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Stendhal et Helvetius: Les Sources de Quelques Idees Stendhaliennes Sur Le Beau

C'est Helvétius surtout qui a orienté l'esthétique de Stendhal verse la psychologie .? A partir du début de 1803, Henri Beyle abandonne petit à petit les critiques dogmatiques comme La Harpe et découvre que les règles de l'œuvre d'art dérivent des lois intérieures de la ipioqs humaine. Dans ses deux œuvres principales, De L'Esprit et De l'Homme, Helvétius part d'un fait bien constaté--la sensibilité FÉSR C'est sur cette base qu'il érige son système philosophique. Son esthétique, liée étroitement à ce système, se réduit à l'étude de l'homme et de la manière dont les beaux-arts produisent chez lui des sensations agréables et fortes.

Comme nous nous efforcerons de le prouver, c'est en s'inspirant de la doctrine sensuealiste d'Helvétius” que Stendhal ex-

16e travail est basé presque entièrement sur le Chapitre XIII, "Le sensualisme d'Helvétius et la poétique stendhalienne", de notre thèse de doctorat: Jules Alciatore, "Les sources de 1a philosophie de Stendhal, 1. Stendhal et Helvetius" (Unpublished Ph.D. dissertation, Department of Romance Languages, University of Chicago, 1938) . Pour l'examen détaille de certaines questions nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre these, dont le manuscrit se trouve à la bibliothèque de l'Université de Chicago.

2Beyle indique lui-même L'SPade e à laquelle il commence à "méditer" Helvétius. Le 29 janvier 1403 il transorit un développement rédigé le 5 thermidor an X, en y ajoutant le commentaire: \Voilà ce que je pensais en tChermidor an X, aujourd'hui 9 pluviôse an XI [9 janvier 1803] je pense un peu ’aifféremment . Je connais Te 1 "homme ne depuis vingt jours que ie médite Helvétius" (P 2 ë nova, éd. H. Martineau (Paris: Divan, 1931], Gi, DE ER ibid., 3 février, p. 69: MJ'ai eu des nu nte 2 Frs heures après un excellent travail. Helvétius m'a ouvert la porte de l'homme à deux battants. Je orois que je vais commencer par le flilosofo] ilinnamorato]."

3En cherchant les origines lointaines des doctrines littéraires de Stendhal et les sources de la psychologie et de la morale de ses personnages, M. Robert Vigneron avait constaté qu'il restait encore à établir un relevé minutieux de tous les

Le

plique la naissance du beau, la manière dont les beaux-arts plaisent et la relativité du goût. La majorité des commentateurs et notemment les divers éditeurs des Œuvres complètes ont négligé presque entièrement cette source capitale de la pensée stendhalienne .?

Stendhal indique, comme première source du "goûtraisonneur'", la VIII Section du livre de 1 ‘Homme .? Cette Section

emprunts faits par Beyle aux idéologues et aux sensualistes, et singulièrement a Helvetius. Nous n'avons fait qu'exploiter aussi complètement que possible une veine qu'il avait déja explorée pour son compte dans les limites de son propre travail.

DE Henri Delacroix, l'auteur de la Psychologie de Stendhel (Paris: Alcan, 1918), est le premier qui ait vraiment tâche d'approfondir la question. Mais quelle que soit la valeur de son apport, M. Delacroix, comme il le dit lui-même, n'est pas un : stendhalien et il ajoute encore plus moûestement que son but immediat est d'être utile "aux historiens de la philosophie". Quoiqu'il en soit, cet éminent professeur de philosophie a vue que la méthode historique s'imposait dans toute etude de la psychologie et de l'esthétique stendhaliennes. Mais la nature de son sujet et l'état inachevé de la publication des documents ne lui permettaient pas de pousser ses recherches aussi loin qu'il eût été nécessaire.

ÊM. Paul Arbelet, dans son admirable Histoire de la peinture en Italie et Les plagiats de Stendhal (Paris: Calmann-Lévy 19131) et dans son édition de 1'Histoire de la peinture en Italie (Paris: Champion, 1924) ne fait guère plus que mentionner Helvétius. M. Pierre Martino, l'éditeur de Racine et Shakspeare (Paris: Champion, 1925), n'en parle même pas.

3 Au mois de décembre 1813, il rédige son "Traité de l'art de faire des comédies". Dans le premier chapitre de cet écrit, il explique ainsi sa méthode: "Il faut que je commence par oublier ei les TMS tout faits, peu généraux, que je peux avoir lus ailleurs ; re, La comé t rire éd. H. Martineau (Paris: Divan, 19301, D. 231}e DL er re dans une note, quelles sont les véritables sources où il a puisé ses notions sur le goût: MI see no other springs de goût-raisonneur que la &® section de l'Homme ..." (ibid., note 1), ÎI met donc Helvétius a la tête de ceux chez qui il a appris a se faire une idée raisonnée du goût. Cf. notre thèse, p. 223. En écrivant le passage suivant, Stendhal songe sans doute à Helvétius: "Les bons livres sur les arts ne sont pas les recueils d'arrêts à la La Harpe; mais ceux qui, jetant la lumière sur les profondeurs du oœur humain, mettent à ma portée des beautés que mon âme est faite pour sentir, mais qui, faute d'instruction, ne pouvaient CErE mon esprit" (Histoire de la peinture in Italie, I, 264 65). Rappelons, à ce propos, que Stendhal avait dit que c'était chez Helvétius, Hobbes et Burke qu'il fallait étudier la littéra-.

ture (Journal, éd. H. Debraye et L. Royer [Paris: Champion, 1923- 1934], TITI, 1048-70). Cf. notre thèse, pp. 210-11. Mr ie

est consacrée à une analyse de ce qui constitue le bonheur des individus et des nations. Selon Helvétius, c'est à la satisfaction de leurs besoins que sont attachés les plaisirs les plus vifs des hommes, parce que c'est en les satisfaisant qu'ils éprouvent les sensations les plus fortes. Maig quoique ces plaisirs soient les plus vifs, ils sont aussi les moins durables, et le bonheur des hommes dépend surtout de la manière dont ils emploient le reste de leur temps .} Celui qui travaille éprouve des plaisirs de prévoyance: le prix de son travail sera la satigfaction de ses besoins. Il est heureux aussi parce que le travail est un remède contre l'ennui, qui vient de l'absence de sensations assez fortes pour nous émouvoir .? Le riche oisif, au contraire, souffre de ce mal. C'est pour charmer cet ennui que les artistes créèrent les chefs-d' œuvre des beaux-arts .? C'est à peu près

1cf. Correspondance, éd. H. Martineau (Paris: Divan, 1933- 1934), 1, 181-82: Le vie de l'homme le plus puissant qui ait

jamais été, d'Alexandre le Grand, et du dernier bourgeois se ressemblent en ce qu'elles sont un mélange de quelques jouissances vives et de nombreux moments où, si l'homme est sage, il est heureux; s'il ne l'est pas, il s'ennuie et est malheureux." Ces sages conseils sont empruntés à Helvétius (De l'Homme, Œuv complettes de M. Helvétius [Londres, 1741], IV, Sec. VIII, chaps. 1, ii, pp. 183-86). Voir notre thèse, pp. 1284-29.

2C'est 1à une des idées sur lesquelles Stendhal revient le plus souvent. Il dit, par exemple: M"L'ennui est une maladie de l'âme. Quel en est le principe? L'absence de sensations assez vives pour nous occuper. .,. Cette maladie attaque communément le riche oisif" (De l'Amour, éd. D. Muller et P. Jourda (Paris: s Champion, 1926], Appendices, II, 374). Cette pensée est empruntée textuellement à Helvétius (De l'Homme, IV, Sec. VIII, chap. vi, 197). Voir notre these, pp. 101-2.

3Cf. Pensées, Cahier daté du 9 janvier 1403, I, &l: MH. Les arts n'ont jamais tant de vogue et ne sont jamais si difficiles que lorsqu'il y a beaucoup d'ennuyés à amuser ." Beyle s'inspire encore d'Helvétius: "Rien de plus difficile à amuser que la passive oisiveté. Tout la degoûte. C'est ce dégout universel, qui la rend juge si sévere des beautés des arts, & qui lui fait exiger tant de perfection dans leurs ouv es. Plus sensible & moins ennuyée, elle serait moins difficile (De L'Homme, IV, Sec. VIII, chap. xxi, 243; cf. ibid., III, Sec. II, chap. x, 142-435, en note). Beyle revient souvent sur cette question. Voir notamment Journal, I, 154; Correspondance, II, 162-64. La maladie de l'ennui, dit encore Helvétius, est bien commune et bien cruelle. Quel remede y apporter? Aucun qui soit efficace. On n'use, en ce genre, que de palliatifs: les plus puissants sont les arts d'agréments; & c'est en faveur des ennuyés que, sans doute, on les perfectionna" (De l'Homme, IV, Sec. VIII, chap. xii, 210). Voir notre thèse, pp. 166-67; 198-99.

ainsi que Stendhal explique leur création parmi les sauvages: “Pour faire naître les arts, j'ai fait cultiver les terres. À mesure que la peuplade perdra la crainte de mourir de faim, Le sauvage, que la prudence obligeait chaque jour à exercer sa force, se permettra quelque repos. Auseitôt, pour charmer l'ennui qui paraît durant le repos dès qu'il n'a pas été précédé par la fatigue, on aura recours aux chansons, à le religion, et aux arts qu'elle amene par la main."

11 faut, par conséquent, que les richesses s'accumulent chez un peuple pourqu'il y ait une classe oisive. Stendhal a signalé cette condition à plusieurs reprises dans l'Histoire de la peinture en Italie. Il dit, par exemple, que "l'Italie n'avait jamais été aussi heureuse, aussi riche, aussi tranquille que vers 1490.12 Ce n'est qu'après s'être assuré de leur subsistance que les peuples songent aux beaux-arts. "En 1390 on ne songeait guère au beau; avant de penser à vivre agréablement il faut être sûr de vivre." 11 dit encore que "dès qu'ils ont du pain et un peu de tranquillité", les Européens "sont amoureux de cette sensation du beau" .? C'est surtout à propos de la musique que Stendhal fait sentir la nécessité de l'oisiveté: "Je ne doute pas que si l'Écosse, au lieu d'être pauvre, se fût trouvée un pays riche, que si le hasard eût fait d'Édimbourg, comme de Pétersbourg, la résidence d'un roi puissent et le lieu de réunion d'une noblesse désoeuvrée et opulente, la source naturelle de musique, qui se fait jouer entre les rochers mousseux de la vieille Calédonie, |

of. De l'Homme, IV, Sec. VIII, chap. xii, "De la Religion & des cérémonies considérées comme remede à l'ennui", pp. 209-10.

Histoire de la peinture en Italie, Introduction, II, 9. Cf. Promenades dans Rome, éd. H. Martineau (Paris: Divan, 1931),

11, 217: "Notre siècle est si ennuyé, que je désire passionnément me tromper dans ma prophétie sur la chute des beaux-arts." Dans

les Vies de Haydn, de Mozart et de Métestase, Stendhal attribuait la naissance des beaux-arts en Italie au caractère mélancolique

de ce peuple (Vies de Havdn, de Mozart et de Métastase, éd. D. Muller (Paris: Champion, 1914], p. . Mais comme il le dit lui-

même, cette théorie est conforme à celle d'Helvétius qui fait naître les beaux-arts de 1'ennui (Journal, IV, 47-88). Voir notre these, p. 199, note 1.

Histoire de la peinture en Itelie, Introduction, I, 31.

RUE E dans Rome, I, 28.

DIbid., p. 265. Remarquer la locution "sensation du beau".

n'eût été recueillie, purifiée, portée jusqu'à l'idéal, et que l'on n'eût dit un jour La musique écossaise comme l'on dit aujourd'hui la musique allemande."l

Mais l'ennui, qui accompagne les richesses et l'oisiveté, ne suffirait pas seul pour faire naître les beaux-arts. Ils ne naissent que parmi les peuples passionnés et énergiques. Il n'y a que les âmes ardentes qui soient faites pour sentir et créer les chefs-d' œuvre du beau! "Au milieu des fureurs des Guelfes et des Gibelins, rien n'annonçait a l'Italie, verse l'an 1200, qu'elle fût sur le point de voir ses villes se remplir des chefsd'œuvre de l'art. Une seule observation pouvait indiquer les succes qui attendaient ce peuple, si son étoile lui laissait le temps de respirer. C'est que, depuis trois siècles, chaque Italien se battait parce qu'il le voulait bien, et pour obtenir une certaine chose qu'il désirait. Les passions de chaque individu étaient mises en mouvement, toutes ses facultés développées, tandis que, dans le sombre septentrion, le bourgeois des villes n'était encore qu'une espèce d'animal domestique, à peine sensible aux bons et aux mauvais traitements. Les passions, qui font la possibilité comme le sujet des beaux-arts, existaient; mais personne ne s'en était encore emparé. La sympathie avait soif de sensations. Elle devait donner avec fureur dans le premier art qui lui présenterait des plaisirs ."?

lyie de Rossini, éd. H. Prunières (Paris: Champion, 1922), II, 266. C'est Stendhal qui souligne.

2c'est surtout à Helvétius qu'appartient l'idée stendhaiienne que l'esprit de l'homme résulte de l'activité de ses pasgions. Voir Correspondance, I, 87-88: “Deux causes m'ont fait étudier: la crainte de l'ennui et l'amour de la gloire. C'est l'envie de m'amuser ou la crainte de l'ennui qui m'ont fait aimer la lecture dès l'êge de douze ans. La maison était fort triste; je me mis a lire et je fus heureux: les passions sont le seul mobile des hommes; elles font tout le bien et tout le mal que nous voyons sur la terre." Ces idées sont empruntées à Helvétiue, qui ne ge lasse d'indiquer le pouvoir de ces deux mobiles--1'ennui et les passions (De l'Esprit [Paris: Durand, 1758], Dis. III, chaps. v, vi, vii, viii, pp. 290-320). Voir aussi Correspondance, I, 88, 99; Pensées, 1, 63; 1486-49. Après avoir lu chez Helvétius que tous les grands hommes grecs étaient libertins (De L'Esprit, Dis. Il, chap. xiv, pp. 150-51), Beyle observait: "Cette passion danse un homme indique l'énergie, qualité sine qua non genius ..." (De l'Amour, Appendices, II, 373). Voir notre thèse, pp. 23-2k, 28, 32-34, -H1, 89-90, 100-1.

Histoire de la peinture en Italie, I, 65. Cf. "Qu'est-

Non seulement Stendhal accorde à Helvétius que les pasgions enfantent les beaux-arts, mais il lui emprunte aussi la théorie qui explique pourquoi ils fleurissent pendant quelque temps sous un tyran. Les premiers Romains, par exemple, ne purent cultiver les arts et les sciences parce qu'ils étaient trop ocoupés à se faire un nom. La vertu militaire étant alors la seule absolument nécessaire, était la seule honorée. Apres les guerres de conquête vinrent les guerres civiles, qui ne donnèrent ni le loisir ni le désir de cultiver les arts et les sciences. Mais sous le despote Auguste, ils fleurirent d'abord parce que les pasgions étaient encore fortes! et ensuite parce que le souverain voulait, en attirant l'attention de ses sujets sur 1es beaux-arts, la détourner des fers qu'il était en train de leur forger.

C'est ainsi que Stendhal explique la fortune des artistes en Italie: "Chaque ville avait quelque famille puissante qui ambitionnait le pouvoir suprême, et ces familles, profitant de la sensibilité du peuple, en embellissant leur patrie, cherchaient à l'asservir. C'est cette politique qui rendit si brillante la

Le que le romanticisme? dit M. Londonio", Racine et Shekspeare,

26: "Toujours les arts font de grands progres dans le premier RE Le repos réel qui suit les convulsions politiques." Cf. Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, p. HO1.

1pe l'Homme, IV, Sec. V, chap. x, H7-U8: 1... dans les premiers moments de l'esclavage, les esprits encore vivifiés par le souvenir de leur liberté perdue, sont dans une agitation assez gemblable à celle des eaux apres la tourmente. Le citoyen brûle encore du desir de s'illustrer, mais sa position a changé. Il ne peut élever son buste à coté de celui des Timoléon, des Pélopidas & des Brutus. Ce n'est plus à titre de destructeur, des tyrans, de vengeur de la liberté que son nom peut parvenir à la postérité. Sa statue ne peut être placée qu'entre celle des Homere, des Epicure, des Archimede, &c. Il le sent, & s'il n'est plus qu'une sorte de gloire a laquelle il puisse prétendre; si les lauriers des Muses sont les seuls dont il puisse se couronner, c'est dans l'arene des arts & des sciences qu'il descend pour Les disputer, & c "est alors qu'il s'éleve des hommes illustres en tous les genres.

2Ibia. , P- H&: "Au moment où les despotisme s'établit, que desire le monarque? D'inspirer l'amour des arte & des soi ences à ses sujets. Que craint-il1? Qu'ils ne portent les yeux sur leurs fers: qu'ils ne rougissent de leur servitude; & ne tournent encore leurs regards vers la liberté. Il veut donc leur cacher leur avilissement; il veut occuper leur esprit. Il leur présente à cet effet de nouveaux objets de gloire. Hypocrite amateur des goiences; 11 marque d'autant plus de considération à

l'homme de génie qu'il a plus besoin de ses éloges.

carrière de Giotto."l Ce moyen devint général en Italie: “Ludovic voyait la renommée que les Médicis acquéraient dans Florence en protégeant les arts. Rien ne cache le despotisme comme la gloire. I1 appela tous les hommes célèbres qu'il put avoir. Il les réunissait, disait-il, pour l'éducation de son neveu. Cet homme se délassait, par des fêtes continuelles, de la noire politique où il fut toujours engagé ."? L'art de la dense, qui fleurit à Milan, dans les moments prospères du royaume d'Italie, 8e perdra peut-être parce que "le despote ne cherche point, comme Laurent de Médicis, à masquer les chaînes et l'avilissement des esprits par les jouissances des beaux-arts ."2

Le rapport entre les beaux-arts et le gouvernement despotique, qui encourage le peuple à sentir pour l'empêcher de penser, est une vérité que Stendhal connaît depuis longtemps. I1 la met

lHistoire de la peinture en Italie, I, &&.

2Ibid., pp. 188-489.

FRome, Naples et Fiozerse, par M. de Stendhal (Paris: Deleunay, 1826), FT, 15 Naples et Florence, éd. D. Muller

eo) a oo HO iErouudes un fouet.

pores Cahier daté du 9 janvier 1803, 1 , 66: "H,. Qui ne pense pas veut sentir et sentir délicieusement . Suivant Hel-

vétius, l'ignorance n'arrache point les peuples à U mollesse.

Au contraire, elle les y plonge. Dans tous les pays où le despotisgme et la superstition Do l'ignorance, l'ignorance, a son tour, produit la mollesse et l' oisiveté. Le gouvernement défend-1l de penser? je me livre a la paresse. L'inhabitude de réfléchir me rend l'application pénible & l'attention fatigante. Quels charmes pour moi auroit alors l'étude? Indifférent à toute espece de connoissances, aucune ne m'interesse assez pour m'en occuper, & ce n'est plus que dens des sensations agréables que je puis chercher mon bonheur. Qui ne pense pas, veut sentir, & sen-

tir délioieusement . On veut même ... oroître en sensations à mesure qu'on diminue en pensées" (De ‘Homme, IV, Sec. VI, chap. 4, 69). Il revient à cette idée en 180 "Qui n! oge penser veut

du moins sentir. Cause selon Burke du caractère passionné des Vénitiens. Et peut-être des Italiens" (Pensées, Cahier daté du 20 juin, II, #86). C'est en lisant Hel v tius, qui cite Burke, que Beyle trouve cette explication: "Il n'est point de nation plus corrompue que la Vénitienne, & sa corruption, dit M. Burok, est l'effet de l'ignorance qu'entretient à Venise le despotisme démocratique. ‘Nul citoyen n'ose y penser. Ÿ faire usage de sa raigon est un crime, & c'est le plus puni. Or, qui n' ose penser, veut du moins sentir, & doit, par ennui, se livrer à la mlleses. Qui gsupporteroit le joug d'un despotisme démocratique, si ce n'est un peuple ignorant & voluptueux? Le gouvernement le sait, & le gouvernement encourage ses sujets à la débauche. Il leur

en œuvre d'abord dans les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase. A Vienne, aux temps des Esterhazy, des Palfy, des Trautmannsdorf, on ne trouve ni l'esprit brillant, ni la raison de Londres! "... une certaine réserve, qui fait partie de la politique de la maison d'Autriche, a porté les peuples vers des plaisirs plus physiques, et moins embarrassants pour ceux qui gouvernent ."l La musique y a gagné: "En un mot, à Vienne, comme dans l'ancienne Venise, la politique et les raisonnementse à perte de vue sur les améliorations possibles étant défendus aux esprits, la douce volupté s'est emparé de tous les cœurs. Je ne sais si cet intérèt des mœurs, dont on nous ennuie si souvent, y trouve son compte, mais ce dont vous et moi sommes sûrs, c'est que rien ne pouvait être plus favorable à la musique ."? Ce qui s'est passé en Autriche est arrivé aussi en Italie: "Comment lire, dans un pays où la police intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite, sur un livre rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en Italie, toute véritable discussion est prohibée; et un livre, à force de déshabi tude, est devenu pour les jeunes gens une corvée dont la seule apparition fait frémir."? Ne pouvant pas lire, "le pauvre jeune homme n'a pour dis-

traction que sa voix et son mauvais claveoin; il est forcé de

penser beaucoup aux impressions de son âme. Ainsi donc, le gouvernement despotique, en forçant les hommes à sentir plutôt qu'à réfléchir, est favorable aux arts qui, comme la peinture, le

offre à la fois des fers & des plaisirs; ils acceptent les uns pour les autres, & dans leurs ames avilies, l'amour des voluptés l'emporte toujours sur celui de la liberté. Le Vénitien n'est qu'un pourceau de nourri par le maître, & pour son usage, est gardé dans une étable, où on le laisse 8e vautrer dans la fange & la boue! !" C'est encore à ce même ordre d'idées que se rattache une pensée que Beyle insère dans un Cahier daté du 11 juillet 180k: "Les Italiens me semblent les seuls qui se soient bien arrangés avec leurs despotes, ils sont convenus d'être lâches pourvu que le despote leur donnât toutes les facilités possibles pour goûter les douces voluptés. Ils s'y sont ensevelis et n'ont plus pensé à rien" (Pensées, II, 166).

lyies de Haydn, de Mozart et de Metastase, p. 13.

Étbid., p. 14. Cf. Promenades dans Rome, III, 235, 237. Rappelons à propos de ces remarques que "le plaisir physique est le. base de toute musique" (Vies de Haydn, de Mozart et de Métasis p. 164). Stendhal ne se lasse pas d'insister là-dessus

Vie de Rosgini, I, 19, 20-21, 9495).

3lbid., II, 256. Hpia.

EL sculpture et surtout la musique, tiennent plutôt à la sensation qu'à la réflexion.

A l'époque où Stendhal écrit les Promenades dans Rome, il en arrive à croire que la liberté est contraire à la culture des beaux-arts. C'est un certain M. d'Italinski, Italien trop vieux pour être ambitieux, qui est son porte-parole: “'Un siècle doit exceller dans ce dont il fait sa grande affaire. Notre affaire à nous est d'opérer des conversions politiques. C'est dans ce but que, trompeurs comme trompés, nous parlons sans cesse du bon, du juste, de l'utile. Toute la partie de notre attention et de nos raisonnements qui s'emploie à chercher le bon, le juste, etc., était au service des beaux-arts chez les hommes dont Annibal Carrache voulait captiver l'attention. Voyez les revues littéraires écrites par les hommes graves qui dirigent l'opinion publique, quelle effroyable cant! (hypocrisie de mœurs), etc.'"l 11 revient encore à ce sujet dans le même livre: Le siècle des budgets et de la liberté ne peut plus être celui des beaux-arts; une route en fer, un dépôt de mendicité, valent cent fois mieux que Saint- Paul. A la vérité, ces objets si utiles ne donnent pas la sensation du beau, d'où je conclus que la liberté est ennemie des nn Le citoyen de New-York n'a pas le temps de sentir le beau."

Presque toutes les remarques de Stendhal eur 1e rapport entre le gouvernement et les beaux-arts remontent à Helvétius. C'est lui qui, le premier, signalait à Beyle l'influence des lois sur leg mœurs ou les habitudes morales des peuples .7 TISTUI

lpromenades dans Rome, II, 276-77. I1 entre peut-être dans ce passage l'idée de Cabanis que la sensibilité de 1'homme est bornée (Journal, V, 2) :1811t dirige toute son attention vers la politique, il négligere forcément les beaux-arts. Mais, comme nous l'avons vu ci-dessus, Stendhal sait depuis 16803 que plus un gouvernement est libre plus les citoyens s'occupent de politique.

2Promenades dans Rome, II, 291.

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