Pengées, I
“Mœurs égale lois plus climat.
NLe goût ne dérive-t-il pas directement des mœurs? Si oui
"10 goût républicain;
"29 goût monarchique, despotique;
"39 goût aristocratique." a C'est chez Helvétius que Stendhal a appris à connaître le rapport entre l'œuvre d'art et les institutions sociales et politiques. Voir De l'Esprit, Dis. II, chap. xix, pp. 177-85; notre these, pp: 60-62.
enseigné comment naissent les beaux-arts et comment la forme du
gouvernement les favorise ou leur nuit. Bien entendu Stendhal a tiré les conséquences des principes d'Helvétius, d'autres auteurs
ont modifié ses idees, mais c'est à l'auteur du livre de l'Esprit et du traité de l'Homme, qu'il doit ses principes.
Nous avons étudié le rapport entre le gouvernement et les beaux-arts. ŒExaminons maintenant comment ils plaisent à l'homme. Toute la poétique de Stendhal, comme celle d'Helvétius, n'est que la connaissance des règles propres à produire des sensations fortes! Plus un objet produit de ces sensations, plus il est réputé beau.® Dans son "Salon de 1824", Stendhal dit: "Dans les arts, il faut toucher profondément ns C'est bien la tout le secret des beaux-arts, comme il l'affirme lui-même à propos de la sculpture: “I1 faudrait dans la statuaire revenir de l'imitation gauche, servile, roide de l'antiquité, à la sculpture capable de nous intéresser profondément et de nous émouvoir."
Tout ce qui nous frappe vivement est beau. Si nous jugeons d'après nos sensations, nos jugements seront toujours justes .?
Îcf. Pensées, Cahier daté du 9 août 1403, I, 174:
"HCelvétius], Hlomme], 294, (II vol.) dit:
WiLa beauté d'un ouvrage a pour mesure la sensation qu'il fait eur nous. Plus cette sensation est nette et distincte, plus elle est vive. Toute poétique n'est que le développement de ce
principe.!" Voir De l'Honme, IV, Sec. VIII, chap. xvii, 231. 2Cf. De l'Amour, 11, 197: "'La première vertu de tout ce
qui prétend à nous donner du plaisir, c'est de frapper fort.'"
1 SMélanges d'art, 64. H. Martineau (Paris: Divan, 1932), p. 115.
Hipes beaux-arts et du caractère français", ibid., p. 170.
0f. Pensées, Cahier daté du 9 janvier 1803, I, 73: MNe se déterminer jamais quia magister dixit, mais voir les raisons qui convainquaient le maître. Appliquer cette maxime au goût des anciens. Les hommes n'ont jamais donné le nom de génie aux imitateurs." Beyle semble s'inspirer, en l'occurrence, du passage suivant d'Helvétius: lJ'ouvre un livre moderne. Son impression sur moi est plus agréable que celle d'un ouvrage ancien. Je ne lis même ce dernier qu'avec dégoût: n'importe: c'est l'ancien que je louerai âe préférence. Pourquoi? c'est que les hommes & leurs générations sont les échos les uns des autres: c'est qu'on estime sur parole jusqu'a l'ouvrage qui nous ennuie" (De 1'Houne, IV, Sec. VIII, chap. xiii, 211, en note). Le 11 février 14 ; Beyle disait: “Mon admiration pour Shakspeare crott tous les jours. Cet honme-la n'ennuie jamais et est la plus parfaite image
C'est d'après cette règle que Stendhal dit, dans les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, qu' "en musique comme en amour, ce qui est beau, c'est ce qui platt."l 11 admire beaucoup cette manière de voir chez les Italiens! "lci les gens ne passent pas leur vie à juger leur bonheur. Mi piace ou non mi piace est le grande manière de décider de tout."
11 s'ensuit que le goût est relatif à la manière de voir ou de sentir de chaque individu. C'est dans l'Histoire de la peinture en Italie que Stendhal approfondit le plus cette question. La partie essentielle du Chapitre LXVI, intitulé "Que dans ce qui plaît nous ne pouvons estimer que ce qui nous plait, ge rattache aux remarques d'Helvétius sur le principe de l'analogie .7 Dans
de la nature. C'est le manuel qui me convient. Il ne savait rien. N'apprenons donc pas le grec. Il faut sentir et non savoir! (Pensées, I, 227). Et il ajoutait tout de suite après: MLe poète doit plaire, voila la loi. Si Shakspeare ne me plaît pas, son procès est tout fait, je ne le relis plus" (ibid.). C'est Helvétius qui a fourni à Beyle cette règle capitale: "L'objet des arts est de plaire, &, par conséquent d'exciter en nous des sensations qui, sans être douloureuses, soient vives & fortes. Un ouvrage produit-il sur nous cet effet? On y applaudit" (De l'Homme, IV, Sec. VIII, chap. xiii, 211). Et il ajoute: "Dans le genre agréable, plus une sensation est vive, & plus l'objet
qui la produit en nous, est réputé beau. Dans le genre désagréable, au contraire, plus une sensation est forte, plus l'objet
ui la produit pareillement en nous, est repute laid ou affreux. uge-t-on d'apres ses sensations, c'est-à-dire, d'après soi? Les jugements sont toujours justes. Juge-t-on d'apres ses pre jugés, c'est-a-dire, d'apres les autres? Les jugements sont toujours faux, & ce sont les plus communs" (ibid., en note). Après avoir expliqué ainsi l'objet des arts, Helvétius definit le beau: "Le beau est ce qui nous frappe vivement. Et par le mot de connoisgance du beau, l'on entend celle des moyens d'exciter en nous des sensations d'autant plus agréables, qu'elles sont plus neuves & plus distinctes. C'est aux moyens d'opérer cet effet que 8e reduisent toutes les diverses regles de la poétique & de l'éloquence" (ibid., pp. 211-12).
lyies de Haydn, de Mozart et de Métastase, p. 197. Il
ajoute tout de suite apres: "Au reste, c'est un sentiment bien naturel que de trouver beau ce qui plaît" (ibid., p. 198). Rome, Naples et Florence en 1817, M. de Stendhal,
Officier de Cavalerie (Paris: Delaunay, 1817), pp. 210-11; Rome, Naples et Florence, II, 193.
3Pour l'histoire de l'influence de ce principe sur la pensée de Stendhal, voir Correspondance, I, 1992101; 105; Théâtre, éd. H. Martineau RTS Divan, 1931), II, 138; Pensées, 1, 101; Correspondance, I, 177-768; Journal, I, 97; Correspondance,
le livre de l'Esprit, Discours II, Chapitre III, nous trouvons le titre suivant: "De l'esprit, par rapport à un particulier", et le sous-titre: "On prouve, par les faits, que nous n'estimons, dans les autres, que les idées que nous avons intérêt d'estimer". Stendhal ne fait donc que dire, d'apres Helvétius, que l'individu, qui juge tout d'après son intérêt, ne trouve beau--c'est-à-dire plaigant--que ce qui lui plaît. Les ressemblances ne s'arrêtent point aux titres des chapitres. Stendhal examine la manière dont deux grands artistes sont affectés par le même objet:
Chez le Titien, la science du coloris consiste en une infinité de remarques sur l'effet des couleurs voisines, sur leurs plus fines différences, et ,en la pratique d'exécuter ces différences. Son œil exercé distingue dans un panier d'oranges vingt jaunes opposés qui laissent un souvenir distinct.
L'attention de Raphaël, négligeant les couleurs, ne voyait dans ces oranges que leurs contours, et les groypes plus ou moins gracieux qu'elles formaient entre elles
Ainsi donc, l'attention de chaque artiste se dirige vers l'objet qui l'intéresse. Stendhal revient à cette idée dans une autre partie de ce même chapitre: "Au milieu de cette immense variété que la nature offre aux regards de l'homme, il ne remarque à la longue que les aspects qui sont analogues à sa manière de chercher le bonheur. Gray ne voit que les scènes imposantes; Marivaux,
I, 280; Journal, I, 119; Journal, I, 222; Journal, II, Lg: corne, ETAT 9-73: Journal, DVPRDENEOr Voir aussi UE thèse, pp. 63- Gb RÉCENT: : 151-52: 179- 80; 185; 191-93; 216.
le 1'Esprit (Ansterdem & Liepzig: Arkstee & Merkus, 1759), 1, 60. Nous renvoyons à cette édition ici parce qu'elle contient les sous-titres des chapitres. Fo toutes nos autres références nous employons i'édition de 1756.
2cf. De L'Esprit, Dis. II, chap. 111, 55! M... chaque particulier ne donne le nom d'esprit qu'à l'habitude des idées qui lui sont utiles, soit oomme instruotives, soit oomme agréables; L'OSAE ce nouvel égard, nee personnel est nose le seul
pps des hommes." . Correspondance, & février 1803, | #
Histoire de la peinture en Italie, I de le 258. Cf. De l'Egprit, Dis. II, chap. vii, p. 66: RL PRES je 1rei PrOUVÉ dans le chapitre IV, à ne sentir, dans les autres, que les idées analogues à nos idées, comment admirer un genre d'esprit trop différent du nôtre? Si l'étude d'une science ou d'un art nous y fait appercevoir une infinité de beautés & de difficultés que nous ignorerions sans cette étude, c'est donc pour la science & l'art que nous SU ro que nous avons nécessairement le plus de cette estime que j'appelle sentie."
que les points de vues fins et singuliers. Tout le reste est ennuyeux ."1 Cette même idée se trouve ches Helvétius: Que, dans un ouvrage manuscrit, & eur lequel on n'a aucune prévention, l'on charge, séparément, dix hommes d'esprit de marquer les morceaux qui les auront le plus frappés: je dis que chacun d'eux soulignera des endroits différents; & que, si l'on confronte ensuite les endroits approuvés avec l'esprit & le caractere de chaque approbateur, on sentira que chacun d'eux n'a loué que les idées analogues à sa maniere de voir & de sentir: & que l'esprit est, si j'ose
le dire, une corde qui ne frémit qu'à l'unisson."” Remarquons
que tandis que Stendhal dit "analogues à sa manière de chercher le bonheur", Helvétius dit "analogues à sa maniere de voir & de sentir". Tous les deux veulent dire en effet 1 chacun ne remarquera que ce qui est analogue à son caractère.
Comme l'affirme Stendhal dans le passage suivant, chacun, entraîné par l'intérèt de son plaisir, ne remarque que ce qui lui plaît: "Si Raphaël eût trouvé plus de plaisir aux beautés des contours, il n'eût pas remarqué ceux-ci de préférence. En voyant le choix contraire du Titien, il fallait ou que Raphaël fot un froid philosophe, ou qu'il se dtt: ‘C'est un homme d'un extrême talent, mais qui se trompe sur la plus grande vérité de la peinture: l'art de faire plaisir au spectateur.' Car si Raphaël eût
cru son opinion fausse, il en eût changé."" Helvétius dit pareillHistoire de la peinture en Italie, I, 259.
2De l'Esprit, Dis. II, chap. iv, p. 66.
3cf. Journal, 6 mars 1813, V, 12: "Un caractere, c'est la manière habituelle de chercher le ‘bonheur .!
Histoire d de la peinture en Italie, I, 2584-59. A la suite de cette boutade, Stendhal avait placé deux petits paragraphe qui ge rattachent encore au principe de l'analogie. Dans le premier, i1 dit que l'amateur qui n'a pas consacré ses journées à 8e perfectionner dans la manière de Rephaël admirera davantage le Titien. I1 ne dira pas comme celui-là que celui-ci se trompe sur le but de la peinture. Mais comme les idées de Raphaël sur le coloris et sur les autres procédés de son art font défaut à l'amateur, sous ce rapport, il admire moins que Raphaël le Titien (ibid,
p. 259). La raison en est, à notre avis, que la sphère des idées de 1'amateur est moins étendue que celle, de l'artiste. Il n'est pas à même, par conséquent, d'apprécier à sa juste valeur le génie du Titien sous le rapport du coloris. Pour employer le langage d'Helvétius, relativement au coloris, il y a moins d'analogie entre les idées du Titien et celles de l'amateur qu'entre le peintre vénitien et son rival (cf. De L'Esprit, Dis. II, chap.iv,