Stendhal
Pour comprendre Stendhal et pour ra|)precier sans |)arti pris de denigrement ni d'adniiratioii, il ne faut jamais perdre de vue ce trait jjarticulieiement caracteristique de lui-meme, qu'il lut un isole. Comine homme, il ne craignit pas de se singulariser : « faire comme les autres », « etre conime les autres », ces deux principes qui gouvernent la conduite de la foule, n'avaient aucune valeur a ses yeux. Aussi produisait-il sui' ceux qui rapjuocliaiciit iiiie inq)i'ession d'etonnenieut plutnl que de syiiij)atliic : en amour, il aima plus qu'il ne fut aim*', ayant d'ailleurs fait de Tamour son piiucipal ohjcclil ; il <ul dr rares amilirs, qui cej)endant furent vives v[ litlilcs ; presque toujours, il fut mal juge, el passa aiix yeux
fi STENDHAL.
de beaiicou|) pour un mechant, iin egoiste et un insensible. Gomme ecrivain, pareilleinent, il s'est fait line place a part, a cnte ou en dehors de Thistoire des lettreS : en pleine lutte romantiqiie., il trouva moyen de n'etre ni classique ni romantique : parcertaines de ses idees, il relevait dii xviiie siecle, qui Faurait repudie; j)ar d'autres, il appartenait a son temps, qu'il ne comprit guere et qui le meconnut en partie. Etonne, inquiet peut-etre des disj)arates qu'il observait entre lui et ses contemporains, il s'en consolait en pensanl qu'on le lirait vers 1880. II pensait juste, quoique sa vogue ait moins dure qu'il ne I'esperait. Les isoles, en effet, ont toujours tort : le veritable role de I'ecrivain, e'est d'etre le porte-parole de ses contemporains muets : s'il n'a pas su exciter en eux cette admiration qui, comme le disait notre auteur lui-meme, n'est qu'un « brevet de ressemblance », il a moins de chance encore de la rencontrer dans la posterite, pour laquelle il ne peut etre alors qu'un objet de curiosite. Au fond, et malgre des enthousiasmes momentanes, c'est bien la la situation actuelle de Stendhal : quelques-uns le relisenl, certains I'admirent, plusieurs I'imilent, — et cependant, on |)ourrait presque ecrire I'histoire litteraire du xix*' siecle sans prononcer son nom. Quand on se rappelle qu'il s'est developpe pendant la royaute de Chateaubriand; qu'il meditait Gabanis et Destutt de Tracy pendant que Joseph de Maistre et Bonald revaient la reslauration de la foi; qu'il se i)assionnait pour les ballets de Yigano, la sculp-
ture de Canova, les Iragrdies de Silvio Pellico et la iiiusique de Rossini, pendant que Lamartine ecrivait les Meditations, que Delacroix peignait la Barque de Dante, que Victor Hugo lan^ait ses reten- .tissantes prefaces et que BerU<*z allait applaudir Shakespeare a I'Odeon, Ton comprend a quel point il fut seul de son espece intellectuelle, seul de sa race morale, et que cet isolement a ete trop com|)let pour n'etre pas definitif. Mais, d'autre part, si Ton y reflechissait davantage, on trouverait cju'en derniere analyse c'est peut-etre bien cet isolement entete, robuste, et non sans grandeur, qui, un demi-siecle apres sa mort, lui a conquis la s} inpathie ou meme Tadmiration retrospective de quelques esprits passionnes d'originalite : ainsi, ce qui a fait sa faiblesse ferait aussi sa force; il a souffert — quoiqu'il en fut fier — d'etre une exception, et il en benelicie; le- trait meme qui la empeche d'avoir beaucou|) de lecteurs lui en vaut quelques-uns, et de qualite superieure; en sorte que, si les manuels d'histoire litteraire ignorent son nom, ce nom pourtant ne paraitra certainement |)as deplace dans cette collection. — Ce trait distinctif et tyrannique d'un constant isolement, on ne s'etonnera pas que nous I'ayons signale des mainteuant, puisqu'il domine la vie et loeuvre de notre auleur, et ()uisqu'en meme temps il explique la nature de son succes.
Marie-Henri Heyle naquit a Grenoble, le 23 Janvier 1783, dune famille qui apparlenait a la magislra-
ture. Les [)etites villes de })rovince ne sont rien moins que favorables au developpement d'un caractere independant, que contiennent sans cesse la regularite des habitudes, la solidite des prejuges, la tyrannic des usages et jusqu'a I'etroitesse des liens de famille ou d'amitie. Beyle eut done a souffrir de sa ville natale, par sa faute propre autant que par celle de ses combourgeois : il la quitta le plus lot qu'il put, et n'en conserva qu'un detestable souvenir. « Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois, clisait-il, me rappelle Grenoble, tout ce qui me raj)pelle Grenoble me fait horreur — horreur est trop noble, mat au coeiir. Grenoble est jiour moi comme le souvenir d'unc abominable indigestion; il n'y a pas de danger, mais un effroyable degout. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement genereux, tout ce qui se rejouit du raalheur de qui aime la j)atrie et est genereux, voila Grenoble pour moi. » Malgre cette robusle antipathie contre son lieu natal, Beyle resta poui'lant un vrai Dauphinois, entier dans ses opinions, clairvoyant, tenace, susceptible. Sa mere, qu'il perdit a sej)t ans, elait d'origine italienne : c'est d'elle sans doule que lui vinrent son extreme sensibilitc, et cette enei'gie et ce dilettanti sme. |)ar lesqucis il rappelle a la fois les condottiei'i et les lunnanistes du xvc siecle. 11 rcjxjrla, d'ailleurs, sur la patrie de sa iMcie loute I'affection qu'il refusait a sa province, et rilalie fut a ses youx Texacle contre-partie de ce qu'clait Gieiioble : le pays de Tindependance, de
FU:XIU BEYLE, SA VIE ET SON TEMPS. y
];i nohiesse d'aiiie, de lart et des sentiments puis-
suiils.
C'est a la mort de sa mere, qu'il adorait, que commence pour Henii Beyle cet isolement qui devait durer toute sa vie. Son pere, Joseph-Gherubin Beyle, avocat au parlement du [)ays, etait a ce moment-la un liomme de quarante-trois ans, « ride et laid », « archi-Dauphinois », ruse, renferme, silencieux, ({ui n'aimait guere son fds, ou qui du moins ne lui lemoignait aucune affection, et que son fds detesta. Un an ou deux apres avoir perdu sa femme, il s'ej)rit de sa belle-soeur, Seraphie Gagnon, « ce diable femelle dont je n'ai jamais su I'age », qui, quoique assez jolie, etait devote, acariatre, hypocrite, et qui soumit son neveu au regime d'une autorite a la lois despotique et deraisonnable. Le petit Henri ne pliait qu'avec de terribles revoltes, qui le remplissaienl de haine. il n'avait personne aupres de qui cliercber un aj)j)ui contre cette tante, qui usurpait en ennemi la j)lace^':acante de la mere : ses deux sceurs, Pauline et Zenakle, etaient plus jeunes que lui, et la premiere seule devait dans la suite lui inspirer quelque amitie; son grand-j)ere, le medecin Gagnon, I'aimail et le comprenait assez bien : mais c'etait un liomme fort paci(i({ue, passablement egolsle, qui aurait craitit de hoiibier sa traiKpiillil*'- en sc mr-lant du menage de son gendre, oil sa liiie jouait un role iiialdelini; son oncle, M. Romain Cragnon, elail un iloii .liian (le pro\iii(c, qui iic soiigcait (pia alloiigcr sa;is (esse la lisle de ses coiMjuetes; rcslail sagrau(f'-
tante , Mile Elisabeth Gagnon — une excellente vieille fiUe, a Tame romanesque : avec elle, son petit neveu s'accordait assez bien ; mais elle manquait de sens pratique, et ne fit guere qu'exalter en lui ce qu'il appelle plus tard « les sentiments espagnols «. Entre ces personnes, qui voyaient pen de monde, Henri Beyle grandit sans joie, replie sur lui-meme, observant avec mefiance ses parents dont il n'attendait qu'humiliations et tristesses, a peine un pen reconforte, de temps en temps, par une caresse de son grand-pere ou par les reveries heroiques de sa grand'tante. II ignora toutes les impressions fraiches, douces, agreables, qui gravent des traces ineffacables dans le coeur des enfants heureux. « Autrefois, dit-il, quand j'entendais parler des joies naives de I'enfance, des etourderies de cet age, du bonheur de la premiere jeunesse, le seul veritable de la vie, mon coeur se serrait. Je n'ai rien du tout connu de tout cela; et bien plus, cet age a ete pour moi une epoque continue de malheur et de haine et de delires de vengeance toujours im|)uissante. » II attendait avec impatience Theure ou il sortirait enlin du cercle de sa lamille pour aller a I'ecole : son imagination, chaulfee par les histoires de Mile Elisabeth, revait j)our ce moment-la de chaleureuses amities, des devouements sans bornes. Helas ! avec sa grosse tete ronde, ses membres herculeens, ses timidites d'enfant accoutume a la solitude, sa mefiance toujours en eveil, son extreme susceplibilite, il deplut a ses camarades, dont les railleries le blesserent et I'eloi-
gnerent. II se consola en buchant ses mathematiqoes qui, pensait-il, lui fourniraient le pretexte ou I'occasion de quitter enfin Grenoble, et le conduiraient aussi loin que le jeune general Bonaparte, dont la gloire commencait a se repandre et dont il fut un des premiers admirateurs. Gar, de sa triste demeure, il suivait depuis longtemps les evenements du jour avec une passion contenue. Sa famille etait devote, aristocrate, royaliste : il fut republicain, jacobin, sans-culotte; son pere etait suspect : il se glissait aux reunions des clubs, il trouvait la Terreur tres douce, il eprouva un de ses plus « vifs mouvements de joie » le jour ou Ton apprit la mort du Roi ; les siens mettaient leur espoir dans les armees etrangeres et dans les soldats emigres : il regardait avec envie passer les beaux regiments de dragons allant en Italic, et les accompagnait de ses voeux. II vivait ainsi, dans tons les domaines, d'une vie interieure tres active et entierement solitaire, qui developpait les mauvais penchants de son coeur, qui lui faisait, conuue il I'a avoue plus tard, hair tout le monde, sa tante Seraph ie |)lus (pie tous les autres ensemble, et son pere presque autant qu'elle. Qu'on juge de ses sentiments par I'anecdote suivante, dont le souvenir le faisait encore, en 1835, vibrer de rancunes inapaisees et de mauvais orgueil :
« .... J'avais une grive privee qui se tenait ordlnairement sur les chaises de la salle a mangei . I'^lle avait perdu un pied a la bataille et mai'chait en sautant. EUe se defendait contre les chats, chiens, et
lout le monde la protegeait, ce qui etait fort obligeant pour moi, car elle remplissait le plancher de laches blanches peu propres. Je nourrissais cette grive dune facon peu propre avec des chaplepans noyes dans le heiine de la cuisine cafards noyes dans le seau de Teau sale de la cuisine).
« Severement separe de tout elre de mon age, ne vivant qu'avec des vieux, cet enfantillage avail des charmes pour moi.
« Tout a coup la grive disparut, personne ne voulut me dire comment. Quelqu'un par inadvertance I'avait-il ecrasee en ouvant une porte ? Je crus que mon pere I'avait tuee par mechancete ; il le sut, cette idee lui fit peine, un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort delicats.
« Je fus sublime, je rougis jusqu'au blanc des yeux, mais je n'ouvris pas la bouche. II me pria de repondre, meme silence, mais les yeux que j'avais fort expressifs a cet age devaient parler.
« Me voila venge, tyran, de I'air doux et paternel avec lequel tu m'as force lant de fois d'aller a cette detestable promenade des Granges au milieu de champs ai'i'oses avec les voitures de mitniit ( poudi'elte de la ville).
« Pendant j)lus d'un mois je fus fier de cette vengeance, j'aime cela chez un enfant. »
Elrange enfant, dont les passions avaient une tenacile qu'elles n'ont i)as loujours chez les hommes. liien n'apaisail ses intrailables ressentiments : quaiid sa tante Seraphie mourut, il se jeta a genoux
HKNRI BEYLE, SA ME ET SON TEiMPS. 13
<f pour remercier Dieii de cettc grande deli- \ ranee ».
De fait, il fut alors plus libre : il put reliro ti-anquillement ses livres de predilection, la Nouvellc llehuse^ Gonzalve de Cordoue, Estelle, et quelques roujans nioins inoffensifs; il put frequenter le theati'e, oil il s'ej)rit d'une actrice, Mile Kably, qu'il adniirail dans Claudine de Florian, et qu'il aiuia comme on aime a seize ans.
G'atait, a Ten croire, « une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bieu faite )) ; tresjeune, elle avail le charnie de la uielaiicolie, d'autant plus attirant qu'il contrastail avec sa profession, avec ses roles. Dans ce premier amour, qui n'etait pourtant qu'un amour de coUegien, apparait deja toute la future sensibilite de Beyle. 11 s'y livre satis reserves, avec une violence d'imjiressions telle, qu'il n'osait guetter la jeune actrice dans la rue, et que I'unique fois ou il la rencontra par hasard, il faillit se trouver mal. 11 n'avait plus aucune autre idee, aucun autre sentiment : il etait cristallise^ comme il devait dire plus tard, apres les autres experiences qui lui servirent a elaborer sa iheorie de I'amour. Gette violenle j)assion absorba jusqu'a sa liaine pour sa lante Seraphic, qu'il en oulilia. II n'adressa d'ailleurs jamais la |)ai'ole a .sa i/uii-aiiiicc : tout ce qu'il |)ut faire, ce fut de s'iuformcr i\r son logement et de son genre de vie; mais il ne put licii apprendre d'elle. II se conlentait done d'allei' I'ecouter, radmirei', I'applaudir au iheahe, le sang en
tempete, irissonnant quand il I'entendait nomnier, exaspere quand quelqu'un osait I'appeler la Kably. Cette belle passion eut une fin toiite naliirelle : la jeune actrice quitla Grenoble. Beyle, tout meurtri de ce depart, se consola comnie il put aupres de la soeur d'un de ses amis, Mile Victorine Bigillion : il eut pour elle un demi-sentiment, un de ces amours de coeur convalescent qui ne sont pas tout a fait de Tamour, mais qui y ressemblent beaucoup. Par mallieur, elle appartenait a une famille de ciasse inferieure, et le snob inconscient qu'etait le jeune amoureux fut fort desappointe lorsqu'il decouvrit quelle n'etait point « cet animal terrible, si redoute, mais si exclusivement adore, une femme comme il faut et jolie... ». Du resale, il allait bientot oublier sur une plus grande scene Mile Kably, Mile Bigillion, et les beautes dauphinoises qu'avaient admirees ses yeux goulus de dix-sept ans; le moment approchait ou il devait enfin realiser son grand desir : il quitta Grenoble et partit pour Paris.
11 y arriva le 10 novembre 1799, le lendemain meme du 18 brumaire, muni d'une lettre de recommandation pour la famille Daru, alliee de la sienne, avec laquelle elle n'etait point sans quelque ressemblance. M. Daru le pere etait un homme minutieux, exact, severe, qui intimidait fort son jeune cousin en I'ajipelant monsieur, et ne songeait qu'a le faire entrer a I'Ecole polytechnique. Son fils aine, Pierre, (le futui' comte Darui, etait alors secretaire geneial du minislere de la guerre, ou il travaillait quinze
heures par jour et d'ou il rentrait a des heures irregulieres, mais toujours de mauvaise humeiir; son second (ils, Martial, avail moins de talent et plus de bonTiomie; parmi les autres merabres de la famille, safille, Mme Cambon, et sa niece, Mme Rebuffel, qui habitait la meme maison que lui, prirent un certain ascendant sur leur jeune parent de province. Mais, en somme, il ne se trouvait pas beaucoup plus libre, ni |)lus heureux a Paris qu'a Grenoble : il avail en ])lus le desa|)pointement, I'ennui, la tristesse d'etre seul; et il tomba gravemenl malade. Quand il guerit, M. Daru le prit chez lui, pour le placer, quelque temps apres, dans les bureaux du niinistere de la guerre, ou, au lieu de travailler a lexemple de son cousin Pierre, il se plongea dans des reveries |)lein('.s de nielancolie. Ce ful sans doule pendant une de ces reveries, qui ne rentrent pas dans les attributions du parfait commis, qu'il lui arriva d'ecrire cela avec deux /. M. Pierre Daru ne manqua pas de lui en faire rol)servation, non sans vivacite peut-etre, el son cousin en ej)rouva une humiliation donl le sentiment le poursuivil longlem|)S.
lleureusement, ce stage au ministere de la guerre ne se prolongea pas : en 1800, les deux freres Dai'u, donl I'aine elail devenu insj)ecteur aux Revuco et le second sous-inspecteur, durent partir pour Tarmee d'ltalie. Ils inviterent bienlot Henri Beyle a les y rojoindre. Gelui-ci, que son tem|)erament poussait a Taction, qui depuis si longtemps enviait les casques des dragons et admirait le Premier Consul, (jui
('tnit patriote ardent et passionnement desireux de voir des pays nouveaux, partit dans un delire de joie tel, qu'il en oublia d'analyser ses impressions; plus tard, il ne se rappelait aucun detail : « II niest impossible, disait-il, d€ me souvenir de raon depart pour Dijon et I'armee de reserve, Texces de la joie a toutabsorbe ! » II emporta quelques volumes dans son portemanteau, se rendit a Geneve ou, sans avoir jamais monte, il prit un cheval que les Daru y avaient laisse, traversa le Saint-Bernard deux jours apres Bonaparte et essuya le feu, pour la premiere fois, sous le fort de Bard. Fait singulier, I'impression tres vive que lui laissa cette premiere scene de sa vie militaire devait toujours i-ester confuse dans sa memoire ou cependant, d'habitude, les details se gravaient facilement. Dans la suite, lorsqu'il voulut fixer ce souvenir, il ne se rappelait pas nieme si le Premier Consul etait de la partie. Ge qui lui revenail, c'etait ce mot dun capitaine auquel il avait demande : « Est-ce que nous sommes a portee ? — Ne voila-t-il pas mon bougre qui a deja peur?)) s'etait eerie le vieux grognard. Gonime il y avait la sept ou buit personnes, le mot fit tout son clfet : Beyle s'ex|)osa le plus qu'il i)ut, etala son courage sans que d'ailleurs personne le remarquat, et, le soir, se demandait en toule sincerite : « N'esf-ce tjuc en? » Gelle exclamation deyue devail lui t'-cbapper bien souvciit an cours de son existence j)ourtanl si mouvemenlce <t si rem|)lie : il v cut toujours, en effet, (lis|)r«)porlion eiitre les «!'venemeuts et ce qu'il en allcndail. Pour eel allame
d'emotions, la guerre et Tamour — ce qu'Il troiiva de rnieux — demeurerent toujours au-dessous de scs desirs, sans quil cessat ])oiir cela de les rechercher et de les aimer. Pendant la canipagne de Russie, les soirs de bivouac, il S(^ deniandait comme devant le fort de Bard : « y'est-ce ([ue ca? » Et ce mot fut toujours comme son melancolique refrain, connne le Leitmoiiv de ses experiences.
Ce qui ne le decut pas j)ourtant, ce fut son arrivee a Milan : il comprit qfie c etaii Id le bean. Toujours il devait voir Milan avec ses yeux de dix-sept ans, Taimer comme sa patrie d'election, y revenir lorsqu'il put choisir sa residence : et Ton ne pent s'enq)echer de croire qu'il Taima nioins |)our ellememe, que parce qu'elle fut le premier lieu ou il se sentit libre, ou il vit enfin la vie s'ouvrir devant lui, la vie telle qu'il la revait, avec les deux passions auxquelles il devait rester fidele jusqu'au bout : la guerre et I'amour.
La gueiM'c. il n'en vit alors que des episodes, mais doiil Tun fill la ])a1aill<' (b- Marengo. Api'cs etre reste pendant ([uelques mois attacbe a Tinlendance, il entra en (pialitc de sergent an C regiment de dragons; nomuK' sous-lieuteiuint a Romanego, il fut choisi j)()ui' adJLubmt pai- le g(''ti('ral Micbaiul. On pent se representer son l)(>iib(iir cii se ia|)pelant avec quel entrain juvenile il a (b'c ril bs plaisirs de la guerre dans la Vie de Napuleon et dans la Chartreuse (le Panne. Comme il le dir plus tard. dans une des notices necrologiques qiiil c* rivil snr bii-meme, « ce
Kr.OL-ARD KoD. — Sten<Uial. 2
flit le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire litteraire, et estimait fort Tart de donner un bon coup de sabre ». II eut a Milan son premier duel — son jiremier duel serieux, du moins, car il s'etait une fois deja battu avec un de ses camarades; et son premier amour : un amour timide, respectueux, passionne, qui devait recommencer douze ans plus lard, avec plus de succes et moins de bonheur.
A partir de cette premiere passion, et jusqu'a la fin de sa vie, Stendhal fut tout a Tamour. II aima sans cesse, non sans Constance, mais en se consolant d'un amour perdu par un autre, II en avait d'ailleurs de plusieurs sortes, et parfois en meme temps. II les observait les uns et les autres avec une singuliere penetration, et pourtant, le role actif que jouait sa tete ne diminuait en rien la vivacite de ses impressions. Timide a Texces quand il aimait vraiment, il ne reussissaitpas toujours, ou ne reussissait qu'apres de longs sieges. II ne s'en plaignait pas : pourvu qu'il aimat, qu'il eut des emotions, qu'il se sentit vivre, il se trouvait heureux.
G'est ainsi qu'a son retour a Paris 1801 a 1800), apres un sejour plus ou moins force a Grenoble qui marque encore une etape sentiraentale, nous le trouvons bientol exclusivement occupe des beaux yeux d'une actrice a ses debuts. Mile Louason, de son vrai nom Melanie Guilbert. A vrai dire, il etait arrive avec de tout autres intentions, rempli d'ambitioiL, d'energie , de belles esperances , j)assionne de la gloire et resolu a la chercher dans les lettres. Son
Journal de cette epoque abonde en aveux piquants, qui temoignent a la fois d'une robuste confiance en soi-meiiie, d'line volonte tenace, d'line enorme naivete. A chaqiie instant, Beyle repele qu'il veut « faire des comedies corame Moliere «,... « acquerir la reputation du plus grand poele francais, non j)ointpar intrigues, roninie Voltaire, niais en la meritant veritablernent ». II ajoute gravenient : « j)Our cela, savoir : le grec, le latin, I'italien, Tanglais ». Mais quelque temps apres*, ayant decouvert que Shakespeare ne savait rien, il en conclut qu' « il faut sentir et non savoir », et renonce au grec. Dans le fait, il travaille un peu, quoique sans methode bien arretee : il lit, tantot Montaigne, Montesquieu, les philosoplies du xviii^ siecle, Cabanis, Destutt de Tracy, tantot les ecrivains de theatre; il jette sur le pai>ier quehjues notes pour un grand ouvrage intitule la Pldlosoph'ie nouvelle ; il ])rend des lecons de declamation avec les acteurs de la Gomedie-Frangaise ; ou bien il rime en mauvais vers une comedie qui s'apj)ela successivement les Deux Hommes, le Bon Partly Quelle liorrcnr! iWnii du despotlsme pervertisseur de I Opinion puhlique^ LeietUer. Cetle tentative , (pii n'aboutit j)as, donne une petite idee du talent dramatique de Stendhal, counne aussi de son talent poeticjue. Qu'on en juge |)ar ce fragment d'un monologue de rheroine :
M'ainierait-il encore? Puis-je done I'esperer, Qiiand re soir a jamais je vais m'en separer. Quaiid rhynien deleste oil sa mere m'entraine M'accuse dans son CArnv df ^nivii- niie jiutre fliaine?
Cependant pour me voir que de transports charmants! Que d'amour respirait dans ses empressements ! Peut-etre qua I'infidelite I'absence a su linstruire Et quoubliant lamour il appi'it a seduire; Malheureuse ! sans lui I'amour s'egare assez ; Dans quel abime, 6 ciel, mes pas sont-ils pousses?...
On le voit, les vers ne sont pas meme corrects; ils sont embarrasses, penibles, ditficiles, flasques, ils n'annoncent en rien un (utur ecrivain. Du reste, I'auteur de Lelellier doutait souvent de sa vocation litteraire : il faisait alors, avec un de ses amis nommc Manle, de vastes projets financiers, qui devaient en pen d'annees lui donner les 20000 francs de rente necessaires a son independance.
G'est en prenant ses legons de declamation cpie Beyle fit la connaissance de Mile Louason. 11 la crut d'abord de commerce facile; puis il se piqua au jeu, Taiina tout de bon, et entreprit systematiquement sa conquete, tout en se grisant d'amour des qu'il etait aupres d'elle. Seul avec lui-meme, il faisait des plans superbes, dignes d'un parfait Lovelace; il se repetait les propos qu'il fallait tenir, il calculait les effets qu'il ne pouvait manquer de produire et la facoii dont il profiterail de ses avantages. Seulement, les circonstances n'etaienl pas pro|)ices : manquant d'argent, il n'avait qu'un habit rape, et dans un habit rape, il se sentait gauche, gene, tiniide, il j)erdait ses moyens. L'argent arrivait. II achelait un habit bronze-cannelle, revelait sa culotte de soie, mettait une belle cravate, un jabot superbe, et se trouvait parfaitement content de lui-meme : sa laideur,
HENRI IJKYLE, SA VIE ET SON TEMPS. 2t
qu'il iivuiiait, lui semblait c eifacee » par sa « physiononiie « : « Toute iiioii ame paraissail, clle avait fait oublier le corps, je paraissais un tres bel homme, dans le genre de Talma «. II avail alors de I'esprit, il etait, coninie doit Tetre un anioureux qui veut reussir, « brillant avec |)rudence et i^.on point avec passion ». Mais au moment oii il I i !ait Ic plus, arrivait un rival, M. Le Blanc, ou un Allemand nomme Wagner, qu'il soupconnait lour a lourd'eli'e l)I'us avances que lui dans les bonnes graces de sa belle, et il «'eteignait, il devenait ennuyeux, il s'en relournait Gros-Jeancomme devant. Malgre ses plans ftiachiaveliques, d'ailleurs, Melanie le menait ou elle voulail. II ne cojinaissait rien d'elle. Apres des mois •le visiles prescjue quolidiennes, il ne savait encore a quoi s'en lenir sur le role exact de M. Le Blanc. Ouant a Melanie, lantot il lui irouvait une « ame d'ange », s'exlasiait sur la delicatesse de ses senliments, jouissail de riiarmonie intime de leurs deux coeurs; tantot il doutait d'elle, lui pretait toules les noirceurs. Dans ces moments-la, le Lovelace artificiel s'evanouissait, et Ton voyait apparaitre a la place un bon jeune bomnie tres coquel>in, qui epiloguait en ces termes sur ses deconvenues :
« Je suis vraiirtent un enfant, si elle me joue il n'y a pas de merile :
A nic dt'scspr-rci', voiis Iroiivoz pen do g-loirc.
« Mais si elle me joue, ipic veul-cnc faire de moi ? Elle j)eut faire moii educalion. Kile ma dit ce malin
qu'il fallait mettre ])liis de finesse dans ma maniere de me moquer. Voila vraiment I'amie.
« Xe serait-ce qu'une fille comme tant d'aulres?
« Ce matin, elle m'a fait remarquer un beau sonnet.
« Ce qui est siir, c'est qu'elle a beaucoup d'esprit, un grand talent dans un art que j'adore et qu'elle me forme ra.
« Mais quand je crois qu'elle me trahit, je me desespere. »
Un beau jour, Melanie annonca a son adorateur qu'elle avail un engagement a Marseille et qu'elle allait i)artir. II lui repondit sans hesiter qu'il laccomjiagnerait jusqu'a Lyon — et la suivit a Marseille. U y flit trcs heureux : son pere lui ajant coupe les vivres, il se fit commis dans une maison de denrees coloniales, Ce n'etaient la que de petites miseres : son grand amour I'occupait exclusivement, et les embarras d'argent ne I'inquietaient guere. INIais, au bout de quelques mois, Melanie epousa un Russe, et Beyle reprit le cbemin de Paris.
11 y retrouvala protection des Daru, qui s'interessaient toujours a lui, par esprit de famille plutot que par svmpathie personnelle, car ces « gens positifs », (piil u'aimait guere, ne pouvaient apj)rouver ses capricieuses allures. Leur protection le fit entrer dans Tintendance de I'armee, au moment ou Napoleon allait eutrej^rendre la campagne de Prusse. II y resla jiisipTapres la relraile de Russie. A pail les inlervalles de paix pendant lesquels il fut nomme amiileur au couseil d'Klat el inspecteur general
HENRI niiYLE, SA VIE ET SON TEMPS. 23
dii mol)ilier de la couronne, il fil aiissi quelques Yovages; ce fut la periode heroique de sa vie (1806- 18i4j, et Tune de celles ou il put le plus librement developper sa personnalite. Son naturel besoin d'action etait satisfait, et les occasions d'aimer ne lui iiianquerent pas. Gomme intendant militaire, il fit ppeuve il plus d'une reprise de qualites d'energie et de sang-froid qui lui valurent d'etre remarque par TKnipereur. Ainsi, en 1807, remplissant ses fonclions dans le Brunswick, il fut charge de lever une contribution de cinq millions. II prit &ur lui de porter ce chiii're a sept. G 'etait du « feu sacre », cela plut fort a Napoleon. Une fois, en 1809, il elait reste en arriere de rarmee avec un convoi de blesses et de vivres, dans une j)etite ville dont la population se revolta et voulut piller les magasins : ce fut Beyle qui organisa la defense et sauva le convoi. Pendant la relraite de Russie, il reussit a procurer a rarmee, enlre Orcha et Borizov, les seuls vivres a pen j)res reguliers qu'elle ait eus. Avec son energie et son sang-froid vraiment excei)tionnels, il fut parmi les rares ofliciers qui resisterent a la demoralisation gen(''rale. Dans les plus mauvais jours, le comle ])aru le voyait arriver vetu aVec son liabiluelle dislinclion et rase de frais, comme s'il sorlail de chez lui. G'etait, de sa part, bravoure naturelle, energie instinctive, amour de la lutte et du peril. « M. Beyle, (lil-il Tu'gligemment dans un des articles necrologi- (jiies qu'il ecrivit sur lui-meme, ne crut jamais dans cetle relraite qu'il y eut de quoi pleurer. » Quand par
hasard un livre lui tombait sous la main, une heure de lecture lui faisait oublier toutes ses miseres; et en arrivant a Dresde, sa premiere pensee fut de courir a rOpera, pour entendre le Mntrimonio segreto.
II serait curieux de suivre ce singulier inlendant a travers I'epopee a laquelle il se trouvait mele, et qu'avec son etonnante faculle de dedoublement il observait et vivait a la fois. Malheureusement, les cahiers de son Journal de Brunswick (1806-1808) et ceux de la campagne de Russie ont ete perdus, et la Correspondance ne fait qu'une petite place a celte ej)oque. Les quelques leltres que nous en possedons, datees de Smolensk, de IMoscou, de Mayence, de Bautzen, revelent un etat d'esprit assez inattendu. Tout en renq)lissant correctement et bravement ses devoirs, Beyle n'est pas heureux : le croira-t-on? il s'ennuie. II regrette sa chere Italic. Les spectacles ej)iques qu'il a sous les yeux le lassent ou le degoutent. « Gomme riiomme cbange ! ecrit-il de Smolensk, le 24 aout 1812. Cette soif de voir que j'avais autrefois s'est tout a fait eteinte; depuis que j'ai vu Milan et ritalie, tout ce que je vois me rebute par la grossierete. Croirais-tu que, sans rien qui me louche plus qu'un autre, sans rien de {personnel, je suis quelquefois sur le j)oint de verser des larmes ? Dans cet ocean de barbaric, pas un son qui re|)onde a mon ame ! Tout est grossier, sale, puant, au physique et au moi'al. Je n'ai eu un |)eu de plaisir ([u'en me faisant faire de la musicpie sur un j)elit |)iano discord, par uu etre qui sent la musique comme moi la messe.
HEMU UJ'YLl-, SA Ml:] I'T SON TEMPS. 25
L'ambition ne fait j)liis rien sur moi ; le ])lus beau cordon ne me semblerait pas un dedommagement de la bone oil je suis onfonce.... » Un instant, lincendie de Moscou le secoue de sa tor|)eur : c'est « le plus bel incendie du monde », un « spectacle imposant », plus original a coup sur que fopera hii/Ja; seulement, il est gate par la comj)agnie : « II aurait fallu etre seul ou entoure de gens d'esj)rit pour en jouir. Ce qui a gale ])Our nioi la campagne de Russie, c'est de I'avoir faite avec des gens qui auraient raj)etisse le Colisee et la mer de Naples. » Et ailleurs : « Les interieurs d'ames que j'ai vus dans la retraite de Moscou in'ont a jamais degoute des observations que je puis faire sur les etres grossiers, sur ces manches a sabre qui conq)osent une armee. » — Nous sommes loin de I'enthousiasme juvenile avec lequel le protege des Daru traversait autrefois le Saint-Bernard; et pourtant, il les regrettera plus tard, ces impressions de guerre qu'il detruit en les analysant, la compagnie de ces soudards, de ces « manches a sabre » dont il meconnait la grandeur, tout ce niouvement, toule cctte vie a laqiielle le peril toujours i)resent donne plus de (;liarme et plus dintensite ; il se dira, comme la plupart des hommcs d(» sa generation, que la guerre ('lait sa vraie carrieie; el il subira, avec tant d'autres, le contre-coup de la banqueroute de Napoleon, qui le laissa sans carriere, sans fortune el sans position.
I'' II ISl.'i, nous retrouvons encore Beyle an qnarlier gc'ueral de rEHq)ereur, puis en Silesie, ou il
est chef de rintendance. Mais les fatigues de la retraite de Russie avaient ruine sa sante ; et il fut oblige de prendre un conge et de se retirer sur lesbords du lac de Come, ou lui souriait un nouvel amour. La, a Milan, a Paris, partout oii il se trouva pendant les deux plus tragiques annees de I'histoire du siecle, il vecut, si Ton en juge par son Journal, dans la complete insouciance des evenements qui bouleversaient TEurope et ruinaient sa carriere. Son Empereur, qu'il avait tant admire, auquel il devait meme conserver une fidelite relative, perdait son trone; les allies envahissaient sa , ilrie; la France se debattait sous I'invasion, — il ne songeait qu'a son amour. Le 26 septembre 1813, j)eu de jours avant les coups decisifs de la campagne d'Allemagne, il sedemandait avec angoisse : « Pourquoi ne m"a-t-elle pas ecrit de mercredi a samedi? A-t-elle un autre amant ? Je partirai sur-le-champ pour Venise. J'aurai le j)laisir de me venger, quelle m'aime ou qu'elle ne uj'aime pas. Mais dans les deux cas, je diminue sa confiance, etrn/t^eo jxissageo naturellement si suspect. Je tue son amant, si elle en a; dans le cas contraire, je me prive au moins dune illusion charmante. » Le mois suivant, qui est celui de la bataille de Leipzig, le Journal ne relate lien autre que les signaux convenus entre I'amant ol la maitresse, et le seul incident qu'il mentionne, c'est une representation du ballet de Pronietliee a laquelle iU assistent ensemble.
11 est presque superilu de dire que, dans la dis-
position desprit ou il se trouvait, Beyle ne se fit point d'illusion sur les Gent-Jours; apres la seconde defaite de Napoleon, decide a rester eloigne des affaires, irreconciliablement hostile a la Restaiiration, qui representait pour lui le triomphe de tout ce qu'il haissait, des « jesuites », des « bourgeois » , il refusa la direction de rapprovisionnement de Paris que lui offrit M. Beugnot; fort pauvre, niais sans se laisser abattre par ses difficultes d'argent et bien decide ajouir de la vie envers et contre tout, il se fixa dans cette villa de Milan donr il avait conserve un si grand souvenir et qui representait |)Our lui Tendroit le plus heureux de la terre.
DE 18l'± A 1842
Nous avons peine a nous representer aujourd'hui letat d'esprit des jeunes gens que la chute de Napoleon laissa sans carriere et sans avenir. Les prodigieux succes de FEmpire, dont la solidite etail ])()ur eux comme un article de loi, tenaient leurs ambitions eveillees et tendues. A chaque hataille, les boulets creusaient dans les etats-majors quelque vide qu'il fallait combler : les ])lus hauts grades semblaient done a portee de tous les courages. On mourait jeune, c'est vrai , comme tant de ces illustres marechaux que TEnipereur avait vus tomber autourde lui, comme Kleiner, comme Lannes, comme Desaix; mais on vivait vite, et si Ion disparaissait avant Tage, c'etait dans un rayonnement de gloire, de litres, de dotations, en laissant apres soi sa page d'histoire, accompagne par les draj)eaux qu'on avait lances a la victoire, salue par la grande voix du
canon dont on avail tant de fois commande rharmonie. En nulle e|)oque, on n'eut raoins de peine a Mioiirir; mais en aucune aussi, Ton ne tint davantage a remplir sa courte vie de puissantes emotions, de succes grandioses. « Courte et bonne », cette devise des Philistins alhees, n'aurait alors |)as eu de sens. On I'acceptait « courte », oui — niais pour I'avoir violente, ardente, enlievree, riche de sensations niultipliees et ascendant par bonds rapides jus({u"au faite, aux pieds de TEnipereur. Et voici qua travers les peripeties de la canipagne de France, de la capitulation de Paris, des Cent-Joui's et do Waterloo, cette feerie se dissipa soudain : on cut devant soi le long cheniin de I'existence reguliere, de duree iwrmale, que termine a son heure la nioii naturelle ; une i)late avenue, ou Ion ne rencontre u\. dangers ni gloire, mais seulement de la fatigue et du bien-etre; une route sans contours, dont on ne prevoit pas bi iin, qui ne conduit nulle part. Les discours des orateurs ultras ou liberaux remplacant les (anlares, comment ces jeunes bommes, giises des renfance par Bonaparte, nourris de bulletins de victoires, doniines |)ar I'exclusive passion de la gloire militaire, auraient-ils compiis (pie les Ricbelieu, les Chateaubriand, les Conslanl, les Bonald, b'S Decazes, ces avocals, ces pai-leurs, ces faiseurs de lois, avaient devant eux une tache difficile et tres grande, el que leurS noms compteraient autant dans la poslerile que ceux des Ney, des Massena, des lieithier, des Caulaincourt? Aussi beaucoup d'enlre
eux n'essayaient-ils meine pas de concevoir une nouvelle forme d'existence, une vie civile et jxnirlant riche et glorieuse : ils restaient dans Tarmee, s'ils le pouvaient, ou y entraient par routine. « Laguei're, dit Tun d'entre eux, nous semldait si bien I'etat naturel de notre pays, que lorsque, eclia|)pant des classes, nous nous jetames dans Tarmee, selon le cours accoutume de notre torrent, nous ne pumes croire au calme durable de la paix. 11 nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant de nous reposer, et que rimniobilite n'etait pas un mal serieux en France. Cette impression nous dura autant qu'a dure la Restauration. Ghaque annee apportaitl'espoir d'une guerre, et nous n'osions quitter Tepee, dans la crainte que le jour de la demission ne devint la veille d'une campagne. Nous trainames et perdimes ainsi des annees precieuses, revant le cliamp de bataille dans le Champ de Mars, et epuisant sous des exercices de parade et dans des querelles particulieres une puissante et inutile energie. » (A. de Vigny, Servitude et Grandeur niilitaires.)
La plupart, comme I'auteur que nous venons de citer, prirent au tragique cette deception de leurs reves d'enf^nt : ils ployerent sous I'ennui, ils se laisserent envahir par la melancolie. Quelques-uns se firent royalisles ultras, en attendant de devenir re|)ublicains, comme si Tutopie d'un retour a une (eodalite romanesque et a une foi violente j)ouvait leur remi)lacer leurs ambitions militaires; d'autres regarderent longtemps encore avec une sourde esperance
vers Tile loinlaiiie ou le grand captir awendait la mort; d'autres encore se passionnerent pour Ics luttes de I'Orient , ou la Grece s'eveillait , sans trouver toutefois, dans leurs ames que Pennui avail deja conirae detendues , la force d'aller mourir , corame Byron, aux cotes des Ganaris et des JMavrocordato. Beaucoup firent comme Napoleon lui-meme : ne pouvant plus agir, ils ecrivirent; et leur litterature, avec ses violences de forme et de fond, avec ses melancolies et ses grands elans de passion, avec ses evocations lointaines, ses recherches romanesques, ses cris tunuiltueux, sa seve, son abondance, son spleen et ses caprices, leur litterature fut la puissante expression de leur activite devoyee, de leui^ ambitions detournees, de leur irresignee immobilite.
Stendhal, plus age que la plupart des jeunes gens qui devaient s'illustrer dans les lettres, plus ambitieux de sensations que de succes, et qui d'ailleurs avait vu d'assez pres la gloire imperiale pour la desirer moins ardemment que ses cadels, Stendhal ne fut point entraine |)ar ce mouvement. II no songea pas un instant a rester au service de la Restauration, ni meme en France : il aimail lltalie, rien ne rem[)echait de s'y etablir. II s'y etablit, et sans regrets, sans trislesse, en homme j)arfaitement satisfait du sort (jui Fattend. II voulut ecrire, n'ayant plus rien de micux a faire, et s'y '"it d'aulant plus volonliers qu'il ne faisail que revenir a d'anciens projets; mais, a I'inverse de ses conteniporains, il
n'avait pas de sentiments violents a exprimer ; il se contenta done de parler des choses qu'il voyait, qui rinteressaient on le passionnaient, en observateur et en dilettante.
A ce moment, en effet, I'homme d'action que nous avons vu a Toeuvre pendant les campagnes de Napoleon se resigne sans trop de peine a ne plus agir, et Tail j)lace au dilettante — a un dilettante toujours heureux ])ourvu que I'amour, la nnisique, les exercices et les voyages Fempechent de suhir I'ennui qui le guette. De 1814 a 1821, sauf un voyage de quelques mois en 1817, il reste a Milan, oii il vit agreablement en etranger et en cosmopolite. II })asse des soirees delicieuses i i theatre de la Scala, a se regaler de ses spectacles preferes : avec une satisfaction qui ne change jamais, il va d'un opera de Rossini il un ballet de Vigano, sans troj> savoir lequel il prefere de ces deux grands hommes. II ne se lasse pas d'eux, et quand iln'ecoute })as leurs airs divins au theatre, c'est qu'il les entend, en savourant des glaces exquises, chez la fille meme de Vigano, la belle Elena, la sceur « (XOtello, de Myrrha, de Proniethee, et autres chefs-d'oeuvre que j'adore », qui chaiite a ravir, sans jautais se fatiguer ni se faire prier. II frequenle aussi la belle societe milanaise et rencontre quelques Italiens |)our lesquels il se passi(mne : Monti, Manzoni, Rasori, Silvio Pellico. On ne saurait dire si ce sont les |)atriotes ou les ecrivains qu'il admire le plus en eux : le fait est qu'il les exalte sans reserve, et que sa manie italienne devient
do plus en plus exclusive : « La France n'a pas ([ualre honunes a npposer a Canova, Vigano, Monli et Rossini «, ch ril-il, dans son enthousiasnie, a un de ses amis de l^aris. II s'agit, notons-Ie, de la France de 1819, celle de Gbaleaubriand, de Lamennais, de Donald, de Mme de Stael, de David et de Gros, celle qui allait produire des musiciens comme Berlioz, des peintres comnie Gericault, Ingres et Delacroix, a cole de sa pleiade de poetes, dont quelques-uns, Alfred de Vigny, Victor Hugo, avaient deja debute. Mais, en fait de poesie, il semble que Beyle n'ait jamais ete au delade Beranger. De jilus, il avait deja un j)rejuge antinational qui le rendait aussi severe poui- ses compatriotes qu'il etait facilement enthousiasle des etrangers : il ne sait voir en Cbateaubi'iand qu'un forcene , grandiloquent , sonore et vide, et il professe pour Byron une admiration telle, qu'en sa presence il est trouble comme un enfant; il refuse toute esj)ece de merite a Mme de Stael, et nc laril |>as d'eloges sur la profondeur et ''originalite de W. Schlegel. A foiTe de redouter le ])rejuge, il y l()nd)e sahs cesse, el ses opinions semblent gouvei'nces par des partis pris aussi violents que ceux (pi'il condamne, bien qu'en sens inverse.
La vie sentimentale de Beyle pendant cette periode parail avoir ete absorbee par deux passions piincipales, aulanl du moins qu'on en pent jugcr a liavei's Ics cliaiigements dc iioms el (riniiialcs aii\(pHls il rrcouil sans cesse. V]\i ISll, il avail rc'lrouvc' a Milan Mme Angelina P., (pi'il avait aimee onze
EoouAai) Rod. — Slcmihal. 3
ans auparavant, avec toute I'extase et toute la timid ite de sa jeunesse, et sans quelle sen doutat. 11 etait fort emu en se rendant chez elle, et bien decide a ressusciter son amour d'autrefois. On le lit attendre un quart dheure, ce qui lui donna le temps de se reraettre et de preparer son attaque, selon les procedes de sa diplomatic habituelle; puis elle apparut :
« J'ai vu, raconle-t-il dans son Journal, une grande et superbe femme. Elle a toujours le grandiose qui est forme par la fa^on dont ses yeux, son front et son nez sont places. J'ai trouve plus d'esprit, plus de majeste et moins de cette grace pleine de volupte. De mon temps, elle n'etait majestueuse que j^ar la force de la beaute, aujourd'hui, elle letait aussi par la force de ses traits. Elle ne m'a ])as reconnu; cela m'a fait plaisir; je me suis remis en lui disant cjue j'etais B., I'anii de Joi. « C'est le Chinois, fjuello e « // Chinese », a-t-elle dit a son pere qui etait la.
« Ma grande passion ne m'avait point du tout rendu ridicule ; il sest trouve quelle ne se souvenait de moi que comme dun etre tres gai.
« Jai plaisante sur mon amour.
« Pourquoi ne me lavez-vous pas dit alors ? » m'at-elle dit par deux fois. J'ai plaisante sur le balcon de chez son pere ou je lui dis, je crois, quej'esperais etre bientot un cadavre dans la plaine de Mantoue. On sent bien que je ne lui ai pas rapj)ele cette maniere gracicuse de faire I'amour. II y avait un peu d'embarras enlre nous, |)endant lequel je voyais asrir un esj)rit su|)erieur aux embarras de ce genre.
Apres rlix ans, c'est une nouvelle connaissance a faii'p. )'
La connaissance fiit bientot faite : malgre sa beaute de Junon, Angelina n'etait point cruelle. C'est sans doute a sa liaison avec elle que Beyle fait allusion dans une letlre de 1811), adressee a celle qui lui succeda, « la noble et sublime Metilde », a laquelle il dit, en simplifiant les fails : « Je n'ai eu que trois passions en ma vie : I'ambition, de 1800 a 1811, C amour pour une femme qui ma trouipe^ de 1811 a 1818, et, {le|)uis un an, cette passion qui me domine et qui augmente sans cesse ». Angelina et jNletilde ne lui donnerent qu'un bonheur incomplet, gale pai* trop de jalousie. II souffrait beaucoup, sans doute, loi'squ'il ecrivait au bas du brouillon d'une lettre pour Metilde cette pbrase insolente et douloureuse : « Les femmes bonnetes aussi coquines que les coquinos ». Et ce furent elles qui lui inspirerent son Iraite J)e f amour.
Beyle etait tout absorbe par I'amour, les ballets de Vigano, la musique de Rossini et le ciel d'ltalie. II se decida ce|)endant a debuter dans la litterature : en 1814, il publia son premier ouvrage, sous le litre de : Lef/res ecrites de Vienne en Autriclie sur Haydn, suivies d' une vie de Mozart, et de considerations sur Melastase et C ctat present de la musique en Italie, par Alexandre-Cesar Bomhet. C'est un livre pen oi'iginal, imile des Haydine de Carpani. Les inexactitudes d'appreciations y rourmillent : ainsi, raimal)le abonne de la Scala prend le linale des Noces de Fi^^aro
))Our « le plus beau chant d'eglise qui) soit poPsil)le d'entendro », excVute Ranieau en une plirase mopi-isante, ot ue cite pour ainsi dire pas une date qui soit juste. Trois ans plus tard 1817 , il puhliait presque en meme temps son Rome, Naples et Florence et son Histoire de la peinture en Italie. Le jiremier de ces deux ouvrages est un sinq^le recit de voyages, ou Ton trouve pele-mele des descriptions dje tableaux ou de representations theatrales, des details de inoeurs et des anecdotes historiques, avec des apercus souvent ingenieux, souvent paradoxaux. On y lit entre les lignes un continuel parallele entre la France et ritalie, tout au profit de celle-ci : « Avec quelle amertume, ecrira ])ar exemple le touriste ravi de tout ce qu'il Yoit, je me suis repenti d'avoir adresse la
paiole a M. Mai J'avouerai, diit Thonneur national
me repudier, qu'un Frangais, en Italie, trouve le secret d'aneantir mon bonheur en un instant. Je suis' dans le ciel, savourant avec delices les illusions les plus douces et les plus folles ; il me tire ])ar la maiiche |)our me faire apercevoir qu'il toml)e une phii<.' IVoid*', (uTil «\st miiiuil |)ass('', (pic nous courons le risque de nous (-garer, de ne plus retrouver notre aulxM'ge et peut-«''tre d'etre voles. Yoila ce qui ni'est ai'i'ive ce soir; I'abord du C()m|)atriote est mortel pour moi. » \^' Histoire de la peinture en Italie, cpii lie (ill jamais aclu.'Nee, le piVmici* volume n'ayant (Il aiuiiii succcs, prc'sciilc crpcndant plus (riiil(''r«jt, ipi(»i(pr(ll<' soit ecril<r sans bcaucoup de melliode : licylc loiinaissait mieux la Renaissance italienne
qu'on ne la connaissail aloi's ; il la comprenait surtout fort bien, parce qu'il raiinait : aussi peut-on lire encore aiijoiirdhui, et non sans profit, quelquesuns (les chapitres qu'il consacre a Leonard de Vinci et a Michel-Ange. Mais 1' niorceaii le plus remar- (jual)le de louvrage en est certainement la dedicace « a Sa Majeste Napoleon le Grand », dans laquelle I'auteur aflirniait, avec autant de courage que d'ind(''j)endance, ses sentiments pour le prisonnier de Sainte-Helene. Gette preface est assurement un des niorceaux qui font le plus d'honneur au caractere de Stendhal, un de ceux aussi dont la forme est la ])lus originale et la plus frappante. Les j)etites phrases courtes et condensees atteignent a I'eloquence : una eloquence bizarre, qui ne ressemb.le a aucune autre, celle dun orateur d'affaires qu'emporte tout a coup un grand sentiment, et qui enferme dans les formules d'une secheresse voulue les eljins de son lyrisme inlerieur :
« Sire,
'( Je ne puis dedier plus convenablcmenl 17//.9toire de la peintiire, ecrite en langue fraucaise, qu'au grand honiine qui avail donne a la paliie ce beau mu«ee qui n'a pu existcr des qu'il n'a plus (''t('' soulenu par sa main j)uissante. L'avoii* lout entier n'etail peut-etre pas necessaire, le perdre ainsi est le comble de ravilissement. I^]t coiimic, dans nion systeme, avec des coeurs avilis on pcul l)i( ii faiic des erudils, mais non des artistes, il est a crairuiie
que la France n'ait perdu, avec le plus grand homme qu'elle ait jamais produit, son ecole naissante.
« Dans des circonstances plus lieureuses pour la patrie et pour vous, Sire, je ne vous aurais point fait de dedicace : votre gloire corrigeait tout; rnais je trouvais detestable votre systeme d'education. Aussi, au jour du danger, vous n'avez plus trouve que des Ames faibles ])armi vos favoris, et les Garnot, les Thibaudeau. les Flaugergues, sont sortis des rangs de ceux que vous n'aimiez pas.
« Malgre cette faute, qui a ete j)lus nuisible a vous qua la patrie, Tequitable posterite pleurera la bataille de Waterloo, comme ayant recule d'un siecle les idees liberales. EUe verra que Taction de creer exige de la force, et que sans les Romulus, les Numa ne pourraient exister. Yous avez etouffe les partis pendant quatorze ans, vous avez force le chouau et le jacobin a etre Francais, et ce nom. Sire, vous I'avez porte si haut, que tot ou tard ils s'embrasseront au pied de vos trophees. Ce bienfait, le plus grand que la nation piit en recevoir, assure a la France une immanquable liberte.
« Puisse le ciel. Sire, vous accorder des jours assez longs pour voir la France heureusc par la constitution que la derniere de vos Chambres des communes lui a leguee. Alors, Sire, elle vous pardonnera le seul acte de faiblesse qu'elle ait a vous reprocher : de n'avoir pas saisi la dictature apres Waterloo, et d'avoir dese?pere du salut de la patrie.
« Alors la posterite, redevenue impartiale, hesi-
tera seulement si elle doit |)laoer votre nom a cote oil au-dessus de celui d'Alexandre, el vos j)lats ennemis ne seroiit connus que par le bonheur qu'ils auront eu d'etre vos ennemis.
« Je suis avec le plus profond respect, « Sire,
de Votre Majeste Imj)eriale et Royale, le tres humble et tres obeissant serviteur, et S. (sujet) par mes voeux, le soldat que vous prites a la boutonniere a Goerlitz. «
Dans cette dedicace adressee par dela les mers au grand vaincu qu'on ne designait plus que par des injures, il y avait certes de quoi attirer sur I'auteur Tattention du ])ublic et les coleres de la presse officielle. Pourtant, V Histoire de la peinture, comme les deux ouvrages qui I'avaient precedee, ne fut remarquee que })ar un petit nombre d'esprits dislingues.
Le moment arrivait cependant ou Beyle allait se trouver aux prises a^ec les difficultes pratiques qu'il abhoi-rait le plus. En 1821, il perdit son j)ere. Ce fut un mediocre chagrin : « Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, ecril-i! j)liis tard, jai cherche en vain in in'en affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. » Mais cette moi-|, qui Taffligeait si peu, le laissait fori |)auvre : il avait com|)te se trouver a la tele de 10 000 francs de rente, et il s'apergut que son pere s'elait I'uine; il
ne lui restait qu'un capital insignillant, qui augmenterait a peine la modeste aisance qu'il tenait de sa mere. Gette dece|)tion ne le troubla guere : « Des lors, dit-il dans sa premiere notice necrologique avee une resignation pleine de philosophic, M. Beyle chercha a diuiiniier ses besoins et y reussit ». II etait trop heiireux, trop exuberant, troj) amoureux, trop M fou » — fou de I'ltalie, de sa peinture, de sa musique, fou de Metilde, fou de Vigano, de Ganova, de Rossini, — pour laisser la question d'argent compromettre le bel equilibre de sa vie, qui cependant allait se rompre : ses relations avec quelques pa- Iriotes italiens, en effet, I'avaient rendu suspect a la police autrichienne; il fut expulse de Milan. Desespere, il quitta la ville qu'il aimait et sa Metilde, pour Pai'is qu'il detestait et ou il ne connaissait presque j)ersonne. II devait y rester a denieure, sauf quelques voyages en Angleterre et en Italic (entre autres celui d'ou devaient sortir les Promenades dans Rome) , jusqu'apres la revolution de Juillet.
Les premiers temps, Beyle fut tres malheureux : il s'ennuya horriblement, jusqu'au desespoir, jusqu'a songer au suicide, jusqu'a fixer meme la date a laquelle il (•om|)tait en linir, goutant a peine une faible distraction a rediger les notes au crayon qu'il avail j)ris.es a Milan sur I'Amour, au moment, je pense, ou il souffrait de la trahison d'Angelina. Puis il trouva quel(|ues amis, il aima de nouveau (Mme G...), il se jeta dans la querelle des roman-
i)r: 1814 A Wi-i. /j1
liqiies, l)ret, il ariangea dii niieux qu'il put sa iiouvelle existence. 11 avail une graiide adiniiation pour Deslutt de Tracy : il rencoutra chez lui (pu hpips hoinmes qui lui plurent, soil par leur caracterc comme La Fayette, soit par leur esprit comme Benjamin Constant, soit |)eul-etre parcei'lains souvenirs coinnnins conime le comle de Segur. 11 recherchail, de preference, ceux qui, comme lui, avaient traverse la Revolution et I'Empire, ceux qui avaient connu, comme lui. « I'entliousiasme |)Our les veiiiis i-('publicaines el le mepris excessif et allanl jus(pra la hainc pour les facons d'agir des rois », ceux tlonl Xapoleon fut « un moment la seule religion », el qui liii conservaienl un culle secret dans ces annees ou les journaux ne I'appelaient plus que M. Buonaparte, rOgre de Corse ou I'Usurpateur. Malgre leslances (pTil rompit en faveur du I'omantisme, la generation n<)iiv( lie lui iiispirait pen de symj)athie : il n'admirait guere que Beranger et Lamartine; il n'eut guei'e un |)eu d'amitie que pour Merimee el Jacquenjont. Ajoute/, |)()ur mieux c(^mj)rendre son isolemcnl, que, le lrionq)lie des iiltnis rexaSperant, il se faisait I'idee la |)lus noire de la situation de la France et de son avenir. Une lettre qu'il ecrivit en 1827, dans lacpicllc il domic a un i\v ses amis ce ({iiil ap|)('llf» le resume de la sitiialion polilicpie, caraclerise a merveille son ('lal d'espril |)endanl la Restauralion :
<( — Un loi ill* apahic de liei' eusemhlc dciix idees, vit'ux liheilin us«!* pai" une jeunesse Ires orageuse, nou exemple de lachetes et meme de friponneries,
adorant les principes ultras, ayant le mepris le plus sincere pour tout ce qui n'est pas noblesse de cour, niais que la peur force a courtiser bassement le peuple, ne pensant pas, parce que les organes sont uses, les trois quarts de la journee, et alors assez bonhomme, n'ayant surtout rien de Thypocrisie de son Irere. Tant qu'il aura peur, Charles X conservera les apparences de la justice et une sorte de fidelite a la Charte. Par faiblesse il ne fera rien sans consulter son fils.
« Un dauphin sans education, d'une incroyable ignorance, mais fort honnete homme, meme honnete homme jusqiid I'herdisme^ si Ton considere que, jusqu'a trente-six ans, il a vecu dans sa petite cour composee des hommes les plus betes de I'Europe, et dont I'unique occupation etait de calomnier le peuple francais et la Revolution.... Son administration, si jamais il regne, sera dans la couleur cju'on appelle, a Paris, centre droit
« .... Le due d'Orleans, homme fin, ruse, assez avare, possede un grand fonds de raison; son administration comme regent, pendant la minorite du due de Bordeaux, serait centre iiauclie. II a de I'eloio-nement pour le i)arti ultra du faubourg Saint-Germain, qui, encore aujourd'hui, I'appelle jacobin. Son esprit a toute la tournure d'un pair anglais ivlilg tres modere. 11 aime la noblesse et a de I'eloignement pour le tiei's etat. II a du gout pour le svsteme de la bascule entre les deux [)artis, entre les blaucs et les bleus.
« Tout ce qui a le temps de penser en Fiance, tout ce qui a 4 000 francs de rente en province, et 6 000 francs a Paris, est ccnire gauche. On veut I'execution de la Charte sans secousse, une niarche lente et prudente vers le bien ; que surtout le gouvernement se mele le moins possible du commerce, de I'industrie, de I'agriculture; qu'il se borne a faire administrer la justice et a faire arreter les voleurs par ses gendarmes. L'immense majorile des gens dont je parle en ce moment espere beaucoup en Louis XIX, et regarde le gouvernement de Charles X comme un mal necessaire. On s'atlend a voir Charles X se declarer contre la Charte, du moment qu'il n'aura plus peur. II souffre que le clerge commette tous les exces. Les gens dont je parle, tout en avouant que M. de Yillele n'a d'autre objet que de conserver sa place, lui sont attaches comme le moiiidre mal auquel on puisse s'attendre sous un tel prince. On desire que ]\L de Villele tienne, parce qu'on a une peur affreuse du successeur que la cabale jesuitique pent lui donner. »
Beyle, lui, n'etait pas completement avec les gens dont il parle. Le centre <^auc/ie ne lui suffisail pas : il ne se resignait ni a la restauralion, ni a la monarchic, ni meme a un liberalisme modere; il haissait les ultras et rodoutait les « Jesuites » — les Tc/'es, comme il les appcllr parfois dans ses actes d'ciilanliiie |)iu(lence, — ({u'il voyail partout; il n'attendait pas (riaiid'chose de Louis XIX, parce que ce qu'il aurail voulu, c'eCil ele Xapoleon par amour de la
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gloire, oil la Revoliilioii |)ar haiiie de TEglise ; il elait done mecontent, irreconciliable, apre et giognon; il se complaisait dans son mecontenlement, et, isole, ou frequentant un petit nombre de personnes dont les tendances se rapprochaient des siennes, il regrettait Metilde que Mine C... remplacait mal, le salon d'Elena Vigano que celui de Mine Pasta ne remplagait guere, Milan que Paris ne reinplacait pas.
G'est dans cette disposition d'esprit que Bevle publia eeux de ses livres ou sa personnalite commence enfin a s'affirmer : son Essai sur I' Amour, d'abord, qui parut en 1822, mal imprime sur de mauvais papier, et dont Tinsucces complet devait encore Taigrir. Evidemment, il avait ecrit cet irritant traite avec un interet tout particulier : de 1822 a 1833, il s'en vendit dix-sept exemplaires; I'auteur j)ut done eonstater qu'il etait a peu pres seul de son espece, et, quelque orgueilleux ou misanthrope qu'on puisse etre, e'est la une constatation toujours j)enible. A vrai dire, il se consola plus tard, en racontant d'un ton plaisant, dans ses prefaces, les mepris de son imprinieur, en repelant qu'il ne faisait aucun cas « de tout ce qui ment pour avoir de la consideration comme ecrivain », qu'il ecrivait « pour cent lecteurs », etc.; mais, en realite, son anionrj)ropre ful plus gravenient atteiiil qu'il uv ravoue, et Ton comj)rendra I'amertume qui se cache sous les badinages de ses prefaces, si Ton se ra|)|)elle avec quelle discretion voulue de gentleman Beyle parlu
liahituollomonl do sa litteraliii'c. ]\n mrine toiii|)s que V/Lssai siir f Amour, partil unc hroclmic lillrraii'o, Racine et Shakespeare, qui est plutol un rt'quisitoii'e contre les classiques qu'une apologie du uaissant romantisme; puis, en 1824, une Vie de Rossini, et, rannee suivaiite, une sorte dc pamphlet [Dun nom'eaii complot contre les industriels\ dirige contre Tindustrialisme. G'est encore a cette periode qu'appartiennent aussi les Promenades dans Rome 1829;, sorte de guide historique et raisonne du touriste, reinpli de renseignements precieux et d'ailleurs de lecture agreable ; et le premier roman de Beyle, Armance on Qiielques scenes de Paris en 1827. Apres la publication de tous ces ouvrages', dont le premier est devenu presque celebre et dont le dernier nieriterait ]>eut-etre aussi bien d'etre relu que /e Roni^e et le Noir, la n'putation litteraire de Beyle n'avail pas passe les etroites limites d'un cercle reslreint. On ne trouverait |)as, dans sa correspondance, une seule plainte contre Tindifference des contemporains; niais il se penetre touj(nirs plus tic ri(l('<' (pi'il est un isole, un etre a pai't, seul susceptible de sentiment el de |)assion au milieu de renvaliissant industrialisme, de Tegolsme general, de la cuistrerie universelle, seul capable de faire de saines folies pour une jolie lemme, d'applaudir une cavatine avec r<rilhousiasme qu'il faut, d'etre toujouis paifailemcnt sincere vis-a-vis de lui-meme coiinne vis-a-vis lies autres.
Beyle vit avec plaisir eclater la revolution de Juillet, dont il j)arle avec un renouveau d'enlliousiasme. II n'y prit cependant aucune part : une de ses notices necrologiqiies nous apprend qu'il })assa la nuit du 29 juillet chez sa maitresse, « pour la garder ». G'est sans doute un beau trait d'amoureux, mais qui n'a rien dheroique; on ne peut s'empecher de trouver qu'en cette nuit historique, Beyle ressemble un peu a ces bourgeois qu'il halssait, et que le nom de Cotonet, dont il signe plusieurs de ses leltres d'alors, lui seyait assez. Du reste, s'il ne se mela point aux evenements de Juillet, il exalta le fait accompli, et le 15 aout, il ecrivait :
« Plus on s'eloigne de la. grande semaine, coninie
dit M. de la Fayette, plus elle semble etonnante. G'est I'effet produit par les statues colossales, par le mont Blanc, qui est plus sublime, vu de la descentc des BousseS, a vingt lieues de Geneve, que vu de sa base.... »
En somme, il est rempli de sympathie pour Louis- Philipj)e, quoiqu'il se raefie de ses conseillers; et il cherchera bientot a reconstituer sa carriere, que la Restauration avait interrompue, le nouveau gouvernement lui paraissant d'accord, ou a peu pr^s, avec ses opinions. Aussi, moins de deux mois apres la chute de Gharles X, elait-il nomme consul a Trieste. II s'y ennuya affreusenient : ses lettres a ses amis ne sont qu'un long gemissemenl. II s'y plaint du climat, des hal)itants, du rrgimc de I'ennui, du froid, de I'isolement, de la dignikdoiit on I'a I'evelu,
de la necessite ou il se trouve de conserver sa charge, etc.
« Je n'ai jamais mieux senti le malheur d'avoir un pere qui se ruine, ecrit-il trois mois apres son entree en fonctions. Si j'avais su, en 1814, le pere ruine, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. Etre oblige de trembler pour la conservation d'une place ou Ton creve d'ennuil... Toule ma vie est peinte par mon diner : mon haut rang exige que je dine seul : premier ennui. Second ennui : on me sert douze [)lats; un enorme chapon qu'il est impossible de couper avec un excellent couteau anglais, qui coute ici moins qu'a Londres; une superbe sole qu'on a oublie de faire cuire, c'est Tusage du })ays ; une becasse tuee de la veille, on regarderait comme un cas de j)Ourriture de la faire altendre deux jours. Ma soupe de riz est salee par sept a huit saucisses, pleines dail, qu'on fait cuire avec le riz, etc. Que voulez-vous que je dise? C'est I'usage, on me traite comme un seigneur, et certainement le bonliomme d"aul)ergiste, qui lie me rencontre jamais dans sa maison sans s'arreter, se decouvrir et me faire un salut jusqu'a terre, ne gagne |)as sur mon diner, <pii mo coiite quatre francs deux sous; le logement, six francs six sous. Ma qualite d'oiseau sur la branche m'empeche de prendre une cuisiniere. Je suis empoisonnc' a uii lei point, quo j'ai recours aux oiufs a la coquo ; je n'ai iiivoiil('' cela que dopuis huit jours, ot j'on suis lout fior. »
Avanl de ([iiillor Paris, il avail laisse a I'imjui-
48 STKNDHAL.
merie im roman, le Rouge et le Noir, qui parut |)cndant son absence , avec I'insucces auquel il (ommcncait a s'accoutumer : il n'en parle dans ses lettres que comme d'un « plat ouvrage » et d'une « rapsodie ». 11 ne songeait qu'a quitter Trieste; et il fut tout heureux quand le gouvernement autrichien qui persistait a le considerer comme un carhonaro lui ayant refuse Vexequatur, il fut rappele et nomme consul a Civita Vecchia. Helas! il n'y fut guere plus heureux. II gardait au fond de lui le persistant souvenir de ses belles annees, de ses emotions vives, de ses frais sentiments. II aurait voulu les retrouver sans cesse et, ne les retrouvant pas, il ne voulait j)as s'avouer qu'il en avait passe I'age; il accusait les circonstances, son manque d'argent qu'il supportait si allegrement autrefois, ou ses fonctions qui ])ourtant ne le genaient guere. II les remplissait, en etfet, sans gout ni zele, quittant si souvent sa residence, qu'il s'altira quelques rcjirimandes. G'est qu'elle ('tail Iroj) pres de Rome : comment Beyle auiait-il resisle a I'attrait de la ville qu'il aimait et connaissait le mieux apres Milan, dont iladmirait chacjue rue el cliaque edifice, dont il adorail la j)opulation violenle et passionnee que la bienveillante police i)apale genait si peu ? II s'y rendait, non pas en ])ersonnage officiel, pour diner chez Tandjassadeur de France ou a la villa Medicis, chez Horace Vernet, mais en Italien -et en touriste qu'il etait dans raiiic 11 y decouvi'ait quelques vieux documenls, ily hiacoiiiiail «pi('l<pie avenlure, il y obsei'vail qiiehpic I rail de
moeurs qui le faisait rever. C'etaient ses bons nioraeiits. 11 ies trouvait toujours Irop courts; et il maugreait en reprenant le chemin de son poste.
L'insucces persistant de ses livres ne le decourageait pas d'ecrire : il ])ensait aux « cent lecteurs » qu'il avait peut-etre, surtout aux lecteurs plus nomhreux sur lesquels il comptait dans un avenir qu'il avait pris soin de fixer assez eloigne pour qu'il n'eut aucune chance d'avoir un jour a constater sa dece|)tion. En 1838, il donna ses Memoires cVun tour/sle, relation des voyages ^n France d'un pretendu comniis voyageur pour le commerce des fers. L'annce suivante, la Chartreuse de Parme lui valut un succes qu'il naltendait peut-etre plus et revela son nom au grand ])u])lic. Nous aurons a parler i)lus loin dc I'article que Balzac lui consacra a cette occasion dans la Revue parisienne du 25 septembre 1840. Beyle , qui n'etait point gate , fut extremement sensible aux eloges d'un tel confrere : on le voit bien a la longueur ct au ton de la lottre par laquelle il Ten remercia. La Chartreuse de Parme fut le dernier volume qu'il publia : le Chasseur vert, ([u'il n'acheva pas, ainsi que ses Chronlques iialien ties, dont quelqucs-iines avaient jjaru dans la Revue des Deux Moitdcs, ne lurent editcs qu'a[)res sa mort.
Sa mort fut precisement celle ([iic poiivail souhailer un sage comme lui. Le 15 mars 1842, il fut fra|)j)e d'une premiere attaque : « Je me suis collete avec le neant », ecrivait-il quelques jours apres a un de ses
Kdouard Rod. — Stendlial. 4
amis, auquel il exj^lique aussi les migraines et los troubles singuliers dont il soufFrait depuis plusiciirs mois. II ne s'etait guere soigne, « croyant peu a la medecine, et surtout aux medecins, hommes mediocres «. 11 se remit pourtant, assez completement, si Ton en juge par le ton de ses dernieres lettres, ou il ne parle j)lus de sa sante : elles nous le monlrent toujours le meme, actif, curieux, I'esprit en eveil, s'interessant a tout ce qu'il voit, pret a s'enthousiasmer jiour le mouvement revolutionnaire de la Toscane, un peu melancolique pourtant, gagne par la tristesse de I'age qui s'approche, de sa solitude, comme on en pent juger par cet aveu soudain et inattendu, qui lui echappe a la fin d'un billet adresse a son plus vieil ami, INI. R. Golomb : « J'ai deux chiens que j'aime tendrement : Tun noir, epagneul anglais, beau, mais triste, melancolique; Tautre, Lupetto, cafe au lait, gai, vif, le jeune Bourguignon, en un mot; fetais triste'de n avoir rieii a aimer ». Fin touchante, dans son leger ridicule, d'un coeur trop sensible, qu'avait gate seulement un esprit trop clairvoyant; aveu vraiment emouvant, quand on pense qu'il tombe de la plume qui, vingt ans auparavant, ecrivait VEssai sur I' Amour; dernier et pauvio enchantement qui reste a Tamant de Melanie , d'Angelina, de Metilde, encore et toujours ej)ris d'aimer.... Les tristesses qu'annonce un tel aveu, Beyle n'en eut que Tavant-gout : le 23 mars, unc seconde attaque I'emporta raj)idement. A Tepoque ou il songeail au suicide, il avait com])osc son epi-
taphe, qui est son dernier defi aux conventions de societe et de patrie, et qni, dans son laconisme, resume assez hien toule sa vie :
Qui (ilACE
Arrigo Beyle Milanese.
^'lSSE, SCRISSE, AMO.
G'est a quelques mots pres celle que M. R. Colomh lit inscrire sur la [)ierre tumulaire cpii a disparu du cimetiere ]\Iontnvartre en 1887.
Les oeuvres de ses dernieres annees ont ete pen a peu recueillies. G'etaient, outre les Chroniqiies Italienites^ une Vie de Napoleon qui s'arrete au commencement de 171)7, des fragments qui ont lornK' un volume de Melanges^ les Nouvelles inedites, el !a Correspondance. Tout reccmment, M. Stryienski a livre a la puhlicih'^ diderents manuscrits incomplets quil a decouverts a la bibliotheque de Grenoble : un roman, Lamiel^ un Journal^ et une Vie de Henri Brulard^ qui n'est qu'un journal deguise. Ges ouvrages, qui presentent un interet biograj)hique et j)sychologique incontestable, n'ajouteront rien a la oloire de Stendhal.
HENRI BEYLE : SON CARACTERE, ' SES IDEES GENERALES, SES IDEES LITTERAIRES
Les portraits qui nous restent de Stendhal nous montrent une figure tres bourgeoise, dans laquelle on chercherait en vain quelques-uns des caracteres i[U(i degagent les oeuvres et la correspondance. La tete, grosse et ronde, entouree de cheveux crepus ou frisoltants et d'une barbe drue, taillee en collier sous le inenton, est solidement plantee sur un cou ])resque nul et sur un buste epais ; de grands yeux percants -et Iroids sont enfouis sous des sourcils louffus; la bouche, particulierement frappante, avec sa levre superieure trop mince, est plissee aux extremites, railleuse, ironique, malveillante. Dans son ensemble, la physionomie n'eveille aucune syrapathie, bien au contraire : si on lui cherchait une signification professionnelle, on ne songerait ni a un ancien officier, ni a un homme du monde, ni a un dilettante, ni a un
ecrivain, mais plutot a un juge d'inslruclion, accoutume a examiner de vilaines ames et qui, de ses explorations, aurait conserve le- degout, ou dii moins le dedain des etres qu'il ne regarde que j)our les devineret les j)erdre. Une malveillance onil)rageuse, jointe a beaucoup d'entetement, voila, je crois, le jugement qu'un physionomiste porlerait a premiere vue. C'est a peu jires celui que portent sur Stendhal les lecteurs qui s'en sont tenus au Rouge et Noir. Nous allons voir qu'il est incomplet, et par consequent injuste.
Le trait dominant de son caractere, qui a gouverne sa vie, c'est une extreme sensibilite, a la fois naturelle et voulue, qu'il ])ossedait de naissance, qu'il a cultivee, mais quil ne montra jamais aux yeux etrangers. Elle aj>j)arait pourtant, IVanchement avouee, dans les pages de reflexions intimes qu'il ecrivit aux a})proclies de la cinquantaine, lorsqu'il entreprit sa Vie de Henri Bridard. Ces pages sont parmi les morceaux , assez nombreux d'ailleurs, qu'il a ecrits sans penser aux lecteurs, sans chercher a sc tromper lui-meme, sans s'imposer aucun role, dans un de ccs besoins d'expansion qui le prenaient parfois dans sa solitu<le, pendant lesquels il confiait au |>a|)i('i' des aveux (jur sa mefiance I'eut ' em|)eclie do coniier a personnc. 11 ('tait a Civita Vecchia, il s'ennuyait, il voulul ('vcxpier, poui* les revivre, ses meilleures heures passees : et il se vit, en meme tem|)s, tel qu'il avail ete, tel cpi'il etait maintenaat, tel qu'il elail juge par les autres. Celtvi
triple image de lui-meme, en se dressant dans sa reverie, le remplit d'une vague tristesse : il se sentit froisse de passer pour un homme insensible et roue, lui qui avait « ete constamment occupe par des amours malheureuses » ; il fut pris d'un doute : il se demanda s'il avait assez aime, si on I'avait assez aime ; il rappela les initiales de celles qu'il avait aimees, puis leurs noms complets, et il eut, lui si reserve, si prevoyant, I'imprudence de les ecrire. Elles etaient onze, dont le souvenir I'enchantait toujours; encore, plusieurs d'entre elles ne Tavaientelles pas « honore de leurs bontes ». II le regrettait un peu : c( Je n'ai point ete galant, pas assez » ; mais U ne le regrettait pas trop vivement, et ne leur en voulait point d'avoir ete cruelles, puisquil avait eu lout de meme la joie d'aimer. Et il ecrivait, non sans un |)eu de melancolie, decide pourtant a se flatter de son bonheur : « L'etat habituel de ma vie a ete celui d'amant malheureux aimant la musique et la peinture ». Ou bien : « J'ai eu tres peu de succes. INIais I'autre jour, revant a la vie dans le chemin solitaire au-dessus du lac d'Albano, je trouvai que ma vie pouvait se resumer par les noms que voici, et dont j'ecrivais les initiales sur la poussiere, comme Zadig, avec ma canne.... »
Gette sensibilite allait volontiers et facilement jus({u'a la teiulresse : toute retenue qu'elle etait d'liabitude, elle se manifeste pourtant, soil dans quelques-uns des caracteres que Beyle a crees (Armance, Clelia Conti, etc.), soit dans certaines
HENRI BEYLE : SOX CAKACTERE, SES IDEES, 55
phrases qui lui echappent dans ses lettres d'ainoiir : «Mon Dieu! que j'ai ete heureux mercredi! Je marque ce jour , car Dieu sait quand j'oserai t'envoyer cette lettre. Je I'ecris per sfogarnii. Je t'airae tant aujourd'hui, je suis tellement devoue, que j'ai besoin de I'ecrire, ne pouvant le dire a personne.... » Ou bien : « N'aie pas la moindre inquietude sur moi, je t'aime a la passion; ensuite, cet amour ne ressemble peut-etre pas a celui que tu as vu dans le monde ou dans les romans. Je voudrais, [)Our que tu n'eusses pas d'inquietude, qu'il ressendilat a ce que tu connais au monde de plus tendre.... Faut-il que ma maudite originalite ait |)u te donner une fausse idee de ma tendresse ?... » Des Iragments semblables, comme aussi les aveux sinceres juscju'a la naivete qui emaillent le Journal, eveillent I'idee d'un tout autre homme que celui qu'on croit connaitre. D'oii vient done ce malentendu? pourquoi I'etre delicat qui trouve en abondance ces expressions presque touchantes semblet-il d'autres fois ombrageux et mechant? pourquoi I'ecrivain qui a cree Armance a-t-il aussi invente Julien Sorel ?...
C'est que, (les r<Mifance, cette sensibilite qu'il devait conserver toujours a etc blessee et s'est aigrie. lia|)pelez-vous le petit Henri Beyle, dont tons les siens re|)oussent les etlusions, (pie son pere n'aimait pas, (pie tourmentail sa lante Seraphie, qui dans sa SfLMir cadeUe ne voyait qu'un espion de cette tante abliorr(}e, (jui se trouve seul au milieu de caniarades
differents de lui doiit il dut subir aux recreations les haines et les quolibets. Lenfant expansif se contient : il devient liinide, d'abord, d'une timidite conipliqiiee, faite de rexaltation meme de sa sensibilite et de la crainte doidoureuse quelle soit repoussee, d'une timidite delinitive, quil ne vaincra jamais, qui, plus tard, le rendra gauche et craintit aupres des femmes aimees, malgre ses efforts pour la dominer, malgre les mots d'esprit qu'il a aiguises d'avauce, malgre Tironie qu'il affecte, malgre de faux airs de don Juan. Puis, de bonne heure aussi, cette timidite deviendra mefiance : a mesure que I'enfant se developpe, il se fera plus ombrageux ; il aura peur qu'on devine ses tendresses secretes, et les cachera si bien, qu'aux heures ou il voudrait les montrer, il ne saura plus : « Je fais tous les efforts pour etre sec, disait-il dans l Amour. Je veux imposer silence a mon coeur, qui croit avoir beaucoup a dire. Je tremble toujours de n'avoir eci*it qu'un soupir, cjuand je crois avoir note une verite. » En realite, Stendhal, ici , se juge mal : il voulait paraitre sec, c'est vrai; |)our y parvenir, il se fit un masque d'ironie, d'aprete, d'egoisme, il se ceignit d'une cuirasse d' « homme fort », de roue, dont il laissait rarement voir les defauts. Mais en meme temps, il eutendait conserver toute sa sensibilite; il la soigiiait, il la menageait, il en etait Tier : a chaque instant, il s'eleve contre les prejuges, les habitudes, les exigences de la vie civilisec, qui emoussent ou refrenenl la passion, contre la France et Paris, qui
HEXni BEYLE : SON CARACTERE, SES IDEES. 57
rignorent, centre le xix*" siecle, qui ne lui est pas j)roj)ice. En revanche, il Fadmire et I'exalte partout oil il la troiive : c'est parce que la ])assion y est lihre qu'il aime tant Tltalie, « ou les jugements du |)uhlic sont les tres humbles serviteurs des passions », Rome surtout, ou elles s'etalent, ou une « femme honnete » pent dire a une de ses amies, en presence de la fille de celle-ci : « Ah ! ma chere, ne fais pas I'amour avec Fabio Vitteleschi » ; ou les hommes du peu[)le ont toujours le couteau a la main pour se venger des trahisons deleurs mattresses, qui ne se laissent pas arreter pour si peu et risquent leur vie plutot que de renoncer a un caprice. Plus tard, a un age ou il etait lui-meme plus apaise, il se rejouissait chaque fois qu'il voyait ou croyait voir aulour de lui quelque belle passion : « Je vous fais compliment de la passion que suit votre fds, ecrira-t-il encore, en 1835, a une amie. Peu importe
lObjet, c'est une passion » Get amour de I'amour,
ce culte de la passion est peut-etre le seul trait conimun qu'il ait avec la generation romantique. Mais, chez lui, il est plus naturel, plus spontane, que chez los auteurs iV Anthony ou de Jocelyn. Geux-ci, le dernier surtout, etaient genes par un certain sens moral, et ce n'elait pas sans quelques reserves, sans un vague effroi, sans une reprobation inlerieure, qu'ils admiraient les amanls amoui-eux jusqu'a la lolie, jusqu'au crime ou jusqu'au sacrilege. Ce sens moral manque entierement a Stendhal. Quelqu'un lui demandait un jour : « Si vous aviez une fiUe, qui
voudriez-vous qu'elle fiit : jNIme la duchesse de la Valliere, ou Ninon de Lenclos? » II repondit, hravement : « Ninon ». II est tout entier dans cette repon&e, qui dans sa bouche n'est ni une bravade, ni un paradoxe : Ninon a eu ])lus de plaisir que Mme de la Valliere , c'est done elle qui avait choisi la bonne part. Tres galant homme pour tout le reste, Beyle oubliait sa conscience des qu'il s'agissait d'amour : aussi sa vie et ses livres manquent-ils de cette grandeur que la conscience apporte partout ou elle intervient. Heureusenient pour lui, son imagination avait une pointe d'heroisme, grace |)eut-etre aux recits romanesques de sa tante Elisabeth : ce qu'il appelle son espagnoUsme. Get espagnoUsme lui remplaga jusqu'a un certain |)oint la conscience qui lui manquait : il developpa en lui le sentiment de I'honneur, la haine de toules les bassesses, le mepris de Thypocrisie; mais il n'introduisit pas dans son ame ces germes de doute el d'angoisse qui donnent une hauteur si tragique a IX passions les plus dereglees, par exemple, de lord Byron et de ses heros.
Cette extreme sensibilite qui, dans le domaine du coeur, lit de Beyle un eternel amoureux, fit egalement de lui, dans le domaine de I'intelligence, un dilettante. II ne demanda jamais au travail que ce qu'il demandait au sentiment : le plaisir; en sorte qu'il n ' conserva pas longtemps les hautes ambitions litteraires de sa jeunesse. Si, a son entree dans la vie, il rcva un instant de devenir un grand poete, il
n'ecrivit bientot plus que pour le plaisir d'ecrire, cpiand il en avait envie, et en se forcant a un certain declain de ce qu'il faisait. Du reste, sa production lui parut toujours beaucoup moins importante que ses impressions, et il s'estima toujours davantage d'avoir com])ris la musique de Rossini, les ballets de Vigano, les peintures du Gorrege et les paysages du lac de Come que d'avoir ecrit la Chartreuse de Parme on le Rouge et le Noir. Aller au theatre et s'y plaire, se pamer devant un Raphael, se « purifier de la societe des sots » aux sons d'un opera bouffe, ces agreables distractions lui semblaient des titres de gloire; il disait aussi : « J'ai recherche avec une
sensibilile exquise la vue des beaux paysages Les
j)ay sages etaient comme un archet qui jouait sur mon ame. » Devotement, il ecoutait les sons que renchiit I'instrument delicat sous tons les « archets « qui le frolaient; et il ne notait les airs qu'avec negligence. 11 s'est disperse, sans le regretter jamais : c'est presquc de propos delibere qu'il renonca a etre un grand ecrivain pour devenir un bon touriste, un simple homnie d'esprit, un amateui- elegant : ses livres sont un billet tres incertain pris a la loterie de la gloire; il n'etait « rien moins que SMI- d'avoir quelque talent »; il bntinail done tin p<'U pailout, devant son |)apier ou dans sa log*', les memes plaisii's (pii lui caressaient I'esprit. Une telle disposilioii, j)lus voluptueuse cpie fecomjc, hii p( imil d'eti'e aussi heureux en ait qu'en amour, et de la nieuie maniere : c'est-a-dire de jouir de sa j)ensee
comme il jouissait daimer, en se consolant avec lui-meme, et de facon a peu pres identique, quand Metilde lui refusait ses taveurs et quand linq^rimeur de lEssai siir I' Amour se nioquait de lui.
Cependant, cet amoureux et ce dilettante etait en meme temps un homme d'energie et d'action : vigoureux, il eprouvait le besoin de deployer ses forces; sujet a Tennui, il cherchait a le secouer par une activite continuelle. Le mouvement, le danger surtout, le remplissaient d'aise. Si Napoleon fut, comme il le proclaHie dans sa derniere notice necrologique, le seul homme qu'il respecta, ce fut a cause du tourbillon de son histoire, a cause aussi de la ressemblance qu'il lui trouvait avec ses lieros de predilection, les tj^ranneaux italiens duxv^ siecle. 11 ne se consola jamais d'a\oir manque les grandes guerres de la Ilepublique, surtout cette premiere expedition I'ltalie qu'il raconte a deux reprises avec un enthousiasme si juvenile et si communicatif. Aimer et se battre, Texistence qu'il revait aurait tenu lout enliere dans ces deux mots : I'ainour tel qu'il le voulait devait etre une bataille, avec des I'ivaux et des stylets; s'il eut un temps lamlnlion de devenir un poete comique « comme Moliei'e », c"«"tail surtout j)our C()iU[uerir Melanie Guill)eit, qui lui resislait comme une redoute; et s'il devint plus lard ecrivain, ce ne fut peut-etre qu'en desespoir de ne pouvoir etre maiechal. Dans la vie jjratique, telle qu'il se la fit ou que les circonslances la lui iirent, son besoin (1 acli(jn dut se conteuter de deux derivatifs : les
HEXni BEYLE : SON CAHACTERE, SES IDKES. Gl
voyages, aiixquels il consacra le plus do toiiips ({nil j)ut, et une esj)ece de dandysme, (|iii iiClail pas toujours exempt de ridicule, qui Tentraina de lemps en temps, sui'tout dans sa jeunesse, a une assez niaise admiration de sa personne, de son esprit ou de ses toilettes, niais qui le maintint toujours au-dessus de sa situa'ion : re fut ce dandysme, sans doule, qui lui j)ermit de su|)|)orter avec une gaie insouciance ses embarras d'argent, comnje aussi de braver avec im courage hautain les decej)tions de sa carriere d'ecrivain aussi bien que ses ])eines de coeur, c'est ce dandysme encore qui amene volontiers sous sa plume des sentences vraiment vaillantes; et c'est lui qui releve d'une pointe d'lieroisme ceux-lii meuje de ses ])ersonnages qui, connne Julien Sorel, inspirent le moins de syuqiathie.
La sensibilite et I'energie constituent ce que j'apj)ellerai I'element positif du caractere de Stendhal: elles sont continuellement attaquees, attenuees ou deformees par un element negatif qu'il nous reste a definir.
Get element negatif, on pourra I'appeler I'esprit i'analyse, la clairvoyance, ou sinq)lement Tintelligence : car c'est bien I'intelligence qui, developpee a I'exces, poussee hors de son cadre normal, produit en s'ingerant dans le domaine de la sensibilite les desordres qu'on pent constater chez Beyle. II y a, entre nos diverses facultes, un etat d'equilibre que rompt la croissance exageree de I'une d'elles, fut-ce de la plus noble : Ihomme trop intelligent est aiissi
deregle que I'homme trop sensible. Or, quelcjiie Vive que liit la sensibilite de Stendlial, elle ne balanca pas les exces de son intelligence : elle plia devant celle-ci, qui la corrompit, la souilla, la comprima, la rendit craintive, mefiante, douloureuse. Heureux quand il aime et decide a aimer, Beyle se gate comme a plaisir tous ses sentiments par le spectacle qu'il s'en donne. II n"en jouit qu'apres, par un effort d'imagination, de volonte peut-etre ; sur Theure meme, aupres de Melanie ou de Metilde, il se contemple, il se demande si sa tenue est bien celle qu'il faut, s'il montre assez d'esprit, s'il joue assez parfaitement sa petite comedie. Plus loin, il etudie tous ses gestes, il soupese tous les mots de celle qu'il aime, il leur cherche des significations lointaines, il doute de leur naivete, de leur sincerite, il est la propre victime d'une inquietude dont il cdnnait les dangers : « La pire de toutes les duperies ou puisse mener la connaissance des femines, a-t-il note dans son Journal^ est de n'aimer jamais, de peur d'etre trompe ». Cette duperie, il en est parfois victime, sinon toujours ; et il y en a une autre encore a laquelle il n'echa|)|>e pas : la curiosite de soi, tout aussi dangereuse, quand il s'agit d'aimer, que la connaissance des fenimes. Tantot, en etfet, il decouvre en s'explorant que ses moyens de seduction sont insuffisants, et il ecrit sottement : a Quand j'aurai joui six mois de 6 000 francs de rente, je serai assez fat pour oser etre moi-merrie en amour. Je sens et je vois trop quel est riiomme parfaitement aimable
HENRI BEYLE : SON CARACTliRE, SES IDEES. 03
pour avoir line parfailc assurance, lant que je serai eloigne de ce brillant modele.... » Tantot aussi, il mesure avec un etonnement presque naif la disproportion qui existe entre les emotions reelles que lui procure son amour et celles qu'il en avait attendues. Dans les deux cas, il reste perplexe, anxieux, affaibli. II ecrit : « Ma veritable passion est celle de connattre et d'eprouver. Elle n'a jamais ete satisfaite ». Son sentiment en est diminue, jusqu'au moment ou il le restaurera d'un effort de volonte ; et il manque ainsi le but qu'il s'etait propose, il ne saisit qu'attenuee I'emotion attendue; et il est justement ce qu'il redoutait d'etre : sa propre dupe, I'ennemi qui s'empoisonne a soi-meme ses propres jouissances, le facheux heautontimoroumenos. — Tel il est en amour, tel il est dans ses oeuvres : il doute de leur importance, et il en souffre, quoiqu'il tente de se rassurer en pensant a ses lecteurs pi'ohables de 1880 ou de 1991. Dans ses bonnes heures, il ne songe qu'a la joie d'ecrire; mais dans les mauvaises, les memes pensees qui lui avaient gate son plaisir d'aimer lui gatent son plaisir de creer. « Une autre raison, expliquait-il a son ami R. Colomb, m'empeche depuis dix ans d'ecrire beaucoup de choses, la crainte que quelque cuistre indiscret ne se moque de moi en les lisant. » Toujours dupe de la crainte d'etre dupe, ou de celle d'etre ridicule, toujours mecontent et inquiet du spectacle qu'il s'offVc a soi-meme, j)arce qu'il le voit de troj) pros, paice qu'il se connait trop bien! II eut des passions, dont
6't STENDHAL.
aiicuiie, quelque bonne volonte qiril y mit, ne Tarracha completement a lui-meme, precisement parce qu'il redoutait toujours, ou de n'aimer pas assez, ou de n'etre pas assez aime, ou de paraitre ridicule; et il ecrivit vingt-cinq volumes ou plus, dont aucun ne donne Texacte mesure de sa valeur, precisement parce qu'il craignait trop d'y etre ou d'y paraitre inferieur. Avec sa sensibilite et son besoin d'emotions, il aurait pu etre un don Juan, ce qui eut ete, sans doute, sa carriere preferee; avec sa sensibilite et son imagination, il aurait pu, peut-etre, devenir un poete, quoiqu'il n'eut pas Tinstinct naturel de la poesie; en mettant encore en jeu, dans les pro|)ortions justes, son intelligence etsa volonte, il aurait pu, en tout cas, etre un grand ecrivain. Mais sa volonte, au lieu de venir seconder ses autres facultes, fut paralysee par son intelligence : il ne fut done ni un don Juan, ni un poete, ni un grand ecrivain. II ne fut qu'un homme souvent amoureux, tres actif, toujours clairvoyant, qui se connut, qui connut les autres, mais qui, dupe de la crainte d'etre dupe, ne vecut pas comme il aurait voulu vivre, ne fit pas ce qu'il aurait voulu faire, ne reussit jamais a trouver la formule de son genie, non plus que celle de son caractere.
Les traits que nous venons de marquer forment le caractere moral de Stendhal; il nous reste a degager de son ceuvre les idees generates dont
I'eiiseinble constitue ce que je voudrais appeler son caractere intellectuel.
Gomme nous le montre la date menie de sa naissance (1783), Beyle apparlient a cette generation qui, une fois inurie;, devait marquer la transition entre I'esprit philosophique et litteraire des homines eleves dans Tadmiration directe de Rousseau, de Voltaire, des Encyclopedistes, et.celui des hommes que les spectacles de la Revolution et Tinfluence de Chateaubriand pousserent dans une direction tout autre. Ce double courant se trouva represente par les personnes qui I'eleverent, de telle sorte que son choix ne pouvait etre douteux : son grand-jiere, M. Gagnon, qu'il airnait, avec sa perruque poudree a trois rangs de boucles, son petit chapeau triangulaire, sa canne a pomme en racine de buis bordee d'ecaille, etait un sceptique, nn jouisseur aiinable, un « voltairien », cnfin, connne on I'etait aux beaux tenq)s du regne de j.ouis XVI; son pere, qu'il n'aimait pas, sa tante Seraphic, qu'il haissait, sans compter les abbes qui lui apprirent le latin ou firent son instruction religieuse, etaient tous des « Jesuites » : c'etaient eux qui lui arrachaient les livres qu'il prenait dans la biidiotheque de son grand-pere, la Nouvellc Hcloisc ou bien Felicia ou nos Fredaines, eux qui lui iniposaient des oraisons ou le mettaient en penitence, eux qui I'exasperaient par leur langage doucereux. Peu a pcu, il execra tout ce qu'ils ainiaienJ, il ainia t(tut ce (pi'ils condamnaienl; les sentiments extremes (pi'ils lui inspiraient lormerent sa |>etile ame, sensiide a KojUAHD Rod. — Siendlial. 5
g6 STENDHAL.
I'exces et mefiante : il devint athee en haine de ieiir Dieu, jacobin parce que les sans-culoUes fiisillaient leurs pretres, et meme un peu hypocrite, quoique I'hypocrisie fut a ses yeux le plus vil des vices , pour le plaisir de leur faire piece sans s'attirer des coups et de deshonorer par de fausses attitudes les objets de leur respect. Beaucoup d'enfants passent par de telles ecoles ; mais quand ils sont a I'age d'homme, leurs anciennes impressions s'effacent et ne gouvernentplus leur developpement : ce ne fut pas le cas de Beyle, qui garda jusqu'au bout Tame que son enfance lui avait faite, sans oublier aucune de ses rancunes, aucun de ses niauvais souvenirs : pour lui, les pretres furent toujours des tyrans, faux et has, comme ceux qui lui enseignaient son catechisme; il n'imagina jamais qu'on put avoir quelque sympathie pour eux ou pour leur foi sans ressembler a sa tante Seraphie; et quand il ])ut lire librement, il Kit, non pas en chercheur impartial, mais avec un puissant prejuge favorable, les livres qui pouvaient I'entretenir dans ces idees, ceux qui avaient forme son grand-pere, ceux que publiaient encore de temps en temps des ecrivains de I'ancienne tradition : Helvetius , Gondillac , Cabanis et Destutt de Tracy.
Stendhal fut done un athee. II ne le fut pas a la facon de certains heros de Byron, avec des cris, des blasphemes, des revokes : il le fut sans aucun satanisme, sans croire j)lus au diablc qu'a Dicu; il le fut simpleraent, sans desir ni crainte de I'au dela,
HEXni BEYLE : SOX CARACTERE, SES IDEES. 6?
sans efiVoi devant le mystere , sans peur de la raort. Dieu ne lui semble possible que comnie un etre « inechant et mali'aisant » : « Je se^'ai bien etonne apres ma mort si je le trouve; et, ail maccorde la parole, je lui en dirai de belles... ». Sous quelque forme quelle se presente, il accepte la mort, comme un fait naturel et delinitil, dont il est tres facile de prendre son })arti. Toute espece de S[)iritualisme, si meme il n'est quun motif poelique, lui est antipathique : aussi ne comprend-il pas grandchosea (pielques-unes des plus belles oeuvres qui se produisent autour de lui, de Chateaubriand a Lamai'tine. 11 naime rien tant dans la Revolution (pie son irreconciliable hostilite envers I'Eglise, et Tun de ses gi'lcfs contre Napoleon, ce fut sans aucun doute de s'elre rapproche de Dieu, ou d'en avoir fait send)lant.
Ses idees morales sont egalement fort simples : il n'admet pas que la vie humaine puisse avoir un autre but que le [daisir, lequel avail pour lui deux formes principales : Tamour, ou la satisfaction des besoins ambitieux. « Jouir de la vie », le j)lus possible, chacun selon ses desirs et ses moyens, cela devient, |)Our lui, une veritai)le loi, dont il eludie les ap|)lications, aux exigences de laquelle il se fait un devoir de se conformer. Parfois, on croirait qu'il fait I'amour, qu'il frequente le theatre de la Scala ou ([u'il visite les eglises de Rome comme d'autres dislril)uentdes aurnones, ecoutenldes sermons ou pratiquent des austerites. II a I'air d'obeir a une sorte
dimjieratif categorique. En tout cas, on ne sauralt elre plus naif que lui dans la poursuite de ses plaisirs : jamais il n'est effleure par le soupgon qu'il pourrait avoir tort de desirer ce qu'il desire et quil accom|)lirait peut-etre un acte meritoire en y renoncant. Quand il disserte sur les actions des autres, on est etonne de trouver parfois sous sa plume des mots qui semblent indiquer des preoccupations inattendues ; mais on s'apergoit aussitot que ces mots changent de sens. II ecrira, par exemple : « Napoleon a refait le moral du peuple frangais, c'est la sa gloire la plus vraie ». Si Ton s'arrete sur cette phrase, on sent surgir les objections. Mais si Ton poursuit, on s'apercoit qu'il serait inutile d'en formuler aucune, car Beyle continue, sans seulement s'apercevoir, ou qu'il passe soudain dune question a une autre, ou qu'il vient d'employer des expressions dont il a change le sens : « Ses moyens ont ete I'egale division, entre les enfants, des biens des peres de famille (bienfait de la Revolution), et la Legion d'honneur, que Ton rencontre dans les ateliers, sur I'habit du plus simple ouvrier ». — II en est de meme lorsqu'il disserte sur les actions ou les pensees de ses personnages preferes. Octave de Manivert, Fabrice del Dongo, Julien Sorel. Ce dernier, par exemple, ne sera pour les neuf dixiemes des lecteurs qu'un affreux hypocrite, meprisable a cause de sa bassesse, de ses mensonges, de ses calculs, jusqu'a en devenir odieux. Pour Stendhal, c'est un ^tre supcr/eitr, c'esla-dire qui mesure exaclement ses forces a son but,
qui, dans la poursiiite de ce but, deploie des qualites exceptionnelles d'intelligence et de volonte, et qui s'en laisse pourtaut detouriier, en une occasion supreme, par un coup de passion : faiblesse sublime, faiblesse dont une ame d'elite duit etre susceptible, puisque la passion donne les jouissances les plus vives et que notre vertu la plus haute consiste a multiplier nos jouissances 11}^ une incontestable logique dans ce point de vue, ou Ton reconnait, sous le romancier curieusement analyste et paradoxal, le jeune homme qui entrait dans la vie en notant sur son calepin : « J'ai vingt et un ans dans vingt-trois jours, il est temps de jouir )>, et qui, a ce moment-la, meditait une Ph'dosophie noiivelle ou il aurait seme des aphorismes de cette force : « L'ame est I'ensemble des passions ».
Chez un esprit com[)let, les croyances religieuses, les idees morales et les opinions })olitique8 Ibrment un tout harmonieux, une sorte d'edilice a trois parties qui s'entre-soutiennent et dont aucune ne pourrait etre corrigee sans qu'il soit en men>e temps touclie aux deux autres. Cette unite existait ciiez le plus illuslre des contenq>orains de Stendhal, chez ce Chateaubriand qu'il ne sut j)oiiit com|)i'endre, et qui ne put passer du jKiili idird an parti liberal, malgre toutes les precautions donl il enloura son evolution, sans diminuei' du cent pour cent son prestige, sans mellre lin Ini-mrine a sa proj)!e carriere qui nous apparait aujourd'hui comme boi'nee entre le Genie du C/iristiauis/ne, avant le(|uel il n'y
avait guere eu que des tatonnements sans importance, el la giieiTe d'Espagne, suivie d'aberrations penibles et comme d'une senilite precoce. Chez Stendhal, on ne trouverait pas cette unite. Sans doute, il exisle un lien facile a reconnaitre entre son atheisme presque instinctif et son sensualisme raisonne. Mais Tincoherence commence des qu'on veut analyser ses opinions politiques, si flottantes, si contradictoires, qu'on peut a peine les saisir.
Comment concilier, en effet, sa passion pour Napoleon, qui fut, de son propre aveu, « sa seule religion », avec Tenthousiasme non moins vif que lui iiispirail la Revolution? 11 les acceptait, Tun comme lautre, et quoique celui-la eiit detruit celle-ci, « en bloc ». Les exces memes de la Terreur ne lui deplurent pas : on dirait que, toute sa vie, il les a juges avec' ses yeux dentant rebelle, qui fremissait d'aise a la secrete et perverse esperance que les bons sansculottes allaient peut-etre guillotiner ses precepleurs. La mort du Roi le remplit de joie, parce quelle atfligeait ses « tyrans » ; et ce qu'il y a d'etrange, c'est que, sur ce j)oint, son sentiment resta le nieme jusqu'au bout : « Je lus si transporte de ce gi'aiid acte de justice nationale, ecrit-il en 1834, en rappeiant ses souvenirs d'enlance, que je ne pus continuer la lecture de mon roman, certainement Tun des plus touchants qui existe. Je le cachai, je crois, devant le livre serieux, probablement RoUin, que mon pere me faisait lli'e, et je fermai les yeux pour pouvoir gouler en paix ce grand evenement.
HEXni BEYLE : SON CARACTERE, SES I DEES. 71
C'est exactement ce que je ferais encore aujourd'hui, en ajoutant qu'a moins d'un devoir imperieux, rien ne pourrait me determiner a servir le iraitre que rinteret de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix pages de details de cette soiree, mais si les lecteurs de 1880 sont aussi etioles que la bonne compagnie de 1835, la scene comme le heros leur ins|)irent un sentiment d'eloignement profond et allant presque jusqu'a ce que les ames de papier mache appellent de I'horreur. Quant a moi, j'aurais l)eaucoup plus de pitie dun assassin condamne a mort sans preuves tout a fait suffisantes que d'un K. (roi) qui se trouverait dans le meme cas. La death of a K. coupable est toujours utile pour em|)echer les etranges abus dans lesquels la derniere folie, produite par le pouvoir absolu, jette ces gens-la. » Voila qui est d'un fanatique, d'un Brutus ou dun Codes des armees de la Vendee. Et pourtant, ce repul)licain farouche assistera sans une revolte au 18 brumaire, dont il ne fera jamais un crime a Napoleon : hostile aux rois legitimes, il sera sympathique a TUsurpateur; affame de liberie, pour en avoir ete j)rive pendant toute sa jeunesse, ayaiit des gouvernements une meiiance instinctive, il n'acceptera, il ne comprendra, il n'admettia que le pire des despotismes, le cesarisme militaire, et il Taceeptera tout entier, sans lui adresser d'autre rej)roche que de n'avoir |)as ete assez complet. Dans une de ses notices necrologiques, il resume ne ces termes laconiques et signilicatifs I'impression
I'l STENDHAL.
que Iiii firent les Cent-Jours : « Gina I'empecha de reveiiir au retour de Napoleon qiiil siit le 6 mar«. L acte adcUt'ionnel lid ota tons ses regrets. » II croit que la bataille de Waterloo « a recule d'un siecle les idees liberales », il prononce que « le seul acte de faiblesse » dont la posterite puisse accuser Napoleon, c'est « de n'avoir pas saisi la dictature apres Waterloo ». Pour lui, Napoleon est un liberal et Louis XVIII un despote. G'est bien ici le lieu de rappeler que Stendhal avait un vocabulaire particulier, et que sous sa plume les mots changent de sens : le mot a liberal » y signiiierait, je crois : « qui ne croit a rien et persecute les Jesuites ». Tenir en bride, par tons les moyens possibles, les instincts tyranniques des gens comme feu son pere et sa feue tante, c'est peut-etre bien, en derniere analyse, tout ce qu'il demande aux gouvernements. La Restauration ramenait en France les anciens « rois Tres Chretiens : c'est la ce qu'il ne pouvait lui pardonner ; car le regime monarchique, en soi, ne lui deplaisait pas absolunient, et il Unit par raccei)ter, quand il put croire que la monarchic constitutiohnelle gouvernerait sans les « Jesuites ».
On reconnaitra que cet ensemble de croyances, d'idees et d'o|)inions est assez peu logique, et constitue une pauvre « philosophic », qui est a j)eu j)res oelle des commis voyageurs libres penseurs ou des Homais impoi'tants. Stendhal, c'est vrai, corrigeait en partie ce quelle a de banal et de pretentieusement insuffisant par ses qualites primesautieres,
par la vivacite de ses irii[)ressi()ns, par leur multiplicite, par le don qu'il avail de les comprendre, de les classer et de les exi)liquer, par toute la partie de lui-meme, enfin, qui fit de lui, aii lieu dun loustic de province, comme son oncle Romain Gagnon fds, I'auteur de deux ou trois romans qu'on relira longtemps encore. Son malheur fut de prendre cette « philosophic » au serieux : il croyait au « beylisme », et il en fut dupe, lui qui craignait tant de Tetre. Helas ! on Test toujours : on a le choix de I'etre de soimeme ou des autres, et les plus sages sont peut-etre ceux qui se resignent au second de ces deux ])artis. Le « beylisme » enferma Stendhal dans le cercle etroit de scs certitudes negatives et sleriles : iL Tempecha de pressentir aucun de ces prohlenies qui j)assaient comme des vents propheliques dans les grandes pages de Chateaubriand; il le tint a I'ecart de ces sentiments [)uissants qui eniportaient Lamartine — Lamarline qu'il hesitait a placer au-dessus de Beranger; il j)riva ses ])assions de Tame mysterieuse qui les elargil; il j)riva sa voix des sonorites douloureuses qui en sont I'harmonie; il multiplia savamment ses petits plaisirs de coeur, ses petites jouissances d'esprit et, du mt'^me coup, le maintint en dclioi's (h' la vraie vie du coeur coinnie de cellc (hrinlelligence; il le lorya de s'epai'piliei-, en de lutih's intrigues, en des notes sans cons^^quence de toui-isle oisif, en des I'echei'ches incompletes dCnidil de hasard ou d'historien de pacotille, en de im iiiies satisfactions de dilettante tres ordinaire. L'inven-
teiirdu « beylisine » en fut done la premiere victime. Nous verrons qu'il n'en fut pas la seule.
Par ses idees litteraires aussi bien que par ses ideas generales, et malgre qu'il ait rompu quelques lances en faveur du romanticisme^ Stendhal est en grande partie un homme du xviii^ siecle. II ne possede a aucun degre ce sens artiste de la langue qui, depuis Chateaubriand, a ete la marque distinctive de tous nos ecrivains de premier plan. Des ses debuts, et quoiqu'il vise a devenir, comrae il disait, un grand poete comme Moliere, son ideal reste celui du « grand siecle » : il veut se faire un « dictionnaire de style poetique », compose de toutes les locutions qu'il pourra trouver dans nos vieux auteurs, depuis -Amyot et Rabelais, et cela pour que, « dans trois cents ans », on le croie « contemporain de Gorneille et de Racine » (1803 . II ne parait alors pas seulement se douter que la langue de Rabelais n'est pas tout a fait la meme que celle de Gorneille. D'ailleurs, il est un peu incoherent : quelques jours auparavant, il nolait dans son Journal le precepte suivant, qui ne parait guere compatible avec son idee de dictionnaire : « Ne point se former le goiit sur rexemjile de nos devanciers , mais a coups d'analyse , en recherchant comment la poesie plait aux hommes, et comment elle pent parvenir a leur plaire aulant que possible ». II declarait que « la seule qualite a rechercher dans le style est la clarte », et, comme il voulait traduire en vers francais I'episodc
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d'Ugolin, soiigeait a se laisser souffrir de la faim a[)res s'etre echaiiffe avec du cafe. G'est le momcnl; — qui pourralt le hii reprocher a son age ? — oii il veut tout etudier, tout lire, tout a|)prendi'e, ou il ti'ouve « par trop ridicule » de ne pas connailre tous les grands poetes de tons les pays, ou sa pensee personnelle disparait sous des influences contradicloires ou s'egare parmi des notions trop nombreuses et confuses. Peu a peu, lordre se fera dans ses idees, il aura une conscience plus claire de son but, il aura tout raniene a cet ideal un [)eu simple: : etre clair, exact, precis, fallut-il pour cela prendre ton en lisant le Code. Au fond, ce sera la sa seule doctrine, Tunique luniiere avec laquelle il se jottera dans la querelle des classiques et des roniantiques.
Aussi, n'y conq)ril-il pas grand'chose : la conslitulioM de la litterature nuuvelle, que Chateaubriand avait creee, echap|)ait a son intelligence. II ne vit pas quil s'agissait dune revolution complete dans la pensee et dans la langue, il ne devina j)as qu'entre la litterature du xviii*' siecle et celle du xix^, il y avait un abime aussi profond que celui qui sc|)arait Tancien regime du nouveau. II appartint au lomanlismc, si Ton veut, raisonna sur le romantisnie, c'est vrai, mais il n'en vit que le petit cote, il n'en gouta que les a'uvres inferieures, il n'en saisit ni resj)rit ni les tendances. Ktre romantique, pour lui, c'etait eDe « pour Shakespeare contre Racine el |)our lord Byron contre Boileau ». C'etait ronq)re avec la Ira-
dition du « grand siecle » — peut-etre hien en haine de la Restauration autant ou plus qii'en haine de Louis XIV. La etait, pour Beyle, le noeud du probleme. II ecrivait, dans ses lettres : « Qui nous delivrera de Louis XIV? Voila la grande question dont la solution renferme le sort de la litterature fran-
gaise a venir » — Et dans sa brochure de Racine
et Shakespeare, il exposait son point de vue en ces termes :
« Le romanticisme est I'art de presenter aux peuples les oeuvres litteraires qui, dans Tetat actuel de leurs hal)itudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. « Le classicisme, au contraire, leur presente la litterature qui donnait le plus grand plaisir possible a leurs arriere-grands-peres.
« Sophocle et Euripide furent eminemment romantiques ; ils donnerent aux Grecs rassembles au theatre d'Athenes, la tragedie qui, d'apres les habitudes morales de ce peuple, sa religion, ses prejuges s ir ce qui fait la dignite de Thonime, devait lui procurer le ])lus grand plaisir possible.
« 1 miter aujourd'hui So])hocle et Euri|)ide, et pretendre que ces imitations ne feront pas bailler le Francais du xix^ siecle, e'est du classicisme.
« Je n'hesile ])as a avancer que Racine a ete romantique; il a donne aux marquis de la cour de Louis XIV une peinture des passions, temperee par Vextrdme dignite qui alors etait de mode, et qui faisait qu'uu due de 1G70, meme dans les e])anche-
merits les plus tendres de raiiiour palernel, ne manquait jamais d'appeler son Ills monsieur....
«.... Ge qu'il y a de romantique dans la tragedie actuelle, c'est que le poete donne toujours un beau role au diable. II parle eloquemment, et il est fort goiite. On aime Topposition.
« Ce qu'il y a d'anti-romantique, c'est M. Legouve, dans sa tragedie d' Henri IV, ne pouvant pas reproduire le plus beau mot de ce roi patriote : « Je vou- « drais que le plus pauvre paysan de mon royaume « put au moins avoir la poule-au-pot le dimanche. »
« Ge mot vraiment frangais eut fourni une scene touchante au plus mince eleve de Shakespeare. »
Ge fragment resume tout ce que Beyle pensa et ecrivit sur le romantisme. Jamais il ne sortit du cercle restreint dans lequel il avait ainsi enferme la question. Et I'etrange confusion qui se faisait dans son es|)rit entre le sens general du mouvement I'omantique et sa signification actuelle, Tamena un jour a emettre cette assertion stupefiante, mais qui rentre bien dans la definition de tout a I'heure : « A le bien |)rendre, tous ees grands ecrivains ont ete ROM ANTIQUES DE LELR TEMPS )). Nolez quc scs Opinions sur ses contenqiorains achevent de montrer a quel |»oint il est, si j'ose m'expriiner ainsi, a cote du mouvement, et, parmi les jeunes ecrivains (jui s'affirnient j)endant les fecondes annees de la Restauration, il distingue bien mal ceux qui comj)1er()nt UM jour. II ne les lit guere, d'ailleurs, et s'cn fait gloiic, les Irag/'dics <!«• Maii/.oni, la Basvi^litina ou
les Prigioni lui p.araissant beaucoup plus interessantes. D'ailleurs, quand il les lit, il etonne par les jiigemenls qu'il porte sur eux. Xe s'avisera-t-il pas de trouver a Victor Hugo, au moment de la publication des Odes et Poesies sacre'es, « un talent dans le genre de celui de Young » ? et ne le placera-t-il pas au memc plan que Gasimir Delavigne ? II a, c'est vrai, apjirecie Lamartine des les Meditations ; mais il n'a jamais ete bien sur que Beranger ne lui fut pas superieur, et je soupconne que, dans son for inlerieur, il trouvait le Vieiu: Caporal bien plus « claii' » que le Lac. II s'extasia sur les Prisonniers du Cancase^ quil delinit sans sourciller : « un tableau dans le genre du Rene de M. de Chateaubriand, des Ai'entures d'Ar/s/onoiis de Fenelon, du delicieux roman de Paul et Virginie ». Dans les livres de Joseph de Maistre, il ne parvint a distinguer que « Tanii du bourreau » et des Jesuites. Le siecle avancait. le genie litteraire de la jeune generation s'affirmait dans toutes les ceuvres hors ligne qui illustrerent les annees 1820 a 1830 : les Nouvelles Meditations paraissaient ; les Orientales succedaient aux Odes et Ballades; Vigny publiait les Poemes antiques et modernes et Cinq-Mars; le talent de Balzac se dessinait dans les Chouans; Augustin Thierry donnait son Histoire de la conquete de f Angleterre ; Sainlc- Beuve debutait au Globe et presentait son premiei ouvrage aux concours de TAcademie fiangaise ; d'autres ceuvres qui n'ont pas survecu, mais qui nelaient j)as sans nierite, et que signaient les
Nodier, les Soiiiiiet, les Guiraud, les Pichat, altestaient la puissance prodiictrice, la bonne volonte, Tenergie de ces jeunes gens qui pouvaient presque tons dire, avec Tun des leurs et coniine Stendhal lui-meme :
Nous froissons dans nos mains, helas ! inoccupees, Des lyres, a defaiit d'epees !
Aous chantons comnie on comb attr ail l...
Le mouvement de cette armee en eveil, la seve de cette vegetalion de printenqjs echappait a I'ceil penetrant de Beyle. Le 26 decembre 1829 — il est vrai que c'etait a cinq heures du soir et qu'il manquait de bougies, — il ecrivait a Merimee : « Je ne vois que vous en litterature et M. Janin, auteur du dialogue de don Miguel et de Napoleon ». Quatre ans plus tard, Janin n'existait plus : Merimee avail survecu, « a peu pres seul » avec Beranger. N'avionsnous pas raison de dire qu'on finit par etre dupe de sa clairvoyance, quand on la cultive et quand on y croit ? Et comment le plus naif et le plus « gobeur » des liseurs de 1830 aurait-il pu s'y prendre pour se tromper plus lourdement ?
Stendhal a par bonheur des apergus plus justes, plus feconds, plus heureux, quand il parle du roman. 11 est un des premiers qui aient proteste contre la direction facheuse que linfluence des romanciers d'outre-Manche, de Mathurin et de \\^alter Scott, avait momentanement donnee a ce genre, et dans lacpielle allaient s'egarer des talents comme Charles
Nodier ou Victor Hugo. A plusieurs reprises, il a fait le proces du genre a la mode ; et il I'a fait toujours avec cette impertinence incisive et categorique qui donne des airs si specieux a ses jugements. II ne meconnait pas le genie createur et poetique de Walter Scott, mais il en voit les faiblesses, il en signale les dangers : « Une immense troupe de litterateurs, dit-il dans un bref et curieux parallele entre Walter Scott et la Princesse de Cleves ^ est interessee a porter aux nues sir Walter Scott et sa maniere. L'habit et le collier de cuivre d'un serf du moyen age sont plus faciles a decrire que les mouvements du coeur humain. On pent imaginer ou peindre mal un costume du moyen age ^nous n'avons qu'une demi-connaissance des usages et des costumes que Ton portait dans Tantichambre du cardinal de Richelieu), tandis que nous jetons le livre avec degout, si Tauteur peint mal le coeur humain, el donne a un homme illustre, compagnon d'armes du Ills de Henri IV, les sentiments ignobles d'un laquais. » Ge qu'il a le plus de peine a pardonner a I'auteur de Quentin Durward, ce ne sont peut-etre pas ses « a-peu-pres manieres », ce sont ses imitateurs. II le rend responsable, non sans raison, de ces innombrables romans pour femmes de chamhre qui, publics en in-octavo et illustres par Tony Johannot, faisaient gagner jusqu'a trois sous par jour, a Ten croire, aux cabinets de lecture. Eviter le moyen age, ])arce que Ton ne saurait le representer avec verite ; eviter les imbroglios absurdes, (pii ravissent les sou-
hrelte^, les « iscenes extraordinaires », qui mettent on larmes les ]>ourgeoises de province, bref, tons les niediocres ('■lemtMils d'interet que le vulgaire a]>|)«'lle a le rouianes({ue » ; deorire ce qu'on peut de( rire en pleine connaissance de cause, c'est-a-dire les moeurs contemporaines ; les decrire avec autant d'exactitude et de simplicite que possible — voila les traits principaux de la theorie du roman qui se forme dans son esprit. Le style, cela va de soi, devra se trouver en harinonie avec le fonds : il ne sera jamais trop simple, trop eloigne de la phrase superbe et rythmee a la Chateaubriand, trop denue de superlatifs et d'ornements, A Ten croire, Beyle se donnait beaucoup de peine pour son style, et plus dune fois, il lui arriva de reflechir un quart d'heure sur un adjectif. Mais comme on a pu le remarquer deja, il etaitdoue d'un esprit essentiellement negatif : il limait ses phrases, il etudiait ses mots, et s'il parvenait a su|)p rimer les legeres exagerations ou les iiiiperceptibles affetcries qui, de temps en temps, tonibaienl de sa plume, on ne s'en apercevait guere. II voulait que le lecteur ne trouvat « rien a rabattre » dans ce qu'il avait dit ; et il atteignait fort bien son but. Seulement, le lecteur n'en etait pas plus satisfait : habitue aux amples sonorites de Chateaubriand, aux couleurs vives que les jeunes romantiques comraencaient a mettre a la mode, ou pour le moins aux phrases elegantes, un pen fleuries , mais si bien balancees et si justes de ton, des redacteurs du Globe ou du Journal des Debats, il ne comprenait
6douard Rod. — Stendhal. 6
rien a ces petites phrases hachees, ternes, seches, d'une simplicite telle, que parfois elle confine aussi a la recherche et a I'artifice. Et il trouvait que Stendhal ecrivait mal. N'etait-ce pas aussi la critique qu'on adressait a Balzac ? Elle frappait juste, et les deux auteurs, egalement froisses, discutaient et ergotaient de leur mieux pour prouver qu'ils ecrivaient comme ils voulaient ecrire, et qu'en consequence ils avaient raison : « J'abhorre le style contourne, ecrivait Tauteur de la Chartreuse a Tauteur du Pere Goriot.... Je crois que depuis la destruction de la cour, en 1792, la part de la forme devient plus mince chaque jour. Si M. Villemain, que je cite comme le plus distingue des academiciens, traduisait la Chartreuse en frangais, il lui faudrait trois volumes pour exprimer ce que Ton a donne en deux. La plupart des fripons etantemphatiques et eloquents, on prendra bientot en haine le ton declamatoire. A dix-sept ans j'ai failli me battre en duel pour la cime indeterminee des forets de Chateaubriand, qui comptait beaucoup d'admirateurs au 6® de dragons. Je n'ai jamais lu la Chaumiere indienne; je ne puis souffrir M. de Maistre ; mon mepris pour La Harpe va jusqu'a la haine. Voila sans doute pourquoi j'ecris si mal : c'est par amour exagere de la logique. »
Sur ce point encore, vous voyez si Stendhal etait de son temps et s'il prevoyait juste : « la part de la forme devient plus mince chaque jour ». Voila une prediction qui est datee de 1840. Or, quels sont les
romanciers qui se sont, depuis, affirmes avec le plus d'autorite ? « Flaubert, les Goncourt, Barbey d'Aurevillv, puis M. Daudet, M. Zola, et les ecrivains plus jeunes, qui s'eloignent chaque jour un peu plus du « Code civil ».
G'est ainsi que, de quelque maniere qu'on Texaniine, qu'on analyse son caractere, ses idees ou son style, Stendhal apparait toujours, ainsi que nous Tavons deja note, comme un isole. II n'est pas de son temps, et il n'est pas tout a fait de la veille ; nous verrons qu'il n'est pas non plus entierement du lendemain, et que I'ecrivain conserve bien cette position unique, independante, solitaire, que I'homnie avait prise, a laquelle il tenait et ne renonca jamais.
L CEUYRE DE STENDHAL
La vie de Stendhal, telle que nous i'avons racontee, ne fut point a coup sur celle dun homme de lettres, qui gravite tout entiere autour d'un certain nombre d'ouvrages, de leur conception, de leur execution, de leur publication et de leur succes, et dont ces ouvrages marquent les etape^ : ce fut celle dun gentleman, qui, detourne de la carriere militaire, fut voyageur par gout, consul par necessite, attachant d'ailleurs toujours beaucoup plus d'importance a ce qu'il etait qu'a ce qu'il faisait, soucieux de laisser s'epanouir son Moi, soucieux de le satisfaire, et n'ecrivaiit que par hasard, cpiand les voyages, le theatre ou I'amour lui laissaient le temps d'ecrire. Son caractere ne subit done aucune des deformations professionnelles, si j'ose parler ainsi, auxquelles les plus grands ecrivains eux-menies echappent rarement et qui gatent jusqu'a des figures aussi completes que
L (EUVIIE DE STENDHAL. 85
celle, par exemple, d'uii Ghateauhriand. 11 no conniit pas ce defaut, j)lus sot encore qu'insupportable, qu'est la vanite sous la forme s|)eciale qu'elle revet chez la plupart des homines celebres, c'est-a-dire une vanite exacerbee, inquiete, aigrie, ombrageiise, complaisante et envahissanle, la vanite cCauteui\ en un mot : assez fat pour sa personne, pour son « esprit » surtout, il ne le fut en effet jamais pour ses livres. II n'eut pas d'ambition, du moins d'ambilion litteraire, sa passion de la gloire etant un sentiment plus haut. Aussi I'insucees relatif de certains de ses ouvrages, tout en lui causant peut-etre un peu plus d'humeur qu'il ne I'avoue, ne reussit pas a I'aigrir, comme il aigrit d'habitude les artistes qui croient avoir a se plaindre de I'indifference du public. II reflechit sans doute aux problemes litteraires qui s'imposent a I'ecrivain : mais il y reflechit plutnt en sj)ectateur qu'en interesse direct, plutol en amateur intelligent qu'en honinie du metier, plutot pour le plaisir de bien comprendre ce qu'il aimait a lire qu'avec I'intenlion d'ecrire lui-meme : ne voulant s'embrigader dans aucune troupe, franctireur independant qui brfda quelques cartouches en faveur du romantisme dont il detestait cependant les traits les j)lus marques, mefiant des ecoles comme de toutes choses, il negligea de donner a ses opinions litteraires aucune cohesion. Comme sa vie, cpmme son caractere, ses theories quaiid il en fait et ses jugements quand il en porle sont ceux d'un dilettante, dependent de rim|)ression du moment et
ne detestent pas de se contredire. Ajoutez que Beyle etait, a sa maiiiere, un paresseux : capable de veiller tard pour entendre de la bonne musique, de se lever tot pour aller visiter un musee ou une eglise, de supporter un nombre infini d'heures de diligence, il ne I'etait pas de I'effort reflechi, soutenu, patient, qu'exige la composition d'une grande oeuvre. II ne cherchait dans les lettres que ce qu'il cherchait partout : le plaisir. Or, il en est de Tart d'ecrire comme de tons les arts : il procure de vives joies, mais le moment vient toujours ou la joie de produire fait place a la fatigue de perfectionner. A ce momentla, Beyle posait la plume ; ou plutot, il n'y arrivait jamais, sauf peut-etre dans ses deux grands romans — encore y aurait-il beaucoup a dire. Tons ses livres, depourvus de plan, souvent inacheves, toujours incomplets et negliges en quelques parties, portent la trace de cette maniere de composer. lis realisent une definition fameuse que Stendhal aurait certainement trouvee si La Bruyere ne I'avait formulee avant lui : ils sont d'un homme plus que d'un auteur. Mais ils sont d'un homme tres personnel, a la fois epris et curieux de son Moi, et qui I'etale d'autant plus volontiers, qu'il ne songe point au qu'eu-dii'a-l-on, ou niicux, qu'il eprouve un certain j)laisir a s'en degager entierenient. C'est la, en laissant de cote les romans sur lesquels nous reviendrons, la foi'ce et la faiblesse de cette (jeuvre disj>arate, iiiiparfaite, parfois ennuyeuse ou irritante, parfois piquante et seduisante, qui comprend des
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biographies [Vies de Haydn, de Mozart et de Metastase; Vie de Rossini; Vie de Napoleon], des recits de voyages [Promenades dans Rome; Rome, Naples et Florence] Journal d'un touriste); un traite de physiologie sentimentale [de I' Amour] ; des articles de critique ou d'esthetique [Histoire de la peinture en Italie ; Melanges d^ art et de litterature ; Racine et Shakespeare] ; sans compter tout ce qui s'agite dans la Corrcspondance, dans le Journal, dans Tautobiographie publiee sous le titre de : Vie de Henri Brulard.
L'interet de ces livres si divers est presque toujours de meme nature : il resulte tout entier de la curiosite de I'auteur, de sa sagacite et, quelquefois, de ses enthousiasmes : done, des qualites naturelles, nullement de qualites acquises, et d'ailleurs fort inegales d'un livre a I'autre.
Gomme historien, Stendhal est assez mediocre. II ne possede qu'une erudition imparfaite, et, malgre le culte qu'il professe pour la precision, il se contente facilement d'a peu pres. A chaque instant — qu'on excuse la locution, — il « decouvre I'Amerique ». Quand il penetre dans Thistoire d'ltalie, et il y entre le plus souvent qu'il pent, il en rapporte en triomphe et nous presente comme nouvelles des histoires comma celles des Genci, des Borgia, etc., qui en 1820 n'etaient pas encore banales, mais qui cependaiit elaient deja connues. Si dans les premiers teirips (hla Kestauration, Beyle avail ete a Paris, el s'il y avail
frequente le salon de Mme de Stael qiril haissait, il aurait rencontre un homme.avec lequel il aiirait pu parler de son cher moyen age italien et qui n'aurait pas manque de rectifier utilement certaines de ses opinions : Claude Fauriel. Mais Beyle ne sinquietail point des travaux de son temps, surtout quand ils etaient ceuvres de savants francais, lisait peu, parcourait dans les bibliotheques les manuscrits que le hasard lui mettait dans les mains, et, quand il ignorait leur contenu, jugeait que personne ne pouvait le connaitre. Pourtant, guide par sa curiosite toujours en eveil, il eut parfois la main heureuse : ce fut lui, par exemple, qui exhuma le proces de Gilles de Rais, bien reellement oublie ; et ses C/ironiques italiennes reunissent heureusement a I'interet du roman celui de Thistoire — de Thistoire vivante et familiere bien entendu, de I'histoire par les fails divers. Ges « faits divers », Beyle les raconte parce qu'ils I'ont frappe, ou seulement amuse, et parce qu'ils lui fournissent des themes a reflexions ingc— nieuses ou paradoxales sur I'etat des moeurs pendant la Renaissance, sur I'energie du xv^ siecle italien, sur le ressort et la vigueur que prennent les passions lorsqu'elles echappent aux tyrannies de la civilisation, et autres motifs analogues qui j)our lui sont des lieux communs; mais il ne cherciie point a les rallacher a quelque idee generale. \^ne exception, j)ourlant, doit etre faite en faveur des pre- Hiieres pages de sa Vie de Napoleon, cpii developpent, avec une espece d'eloquence sobre et coiitenue,
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line analyse a la fois liicitie et |)rofonde des deux generations d'hommes qui firent les guerres de Napoleon. Ge ne sont que Irois pages, et je doute (ju'aucun ecrivain ait jamais su enfermer j)lus de pensees en si pen d'espace. Aussi, quoique je \em: aie deja fait quelque emi)runt, je les citerai tout entieies : elles sont, avec certaines pages du Rouge et Noir et la dedicace de VHistoire de la peinture, les plus reussies de Stendhal, celles qui j)eiivent le mieux niontrer sa maniere et de la fagon la plus avantageuse :
« J'e])rouve une sorte de sentiment religieux en ecrivant la jnemiere phrase de I'histoire de Napoleon. 11 s'agit, en effet, du plus grand homme qui ait paru dans le monde depuis Cesar. Et meme, si le lecteur s'est donne la peine d'etudier la vie de Cesar dans Suetone, Ciceron, Plutarque et les Commentaires, j'oserai dire que nous allons parcourir ensemble la vie de rhomme le |)lus etonnant ({ui ait paru dej)uis Alexandre, sur lequel nous n'avons ])oint assez de details pour apprecier justement la difficult('' de son entre|)rise.
« J'esjierais que quelqu'un de ceux qui ont vu Napoleon se chargerait de raconter sa vie. J'ai attendu pendant vingt ans. Mais enfin, voyant que ce grand honime reste de plus en plus inconnu, je n'ai pas voulu mourir sans dire r()|)inioii qii'avaient de 111! (picl([iics-uns de ses compagnons d'arnies; ear au ujiiieii de toiites les platiliules (pn* Ton connait, il y avait des homines qui pensaicnt lil>rement
dans ce palais des Tuileries, alors le centre du monde.
« L'enthousiasme pour les vertus republicaines, eprouve dans les annees appartenant encore a I'enfance, le mepris excessif et allant jusqu'a la haine pour les fagons d'agir des rois, contre lesquels on S8 battait, et meme pour les usages militaires les plus simples, qu'on voyait pratiquer par leurs troupes, avaient donne a beaucoup de nos soldats de 1794 le sentiment que les Frangais seuls etaient des etres raisonnables. A nos yeux, les habitants du reste de I'Europe, qui se battaient pour conserver leurs chaines, n'etaient que des imbeciles pitoyables, ou des fripons vendus aux despotes qui nous attaquaient. Pitt et Cobourg, dont le nom se trouve encore quelquefois repete par le vieil echo de la Revolution, nous semblaient les chefs de ces fripons et la personnification de tout ce qu'il y a de traitre et de stupide au monde. Alors tout etait domine par un sentiment profond dont je ne vois plus de vestiges. Que le lecteur, s'il a moins de cinquante ans, veuille bien se figurer, d'apres les livres, qu'en 1794, nous n'avions aucune religion. Notre sentiment interieur et sincere etait tout rassemble dans cette idee : ^tre ulile a la pa trie.
« Tout le reste, I'habit, la nourriture, Tavancement, n'etaient a nos yeux qu'un miserable detail ephemere. Comme il n'y avait pas de Societe, les succcs dans la Societe, chose si |)rincipale dans le caractere de notre nation, n'existaient pas.
« Dans la rue, nos yeux se remplissaient de lai'mes en rencontrant sur le mur une inscription en I'honneiir dii jeune tambour Barra (qui se fit tuer a treize ans, plutot que de cesser de battre sa caisse, afin de prevenir une surprise). Pour nous, qui ne connaissions aucune autre grande reunion d'hoinmes, il y avait des fetes, des ceremonies nombreuses et touchantes, qui venaient nourrir le sentiment dominant tout dans nos coeurs.
« II fut notre seule religion. Quand Napoleon parut et fit cesser les deroutes continuelles aux- (pielles nous ex})osait le i)lat gouvernement du Directoire, nous ne \imes en lui que Vntilite miliiaire de la dictature. II nous procurait des victoires, UKiis nous jugions toutes ses actions par les regies de la religion qui, des notre premiere enfance, faisait battre nos coeurs : nous ne voyions d'estimal)le en elle que Vntilite a la pa trie.
« Nous avons fait plus tard des infidelites a celle religion; mais dans toutes les grandes circonstances, aiiisi que la religion catholique le fait |)our ses li<leles, elle a repris son empire sur nos C(L'urs.
« II en fut autrement des bommes nes vers 1790 el «|ui a quinze ans, en 1805, lorsqu'ils connnencereiit aouvrir les yeux, vii'enl |)()ur premier spectacle les toques de velours ornees de plumes des (bus et comtes, i-ecemment crees par Napoleon. JNIais nous, anciens serviteurs de la patrie, nous n'avioiis que du me|)ris pour Tambilion puerile et reiitbousiasme ridicule de cette nouvelle ij-eneratiou.
« Et paniii ces hoiiimes hal)itant aiix Tulleries, pour ainsi dire, qui maintenant avaient des voitures et sur le panneau de ces voitures de belles armoiries, il en fut beaucoup qui regarderent ces choses corame un caprice de Napoleon et comme un caj^rice condamnable; les moins ardents y voyaient une fantaisie dang'ereuse pour eux; pas un sur cinquante ne croyait a leur duree.
« Ces homines, bien differents de la generation arrivee a I'epaulette en 1805, ne retrouvaient Valacrite et le bonheur des premieres campagnes d'ltalie en 1796, que lorsque TEmpereur partait pour I'armee. Je raconterai la repugnance avec laquelle I'armee reunie a Boulogne, en 1804, recut la premiere distribution des croix de la Legion d'honneur : plus tard j'aurai a parler du republicanisme et de la disgrace de Delmas, de Lecourbe, etc.
« Ainsi, dans I'interieur meme des Tuileries, parmi les hommes qui aimaient sincerement Napoleon, quand on croyait etre bien entre soi, etre bien a convert des investigations de Savary, il y avait des hommes qui n'admettaient d'autre base ])Our juger des actions de I'Empereur que celle de Vutilite a la patrie. Tels furent Duroc, Lavalette, Lannes et quelques autres; tels eussent ete souverainement Desaix a et Caffarelli du Falga : et, chose etrange a dire, tel il etait lui-meme: car il aimait la France avec toute la faiblesse d'un amoureux. »
II est rare cpie Stendhal s'eleve a cette hauteur dans les parties de son oeuvre qui traitent de faits
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ou (ie j)orsonnages historiques. En revanche, s'il dcmeure iin historienassez insignifiant, il est presque ton jours un merveillenx voyageur, et ses notes de voyages, inoins Irs indications pi'aliques, |)oiirraiont ])resque reni|)la((r Ba<iekei* on Joanne. Sans doute, on aurait a reviser certains de ses jugements; on ne partagerait ni toutes ses admirations, ni tons ses dedains; on ne passerait pas comme lui, avec une moue de dcdain, devant les fresques des primitifs; on ne se pamci'ait ])as avec une satisfaction aussi complete devant telle statue de Ganova ou telle peintui'e de Jules Romain; on ignorerait beaucoup de details classiques, beaucoup de dates, beaucoup (]o nonis; on courrait le risque d'etre jiarlois renseigne de travers, d'attribuer par exemple a Machiavel le mot a|)ocryphe de Dante : « Si je m'en vais, qui reste? si je reste, qui va?... » ou a saint ^Vugustin le Credo qdla ahsurduni de Tertullien. Mais on aui'ail Taltention toiijours prete, I'esprit en rontinuelle activite; on aurait des imj^ressions tres vivos, ))resque violentes, j)arrois douloureuses a force d'intensile, comme il les avail, lui qui s'ecriait : « Heureux les temperaments a la hollandaise qui peuvent aimer le beau sans execrer le laid ! » On apprendrait sur les villes, sur les monuments, sur les artistes, une foule de details piquants; on eprouverait sans cesse le besoin d'apjirouver avec lui ou de protester contre lui. Ou bien encore, a chaque instant, on aurait a reflpchir, a propos de telle chose viie en passant, sur quelque pensee profonde, jetee
dun ton degage, et qu'on pourrait discuter a Tinfini. Celle-ci, par exemple, que je choisis entre beaucoup d'autres marquees en marge des Promenades dans Rome : a .... Nous sommes revenus au Saint Pierre en bronze place dans la grande nef. Cette statue roide futun Jupiter; c'est maintenant un saint Pierre. Elle a gagne en moralite personnelle; mais ses sectateurs ne valent pas ceux de Jupiter. L'antiquite n'eut ni Inquisition, ni Saint-Barthelemy, ni tristesse puritaine. Elle n'eut point le fanatisme, celte passion mere des cruautes les plus inouies. Le fanatisme a ete cree par ce passage : Multi sunt vocati^ panel i^ero electi^ hors de I'Eglise point de salut, « — De telles reflexions abondentdans les Promenades dans Rome, dans les Memoires dun touriste, dans Rome, Naples et Florence, et peut-etre qu'elles font le principal interet de ces ouvrages. Aussi aurait-on profit a les relire sur les lieux, non pour les descriptions ou les renseignements, mais pour leurs j)oints de vue inattendus, pour leurs saillies agressives, pour leurs j)aradoxes j)rofonds, pour la foule d'idees, d'apercus, de suggestions, qui jaillissent a chaque page.
Beyle est un singulier touriste, bien decide a resler lui-meme, a le parailre aussi, a braver les conventions etles p-artis pris qu'acceptent facilement les voyageurs habituels a ne chercher a travers le monde que ce qui repond aux besoins particuliers de sa nature. Pour apprecier son originalite, il faut toujours le rapprocher de ses contemporains : rappeiez-vous qu'il parcourut la campagne romaine
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comine Chateaubriand, qu'il vit le lac ^u Bourget coinme Lamartine, les montagnes de la Suisse et de r Italic comme Byron. Ceux-ci avaient au plus haut degre le sentiment de la nature tel que I'ont eprouve presque tous les poetes du xix° siecle : ils sentaient tragiquement ses beautes, sa grandeur, son indifference; ils aimaient a en decrire les aspects les plus saisissants, ils aimaient aussi a traduire les sensations violentes qu'elle leur communiquait. Dans certaines pages de Manfred, dans tout loeuvre de Chateaubriand, dans les Meditations, dans la Maison du herger d'Alfred de Vigny, dans V Invocation de la nature de Berlioz, il y a toute une sensibilite j)assionnee, douloureuse, mobile, qui s'attriste avec la melancolie des crepuscules, qui change avec les images, qui s'exaspere avec les tempetes, et ne retrouve un |)eu de serenite qu'en dressant orgueilleusement, au-dessus de la nature absorbante et passive, riiomme isole, malheureux et souverain :
Vivez, froide nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque cest votre loi ;
Vivez, et dedaignez, si vous etcs deesse,
Lhomme, humble passag-er qui dut vous etre un roi ;
Plus que tout votre reg-ne et que ses splendeurs vaincs,
Jaime la majeste des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Beyle ne connait aucune de ces violences : il aime la natui'e coniine il aime les ceuvres dart, quoique avec un goiit moins vit : voluptueusenient. 11 ne s'attarde ni a la contempler, ni a la decrire. Eii
j)arcourant la foret cle FontainebleaU; })ar exemple, il se contentera de noler : « Avant d'arriver a Fontainebleaii, il est nii endroit, un seul, ou le paysage merite qu'oii le regarde. G'est aii moment ou Ton aperqoit tout a coup la Seine qui coule a deux cents ])ieds au-dessous de la route. La vallee est a gauche, et fermee par un coteau boise au sommet duquel se ti'ouve le voyageur. Mais, helas I il n'y a j)oint de ces vieux ormeaux de deux siecles si respectables, conimc en Angleterre. Ce malheur, qui ote de la profondeur a la sensation donnee par les pay sages, est general en France. Des que le paysan voil un grand arbre, il songe a le vendre six louis. » Ou bien : « Les rochers de Fontainebleau sont ridicules : ils nont pour eux que les exagerations qui les ont
mis a la mode Le sol de la foret est done tort in-
signifiant : mais, dans les lieux ou les arbres ont quatre-vingts ])ieds de haut, elle est touchante et fort belle. Gette foret a vingt-deux lieues de long et dix-liuit de large. » En Italic, il sacrilie entierement la nature aux musees, aux I'uines et meme aux eglises, malgre son antipathic contre tout ce qui touche au clerge. Et il decrit avec une extreme sobriete les paysages suisses, pour lesquels cependant il a une predilection marquee : « A la hauteur de \e\ey, dira-t-il, les hautes montagnes, chargees de bois noir, se precipitent vers le lac par des pentes de soixante degres, qui donnent sur-le-champ au j)aysage uncaracteie Iragique ». Ou bien ; « Combien j'aimerais a passer huit jours a Vevey ! Je loue-
L (EUVRR DE STENDHAL. 97
rais line clKinil)re sur la moiilagiie, a line grantle lieue de la ville. Je siiis touclie, a ce voyage-ci, de ce point admirable, ou les montagnes severes et couvertes de sapins se rapprochent du lac, remplacent r ignoble champ cultive et donnent au pay sage un si grand caractere. » Ou encore : « La route de Geneve ici (a Lyon^, [)ar le Fort de lEcLuse et le long du Rhone qui se percl, pourrait passer pour sublime si Ton comparait ses aspects a ceux des grandes lignes plates, grises, nues, des campagnes qui environnent Paris. Mais tinter^t du paysage ne suffit pas; d la longue^ il faut un iiiteret moral ou liislorique. »
Stendhal n'est-il pas tout entier dans ces derniers mots, avec ses goiits reels, avec la curiosite parliculiere qui le pousse au voyage? Au fond, le detail pittoresque ne I'interesse guere : il tient beaucou{) plus au detail precis. 11 consent a goiiter la nature, parce que son dilettantisme lui fait une espece de devoir de rechercher el d'apprecier toutes les impressions agreables, de quelque genre qu'elles soient; mais c'est toujours de rhonjme qu'il se preoccupe, el de lui-meine. A chaque instant, il oublie ce qu'ii voil i)our manifester ce qu'il peiise; plus souvent encore, il evite de regarder les paysages j>our observer les gens, leurs mceurs, leurs fa^-ons d'clie et surtout do sentir. Une anecdote a pour lui plus de prix qu'un point de vue, et il insiste avec aulant de comj)laisance ([ii'il en met |>eu a detailler un beau site sur un mot rccui-illi a table tl'liole ou sur un lail
Edouard Rod. — Siomihal. 7
divers qu'on lui a par hasard raconte. Montaigne voyageait ainsi, a cela pres qu'il dedaignait autant les oeuvres d'art que la nature : il ne s'interessait qu'aux hommes, et, dans I'ltalie du xvi^ siecle, il ne vit guere que les Italiens. Beyle a, si Ton veut, des horizons plus varies: mais, au fond, il est un esprit de meme ordre.
J 'imagine pourtant volontiers un sejour a Rome sans autre guide que les Promenades, ou un voyage en France av^c les Memoires dun touriste. On en reviendrait fort instruit, riche de beaucoup d'impressions nouvelles, mais avec des notions singulierement incompletes de ce qu'on aurait vu, avec des jugements faux sur beaucoup de choses; bien renseigne sur les moeurs, assez bien sur les musees, passableraent sur I'histoire, tres mal sur la nature. Surtout, on en reviendrait un peu trop dispose a se prendre pour un homme superieur, qui ne voyage comme personne et n'a pas une idee qui ne soit a lui, bien a lui, a lui seul, qui n'ait jamais ete formulee avant lui, qui ne doive servir a affirmer son independance et son originalite : done la contre-partie exacte dun guide d'etrangers, qui cache sous son cartonnage rouge ou vert sombre toute la banalite des admirations de commande, des diners de table d'hote et des voyages circulaires. Cela ne manque ni d'utilite, ni d'interet, ni meme d'agrement. Mais qui done ne prefererait mille fois les divines strophes du /.<7c aux commerages que Beyle recueillit devotement en Savoie?... Et comment ne j)as se demander
LCEUVRE l)E STKXDHAL. 99
si Tart de voyager consiste a recueillir des faits, des statistiques et des anecdotes, on a laisser son ame s'elargir librement pour recevoir des impressions loujours plus nombreuses et toujours plus vives?...
Les memes qualites qui font I'interet des notes de voyage se retrouvent dans rAmoiir, quoique ce livre ait ete bien surfait. Avec sa distinction entre Tamourpassion, Tamour-gout, I'amour physique et I'amour de vanite; avec son developpement de la fameuse theorie de la cristallisation ; avec ses subtiles analyses de caracteres et de tenqieraments ; avec ses observations infmiment varices et plus ou moins exactes, I'ouvrage, dans son ensemble, nous apparait comme un longparadoxe, assezmal soutenu, fortpretentieux, et qui enveloppe d'un tissu de faussetes ou d'erreurs une ame imperceptible de verite. Mais a chaque page, on sera arrete par des pensees dont la variete deconcerte, dont la richesse etonne. II y en a de toutes sortes : les unes sont pueriles, les autres profondes, celles-ci inq)ertinentes, celles-la presque touchantes; il en est qui s'imposent, il en est qui exas|)erent; on en pent noter dont Tinsignifiance est flagrante, et Ton en trouve qui eveillent en vous comme un long retentissemenl. J'en cueille quelquesunes, au liasard, et qui vont d'un enfantillage assez naif a une penetration vraiment extraordinaire :
« Aimer, c'est avoir (hi plaisir a voir, toucher, sentir par Ions les sens, et d'aussi |)i'es que possible, un objet aimal)le et qui nous aime. » — « II suffit de
penser a une perfection pour la voir dans ce qu'on aime. » — « L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions penibles. » — « En amour, on ne jouit que de I'illusion qu'on se fait. »
« Qu'est-ce que la beaute ? C'est une nouvelle aptitude a vous donner du plaisir. » — « Le genie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour decouvrir le grand art d'etre heureux. » — « J'honore du nom de vertu Thabitude de faire des actions penibles et utiles aux autres. » — « C'est une reflexion commune, mais que sous ce pretexte Ion oublie de croire, que tous les jours les ames qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultives plus communs. » — « Une femme appartient do droit a Thomnie qui I'aime et qu'elle aime plus que la vie. »
Je pourrais remplir bien des pages d'exem|)les pareils a ceux-ci. On reconnaitra qu'un tel jaillissement de sentences n'est point un phenomene ordinaire et denote une activite d'esprit qui, quelque discutables que soient ses resultats, devient interessante a force d'etre infatigable. Mais on devrait reconnaitre aussi que cet interet est le seul de V Amour, que Beyle considerait cependant comnie le plus significatif de ses ouvrages, et qui est en efl'et celui dans lequel il s'est le plus repandu, le plus j)rodigue. On y ti'ouve en gernies la plupart de ses romans et de ses nouvelles. Le mauvais roman de Lnmiel^ par exemple, ne semble-t-il |>as sorti tout
entier de cet aphorisme : « Souvent un homme d'espi'it, en laisant la cour a une feimne, n'a fait que la faire penser a Tamour el attendrir son ame. Elle regoit bien cet homme d'esprit qui lui donne ce plaisir. II prend des esperances. Un beau jour cette femme rencontre I'liomme qui lui fait sentir ce que I'autre a decrit. » Le deYelo})pement des deux amours de Julien Sorel se trouve egalenient esquisse dans le chapitre intitule De la naissance de i amour, etc. — En se repetant, et elle se repete, cette observation finit par mettre en mefiance : on s'apergoit que la richesse d'idees de Stendhal est plus apparente que reelle; on s'apergoit meme que toutes ses idees sont des idees de details, qu'on pourrait classer en un petit nombre de categories, d'ailleurs assez incoherenles ; on s'apercoit encore que beaucoup de ces idees , malgre leurs allures d'extreme sincerite , d'extreme independance, d'extreme hardiesse, sont entachees de parti pris et de prejuge. Nous le Verlons bien plus tard.
Que faudrail-il dire encore si Ton cherchait a disciilcr d'une facon plus apj)rofondic Ics tendances et la signification de Touvrage? P^crirc un livre sur I'amoui', c'est a couj) sur la phis seduisante enlreprise a hKpicUe j)uisse se consacrer un homme c[ui a beaucoup aime, beaucoup souffert, beaucoup observe, beaucoup senti, et qui, a Iravers ses obsei'vations, ses experiences, ses joies, ses douleuis, est arrive a une intelligence exceptionnelle de re qu'est I'amour. Mais Stendhal en elail-il arri\e la ? ^
priori deja, on en peut douter : ceux qui aiment beaucoup, en effet, n'ecrivent guere ; don Juan ne prenait pas de notes; il y a comme une incompatibilite entre les qualites de riiorame d'amour et celles de rhomme de pensee, qui ne se comprennent jamais completement Tun Tautre, et ne se trouvent a plus forte raison que bien rareinent reunis dans un meme individu. Or, il ne serable pas que Beyle ait ete un de ces etres privilegies : autant qu'on en peut juger par ses propres aveux, il avait plus le desir d'aimer qu'il n'en avait la puissance ; chez lui, I'imagination ou la volonte devait sans cesse aiguillonner le coeur; mille obstacles interieurs, que nous avons essaye de decrire plus haut, empechaient continuellement sa tres vive sensibilite de se fondre en tendresse. Dans le fait, il etablit volontiers une sorte de parallele entre ses plaisirs amoureux et ses plaisiis esthetiques, qui montre que les uns et les autres sont de meme nature, incomplels, un peu faciles, entacbes d'une teinte de mediocrite. Relisez plutot, je vous prie, le seizieme chapitre de I'Aniour :
« Je viens d'eprouver ce soir que la musique, quand elle est' parfaite, met le coeur exactemei.t dans la meme situation ou il se trouve quand il jouit de la presence de ce qu'il aime, c'est-a-dire qu'elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.
« S'il en etait ainsi pour tous les hommes, rien an monde ne disposerait plus a I'amour.
« Maisj'ai deja note a Naples, I'annee derniere,
L CEUVRE DR STENDHAL. 103
que la musique parfaite, comme la pantomime parfaite, me fait songer a ce qui forme actuellement I'objet de mes reveries et me fait venir des idees excellentes : a Naples, c'etait sur le moyen d'armer les Grecs.
« Or, ce soir, je ne puis me dissimuler que j'ai le malheur of being too great admirer of lady L »
Pour peu qu'on ait le gout du paradoxe et qu'on veuille poursuivre le rap|)rochement, on arriverait a conclure qu'on sent Tamour de la meme fagon qu'on sent la musique ; en se raj)pelant alors que Beyle n'a jamais eu d'ideal plus eleve que les oj)eras de Rossini et l^s ballets de Vigano ; qu'il ne cite pas meme une fois le nom de Beethoven; que Bach et Haendel lui sont completement etrangers : on ne pourrait s'empecher de croire qu'il n'eiit de Tamour, comme de la musique, qu'une idee frivole et legere. Fait singulier! cet homme qui reproche sans cesse avec aprete a ses compatriotes de ne pouvoir « passer \ejoli », reste lui-meme enferme dans la meme zone. Quoi qu'il ait dit, le monde des grands sentiments lui est demeure etranger : il en a parfois pressenti I'existence, il n'y est jamais arrive pour son compte, et c'est a peine si quelques-uns de ses personnages ont entrevu ou effleure ces rives magnifiq-ues ou les dilettanti n'aborderont jamais.
De quelque cote qu'on examine Beyle, on le voit d'ailleurs s'arreter, se heurter aux memes limites : toute vive quelle est, sa sensibilite ne lui permet pas de depasser la mediocre concej)tion de I'amour
doiit son livre est Texpression; pareillement, malgre I'alacrite de son intelligence, il demeure, comma critique dart, partial, borne, trop confiant en ses gouts pour n'en etre pas dupe, et, en somme, fort au-dessous de son epoque. Sans doute, quand I'amour du paradoxe ne Taveugle pas, son bon sens naturel lui inspire, de-ci de-la, quelques bons jugements ; son independance d'esprit, lorsqu'elle ne tourne pas volontairement a I'impertinence, lui fournit quelques bons arguments contre des prejuges en cours ; comme nous I'avons vu, il a ecrit sur la querelle des classiques et des romantiques des pages qui valent d'etre conservees; et il a bien penetre et bien explique des ceuvres d'art etrangeres — comprises dans une zone qui s'etend de la musique de Mozart a la peinture du Gorrege, — que la France du commencement du siecle ne connaissait p*as assez ou n'appreciait pas a leurvaleur. Maisces merites suffisent-ils acompenser les flagrantes insuffisances de livres comme Racine et Shakespeare ou VHistoire de la peinture en Italie? Conipensent-ils surtout I'ignorance complete du mouvement litteraire de son temps dans laquelle Beyle s'enferma resolument, avec le parti pris, dirait-on, d'etre injuste ])Our tons ceux presque dont il parla? Quoi done ! voila un homme qui arrive a la rescousse pour soutenir la jeune ecole; qui se donne comme un demolisseur de ])rejuges, comme un cavalier d'avant-garde, comme un |)recurseur ; qui songe a introduire dans son pays les ails et les litteratiire-^ etrangeres; qui determine lui-memela date a laquelle
la France saiira enfin le comprendre et I'apprecier. Et cet homme — ])our nous en tenir a quelques-unes de ses ap})recialions les plus frappantes — estinie que le poeme de Grossi sur le meurtre de Prina est « peut-etre ce que I'llalie a produit de plus semblable au Danle »; place I'ode a Napoleon, de INIanzoni, au-dessus de I'admirable meditation de Laniartine; ne sait |)as si le premier poete francais de I'epoque est Lamartine ou Beranger; admire Silvio Pellico a Tegal des plus grands ecrivains ; reproche a la France de Berlioz d'etre incapable de comprendre les beautes sublimes de V opera buffa; cjue sais-je encore? Des fragments de ses ouvrages qui traitent de critique litteraire ou de criticjue d'art, on pourrait extraire une sorte de breviaire de cette force-la, qui paraitrait d'autant j)lus insupportable qu'on pourrait aussi ra|)j)rocher de tels jugements les passages ou il revendique pour lui seul d 'avoir raison, toujours raison, exclusivement raison. En sorte que cette partie de son oeuvre, a laquelle il atlacbait une certaine importance, s'ecroule en grande partie : le critique reste infei'ieur au tourisle ; il est surloul — heureusement — inferieur au romancier, sur leqiiel il nous resle a insister encore.
Stendhal nous a laisse trois romans complets, de valeur inegale, dans lesquels nous retrouverons les qualites et les defauts que nous avons. montres dans les autres ouvrages, mais qui, soit [)ar leur merile, soil paries discussicjns (pi'ils ont soulevees, onl pris line inM)(>rlance beauconp pbis considerable,
Le premier, Armance, parut en 1827, chez un lihraire ami des « jeunes » qui eut I'honneur d'etre exploite par Victor Hugo et fit faillite sans que personne en fiit etonne, le bon Urbain Canel. On ne parle pas souvent de ce livre de debut, on ne le lit guere, et c'est dommage : il a presque autant de signification que le Rouge et le Noir ou la Chartreuse de Parme et il a, en plus, une tendresse, une cer~ taine fraicheur juvenile, une grace delicate et retenue dans les sentiments et dans leurs expressions, qui lui donnent un veritable charme.
Armance porte en sous-titre : Quelques scenes (Tun salon de Paris en 1827. On s'attend done a un roman de moeurs. Mais on se tromperait grandement si Ton tentait, d'apres ce livre, de decrire les salons de la Restauration. On y tient, c'est vrai, quelques conversations politiques; les questions du jour remplissent le fond du tableau; quelques figures secondaires ressemblent plus ou moins a des portraits de I'epoque. Mais le premier plan est rempli par deux etres exceptionnels, « singuliers », comme disait I'auteur, places dans des conditions particulieres de sensibilite et d'intelligence, superieurs a leur milieu dont ils sont mecontents, desorientes par un permanent desaccord entre leurs aspirations et leur ])osition. Ni Octave de Manivert ni Armance de Zohiloff ne representent la societe fran^aise en 1827 : ils y sont isoles , comme Stendhal, malheureux, condamnes a souffrir, non par les circonstances exterieures , mais par leur
propre caractere, par leur vanite maladive, par leurs imaginations ronianesques, meme par leur noblesse dame qui les empeche a la fois d'accepter la vie telle quelle s'offre a eux, et de se Tasservir. Ce sont des parents eloignes, diminues, affaiblis des heros de Byron, dont ils n'ont pas la grandeur tragique : par moments, Octave fait penser a un Lara de bonne compagnie, aux instincts adoucis , aux desespoirs attenues, depourvu de poesie, de pittoresque , de grandiloquence, mais splenetique, passionne, contenu et un peu fou, comme son illustre modele. 11 vit retire en lui-meme, dune vie intense dpnt il fait tous les frais; la vie reelle I'impatiente, comme si elle venait « le distraire et I'arracher d'une facon importune a sa chere reverie » ; il est epris d'independance, de loyaute, d'honneur, et pourtant susceptible dune « profondeur de dissimulation incroyable a cet age ». II est mysterieux : s'il dine au restaurant tout seul, il s'enfonce dans un cabinet, et n'oublie pas de bruler les deux journaux qu'il a lus, qui ne sont probablement ni le Moniteur ni la Quotidieniie. La haute opinion qu'il a de lui-mtm3 et la peur d'etre dupe, I'empechent d'aimer : lorsqu'il a decouvert qu'il est epris de sa cousine Armance, il est saisi d'un veritable acces de desespoir : « J'aime, « se dit-il d'une voix etouffee ; moi, aimer! grand « Dieu ». Etlecoeur serre, la gorge contractee, les yeux fixes et leves au ciel, il resta immobile comme frappe d'borreur; bientol ajw^es il marchait a pas precipites. Incapable de se soutenir, il se laissa lomber sur le
tronc d'un vieil arbre qui barrait le chemin, et dans ce moment il lui seuibla voir encore plus clairement j| toute I'etendue de son malheur. « Je n'avais pour « moi que ma propre estime, se dit-il, je Fai perdue. » L'aveu de son amour, qu'il se faisait bien nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de A transports de rage et de cris de fureur inarticules. * La douleur morale ue pent aller plus loin. »
La personne qui lui a inspire ce sentiment, Armance de Zohiloff, est une orj)heline pauvre, recueillie par une parente ricbe. Plus reellement sensible qu'Octave, plus sincerement eprise, plus tendre, moins vaniteuse, mais aussi romanesque, elle ne se resigne pas non plus a s'abandonner a son amour, ayant d'ailleurs, pour lui resister, des m motifs plus specieux que ceux d'Octave. Elle se dit : « .... Je passerai dans le monde pour une dame de compagnie qui a seduit le fils de la maison. J'entends d'ici ce que dirait Mme la duchesse d'Ancre et raeme les femmes les plus respectables, par exemple la marquise de Seyssins, qui voit dans Octave un epoux pour Tune de ses fdles. La perte de ma rej)utalion serait d'autant plus rapide que j'ai vecu dans riiitiniite de plusieurs des femmes les plus accreditees de Paris. EUes peuvent tout dire sur mon compte, elles seront crues. Ciel! dans quel abime de honte elles peuvent me precipiter ! et Octave j)ourrait un jour m'oter son estime, car je n'ai aucun moyen de defense. Oil est le salon ou je pourrai elever la voix? Ou sont uies amis? Et d'ail-
L (EUVRE DE STENDHAL. lOO
leurs, apres la l)assesse evidente d'line telle action, quelle justification serait possible! Quand j'aurais une faniille, un frei-e, un pere, croiraient-ils jamais que si Octave etait ii ma place et moi fort riche, je lui serais aussi devouee que je le suis en ce moment?... » Armance differe d'Octave en ceci, cjue ce n'est point par amour-propre qu'elle ne veut ])as I'aimer, mais par tendresse, par crainte qu'il cesse de Taimer un jour en doutant d'elle. Elle est d'ailleurs tout aussi mefiante, tout aussi inquiete, et plus incertaine.
L'amour qui se developpe chez ces deux etres est une lutte fort compliquee, et que compliquent encore certaines intrigues et certains incidents. lis ont en eftet a comhattre contre les prejuges dont ils risquent d'etre victimes; contre des obstacles exterieurs, la famille d'Octave desirant pour lui une alliance plus brillante que celle de Mile de Zohiloff ; enfin contre eux-memes, puisqu'ils ne veulent ni I'un ni I'autre ceder a leur sentiment, que, pour des raisons diverses, ils considerent comme une sorte d'ennemi, comme une maladie a laquelle ils opposent toutes les forces de leur organisme moral. Ce conflit est etudie avec une sagacite surj)renante. Au premier abord, les caracteres des deux heros choquent par d'apparentes invraisemblances ; mais de page en page, ils se degagent, ils s'alfirment, ils s'imposent. Dans ces deux etres ombrageux, renfermes parfois jusqu'a la soui'noiserie, se dc'vclo|)pent pen a pcu les (jualiles les plus i-ares : une tendresse prolonde, uii
courage qui va jusqu'a I'heroisme, une confiance d'autant j)lus touchante qu'elle a eu plus de j)eine a naitre, une delicatfesse d'ame infinie. L'auteur meme en participe : dans les dernieres pages, dans le recit du suicide d'Octave qui a eu la supreme faiblesse de croire a une calomnie centre Armance, Tobservateur s'attendrit, le psvchologue s'oublie, et le livre s'acheve dans une emotion tres triste et tres humaine, ouvrant Tespace a des reflexions bien differentes de celles que suggerera le Rouge et le Noir, aux innombrables et vagues pensees qui peuvent flotter autour d'une histoire de coeur, douloureuse, blessee, que termine quelque chose d'infiniment plus triste que la mort : un malentendu supreme, un eternel regret, un |)roblenie qui defie la raison. En sorte que sans avoir peut-etre une importance egale a celle des deux romans qui lui succederent, Armance est plus agreable, et de meilleure lecture : on dirait qu'en Tecrivant Stendhal a reussi, comme Octave quand lui echappe I'aveu de son amour, a reprimer ses pires instincts et les defauts de coeur qui gatent son talent comme ils ont gate son caractere. II s'est abandonne, lui qui jamais ne s'abandonne; il s'est Jaisse entrainer par son sujet au lieu de craindre d'en etre dupe ; il a ete lui-meme parce qu'il oubliait de vouloir I'etre. Cette sincerite j)resque naive, cette simplicite, cet abandon, on les cherchera en vain dans les autres oeuvres.
Trois ans apres Armance, en 1830, parut le Rouge et le Noir. L'auteur etait a Trieste, ou il s'ennuyait a
L'OEUVnE DE STENDHAL. Ill
perir : « Je n'ai sii qu'il y a huit jours I'apparition du Rouge, ecrivait-il a line de ses amies. Dites-moi tout bonnement le mal que yous pensez de ce plat ouvrage, assez conforme aux regies acadeiniques, et, malgre cela j)eut-etre, ennuyeux. « On pent croire que la reponse ne fut point un compliment, car, deux mois plus tard, il ecrivait a la meme personne : « Toutes les femmes de nos amies se reconnaissent dans ma derniere rapsodie. Grand Dieu! est-ce que jamais j'ai monte a votre fenetre par une echelle ? Je I'ai souvent desire sans doute, mais enfin, je vous en conjure devant Dieu, est-ce que jamais j'ai eu cette audace?... » On pent croire egalement que, malgre le ton detache dont il parle de son oeuvre a une aimable femme qui en avait ete froissee, Beyle la tenait en haute estime : a la meme epoque, en effet, dans une lettre du 17 mars adressee au baron de M..., raisonnant sur I'etat des esprits en France, et medisant des rainistres, il cite son propre heros comme un type : « Comment voulez-vous que deux cent mille Julien Sorel, qui peuplent la France, et qui ont I'exemple de I'avancement du tambour due de Bellune, du sous-ofiicier Augereau, de tons les clercs de procureurs devenus senateurs et comtes de I'Empire, ne renversent pas les niais susnommes ?. . . » Ces quelques phrases, qui ont peut-etre plus qu'on ne s'en douterait un sens d'a|)ologie, |)<)urraient, jusqu'a un certain j)()int, servir a marquer la signification du Rouge et Noir. J^es amis de Stendhal ne s'y sont pas trompes : sans elre une autol)i()gra-
phie , ce roman renferme ])oiirtant ime large part de confession personnelle, en ce sens que I'auteur et le heros sont bien des etres de meme espece; en meme temps, Julien Sorel est un type, qui, trop « singulier » pour etre universel, est ce|)endant general malgre ses singularites : certaineinent, il n'y avait pas deux cent mille Julien Sorel dans la France de la Restauration, pas plus qu'il n'y avait deux cent mille Stendhal; mais il y avait a coup sur deux cent mille jeunes gens, peut-etre davantage, dont Julien Sorel etait I'image idealisee, ou plutot geninlisee, si Ton veut bien tolerer ce mot.
Dans la premiere edition, le livre portait en soustitre : Chrnnique dii xix** siecle. G'etait peut-etre a la fois, dans I'esprit complique de Stendhal, une indication du but qu'il s'etait propose, et une imitation inconsciente de Merimee, qui venait de publier sa Chronique du regne de Charles /A^(i829j. Ce soustitre, d'ailleurs fort large, respectait le mystere quasi symbolique du titre principal, dont la bizarrerie a froisse beaucoup de critiques. Et pourtant, comme le sens en parait clair et precis, apres lecture de I'ouvrage ! comme ces deux mots font nettement ressortir Tintention dominante de I'auteur! Dans sa pensee, en effet, la France du jour, celle de Charles X, de la reaction monarchique et religieuse, du ministere de Villele (M. de Nerval), du regne des congregations, se trouve en opposition directe avec la France de la veille, celle de Napoleon, des grandes o-ueries el de la ojoiie mililaiie. Les hommes de
I'age de son heros, penetres des grands souvenirs de celle-ci, hantes par les puissantes ambitions que I'epopee imperiale avail tenues en eveil, en sonl reduits a se contenter de ce que peut leur ollrir celle-Ia. La soutane remplace done I'epee : elle ne donnera jamais, c'est vrai, le baton de marechal, mais elle peut conduire aux portefeuilles ministeriels. Le jeune homme pauvre, d'bumble extraction ot de grand coeur, qui moins de vingt ans auparavant aurait « fait son chemin » sur les champs de bataille, en est reduit a entrer dans les ordres, sans loi, parce qu'il n'a pas d'autre choix, parce que I'etat ecclesiastique ]>eut seul remplacer I'etat militaire. — II ne serait point difficile de soutenir que Tauteur s'esttrompe sur sa propre epoque; que beaucoup de jeunes gens pauvres ont « fait leur chemin » sous la Restauration sans s'astreindre aux hypocrisies de son heros ; qu'il s'est exagere comme a plaisir riiifhiencc des Jesuiles et des congregations, la mauvaise foi du gouvernement de Charles X, I'importance de la soutane, la necessite d'etre sournois. Mais on reconnaitra que son titre, malgre sa bizarrerie apparente , marque admirablement la distinction qu'il a voulu etablir et dit tout ce qu'il faut dire.
Par malheur, si le titre atteint exactement son but, il n'en est pas de meme du roman.
Nous Tavons deja constate a plus dune reprise, Stendhal ne comprenait j)as son epoque : il voyait, il jugeait la France de la Restauration a travers ses
Edouabd Rod. — Stendhal. 8
passions de jacobin bonapartiste. Aussi ne restait-il guere fidele a la definition du roman qu'il avait adoptee : un miroir qu'on promene le long d'une grand'route en laissant toutes sortes d'images s'y reflechir au hasard des rencontres. Son miroir etait, d'avance, rempli d'images que ses prejuges et ses partis pris avaient dessinees. A chaque instant, sous I'observateur qui affecte des allures desinteressees, parait le pamphletaire, le contemporain et I'admirateur de Manuel, de Beranger, de Paul-Louis Courier, I'auteur de la brochure satirique intitulee : Dun nouveau complot contre les industriels , que publia le G/obe, et dont les tendances sont toutes pareilles a celles du Rouge et No/'r. En dehors des quatre figures principales du roman (Julien, Mme de Renal, le marquis de la Mole et Mathilde), les personnages de second plan ne sont guere que des caricatures : ils sont dessines en quelques traits, marques dun ridicule, dun travers, d'un vice ou d'un detaut qui les absorbe tout entiers, comme s'ils avaient ete vus dun seul coup d'oeil superficiel. Leurs intrigues semblent inventees par un homme qui ne saurait rien du monde, d'une mesquinerie invraisemblable a force d'etre inutile, et d'une roublardise d 'enfant : ainsi les chapitres relatifs au seminaire de Besangon ou a la « note secrete », et presque tous ceux qui traitent de politique. Beyle y developpe le cole maladif de sa nature, cette peur des « espions » qui frise parfois le delire des j)ersecutions et qui se distrait ou s'evite a travers des
precautions pueriles, d'une ruse de collegien. II a voulu decrire TEglise, la ])olitique, le monde, la bourgeoisie et le peuple : c'est bien la levidente intention de sa Chronique du xix^ slecle; et il ne nous a montre qu'un certain nombre' d'originaux, choisis dans ces grandes classes, mais cjui ne representent qu'eux-memes. Des etres aussi dlfferents^ coninie il disait, ne peuvent etre interessants ou significatifs qu'a condition d'etre etudies de tres pres : esquisses, ils n'ont plus de sens, comme MM. de Lus, de Croisenois, etc., ou perdent tout relief, comme I'abbe Gastanede ou M. de Valenod. En realite, Stendhal etait trop personnel, trop generalement absorbe par I'etude de son Moi, pour faire un roman de moeurs : il n'excelle qu'a se mettre en scene, lui, et peut-etre les femmes c|ui I'ont occupe.
Le Rouge et le Noir n'est done pas un tableau complet de la France de la Restauration : il n'en est pas moins un document des plus precieux sur Tetat d'esprit des jeunes gens j)endant cette periode; mais surtout le |)ersonnage dont il nous donne la longue monographic demeure une des figures les plus curieuses qu'aucun romancier ait jamais con- ^ues :
Julien Sorel n'est autre chose qu'un portrait de Stendhal, qui s'est represente, en son heros, tel qu'il se connaissait ou croyait sc connaitre, tel qu'il desirait etre, tel qu'il desirail |)araili('. Aussi lo personnage est-il, comme I'auteur, le plus singulier
melange qu'on puisse souhaiter (Toriginalite naturelle et voulue, tie siiicerite et de « pose «, de clairvoyance et dillusion, de dissimulation et d'abandon. Gette complexite a ete fort admiree : elle serait plus admirable encore si Tauteur ne lui avait impose une certaine logique, une certaine regularite bien artificielles. Stendhal proraene son Julien Sorel a travers les passions a pen |)!'es comme un strategiste en cliandjre suit les operations d'une armee en piquant de petits drapeaux sur une carte : lorsqu'on regarde la carle ainsi constellee, on pent sans doute suivre les mouvements des armees; mais Timprevu en a disparu. Dans le jeu des passions, il y a toujours une grande part laissee au hasard : Beyle n'en tient presque aucun compte. Dans le developpement dun caractere, la ligne droite se brise a chaque instant : chez Julien, elle est ininterrompue. Son roman est une partie d'echecs bien reglee, ou chaque coup est fatal, sauf le dernier, I'acces de colere passionnee et de vengeance irraisonnee qui le pousse a tirer sur son ancienne maitresse pour la punir de sa lettre accusatrice. Et cet acte, injustifie, instinctif, souverainement deraisonnable, est destine, dans la pensee de Stendhal, a le laver de toutes ses hypocrisies, de toutes ses compromissions, a achever de transformer Thomme « different « qu'on a jusqu'alors connu en un homme vraiment superieur : c'est, en efFet, une « folie pour rien » ; et « faire des tolies pour rien » parait etre la loi fondamentale de la morale « beyliste » et la premiere de ses vertus. Or,
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au cours de sa x'lc si mouveuientee, Julien n'a jamais pu realiser conipleternent cette condition de saintete : il s'en est approche a plus d'une reprise, quand il prenait, par exemple, la main de Mme de Renal en presence de son mari, ou quand il venait la voir en quittant le seminaire, ou quand il appliquait Techelle du jardinier contre le balcon de Mathilde de la Mole; mais ces actes d'imprudence etaient, chez lui, volonte autant cju'amour, calcul j)lus qu'abandon : il craignait de se mepriser, et risquait sa vie avant tout pour se prouver qu'il n'avait pas peur. A la fin seulement, il appartient bien reellement a sa passion, et, au moment ou la vie va lui etre enlevee, il en jouit a sa maniere, enfin, pleinement, jusqu'a repondre aux amis c{ui cherchent a le sauver : « Laissez-moi ma vie ideale. Vos petites tracasseries, vos details de la vie reelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On meurt comme on pent; moi je ne veux penser a la mort qu'a ma maniere. Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont etre tranchees brusquement. De grace, ne me parlez plus de ces gens-la : c'est bienassez de voir le juge etl'avocat. » — II y a, certes, une incontestable grandeur dans la conception d'un tel caractere, si resolument excej)tionnel; le malheur est que derriere chaque acte de Julien Sorel, on devine la main directrice de Stendhal, dont on I'econnait aiissi I'espi'it dans chacune de ses pensees. On sait toujours (pi'on lit uu livie, et, jusqu'au bout. Ton doute de sa verile.
Composee I'annee meme ou parut le Rouge et le Noir, la Chartreuse cle Parme ne fut publiee qu'en 1839, et fut alors jugee superieure aux autres ouvrages de Stendhal. La lecture en est, en effet, plus facile, comme le cadre en est plus pittoresque : Beyle eprouve un plaisir, qu'il fait partager, a decrire les moeurs, les intrigues, la societe, les caracteres de cette Italic du commencement du siecle. qu'il aimait tant — qu'il aimait trop. serions-nous tentes de dire, — qu'il voyait a travers un mirage, ou il avait vecu dans un reve eveille d'artiste et d'amoureux. La, se trouvait encore, ou du moins il trouva la passion telle qu'il la comprenait : primesautiere, absorbante, imprudente, temeraire, surchauffee par le soleil du ciel et par celui des cerveaux; des caracteres energiques, entreprenants, irreflechis, marques, croyait-il, au sceau de la Renaissance, pareils au Benvenuto Cellini des Memoir es ^dont le sceptique naif qu'il etait ne suspecta jamais la bonne foi,, capables, des le debut de leur vie, comme Julien Sorel a la nn de la sienne, de « faire des folies pour rien » ; des Jesuites et des congreganistes plus authentiques et plus dangereux que ceux qu'il vovait partout en France, comme un ministre des cultes au temps du Kulturkampf; des intrigues de politique que conduisaient de petits princes restaures; des diplomates autrichiens, des cardinaux, des officiers de justice, des femmes, des conspirateurs, des carbonari ; l)ref, lout un personnel complique, disparate, anime de sentimenls violents, capable
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d'heroisme dans le sacrilice, dans raiiihition, dans la dissimulation, qui lui plaisait tout particulierement. Ajoutez que ce personnel se mouvait dans le decor j)refere de son dilettantisme, autour de monuments dont il admirait toutes les pierres, dans des sites qui I'enchantaient; qu'il parlait sa langue favorite et se delectait tous les soirs des musiques qui le faisaient se pamer. Ajoutez encore que Beyle avait vu de pres quelques-uns des evenements qu'il mele a la trame de son roman; que le recit de ces evenements lui fournissail I'occasion de derouler ses meilleurs souvenirs, ceux de ses premieres armes, de son premier duel, de ses premieres amours; qu'il devait decrire la bataille de Waterloo a travers ses impressions de la campagne d'ltalie, de meme qu'il pretait a son heroine, la comtesse Pietranera, les traits et jusqu'a la moitie du nom de cette Angelina Pietragrua dont il s'etait e|)ris des son premier sejour a Milan. Vous comprendrez alors que la Chartreuse de Parme ait un charnie, un abandon, une sincerite qui manquent souvent au Eonge et Noir. dont certaines parties sont cependant d'une execution beaucoup mieux reussie. Le defaut le plus choqiiant de Beyle, dans ses meilleurs ouvrages, c'est celui que trabit sa physionomie : une tension constante, tetue, irritee, une combativite toujours jirele et si volontiers agressive. Dans certains morceaux de la Chartreuse, ce defaut s'attenue presque jusqu'a disparaitre ; I'arrivee de Fabrice a rarinee de Xapob'-on et son amouj", dans la prison, pour Clelia Conti
sont des pages eraouvantes, et doucement emouvantes, ou le terrible « hoiiime d'esprit « qui les ecrivit s'oublie et laisse entrevoir son coeur.
Ce n'est point a dire qu'on ne retrouve pas dans la Chartreuse quelques-uns des defauts les plus desagreables de lautre livre. Fait singulier! Beyle etait d'une intelligence assez etendue, et ses trois romans, auxquels on peut encore ajouter fe Chasseur vert^ qu'il n'acheva pas, ne roulent, en derniere analyse, qu'autour d'un petit nombre de sentiments et d'idees, incarnes en un petit nombre de personnages, qui changent de nom sans changer d'ame : Octave de Manivert , Julien Sorel , Fabrice del Dongo, Lucien, voila quatre portraits de Stendhal par lui-merae. On dirait qu'usant d'un procede experimental, quoique pen rigoureux, il s'est en imagination transporte dans quatre milieux differents, en se demandant comment il aurait du s'y comporter pour conserver ou augmenter sa propre estime. II s'est vu tour a tour appartenant a cette aristocratie qu'il haissait, puis sorti de la classe pauvre et menace d'etre confine dans les ordres, puis cadet de famille en Italic, puis Ills unique d'un riche financier. Comment rester soi-meme dans des conditions si diverses? Comment j^satisfaire sa soif d'amour, son besoin d'action, son energie? Comment y conserver fraiche sa sensibilite et intacte son admiration j)our Xapoleon ? C'est la, dirait-on, tout le probleme qu'il s'est pose : et les ingenieux develop|)ements k travers lesquels il I'a resolu, ont suffi a faire de lui
le dieu des « Jisychologues ». Tant il y a d'inrertitude, d'affectation, d'enfantillage dans la pretendue science du cceur huniain que poursuit cette litterature, qui, lorsqu'elle abdique toute pedanterie, est peut-etre encore, malgre tout, la plus desinteressee et la j)lus noble I
Autour de ce personnage central, qui ne cbange jamais que de cadre et de nom, Stendbal a place, en les babillant tour a tour en grandes dames, en bourgeoises, en jeunes fdles, les femmes qu'il avail aimees. Nous en avons compte onze, d'apres les aveux de sa Correspondance ^ de son Journal et de ses articles necrologiques. Dans les romans, nous n'en retrouvons guere que trois, les autres etant seulement esquissees. Ge sont :
1° La femme gaie et passionnee : Mme d'Aumale et la duchesse de Sanseverino;
2o La femme passionnee et tendre : Armance de Zohiloff, Mme de Renal, Glelia Gonti, et |)robablement, si le portrait avait ete acheve, Mme de Ghasteller;
3° La femme au eoeur sec, que I'imagination seule entraine a la passion : Mathilde de la Mole,
Le second groupe est le plus important. Passionnees et tendres, en effet, telles furent, apres Melanie Guilbert,les femmes que Stendhal aima;ou du moins, ce fut ainsi qu'il se les figura, quoique sans etre / jamais bien sur de ne pas se trom|)er. On ne peul s'enq)ecbei' de s'etonner que ce sagace observateur nail pas su inlroduire, si j'ose m'exprimer ainsi,
plus de varietes dans I'espece : il n'y a pour ainsi dire aucune difference appreciable entre Mme c!e Renal et Glelia Gonti; et Mme de Chasteller, autant qu'on en peut juger, n'aurait ete qu'une deuxieme edition d'Armance de Zohiloff. Gelle-ci differe unpeu des deux autres, mais plus par ses manieres que par son ame. Faut-il reprocher a Stendhal cette monotonie, faut-il en conclure a I'inferiorite ou a I'insignifiance relatives de son talent? Je ne le crois pas. EUe est inevitable : nous ne voyons les gens, comme les choses, qu'a travers nous-memes, et si la nature a des aspects varies a Tinfini, nous la simplifions en la reflechissant. Seuls, les genies tout-puissants, ceux qu'on compte par unites dans I'histoire, ont eu le don de comprendre et de reproduire cette variete; et Stendhal, tout different qu'il voulait etre et qu'il ifut de la moyenne humaine, et malgre ses rares qualites, n'etait pas de ceux-la.
Quant aux figures secondaires, elles sont, dans la Chartreuse, aussi insuffisantes que dans le Rouge et le Noir. Les unes et les autres, d'ailleurs, se correspondent aussi bien que les personnages de premier plan. Le fiscal general Rassi est interesse et vulgaire, comme M. de Valenod; le general Gonti est intrigant et vulgaire, comme M. de Renal; le comte Mosca a I'intelligence, la distinction et la faiblesse du marquis de la Mole; il n'y a pas jusqu'a I'excellent abbe Blanes qui, avec la superstition et I'astrologie en plus, ne rappelle par bien des traits ce bon cure Ghelan. Ges figures, simples esquisses ou des-
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sins un peu plus « pousses », ne servenl guere d'ailleurs qu'ii insister siir les quelques idees que Stendhal ramene dans ses romans, et dont le nornbre, comme la portee, est assez limite.
A ces trois romans, il faut ajouter, outre quelques nouvelles, le Chasseur i'ert, qui nialheureusenient n'a pas eteacheve. Dans le plan de I'auteur, il s'agissait d'un ouvrage considerable, en cinq volumes, dont le titre menie n'etait pas arrete, Beyle hesitant entre Leuweii, I'Orange de Malte^ les Bois de Preniol, et celui que ses editeurs ont choisi. La premiere partie, que nous possedons seule, fut composee en 1833 et 1834, et corrigee en 1836. Elle est tres developpee et tres soignee, sans cependant que les longues analyses qui la remplissent en ralentissent I'interet. Moins vehement que la Chartreuse de Parme, moins « singulier » que le Rouge et le Noir, le Chasseur vert, si nous en jugeons par le fragment qui nous en reste, aurait ete le livre le plus pondere de Stendhal, et peut-etre bien le plus significatif. Le theme en est celui auquel il revenait toujours : letat d'esprit des jeunes gens que la chute de Nap( - Icon avait laisses desceuvres et desorientes, incarne dans un etre de sensibilite plus vive, d'intelligence plus distinguee, d'imagination plus active que la moyenne de ses contemporains. Le heros, Lucien Leuwen, lils d'un riche financier, avait ete chasse de I'Ecole polytechnique, en 1832, « |)our s'etre alle promener mal a propos, un jour qu'il etait consigne, ainsi que tous ses camarades ». N'ayant plus
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de carriere ouverte a son ambition, il s'e inuie, et se desole, et finit par entrer comme sous-lieutenant dans un regiment de lanciers, en gainison a Nancy. II ne se berce d'aucune illusion sur les agrements de la vie militaire en temps de paix, qu'il a cependant choisie, parce qu'il voulait faire quelque chose et ne savait quoi. II s'y est decide, ou resigne, apres beaucoup d'hesitations; et une fois son sort decide, il part sans le moindre enthousiasme, en monologuant de la soite :
« .... Je ne ferai la guerre qu'aux cigares ; je deviendrai un pilier de cafe militaire dans la triste garnison d'une petite ville mal pavee; j'aurai, pour mes plaisirs du soir , des parties de billard et des bouteilles de biere, et quelquefois, le matin, la guerre aux trongons de choux contre de sales ouvriers mourant de faim.... Tout au plus je serai tue comme Pyrrhus, par un pot de chambre ^une tuilcj lance d'un cinquieme etage, par une vieille femme edentee ! Quelle gloire ! Mon ame sera bien atlrapee lorsque je serai presente a Napoleon, dans I'autre'monde.
« — Sans doute, dira-t-il, vous mourriez de faim, « pour faire ce metier-la? — Non, general, je croyais « vous imiter. »
Les choses se passent assez exactement comme Lucien I'avait prevu, a cela pres qu'a I'ennui de rinaction, des manoeuvres et du cafe, s'ajoutent les tracas de basses intrigues |)olitiques et jesuitiques. Cependant, il decouvre a Nancy une personne aux
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allures mystorieiises, an ctieur tres haul, sur laquelle plaiieiit Ac vilaiiies raloiiiiiies, Mine do Chasteller. II s'eprend il'elle, au iiioiiient ou le romaii est interroinpu.
Comme on le voit, le Chasseur K-ert aurait ele la suite morale du Rouge et Noir, et Ton aurait vu continuer, dans la generation qui succede a celle de Julieu Sorel — celle-la meme qui devait ramener en trioinphe aux Invalides les cendres de Napoleon — les mernes dispositions ambitieuses et dignes, le drsenehanlement, le desa-uvrement que Beyle vit toujours autour de lui, peut-etre parce qu'il les porlait en lui-nieme.
Tout inacheve qu'il est, ce ronian ne saurait etre neglige. Nous n'en dirons pas aulant de Lamiel, que Stendhal n'avait pas pris la peine de relire et ([u'il aurait probablenient detruit, s'il I'avait relu. En laissant aussi de eote ses nouvelles, on se trouve rependant devant un groupe d'oeuvres assez considerable et Ires homogene, dont it nous resle a niarquer rapidement les tendances communes.
En etablissant plus haut le bilan intellectuel du j)enseur, nous avons deja note a pen pres toutes les idees dont le romancier s'inspirera.
La piincipale, la |)Uis significative aussi, c'est celle de linqjortanco de la passion. Elle lui fournit ses intrigues, ses caracteres, ses peripeties, ses denouements; elle est sa foi, sa religion, sa vertn. C'est celle qui donne a ses heros leurs allures paradoxales, a ses situations leurs revirements inat-
tendus. Ses personnages de premier plan, a leur entree en scene, sont toujours en quete d'une passion : le roraan commence aussitot qu'ils I'ont trouvee, et elle le remplit. Et c'est peut-etre moins encore le psychologue qui I'examine que le dilettante qui s'en delecte. Octave, Julien, Fabrice, — Beyle les admire bien plus qu'il ne les etudie. On pent etre siir que pas un instant il ne les trouve ni ennuyeux, ni ridicules : il goCite a les mouvoir un plaisir un peu pareil a celui que lui procuraient les ballets de Vigano ou la musique de Rossini. — Epris de la passion, Stendhal Test aussi de la liberte, peut-etre parce qu'elle est necessaire au developpement de la passion. L'etre humain qui I'interessie doit se deployer en dehors de toute contrainte : les usages, la civilisation, les lois, le gouvernement, sont pour lui des ennemis naturels. S'il ne pent pas les braver par la force, qu'il les brave par Thypocrisie! Gela vaut toujours mieux que de leur obeir. — Ge culte de la passion a pour coroUaire un niepris profond de Tascetisme, considere comme la pire des faiblesses et la plus stupide des sujetions : de la, une robuste haine contre I'Eglise, ses prescriptions, ses ceremonies et ses dignitaires. — Ajoutez a ces trois elements un sentiment Ires jusle de la lutte pour la vie, dont on n'avait pas encore decouvert la loi, et vous aurez a peu pres toute la matiere des romans de Stendhal : inspirer aux personnages que nous avons appris a connaitre une passion vive; les mettre en lutte contre les forces despotiques de leurs
milieux; les heurter contre I'Eglise, qui sert leur ambition ou lui fait obstacle, voila I'analyse abstraite, le residu de la Chartreuse de Parme et du Rouge et Noir. On trouvera peut-etre que c'est la un cadre bien etroit, surtout si on le compare a celui qu'a la meme epoque Balzac inventait ])0ur son ceuvre. C'est vrai. Et pourtant, dans ce cadre etroit, Beyle a su dessiner des portraits curieux de quelques exemplaires significatifs, quoique exceptionnels, d'une generation desemparee et malheureuse. Les procedes de composition et d'arrangement qu'il a employes lui appartiennent bien en propre. II se rattache a la tradition du roman d'analyse, tel que I'avaient pratique les conteurs frangais du xvii® et du xviiie siecle. II le savait bien : « En vous preparant tous les matins par la lecture de vingt pages de Marianne^ de Marivaux, disait-il, vous comprendrez les avantages qu'il y a a decrire juste les mouvements du coeur humain ». Je n'oserais aifirmer qu'il reussit toujours a « decrire juste » ces mouvements du coeur qu'il avait I'ambition de noter. En tout cas, il les decrivit minutieusement et specieusement, et aucun de ses precurseurs, dans un genre dont il est encore le maitre, n'a deploye plus d'ingeniosite, plus de penetration apparente, n'a tire des effets plus saisissants de la description des luttes intimes, des batailles d'idees logiques ou lolles qui surgissent dans une ame agitee. La naissance de I'amour chez Mme de Renal et chez Clelia Gonti ; les angoisses de Julien Sorel au moment de monter
chez Mathilde de la Mole ; I'amour d'imagination qu'il eproiive pour elle lorsqu'elle le dedaigne ; les angoisses de la diichesse Sanseverino lorsque Fabrice est arrete et en danger de mort; mais, surtout, la tendresse ascendante de Fabrice pour Glelia, — ce sent la des morceaux surprenants, et qui n'ont peutetre pas d'equivalent dans le reman frangais. lis sent executes avec un art tout personnel, entierement independant , dedaigneux des regies et des habitudes , un art extra-litteraire , un art de joueur d'echecs ou de mathemati^ ien, qui echappera toujours, je crois, aux esprits disciplines a la rhetorique. Les mots et les phrases sont manies comme s'il n'existait ni dictionnaire ni syntaxe. II nest pas jusquaux alineas qui ne soient places dune tacon tout a fait arbitraire, au point, parfois, d'obliger a un redoublenient d'attention. Quant au style, entierement dcpourvu de toute qualite plastique. il ne vise qua la slricte exactitude et a la concision; mais cette passion d'exactitude et de concision entraine quelquefois Stendhal a des hardiesses que ne desavoueraient pas quelques-uns de nos ecrivains les j)lus recents, comme dans cette phrase : '( Ce jeune j)relat fut effraj^e sans doute des yeux tendres que fixait sur lid la timidite de Jidien... ».
Ou encore : «. Cette sorte d'examen jetait un peu d'interet dans le diner Gran... ».
Publics entre 1827 et 1840, pendant les annees memes ou paraissaient les ceuvres capitales de Lamartine , dWltred de Vigny , de Victor Hugo,
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d'Alexandre Dumas, d'Alfred de Mussel, do Balzac, les roiuans de Stendhal, iinites de loin |)ar Meriniee, constituent, dans le grand niouvemenl litteraire c{ui entrainait la France, une veritable anomalie, une espece d'anachronisme : par quelcjues traits, ils rappellent le siecle ecoule, tandis que, par d'autres, ils annoncent la fin du siecle cjui court; ils j)rotestent avec une im[)ertinence agressive contre les solennites et les pretentions du romantisme ; ils sont une sorte de trait d'union entre les formes litteraires de la veille et celles du lendemain, qui biffe insolemment toute Tecole a la mode. G'est pourquoi, peut-etre, la critique officielle les rejette comme des hors-d'oeuvre,- comme des excroissances qu'on ne saurait classer et qu'il est done loisible de passer sous silence (Nisard ne les cite raeme pas); tandis que les ecrivains, ceux surtout qui ont cherche leur voie en dehors des traditions, et les dilettanti epris d'independance, se sont, comme nous allons le voir, beaucoup passionnes j)our eux, et les ont souvent imites.
Kdocard Rod. — SteoJIial.
Stendhal aiine a repeter qii'il ecrit pour cent lecteurs, que ses livres moisissent chez les libraires, qu'il sera compris vers 1880. Ses admirateurs de I'annee predite en ont conclu qu'il n'eut, de son vivant, aucun succes. Or, ce n'est pas exactement le cas. Sans doute, il ne connut point la grande popularite que gouterent quelques-uns de ses contemporains; il n'eut guere, comme on dit aujourd'hui, de « succes de vente « ; mais il fut lu et discute par tous les hommes distingues de son temps, et la critique s'occupa longuement de ses ouvrages. Gette position j)articuliere se trouve nettement marquee dans un article du Globe, public le 24 octobre 1829, a propos des Promenades dans Rome :
« Voici un nouveau livre de M. de Stendlial, c'esta-dire un nouveau sujet d'cloges |)assionncs et de critiques ameres. Gar M. de Stendhal, que nous
sachions, n'a jamais ete equitablement apprecie. II y a dans ses idees tant de bizarreries, de hardiesse, et presque de devergoridage ; sa maniere a quelque chose de si heurte, de si rude, de si dedaigneux, qu'il est difficile de le lire sans etre seduit ou rehute, transporte d'aise et de colere. M. de Stendhal d'ailleurs ne menage personne. Les noms propres, les allusions se pressent dans ses ecrits avec une incroyable abondance; et, sous ce rapport, P.-L. Gou rier, dit-on, lui sert de modele et de justification. Mais dun coup Courier tuait son homme ; M. de Stendhal veut faire mourir le sien a coups d'epingle, genre de supplice qui irrite encore plus qu'il ne blesse. Enfin, c'est un ccrivain mauvaise tete, qui ne menage personne et ne respecte rien, pas plus les principes reconnus que les reputations etablies ; peu national en outre et souvent pret a nous trouver des travers. De tout cela, il resulte quelques sympathies et un grand nombre de haines. Aussi, pour les uns, I'auteur de Naples, Rome et Florence, de \Histoire de la peinture, de la Vie de Rossini, de Racine et Shakespeare, est-il un homme de genie, qui seme en courant des idees aussi profondes qu'ingenieuses et dont I'ardeur impatiente n'a jamais eu que le temps d'ebaucher. Pour les autres, c'est un homme d'esprit, mais un homme d'esprit un peu fou. De ces deux o[)inions, laquelle est la fondee? Aucune selon nous, M. de Stendhal lui-meme rirait de la premiere; et la seconde n'est vraic (pi'a iiioilic' »
Stendhal avail phisieui-s lois collahort' an Glohe,
et cette consideration contribua sans doute a im|)oser a I'auteur de I'article une certaine reserve sympathique ; d'aiitre part, le Globe etait a ce moment-la tout a fait romantique; or Stendhal, apres avoir salue et soutenu la nouvelle ecole, sen etait isole, en haine de la declamation, de I'enflure et de la rhetorique. Sur ce point encore, son role est caracterise avec precision :
« Un autre merite des livres de M. de Stendlial, dit I'auteur de I'article apres avoir insiste sur I'abondance de ses fines observations et de ses apercus heureux, est dans leur date. Tandis qu'il y a dix ans nous croyions encore a la tragedie classique, a la barbaric de Shakespeare, a I'immobilite absolue du beau, deja M. de Stendhal riait de La Harpe, adniirait Macbeth, proclamait le beau infini dans son essence et mobile dans sa forme. Imprimes en 1817, les deux volumes de Y Histoire de la peinture en font foi. 11 est vrai que, depuis, nous avons marche, tandis que M. de Stendhal est reste au meme point. Peutetre est-il aujourd'hui en arriere; mais n'oublions pas qu'il y a dix ans il etait en avant. »
Comme on le voit par cet article, avant meme d'avoir public ses deux grands romans, Stendhal etait range parmi les auteurs avec lesquels on comptait ; on aimait a reconnaitre les services qu'il avait rendus a la litterature nouvelle; mais, en meme temps, on meconnaissait son altitude, on raccusait d'etre reste immobile, « en arriere », alors qu'il s'etait soulemcnt developpe dans un autre sens ;
enfin, il avail des detracteurs decides et des admirateurs enthousiastes.
Parmi ces admirateurs, il en est deux qui ont tenu a exprimer et a justifier leur admiration : ce sont Merimee et Balzac.
On ne saurait meconnaitre I'influence directe de Stendhal sur Merimee : ce fut peut-etre a I'ecole de Beyle que I'auteur de Carmen apprit a rechercher cette precision qui va souvent jusqu'a la secheresse, et qui marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les mieux reussies. Pourtant, quoique Merimee fut de vingt ans [)lus jeune que Stendhal, leurs relations furent plutot, semble-t-il, des relations d'amitie personnelle que de sympathie litteraire. Dans les lettres que Stendhal adresse a son jeune ami, des lettres presque affectueuses, il se laisse entrainer par son attachenient pour lui jusqu'a le placer au premier rang de la litterature. « J'ai connu Beyle vers 1820, raconle de son cote Merimee dans les notes et souvenii's qu'il a j)laces en tete de la Correspondance \ depuis cette e[)oque jusqu'a sa mort, malgre la difference de nos Ages, nos relations ont toujours ete intimes et suivies. Peu d'hommes m'ont plu davantage; il n'y en a point dont I'amitie m'ait ete plus precieuse. Sauf quelques preferences et quelques aversions litteraires, nous n'avions j)eut-etre j)as une idee en commun, el il y avail peu de sujets sur lesquels nous fussions d'accord. Nous passions noli-e tenq)s a nous disputei' I'lin el I'aulre de la meilleme foi du motide, chacuii souproitnant Caiilre d etilhc-
ment et de paradoxe; au demeurant bons amis, et toujours charmes de recomiiiencer nos discussions. Quelque temps ye I'ai soupconne de viser a I'originalite. J'ai fmi par le croire parfaitement sincere.... » — J'ai souligne deux phrases qui me paraissent assez caracteristiques des relations de ces deux hommes singuliers : ils se mefiaient Tun de Tautre, et c'etait ce qu'il leur fallait; ils se fournissaient tour a tour Toccasion d'exercer leur sagacite ombrageuse, et trouvaient a s'etudier reciproquement un plaisir toujours nouveau. L'amitie a base de mefiance, pimentee par la peur incessante d'etre dupe, c'est bien la le sentiment qui devait convenir a ces deux ])eintres de I'amour a base de haine. Autant qu'on en peut juger, Stendhal a reellement admire quelquesuns des ecrits de Merimee, tandis que Merimee a plus goute la personne de Stendhal que ses ouvrages.
Quant a Balzac, il fut de ceux que la Chartreuse de yVfr/;ie seduisit complelernent ; et I'etude qu'il fit de Beyle au moment on parut le roman remplit plus de cinquante |)ages de sa Revue parhienne. II commence par diviser la litterature en trois ecoles : ecole des images, ecole des ide'es, ecole de Ve'clectlsme : il range Beyle parmi les maitres les plus distingues de la litteratui-e des idees, « a laquelle appartiennent ]MM. de Musset, Merimee, L. Gozlan, B(''ranger, Delavigne, G. Planche, Mme de Girardin, A, Karr et Charles Nodier ». — On est quelque peu etonne de trouver ensemble, au meme plan, des
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noms si disparates et de valeur si inegale. Mais Balzac n'etait point un critique : il n'en avail pas la sagacite; I'eut-il eue , que sa situation de romancier lui aurait a peine permis de s'en servir. Pourtant, il exprime avec heaucoup de franchise I'adniiration que lui inspire la nouvelle oeuvre de Stendhal, dont il n'avait guere, jusque-la, goute les ecrits « extremenient spirituels «. La Chartreuse de Parme lui semble le chef-d'ceuvre de cette litterature qu'il a denonimce la « litterature a idees ». 11 vient de la lire pour la iroisienie fois, et il en a ete si charme, qu'il craint de ne pouvoir mesurer ses expressions; dans le fait, exuberant comme toujours, il ne les mesure guere : « M. Beyle, dit-il, a fait un livre oii le sublime eclate de chapitre en chapitre. II a produit, a I'age ou les honmies trouvent rarement un sujet grandiose et apres avoir ecrit une vingtaine de volumes extremenient sj)irituels, une ceuvre qui ne pent etre appreciee que par les ames et par les gens vraiment superieurs. Enfin, il a ecrit le Prince moderne, le ronian que Machiavel ecrirait, s'il vivait banni de I'ltalie au xix° siecle. Aussi le plus grand obstacle au renom merile de M. Beyle, vient-il de ce que la Chartreuse de Parme ne pent trouver des lecteurs babiles a la gouter que parmi les diplomates, les ministres, les observateurs, les gens du monde les |)lus eminents, les artistes les plus distingues, enlin, parmi les douze ou quinze cents personnes qui sont la tete de TEurope. Ne soyez done pas etonnes que, depuis dix mois ([ue cette ceuvre sur-
prenante a ete publiee, il n'y ait pas un seul journaliste qui Tail ni lue, ni comprise, ni etudiee, qui Tait annoncee, analvsee et louee, qui meme y ait fait allusion. jNloi, qui crois m'y connaitre un pen, je Tai lue pour la troisieme fois ces jours-ci : j'ai trouve Toeuvre encore plus belle, et j'ai senti dans mon anie Tespece de bonheur que cause une bonne action a faire. » — Apres avoir ainsi fait une large part a la louange, Balzac introduisait quelques reserves : Toeuvre, pour lui, nianquait d'unite, avec son debut trop developpe et sa conclusion trop prolongee; et le style, en tant du moins qu'arrangement de mots, lui en parait le cote faible : il est neglige, incorrect a la maniere des ecrivains du xvii^ siecle , avec des desaccords dans les verbes, des c'est, des que, des ce que en abondance, qui fatiguent le lecteur; des pbrases longues nial construites, des phrases courtes qui manquent de rondeur. Ces observations diminuerent peut-etre le plaisir que causa a Stendhal un tel article signe d'un tel nom, car il les discute avec insistance dans sa reponse ; il n'en fut pas moins fort satisfait, comme le prouvent la longueur et le ton de cette reponse. De fait, I'article de Balzac fut Teloge le plus eclatant que lui accorda la critique, de son vivant. II a ete reimprime a la suite de la Chartreuse de Parme, dans I'edition de 1846, ainsi que la reponse qu'il avait provoquee.
Merimee et Balzac etaient, comme Beyle luimenie, des independants, qui n'avaient, en somme, que peu d'attaches uvec le groupe romantique, dans
L INFLUENOK DE STENDHAL. 137
lequel s'ab^orbaieiit presque loutes les forces de I'epoque. Or, les roniantiques ne partagerent ni leur sympathie, ni leur adniiiation. La plupart d'entre eux dedaignaient Stendhal. Ceux qui lui prelent quelque attention ne I'aiment guere : Alfred de ^'igny, qui lut la Chartreuse de Panne des son apparition, en fut plutot froisse. II la definit un « ouvrage sans conception profonde, mais plein d'ohservations trcs fines sur le nionde diplomatique ». El il ajoute, apres avoir releve quelques-uns des conseils d'li\ pocrisie religieuse que la duchesse de Sanseverino donne a son neveu : « Les portraits sont fins et vrais; mais c'est la peiiitiire dun monde trop has et tro[) haissable })Our sa lache hypocrisie. La tante disant a son neveu : « Get homme a une manie qui est d'etre « aime, baise-lui la main )),me souleve le cceur. » — Quant a Victor Hugo, le hasard me met dans les mains un ciirieux document ou eclate sa profonde antipalliie pour I'ecrivain qui, a ses debuts, I'avait trouve « somnifere ». En 1867, il ecrivait a un romancier bien inconnu, et tres stendhalien, Robert Maunoir, qui venait de publier un roman italien, le billet su'vaiit :
« Je quitte votre livre pour vous remercier. Vos Nuits du Corso sont une oeuvre distinguee. Vous peignez Rome avec le charme profond du vrai ; vous ]>eignez le roeur liumain, ce qui est plus diHicile, avec la double puissance de robseivalioii el de limaginalioii. 11 ih'cnI impossible de coiiqircndie SlciKlbal-LJeyle, <''luiit riulelligcMce
delicate et forte que vous etes. Stendhal a de I'aplomb, Yous avez de la pensee, c'est mieiix ^ w
Stendhal-Beyle supportait allegrement cette indifference hostile, qui d'ailleurs etait reciproque. II savait — c'est meme lui qui a, je crois, exprime le premier cette forte verite — qu'en litterature, I'admiration est « un brevet de ressemblance ». Or, il ne ressemblait point aux romantiques, et s'en felicitait. II voyait en eux des disciples de Chateaubriand, qu'il detestait. De plus, il n'avait aucun gout pour les ecoles. La seule idee qu'il ait jamais eue reellement en commun avec les romantiques, c'est son admiration pour Shakespeare. Encore le comprenait-il autrement qu'eux. II n'accepta jamais leur programme, et cessa de les soutenir lorsqu'ils eurent triomphe. Quand il parle de leurs oeuvres, c'est avec dedain. D'ailleurs, il n'en parle guere, il ne les lit pas. II n'aurait done pu s'etonner de n'etre ni aime ni compris des hommes qui regnaient alors dans les lettres, puisque lui-meme ne les comprenait ni ne les aimait.
Le grand critique de I'ecole, Sainte-Beuve, se chargea d'exprimer le jugement le plus favorable (a part celui de Balzacj qui ait ete porte sur Beyle par ses contemporains. Ses oeuvres completes paraissaient chez Michel Levy. G'etait en 1854. La generation nouvelle commengait a s'eprendre de ses livres, a les rechercher, a les commenter. « C'est