‹ StendhalChapitre 2 sur 2 · Propriete de M. le professeur Ed. Tavan · texte numérisé non relu

Propriete de M. le professeur Ed. Tavan

autour de lui et de son nom, dit Sainte-Beuve, coniine une renaissance. II en eut ete fort etonne. Ceux qui ont connu personnellement jM. Beyle, et qui ont le plus goiite son esprit, sont heureux d'avoir a reparler de cet ecrivain distingue, et, s'ils le font quelquefois avec moins d'enlhousiasnie que les critiques tels que M. de Balzac, cpii ne Tout vu qu'a la fin et qui I'ont invente, ils n'en sont pas disposes pour cela a lui rendre moins de justice et a moins reconnaitre sa part notable d'originalite et d'influence,. son genre d'utilite litteraire. » L'etude ainsi annoncee est d'un ton fort niodere. Elle traite successivement de I'lioninie, du critique, du tourisle et du romancier. Ge dernier est tout a fait maltraite : « Ses romans sont ce cju-ils peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont comme sa critique, surtout a Tusage de ceux qui en font; ils donnent des idees, ils ouvrent bien des voies «. — « Donner des idees », « ouvrir des voies », c'est la, en substance, tout le « genre d'utilite » que Sainte-Beuve reconnait a Stendlial. « Aux sedentaires comme moi, dit-il en etablissanl le bilan de son auteur (et il y en avait beaucoup alorsi, il a fait connaitre bien des noms, bien des particularites etrangeres; il a donne des desirs de voir et de savoir, et a pique la curiosite par ses demi-mots. 11 a jete des citations familieres de ces |)oetes divins de I'ltalie qu'on est honteux de ne point savoir |)ar coeur; il avait cette jolic ei'udition que voulait le prince de Ligne et qui sait les bons endroils. Longteujps je ii'ai du (pi'a lui cL

quand je disye, c'est par modestie, je parle au nora de bien du monde) le sentiment italien vif et non solennel, sans sortir de ma chambre. II a reveille et slimule tant qu'il a pu le vieux fonds francais; il a agace et taquine la paresse Rationale des eleves de Fontanes, si Fontanes a eu des eleves. Tel, s'il etait sincere, conviendrait qu'il lui a du des aiguillons ; on profitait de ses epigrammes plus qu'on ne lui en saA'ait gre. II nous a tous sollicites, enfin, de sortir du cercle acaderaique et trop etroitement francais, et de nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a ete un critique, non pour le public, mais pour les artistes, mais pour les critiques eux-memes : Cosaque encore une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa lance, mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son role de critique, voila Beyle. »

Comme on le voit, Sainte-Beuve n'en est point a considerer Stendhal comme un initiateur : il lui assigne une place a la fois distinguee et modesle; il le range dans la filiere de ces esprits independanls, piquants, vifs et hardis, comme Rivarol, Rulhiere on Chamfort, que le xviii^ siecle produisit en si grand nombre; il lui reproche le « decousu » de son oeuvre, et la sagacite qu'il lui reconnait ne suffit j)oint a I'enthousiasmer. Ce jugement allait se transformer du tout au tout entre les mains du critique qui devait etre le successeiir de Sainte-Beuve, M. Taine.

Incidemmeii. dans ses Phllosophes francais, et plus tard dans une etude speciale consacree a Stendhal, M. Taine retrouve tout I'enthousiasme de

L INFLUENCE DE STENDHAL. l41

Balzac. Pourlui, I'auteur de la Chartreuse de Panne — car c'est ce livre-la qu'il admire surtout — n'est plus, comine pour Sainte-Beuve, un franc-tireur independant de rarmee des lettres, un esprit distingue, sagace, piquant, mais impertinent et paradoxal, un brillant amateur, enfin, qui fit des lettres en gentleman, pour le plaisir, et non sans un certain mepris de ce qui tombait de sa plume ; c'est un (( es{)rit superieur » dans tons les sens que ce mot comporte, un « grand romancier », dont les deux ouvrages capitaux, suivis et savants, sont dignes d'etre places a cote des meilleurs romans de Balzac ; c'est « le plus grand psychologue du siecle », le peintre par excellence des mouvements du coeur et de la vie de I'esprit.

Je cherche des raisons subjectives a I'admiration de iM. Taine, et n'en trouve pas. Gette admiration, en tout cas, n'est pas un « brevet de ressemblance », car on pourrait difficilement imaginer deux esprits plus differents que les auteurs des Promenades dans Rome et des Notes sur iltalie. Le premier, quelque su|)eriorite qu'on lui concede, est un observateur de details, qui note au hasard, sans plan, sans parti pris, les idees que lui suggerent ses voyages, ou I'etude d'un sujet, ou la marche dun roman. Le second est un hommc de melliode, et meme de systeme, qui procede succcssivcmcnt par induction et j)ar deduction, selon les princi|)es de la logique la plus rigoui'euse. Kt pourtaiil, ccltc dillVitiice essenlielle n'a pas cmpr'^'lii' ]\L Taiiic, noii sfulcment

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d'etre le premier, depuis Balzac, a reconnaitre et a deraonlrer le genie de Stendhal, njais encore de s'impregner de liii et de lui faire de nondDreux einprunts. On ne saurait, en efi'et, lire la Pldlosophie de I'arl, par exemple, sans trouver, dans les pages consacrees a la Rienaissance italienne, des traces directes de Tinfluence de Stendhal : telles pages sur Benvenulo Cellini auraient pu, semble-t-il, ligurer dans la fanieuse Histoire de I'energie en Italie^ rpii ne lilt jamais executee, ni peut-etre commencee. Celte influence, qu'on pourrait suivre encore dans Thomas Graindorge, dans les « Notes de voyage «, etc., se inanifeste d'une facon particuliereraent eclatante dans le dernier volume des Origiiies de la France contempora'ine. On sait les sentiments enthousiastes (jue Stendhal avail voues a Napoleon, dont ses lettres et ses livres sont tout remplis. Une des causes de cette admiration, c'est que, lui qui adorait le XV® siecle italien, Machiavel, le Prince, la Vie de Castruccio Castracani, Cesar Borgia et les tyranncaux moins heureux, il voyait en Bonaparte comme une ame attardee de cette epoque, I'ame d'un condottiere dont les circonstances avaient fait un souverain moderne. Cette idee, sur laquelle Stendhal levient a plusieurs reprises, M. Taine s'en est cmpare, la develoj)pee, en a fait la clef de toute son interpretation du caractere de Napoleon. Le dirai-je? elle pent ])araiti'e piquante et juste sous la plume legri-e de Stendhal, (pii la laisse tomber comme en urantet n'y insistc pas. Mais, ramassee, anq)liliec',

CO

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systematisee, elle devient discutable; alors, pour le faire accepter — encore avec des reserves, — il iaut les savantes nuances et les puissants de\elop[)ements dont M. Taine a su renvelop|)er.

Quoi qu'il en soit, apres letude de M. Taine qui est,jecrois, de 1866, la gloire de Stendhal futdeiinitivement elahlie. Dans le monde des lettres, il devint une des influences les plus agissantes, un des niaitres que les debutants invoquent et relisenl. On dit couramment : « Balzac et Stendhal ». Le |)ul)lic suivit le mouvement : il y eut de nouvelles editions de ses principaux ouvrages, des editions de luxe, meme; et les diverses ecoles litteraires, qui depuis \ingt ans se succedent avec une inquietante ra})idite, ont toutes cherche a I'accaparer. C'est ainsi que, quoique Flaubert le detestat, a cause de son rnepris du style « artiste », les naturalistes le revendiquerent comme un ancetre, jusqu'au jour ou les psychologues le leur enleverent.

Cette phase nouvelle de I'histoire de la gloire de Stendhal est marquee |)ar un article de M. Zola, fort remarquable d'ailleurs, qui parut d'abord dans le Messager cV Europe^ puis dans les Romanciers naturalistes (1881). M. Zola venait de publier son principal nianifeste litteraire, le Roman experimental : voyant Stendhal fort admire autour de lui, par quelques-uns de ses disciples, il essaya de s'enq)arer dc lui et d'en faire un des precurseurs de I'ecole nouvelle. La tache n'etail point commode : ideologue a la fa<^on de Destult de Tracy, Stendhal ne se souciait

guere de robservation telle que M. Zola la comprenait apres Claude Bernard; d'autre part, curieux seulement de « psychologie », dans le sens classique du mot, il n'accordait point a la « physiologie » I'importance que les naturalistes reclamaient alors pour elle. Avec sa rare droiture d'esprit et son robuste bon sens, M. Zola reconnut cette double difficulte, et ne tenta pas de Tescamoter. Stendhal lui apparut, comme il Test en realite, en opposition avec Balzac, beaucoup plus logicien qu'observateur : « Stendhal, pour moi, dit-il avec beaucoup de franchise, n'est pas un observateur qui part de Tobservation j)our arriver a la verite grace a la logique ; c'est un logicien qui part de la logique et qui arrive souvent a la verite, en passant par-dessus Tobservation ». Cette logique, qui va droit devant elle, le froisse un peu. Mais ce qui I'offusque davantage encore, c'est qu'avec sa passion de dissequer les ames, Stendhal oublie les corps : il veut decrire Tame, et il oublie de marquer ses attaches avec les sens, avec le milieu. II la montre « fonctionnant toute seule dans le vide ». « C'est de la mecanique |)sychologique, ce n'est plus de la vie. » Et M. Zola, pour niieux se faire entendre, invoque un exemple, qui, en effet, lui permet de s'expliquer avec une parfaite clarte :

« II y a, dit-il, un episode celebre, dans le Houge et le Noir, la scene ou Julien, assis un soir a cote de Mme de Renal, sous les bi'anchcs noires d'un arbre, se fait iln devoir de lui prendre la main, pendant qu'elle cause avec Mnie Derville. C'est un pel it

drame miiet <rune graiuU^ puissance, et Stv^ndlial y a analyse iiiei'veilleiiseiiienl Ics elals d'aiiie de ses deux |)ei'si)miag(?s. Or, le nidieu n'apparail |>as uiie seule lois. Nous poui'rious etie irimporte ou, dans n'iniporle quelles conditions, la scene resterait la meine, [)ourvu quil fit noir. Je coni|)rends parfaitenient que .lulien, dans la tension de volonte oil il se trouve, ne soil pas affecte |)ai' le milieu. II ne voit I'ien, il n'entend rien, il ne sent rien, il veut simplenient pi'endre la main de Mme de Renal el la sarder dans la sienne. Mais Mme de Renal, au contraire, devrail suhii' toules les influences exlerieures. Donnez lepisode a un ecrivain pour qui les milieux existent, et dans la dclaile de celle iemme, il (era entrer la nuil, avec ses odeurs, avec ses voix, avec ses voluples inolles. Et cet ecrivain sera dans la vei'ite, son tableau sera plus <()nq)let. »

L'exemple est hien signilicalil : il (ail ressoi'tir avec un singidici' relief la diiiV-rcnce q\ii st'-parc le ])rocede litleraire dc Stendhal de celui de M. Zola. Aussi M. Zola a-t-il quelque peine a trouver ce qu'il faut admii'er dans son pseudo-precurseur, le « coup de genie o, commc il dil. Apres avoir cherche, il linit par declarer que ce « coup do genie » de Stendhal est <■< dans I'intensite de veiilc ([uil ohtient souvent avec son oulil de psychologue, si incomplet, si systematique (juil puisse etre ». C'est (piehjue chose, si Ton veul, mais cela n'empeche pas que ses [)ers(Minages, au lieu tl'etre « en chair et en os » comme ceux de Balzac, ne sont que ftoouARD Rod. — Stendhal. ^^

des machines « intellectuelles et passionnelles »; qn'As « semblent avoir la migraine, tellement il leur travaille la cervelle » ; que « ses romans sont des ceuvres de tete, de I'humanite quintessenciee par un precede philosophique ». Gomme on le voit, I'admiration s'attenue de plus en plus; M. Zola reussit pourtant a la retenir au moment ou elle va disparaitre, et conclut en ces termes :

« .... Stendhal est grand toutes les fois que son admirable logique le conduit a un document humain incontestable ; niais il n'est plus qu'un precieux de la logique, lorsqu'il torture un personnage pour le singulariser et le rendre superieur. J'avoue franchement qu'alors je ne puis le suivre; ses allures de mystere diplomatique, son ironie pincee, ces portes qu'il ferme et derriere lesquelles il n"y a souvent qu'un neant laborieux, me donnent sur les nerfs. II est notre pere a tons, comme Balzac, il a apporte I'analyse, il a ete unique et exquis, mais il a manque de la bonhomie des romanciers puissants. La vie est plus simple. »

Ces appreciations sembleront sans doute un peu contradictoires, et il y a quelque chose dassez piquant dans ce « notre pere a tous » qui « me donne sur les nerfs ». Mais M. Zola, gene par son role de chef d'ecole, ne voulait pas repousser Stendhal, bonne recrue posthume , et ne pouvait admirer qu'avec bien des reserves un esprit si different du sien. II a concilie ces deux necessites comme il a pu; et, malgre les contradictions quelle renferme,

L'IXFLUENCE DE STENDHAL. Ul

sa conclusion est, en somme, pleine de sagesse et fort juste.

Trois ans apres M. Zola, M. Paul Bourget consacrait a Stendhal le cinquieme de ses Essais de psychologle coiitemporaine. Apres avoir defini, avec une rare penetration, le caractere de Beyle, M. Bourget cherchait en lui la premiere manifestation de deux des traits les plus frappants de la litterature nouvelle : I'esprit d'analyse et le cosmopolitisme. Peutetre, comme M. Zola, quoique dans un autre sens, forcait-il un peu son auteur pour le mettre d'accord avec ses |)ropres aspirations : I'analyse, telle que la comprit et la pratiqua Stendhal, n'etait point encore I'outil sec et tranchant qu'elle devait devenir dans la suite; une sensibilite tres vive, tres primesautiere, lui faisait encore equilibre, avec un epicurisme raffine. Ni Beyle, ni ses personnages, quelque puissartce de reflexion qu'ils possedent, quelque plaisir douloureux qu'ils eprouvent a raisonner leurs actes, ne sont depourvus du ressort qui fait agir et qui fait aimer : Fabrice del Dongo, Julien Sorel, Mile de la Mole elle-meme, sont foujours susceptibles de la .passion la plus violente. Quant a son cosmopolitisme, c'etait un singulier melange de mauvaise humeur contre la France monarchique et de gout pour ritalie, auquel se joignait encore cette vive curiosite de toutes les manifestations de I'esprit, qui lui faisait ecrire-a son ami R. Golomb : « 11 serait ridicule de ne pas connaitre tons les poetes et toutes les litteratures ». Mais ce n'etait rien de plus. Et

riiomme qui prit im pseudonyme allemand et se donna pour Milanais dans son epitaphe, futle nienie qui ne parla jamais sans attendrissement du patriotisme de sa jeunesse, qui admira Napoleon pour avoir exalte la France, qui, plus tard, ne pardonna pas au gouvernement de Juillet une concession qu'il jugeait huniiliante pour son pays. M. Bourget semble oublier un peu lout cela lorsqu'il nous montre Beyle contribuant a creer « une cite vague et superieure, patrie des curiosites suprernes, des vastes theories generales, de la savante critique et de Tindifference coMjprehensive », patrie flottante de la « haute societe conteniporaine », qui la proniene avec ses malles de Pise ii Interlaken, de Biarritz a Scheveningue. Je ne suis pas siir non j)lus, pour tout dire, que M. Bourget ait plus exactenient compris le dilettantisme de Beyle, quil modernise de singuliere la^'on : « II est, dit-il dans une de ses plus charmantes pages, des natures riches, pour lesquellcs I'analyse est simplement une occasion do porter une vegetation do sentiments inconnus. Dans ces ames d'elite, Textreme developpement des idees n'est pas mortel a T intense developpement des passions; au lieu de resister a I'esprit d'analyse, elles s'y abandonnent, elles se complaisent a donner au sentiment lamplitude d'une ])ensee. La fievre cerebrale se surajoule pour elles a la poussee de la vie instinctive, sans la ralentir. Elles ainient d'autant mieux qu'elles savent qu'elles aiment, elles joiiissent d'autant plus qu'elles savent quelles jouissent. G'est j)armi ces ames que se recrute la

legion (les grands artistes nioilernes, et si nous sommes les rivaux des siecles plus jeunes, c'est par quelques ceuvres ou ces ames ont fixe un peu de r Ideal qui flotte devant elles, mirage douloureux et sublime, dont les anges du plus profond visionnaire de la Renaissance, Leonard de Vinci, paraissent deja ej)rouYer les affres alliciantes. 11 y a du Vinci dans Beyle, conmie dans Renan, comme dans Baudelaire, comme dans Henri Heine, comme dans tons les epicuriens melancoliques de cet age elrange, ou les metaux les plus precieux de la civilisation et de la nature se fondent, dans la tete des tout jeunes hommes, ainsi qu'en un creuset incandescent et intelligent.... » Beyle eiit ete, je crois, fort etonne, en parcourant dun ceil scej>tique ces lignes exquises. Les anges de Leonard, Baudelaire, M. Renan ! Sommes-nous assez loin du « Imssard roniantique )) qui trouvait le temps de se raser pendant les plus mauvais jours de la campagne de Russie, de I'aimable melomane qui se pamait aux airs de Rossini et de Cimarosa, du gras causeur qui scandalisa George Sand, du consul accort et croustillant qui se felicitait de son talent a se « faire bien venir des paysans » etdes belles filles de la canq)agne romaine! Et il eut ete etonne aussi, lui qui eclata de rire en parcourant larticle de Balzac, d'ap|)rrtidr«' epic le Roii^p et le Noir est un « livre extraoi'dinaiiv », une eau-forle ou « un univers tient tout entier ». Car pour M. Bourj^cl, coiiiiuc (b'ja pom- AL Zdl.i, ce n'est plus Ui Chnrireuac de Panne qui est le clief-

ibO STENDHAL.

d'ceuvre, c'est le Rouge et le Noir. Et cette evolution me parait significative : elle raontre que la seeheresse et Tironie sont a la hausse sous la « bonhomie » que reclame Tun, comme sous les phrases enguirlandees d'ideal de Tautre....

Toutefois, c'est bien justement que M. Bourget place Stendhal- parmi les auteurs qui ont exerce I'influence la plus considerable sur la generation nouvelle, si du moins Ton en juge par lui-merae. II est tout impregne de « beylisme » et son oeuvre, deja si importante, porte le cachet direct et non meconnaissable de I'auteur du Rouge et Noir. C'est lui qui rappelle en tete de ses Essais cette parole dun « gi^and observateur », que « beaucoup d'hommes n'auraient jamais ete anioureux s'ils n'avaient entendu ])arler de I'amour ». Et il ajoute : « A coup sur, ils auraient aime d'une autre facon ». Certes, je me garderai bien de dire que M. Bourget, qui est un des temperaments d'ecrivains les plus accentues qu'on j)uisse imaginer, n'aurait jamais ecrit s'il n'avait pas lu Stendhal. Mais on pent affirmer qu'il aurait ecrit, lui aussi, d'une autre facon. Plus peut-etre qu"'aucun de ceux qu'il etudie dans ses Essais, plus que Baudelaire, plus que M. Kenan, plus que Flaubert, j)lus que M. Leconte de Lisle, autant pour le moins que M. Taine, Beyle a ete son vrai maitre, celui qui a donne la premiere impulsion, et la plus durable, a son genie litteraire, celui qui s'est empare le pli s completement de son esprit, a tel j)oint qu'il le gouverne encore. Est-ce que son premier roman, Cruelle

Enignie, n'offre pas, dans scs [)ersonnages cl jusque dans son arrangement, de frai)panles ressemblances avec le premier roman de Stendhal, Armance? Est-ce que dans celui de ses livres ou il a mis le plus d'effort, le Disciple, M. Bourget ne s'est pas visiblement rapproche du Rouge et Noir? Robert Greslou est un frere cadet de Julien Sorel, un Julien enerve, affadi, mais representant, comme Tautre, « un grand nombre d'etres serablables a lui », et cree sous I'empire d'une « idee tres essentielle a I'epoque ». La ressemblance n'existe pas seulement dans I'ensemble des caracteres, dans la parite des positions sociales, des besoins, des ambitions, dans I'analogie des situations, elle se retrouve parfois jusque dans le detail des mots. Robert Greslou, })ar exemple,ecrira dans son journal, en parlanl de ses maitres et de ses camarades : « Je me sentais different d'eux, d'une difference que je resumerai d'un mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu'ils me comprennent », la ou Stendhal avait dit : « Julien... ne pouvait plaire, il etait trop different », les deux auleurs attachant a ce mot different le meme sens de su|)(''i'i()rite , comme on pent s'en assurer en parcourant le commentaire sur le Rouge et le Noir qui termine I'Essai consacre a Stendiial. — Ost dans Stendhal encore, nouri'i lui-meme des Liaisons dangereuses, qu'on retrouverait I'origine du seducteur a froid, mefiant efrsec, qui s'appelle Arniand de Querne dans Crime d'amour; et lidee premiere de la l*lnj~ siologie de Idtnour nwdcrne, le livi'c peut-elre le plus

personnel et le plus puissant de M. Bourget ; et peut-etre encore celle du « tourisme » qui nous a valu les Sensations cV Oxford et les Sensations cV Italie. M. Bourget n'est point un cas isole : « Si jecrivais de la critique par anecdotes, dit-il lui-meme dans son Essai,... je raconterais d'etranges causeries entre ecrivains connus, dont les citations de ces petites phrases, reches et seches comme les formules du code, faisaient toute la matiere. L'un disait : « M. de « la Vernaye serait a i'os pieds ». L'autre continuait :

c( e'perdu de reconnaissance » G'etait a qui sur-

prendrait son compere en flagrant delit d'ignorance d'un des adjectifs du livre, « Aulour du jeune critique, en effet, vers 1880, Stendhal etait le dieu, et on liii rendait un culte qui dure encore aujourd'hui. II avait des fanatiques, comme ce journaliste distingue, mort trop tot, Leon ChajHon, qui ecrivit, en 1885, la dithyrambique preface de la luxueuse edition de Rouge et Noir que publia la maison Conquet. II en a encore : M. Gasimir Stryienski a consacre deja plusieurs annees a dechiffrer ses indechifiral)les manuscrits de Grenoble, a les chisser et a les publier. Mais surtout, Stendhal a ete imite. U a hante I'esprit de tons les « psychologues », qui out cru avec ferveur a sa |)erspicacite surhumaine et qui se sont confondus en efforts |)our s'en ap|)roprier les procedes specieux et les apparentes cei'lituth^s. On relrouve Stendhal au fond de |)resque tons les jeunes romanciers qui se sont fait un nom dans ces dernieres annees, et qui lui doivent tous, direclement

L INFLUENCE 1)E STENDHAL. lo3

Oil indirecU'iiienl, line pari |»lus on iiioiiis gramle Je leur originalite. Qiiehjue cliose cle son eternelle melia'.ue et de son ironie a passe dans le talent aigu, condense, volontaire et fort de M. Paul Hervieu ; M. Paul Margueritte s'efforce parfois de lui einprunter son analyse, qu'il adoucit de tout le charnie de son rare et delicat esprit. Seul |)eut-etre, M. de Maupassant a resiste a la contagion, et Ton chercherait en vain, dans ses robustes pages, fut-ce dans Notre Ccear, la moindre trace de « beylisme ».

Heureuse destinee! Acce|)te presque, avec certaines reserves, par les naturalistes, et acclame j)ar les psychologues, Stendhal trouve encore un accueil sympathique aupres de I'ecole, assez mal definie encore, qui s'est en dernier lieu intitulee « symboliste ». Les jeunes revues lui sont favorables : on lui pardonne son style si peu « artiste » en faveur des qualites de fond qu'on lui decouvre ou qu'on lui prete. M. Charles Morice qui, dans sa Litierature de tout a Iheure, a voulu nous donner la sojpme des opinions et des jugements de la generation qui nionte, s'exprime sur son comj)te dans les ternies (jue voici :

« .... Stendhal, un esprit constructeur, apre, nerveux, |)sychologue infaillible, inoderne, j)resque indifferent aux lignes, sensible a I'expression de laine, a la pliysionomie, done, plus que quiconque, du sens intiine de la vie, n'ayant ce sens que la plume en main, inveiitant la vcrlte avec une prodigiewsc (•« ititude. Sa |)liim(' «'lail (('lie baguette d(^s fees, (alisinau qui indique uu git le tresor. 11 y a de tels liommes,

Balzac, Stendhal, qui savent la vie, avant d'avoir vecu. Leur ame est un microcosme ou, pour voir le monde, ils n'ont qu'a regarder. Peut-etre ineme ne vivent-ils jamais ; quand ils sortent de leurs reves, ce n'est que pourdes preoccupatious secondaires ou disproportionnees, — Stendhal pour des tentatives de succes mondains qui lui echappent, — Balzac pour d'enormes entreprises commerciales qui I'ecrasent : mais ces memes esprits que la vie berne, rentres dans leur atmosphere de poetes, savent et demontent les plus secrets rouages de cette vie; Tun enseigne Tart d'obtenir les triomphes qu'il n'a pas ; I'autre fait vivre des hommes d'affaires dont les visages sont stupefiants de verite, et nous initie aux details du quotidien enorme d'une maison de commerce ou de banque. — Pour d'autres, dont le monde interieur est un enchantement qui les console de vivre, « c'est « la vie qui est le reve y>. Pour Stendhal, c'est son reve qui est la vie. L'idee de la passion, plus que la passion meme, le captive. C'est une grande intelligence passionnee. «

On ne manquera pas d'observer que bien des termes de ce jugement ne sont guere appropries : si Ton laisse passer le « psychologue infaillible », on commencera a s'etonner d'apprendre que Stendhal « fut doue, plus que quiconque, du sens intime de la vie », et cet etonnement ira croissant a mesure que I'auteur de la Chartreuse de Parme^ dans lequel M. Zola a vu un logicien, et M. Bourget un analyste et un dilettante, nous sera represente comme un

poete. Mais phis la peine que prend M. Morice pour faire entrer Stendhal dans son propre cadre est grande, plus elle est significative : quel symptome plus evident de I'autorite dun ecrivain pourrait-on invoquer, que cet effort des ecoles contradictoires a le reclarner chacune pour son compte? Le moment arrive ainsi ou I'interet n'est plus dans son ceuvre, mais dans les interpretations de son ceuvre; et il demeure alors assure d'une longue actualite.

Au milieu de tous ces enthousiasmes, il faut pourtant relever quelques notes discordantes : le .dedain du representant le plus autorise de la critique classique, M. Brunetiere, qui se contente, lorsque par hasard il cite Stendhal, de I'appeler « impertinent »; et surlout, une page severe de cette belle preface du Roman riisse dans laquelle M. de Vogiie a si magistralement analyse les tendances du roman francais :

« On sait, dit-il, que la lignee realiste se rattache a Slendlial. G'est hasard de rencontre plutot que filiation prouvee. On ne medite pas toujours les enfanls qu'on a. L'auteur de la Chartreuse de Parnie ne songeait guere a faire souche litterairc; et je ne sais si ce quinteux eut avoue la famille ])osthume qui lui est survenue. II en est de lui comme de ces aiciix (pi'on se retrouve quand on se compose une genealogie. Par certains cotes, Stendhal est un ecrivain du xviii'' siecle, a la fois en retard et en avance sur ses contemporains , S'il lui arrive de croiser dans le scjour des ombres Diderot et Flau-

\bS STENDHAL.

bert, c'est bien au premier qu'il ira de confiance donner la main. Que le precede de I'ecole nouveile soil en germe dans la description de la bataille de Waterloo, dans la peinture du caractere de Julien Sorel, le fait est evident; mais au moment de reconnaitre en Stendhal un vrai realiste, nous sommes arretes par une objection insurmontable : il a infmiment d'esprit. et meme de bel esprit ; nous le prenons sans cesse en flagrant delit d'intervention railleuse, de ])ersiflage voltairien. Or, il y a incompatibilile entre cette qualite d'esprit et le realisme ; c'est meme la plus grosse difficulte qui s'oppose, chez nous autres Francais, a I'acclimatation de cette forme dart. Beyle n'a rien de Timpassibilile, qui est un des dogmes de I'ecole; il a seulement une abominable secheresse. Son creur a ete fabrique, sous le Directoire, du bois dont etait fait le coeur dun Barras ou dun Talleyrand; sa conception de la vie el du monde est de ce temps-la. Je crois bien qu'il a verse tout le contenu de son ame dans celle de Julien Sorel; c'est une ame mechante, tres inferieure a la moyenne. Je comprends et partage le plaisir qu'on trouve a relire la Chartreuse; j'admire la finesse de I'observation, le mordant de la satire, la desinvolture du badinage : sont-ce la des verlus en honneur sous le realisme actuel ? II m'est plus difficile de gouter /e Boii^e et le .Yoir, livre haineux et triste; il a exerce une influence desastreuse sur le developpement de I'ecole qui la reclame ; et |)ourtant il ne rentre pas dans la grande verite huuiaine,

car cette tenacity dans la poursiiito du nial sent 1 exception el I'arlilice, coiniiie linvention des Salans lonianliques. »

Comnie on le voit, c'est la reaction qui commence; mais aussi, c'est an nom d'idees et de principes qui pendant un demi-siecle avaient presque disparu de notie litterature et qui viennent seulement d'y rentrer, que M. de Vogiie attaque le Rouge et le Noir. Et il n'en est pas moins vrai qu'apres avoir, au debut de cette etude, constate Fisolement de Stendhal au milieu de ses contem])orains, nous le trouvons, en 1890, accapare et loue ])ar toutes les ecoles, saul par la critique classique, telle que la lepresente M. Brunetiere, et par la critique moralists ([ue M. de >'ogiie vient de remettre en honneur. 11 s'agit toujours, d'ailleurs, d'un succes restreinl, d'un succes de lettres et de gens du metier : celui-la meme qu'annonc^ait Sainte-Beuve. Le « Cosaque » n'a plus a piquer et a exciter a coups de lance les cscadrons romantiques : mais il legue une mine asstz richc a I'exploitation des successeurs qui ne se font pas faute d'en fouiller les fdons. Peut-etre lui rend-on, avec interets, ce qu'on lui emprunte ; peut-etre, ca ecliange de quelques idees qu'on lui a prises, lui en a-t-on prete d'autres, qu'il combattrait ou qu'il rcpudierait : M. de Vogiie I'a demontre avant moi, il nest ])as un veritable ancetre du naturalisme ; et il laut toute la bonne volonte qu'v met M. Bourgel pour voir poiiKJre, dans /c Jlouge et le Xon\ amenee pai' resj)rit d'analyse, « I'aube tragique du ixssimisme ».

Mais enfin, les ecrivains valent-ils par le merite absolu de leurs oeuvres, ou par les gloses dont elles sont susceptibles ? par leur puissance d'executioii ou j)ar leur puissance de suggestion ? Selon qu'on tranchera cette question dans un sens ou dans I'autre, on applaudira Beyle ou on le sifflera. En aucun cas, on ne pourra, sans manquer de clairvoyance ou de sens historique, le laisser de cote ; et Tabsence de son nom constitue une facheuse lacune dans V Histoire de la lltterature francaise de M. Nisard comme dans les Etudes litteraires sur le xix'' Steele de M. Faguet. Bonne ou mauvaise, son influence, independante de toute tradition et de toute ecole, est incontestable. A tort ou a raison, il a pris une place considerable. Notre litterature actuelle releve de lui en grande partie, et I'on ne saurait la discuter sans le discuter en meme temps.

Je sais ce cfue repondraient ses detracteurs : notre litterature actuelle est un incident; Tinfluence de Stendhal a dure trente ans a peine, va passer et l)asse deja; a quoi bon tenir comple de ces facteurs ephemeres, qu'expliquent des engouements de jeunesse et qui ne reposent sur rien ? la critique ne doit s'occuper que des oeuvres durables, et les ceuvres de Stendhal sonttrop evideinment imparfaites pour durer. Cela est specieux. Mais quand nous raisonnons sur des oeuvres encore vivantes, notre role eist-il de marquer cclles que la posterite acceptera et celles qu'elle rejettera ? sur quelles robustes certitudes appuierions-nous nos jugements ? et, portes au

hasard de nos preferences, ne ressembleraient-ils pas a un jeu de devinetle ou de colin-maillard ? Comprendre ce que pensent et sentent les hommes do notre teinps, chercher les facteurs de leiir sensibilite et de leiir intelligence, \oila, nous semble-t-il, la tache qui s' impose avant toute autre a la critique contemporaine. Or, au bout de toutes les avenues qui aboutissent a notre carrefour actuel, sauf sur la grande route de la tradition ou Ton n'apergoit guere que deux ou trois officiers sans soldats, on retrouve Stendhal. Gela suffit a sa gloirc du moment. Sa gloire de demain est le secret de demain. II revait d'etre compris et goute en 1880 : il etait sur de I'etre et il I'a ete. II se demandait parfois aussi s'il serait encore lu en 1935, et il devenait alors plus modestc etmoins affirmatif. Nous sommes moins eloignes que lui de cette date : cependant nous ne voudrions rien predirc de sa destinee. Peut-etre qu'en celle annee-la, un vent nouveau aura balaye comme d'inutiles poussieres toutes les idees qu'il avait semees, avec leurs germes et leurs pousses ; niais peut-etre aussi que, longtemi)S apres, quelque chercheur les retrouvera, ces graines emportees, j)armi les mines de notre siecle ou de notre civilisation; et |)eut-etre qu'elles produiront une autre recollc pareille a celle d'aujourd'hui. Ce sont la les mysteres de I'universelle palingenesie. Et savez-vous ? ces mysteres me semblent depourvus d'interet. Etre lu, etre compris, etre goute a son lieure, par les siens ou par ceux qui vous succedent immediatemeiit, c'est beaucoup.

c'est tout ce que peut souhaiter rhomme de lettrep, qu'il ecrive par ambition ou pour le plaisir d'ecrire. Le reste est un leurre, el Stendhal etait bien troj) perspicace pour y compter. II ne faut done pas demander pour lui plus de gloire qu'il n'« n eut demande lui-meme. II serait, certes, heureux d'avoir ete rompris ])ar des ecrivains tels que ceux qui Tout loue ; il se consolerait volontiers de Tindifference ou du dedain des autres ; et en pensant au sort plus eloigne de ses livres, il se rej)eterait avec resignation la parole profonde du poete ancien, ou liennent tous les raisonnements possibles sur I'avenir des noms ballottes aiix hasards de la celebrite : « les petils livres ont leurs destinees ».

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