve une espèce de sentiment religieux en commençant l'Histoire de Napoléon. » Avec quelle complaisance il décrit, dans le Rouge et le Noir, les Dragons du 6^, enveloppés de leurs manteaux blancs, la tête recouverte de casques aux longs crins noirs, qui reviennent d'Italie et que Julien Sorel voit attacher leurs chevaux au grillage des fenêtres de la maison de son père ! Et par un mouvement de vanité rare chez lui, « L'auteur », met-il en note, « était sous-lieutenant au G^ Dragons en 1800. » Il n'ajoute pas que ce

manteau blanc et ce casque aux longs crins noirs, il les portait dans cette Italie qui lui fut la révélation des trois ivresses auxfjuelles il s'abandonna le plus ardemment : la musique, la peinture et l'amour.

Le double et contradictoire caractère du génie de Stendhal s'explique maintenant. Ce psychologue toujours aux aguets des plus fines nuances, ce dissecteur, minutieux jusqu'à en être menu, qui ne peut supporter aucune obscurité dans le tréfonds le plus intime de son existence sentimentale, cet intellectuel acharné qui prétend réduire en formules les plus indéfinissables émotions, ce négateur aussi qui n'admettait pas qu'un dévot fut sincère, c'est l'idéologue du xviii*' siècle. Ce passionné d'énergie qui reproche à notre civilisation le manque de danger au coin des rues, qui recueille avec piété les moindres anecdotes de la Renaissance, pourvu qu'elles soient frénétiques, qui traverse la Société parisienne dans une attitude de défi, dont l'imagination est sans cesse bouleversée par des désirs ou des désespoirs d'amour qu'il cache sous une ironie combative, c'est l'aventureux garnisaire de Milan, le témoin des audaces de la Grande Armée-, le voyageur à la suite de Napoléon qui a connu quinze ans durant cette < loterie de plaisir et de mort », comme disait Benjamin Constant, ])arlatil

du Premier Empire, et qui la regrette après l'avoir persiflée. Ces deux êtres : l'homme d'analyse impitoyable et l'homme de sensibilité frémissante, le philosophe de bibliothèque et l'animal d'action coexistent en lui, développés, l'un par l'éducation, l'autre par les événements, se contredisant l'un l'autre et s'exaspérant, s'amplifiant, par cette contradiction, tant cette nature de génie est opulente et vigoureuse, « Quand il était sans émotion », dit-il quelque part d'un de ses héros, « il était sans esprit. » C'est son propre portrait que Beyle dessine d'un mot. Lui, plus il est ému, plus il a d'esprit, de cet esprit incisif qui chez un autre tarirait la sensibilité et qui chez lui la redouble. Plus il réfléchit, de cette réflexion systématique et doctrinale, incompatible, semble-t-il, avec la chaleur de la passion, plus cette passion s'échauffe en lui. Extraordinaire anomalie dont ses deux grands livres, La Chartreuse de Parme et Le Rouge et le Noir demeurent une vivante et merveilleuse illustration.

Stendhal a créé là, — et c'est son rapport à notre littérature — un type de roman à sa ressemblance et sans analogue, analytique et ardent comme luimême, subtilement idéologique et intensément sensitif. Rappelez-vous, pour ne citer qu'un de ces récits, la fable du Rouge et le Noir. Vous y trouverez tout l'appareil du plus mouvementé roman d'aven-

ture : des séductions avec des escalades de fenêtres — non moins romantiques que celle du balcon de Juliette par Roméo sur son échelle de cordes — des lettres anonymes, — des conspirations, — un duel, — une exécution capitale, et pour finir, une maîtresse affolée portant sur ses genoux la tète de son amant décapité et l'ensevelissant de ses propres mains, au milieu de la nuit, dans une grotte de montagne, illuminée par des centaines de cierges. Rien de plus violent dans Monte-Christo ou les Quarante-cinq^ et ces épisodes d'un dramatique si fort se déroulant à travers des pages, comparables, sinon supérieures à celles d'Adolphe et de Volupté par la perspicacité d'une préparation quasi chirurgicale qui divise et met à nu comme avec un scalpel les fibres les plus déliées du cœur. Cette technique procède si directement de la persoinie même de Beyle, de sa dualité irréductible, qu'elle est demeurée inimitable et en fait inimitée. Il est aisé de citer, dans les générations qui se sont succédées depuis 1830 des romanciers qui dérivent de Balzac et de George Sand. Je n'en connais pas un dont on puisse rattacher la facture, même de loin, à la facture stendhalienne. Mérimée qui fut l'élève favori de Beyle a certes subi son influence. Il a été mordu par lui, et comme disait Sainte-Beuve, « ceux que Beyle a mordus sont restés mordus. »> Mais combien la manière de Colomba et de Carmen,

si décharnée dans sa robustesse, si renée dans son outrance, contracte avec la libre allure du maître et la brûlante acuité de son analyse ! Cette solitude de Beyle, en tant qu'artiste, est d'autant plus frappante qu'il existe toute une tradition stendhalienne et qui va s' élargissant. Ce monument en est la preuve et notre présence ici, Messieurs, en 1920, près d'un demi-siècle après cette année de 1880, date à laquelle le romancier du Rouge et le Noir avait donné rendez-vous à la gloire. C'est qu'aussi bien cette tradition, j'allais dire cette dévotion, cherche dans Beyle — il l'eut souhaité lui-même — l'homme sous le romancier, une façon, non pas de composer et d'écrire, mais des façons de penser et de sentir. Il se rencontre que, depuis ce demisiècle, cette âme exceptionnelle, dont j'essaie de schématiser l'armature est devenue représentative de beaucoup d'autres. Pour avoir eu le courage de ses complications et le talent de les définir, l'idéologue passionné de Civita-Vecchia nous apparaît comme un de nos aînés les plus pareils à nous. Cette dualité qu'il a reconnue en lui, et dans laquelle il s'est complu, l'abus d'une part de l'esprit d'analyse, et, de l'autre, l'appétit de l'émotion forte, le goût de sentir et le besoin de se regarder sentir, n'est-ce pas un des caractères les plus pathétiques de la jeunesse contemporaine, et tout simplement une des formes de conflit qui s'établit.

dans les sociétés très raffinées, entre la pensée toujours plus consciente et les énergies de la vie toutes mêlées d'inconscience ? Quoi d'étonnant si les victimes de ce conflit ont salué en Stendhal un de leurs précurseurs ? Et quel précurseur, de tant d'esprit, de tant de générosité, de tant de bravoure aussi et de tant do virilité ! Car, et c'est par ce trait que je veux finir, ce maître de l'introspection presque morbide et du raffinement sentimental demeure, malgré tout, un professeur d'énergie. A travers ses subtilités il reste le héros de la célèbre anecdote, celui à qui M. Daru disait durant la Retraite de Russie : « Vous avez fait votre barbe, Monsieur Beyle, vous êtes un homme. » Mais, à travers son prétendu matérialisme ne trouvait-il pas des cris comme celui-ci, qui affirme le monde spirituel avec une éloquence Pascalienne : « J'aime la force, mais de la force que j'aime, une fourmi peut en montrer autant qu'un éléphant. »

Il y a du stoïcien en lui, une fière tenue devant la douleur et la mort, un souci de s''estimer soimême et de ne pas se rendre. A cause de cela, nous ne nous contentons pas d'aimer Henri Beyle, Nous aimons l'aimer. I! nf»us est une démonstration vivante que les hautes forces de l'âme peuvent coexister avec la jilus complexe culture, et que l'extrême civilisation n'est pas nécessairement une décadence. Notre pays vient d'en donner dans

celle terrible guerre une preuve qui eut touché Stendhal à fond, lui qui, dans un de nos moments de défaillance politique, parlait de donner sa démission de Français, tant ce sceptique, ce dilettante, cet amoureux des Arts, cet habitant de Cosmopolis avait à cœur Vhonneur national. Il en fait partie, de cet honneur, comme tous les bons ouvriers de la plume, nous le sentons mieux, n'estce pas. Messieurs, devant cette stèle oh le regretté Rodin a reproduit et d'après David d'Angers, l'effigie de ce grand Homme de Lettres Français.

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