‹ Stendhal et Helvetius: Les Sources de Quelques Idees Stendhaliennes Sur Le BeauChapitre 3 sur 3 · SIL · texte numérisé non relu

SIL

lement qu'à moins d'être un philosophe attaché à son sentiment sans opiniâtreté, nous ne pouvons estimer que les idées analogues aux nôtres. La plupart des hommes ne peuvent dono avoir d'estime sentie que pour les idées analogues aux leurs. Il ajoute à ce propos: "Comment n'auroit-on pas de soi la plus haute idée? il n'est personne qui ne changeat d'opinions, s'il croyait ses opinions fausses."

Les Parisiens, ajoute Stendhal, "congelés par la orainte du ridicule", se piquent d'admirer la sagesse de l'artiste qui est indulgent à l'égard d'un rival "qui prend une route opposée." Mais le bon sens et l'enthousiasme sont incompatibles.” lLe véritable artiste au cœur énergique et agissant est essentiellement

p. 67). Mais comme Stendhal ajoute dans le deuxième paregraphe, gi Raphaël reconnaît la force des moyens employés par le Titien,

LOUE Ts la justesse de son but (Histoire de la peinture en Italie lis 259). tendhal s'est peut-être souvenu, en l'oocur-

rence, que les hommes célèbres, suivant Helvétius, ,ne sont pas

les meilleurs juges dans le genre qu'ils ont adopté . Le grand peintre comme le grand écrivain a chacun sa maniere. Or chacun de ces hommes illustres, nécessités par son goût à regarder sa manière comme la meilleure, doit, en conséquence, faire souvent

plus de cas de 1'homme médiocre qui la saisit, que de l'homme de génie qui s'en fait une. De là les jugements ‘différents que portent souvent sur le même ouvrage, & l'écrivain célebre & le public, qui, sans estime pour les imitateurs, veut qu'un auteur soit lui et non un autre" (De l'Esprit, Dis. IV, chap. v, p. 530). Et 11 ajoute: MAussi, l'homme d'esprit qui s'est perfectionné le goût dans un genre, sans avoir, en ce même genre, ni composé, ni adopté de manière, a-t-11 communément le goût plus sûr que les grands écrivains. Nul intérêt ne lui fait illusion, & ne l'empêche de

se re au Ve de vue d'où ie public considère & juge un ouvrage" (ibid.

libid., Dis. II, chap. iii, p. 56.

Prbid., chap. iv, p. 68.

3Stendhal se souvient peut- -8tre ici qu'il ne faut pas exiger, dans les hommes, "des qualités contradictoires". Helvétius dit à ce propos: "Un pere veut qu'à de grands talents son fils joigne la conduite la plus sage. Mais sentez-vous, lui dirai-je, que vous desirez dans votre fils des qualités presque contradictoires? Sachez que, si quelque concours singulier de CÉropnssances les a quelquefois rassemblées dans le même homme, elles s'y réunissent tres-rarement: que les grands telents supposent toujours de grandes passions; que les grandes passions sont le germe de mille écarts; & qu'au contraire ce qu'on appelle bonne conduite est presque toujours l'effet de l'absence des passions, & par conséquent l'appanage de la médiocrité. Il faut de fra ds passions pour faire du grand en quelque genre que ce soit" De L'Esprit, Dis. IV, chap. xiv, pp. 599-600).

non tolérant. Avec la puissance, il serait affreux despote. Moi, qui ne suis pas artiste, si j'avais le pouvoir suprême, je ne sais pas trop si je ne ferais pas brûler la galerie du Luxembourg, qui corrompt le goût de tant de Français."l Stendhal s'inspire encore d'Helvétius: "Il est peu d'hommes, s'ils en avoient le pouvoir, qui n'employassent les tourments pour faire généralement adopter leurs opinions ... Ce n'est qu'à l'impuissance, qu'on est en général redevable de sa modération."

Selon Stendhal, le mot d'une grande dame de l'ancien régime caractérise bien l'attitude de chaque homme à l'égard de ges idées et de son goût: La duchesse de la Ferté disait à madame de Staal: ‘Il faut l'avouer, ma chère amie, je ne trouve que moi qui aie toujours raison. "2 Helvétius cite aussi le mot de la duchesse pour prouver que puisqu'il n'est pas deux hommes dont les idées soient exactement semblables, il faut nécessairement que chaque particulier croie mieux penser que tout autre. Se rappelant que c'est l'invention ou l'originalité qui est la marque essentielle du génie, ? Stendhal tire la conséquence: “Plus l'on aura de génie naturel et d'originalité, plus sera évidente la profonde justesse de cette gaillie."

“Histoire de & Le 2 peinture en Italie, I, 267. Cf. Vie de Rossini, T, 107 he 147- Promenades dans Rome, I, 35; II, 19-20.

2De 1 re &, Dis. Il, chap. iii, pp. 57-54, note e. JHistoire de la peinture en Italie, I, 267.

*De L'Esprit, Dis. II, chap. iv, pp. 68-69: ‘La Duchesse de la Ferté disoit un jour à Madame de Staal: "IL faut l'avouer, me chere amie, je ne trouve que moi qui aie toujours 8 raison.

Cf. Correspondance, avril 1803, I, 129: "On dit qu'un homme a du génie lorsqu'il a inventé dans gon genre. Tout homme qui ne fait que copier, embellir, traduire, peut avoir du talent, mais jamais de genie. On compte, parmi les génies, Homère, Corneille, Helvétius, Montesquieu, Jules César, Molière, Newton, parce que, en des genres tres différents, ils ont inventé." Cette définition du génie appartient à. Helvétius, qui commence par, dire que la plupart des définitions du génie ne s'appliquent pas à tous les hommes de génie. Ce titre accordé à des hommes aussi différente que Newton, Locke, Montesquieu, Corneille, suppose une qualité commune qui caractérise en eux le, génie. Pour trouver cette qualité, le disciple de Locke remonte à l'étymologie de ce mot: iCelui de génie dérive de gignere, gigno; j'enfante, je produis;

il suppose tou jours invention: & cette qualite est la seule qui appartienne à tous les génies différents" (De l'Esprit, Dis. IV, chap. i, p. 476).

ÉHistoire de la peinture en Italie, I, 267.

Après avoir dit que chaque artiste est le produit de son milieu, et après avoir raconté plusieurs anecdotes pour prouver que l'Allemand et le Français, élevés dans des milieux différents, ne peuvent pas admirer les mêmes choses, ? Stendhal conclut: "Vous voyez le mécanisme qui sépare Gray de Marivaux: ceci porte sur une différence non pas morale, mais physique. Que dire à un homme qui, par une expérience de tous les jours, et mille fois répétée, préfère les asperges aux petits pois?" Stendhal veut dire par la que L'homme ne peut admirer que ce qui est analogue à sa manière de sentir, et cette manière de sentir tient à son tempérament.

11 s'ensuit que personne n'a le droit d'imposer son goût aux autres. Les disputes sur Racine et Shakspeare sont vaines. Mais on peut expliquer les différences dans les goûts à l'aide du climat et de la forme du gouvernement: "Le climat tempéré et la monarchie font naître des admirateurs pour Racine. L'orageuse liberté et les climats extrèmes produisent des enthousiastes pour Shakepeare."”" Ainsi donc, le goût dérive du climat et des lois.

PIbid., p. 263.

lipia., pp. 261-63.

3Noue nous proposons d'examiner cette question dans une étude sur les rapports entre Stendhal et Cabanis. Rappelons, à ce propos, qu'au mois de décembre 1413, Beyle indiquait, comme une des sources de lgoût-raisonneur", la table analytique de Cabanis par Tracy" (Molière, Shakespeare, le comédie et le rire, p. 231, n. 1). Dans le Chapitre que nous étudions, Stendhal ne fait que renforcer les theories d'Helvétius par celles de Cabanis. Ce qu'il dit a propos de la theorie des beaux-arts par Schlegel, confirme notre opinion: “Melange impatientant de belles véritée et de sottes erreurs. Manque de physiologie et de la doct. de

l'intérèt. Tout cela vague faute de physiologie" (Mé intimes et marginalia, éd. H. Martineau [Paris: Divan, 1936], I,

312. M. Robert Vigneron, se basant sur l'écriture de Stendhal, incline & croire que cette annotation date de décembre 1613, date à laquelle Stendhal lut, pour le première fois, Schlegel).

Mi etoi re de le peinture en Italie, I, 26.

< ÎLe climat fait naître le tempérament, qui influe sur la maniere de sentir de l'homme, et, par conséquent, sur son goût. D'autre part, c'est Helvétius qui a signalé a Stendhal l'influence des gouvernements sur le goût. Helvétius soutient que puisque les mœurs d'une nation changent souvent d'un siècle à l'autre, "ce changement doit ... en occasionner dans le genre ... de son goût: une nation est donc, par l'intérêt de son amusement, presque toujours forcée de mépriser dans un siecle ce qu'elle admiroit dans le siecle précédent" (De L'Esprit, Dis. II, chap. xix, 177- 78). Aprés avoir signalé le peu de cas que les Français font du théâtre cornélien, qu'ils admiraient tant du vivant de l'auteur

Après avoir expliqué l'influence du climat et des lois gur le goût, Stendhal revient à l'idée que chacun est le meilleur juge de ce qui lui platt: La préférence dégagée de tout jugement accessoire, et réduite à la pure sensation, est ineattaquable.! C'est à Helvétius, comme nous l'avons vu, que Stendhal emprunte l'idée qu'il faut s'en tenir à la sensation et non à l'opinion et que ce qui fait une sensation agréable est beau .? Cette manière de juger est la seule juste .2

Puisque la plupart des hommes ont un goût appris, "un tableau de génie, et par conséquent original", sera moins admiré qu'un tableau "légèrement au dessus de la médiocrité."? Stendhal met encore à contribution, en l'occurrence, le principe de l'analogie. Puisque la plupart des amateurs sont médiocres, ils n'admireront que les tableaux médiocres. Il suit de ce même principe que Mengs, peintre froid, doit détester le passionné Tintoret. A propos de Mengs, Stendhal dit que le peintre saxon avec une philosophie froide, ou une tête plus forte, se serait convaincu, en voyant le nombre d'amateurs qui admiraient le Tintoret, que c'était un excellent peintre du second ordre. "Mais la vérité d'un tel jugement, évidente pour l'esprit de Mengs n'aurait pu changer son cœur."! Helvétius dit aussi que quelques hommes sacrifient leurs opinions à celles du public sans 8tre intérieure-

du Cid, Helvétius ajoute: “Tout changement arrivé dans le gouvernement ou dans les mœurs d'un peuple, doit nécessairement amener des révolutions dans son goût. D'un siecle à l'autre, un peuple est différemment frappé des mêmes objets, selon la passion différente qui l'anime" (ibid., pp. 186-87). Comme le signale

M. Robert Vigneron, c'est en partie à Helvétius que Stendhal doit sa théorie romantique ("Stendhal et Hazlitt"', Modern philologv, XXXV [Mey, 1938], p. 383).

lHigtoire de la peinture en Italie, I, 26k.

2cf. upra, pp. 10-11 et notes.

JMais l'idée que la sensation pure est inattagqueble remonte à Destutt de Tracy (Molière, Shakespeare, la comédie et le rire, pp. 228-29).

Hatendhal ge souvient encore, à ce propos, de la définition du génie qu'il a emprunté à Helvetius. Cf. supra, p. 15,

mp SHistoire de la peinture en Italie, I, 265.

Érbid., p. 266. Tibid.

ea

ment convaincus qu'ils ont tort.l

11 résulte de ce qui précède que chacun n'estime, dans les autres, que les idées analogues aux siennes. Stendhal explique ainsi pourquoi l'homme est forcé de le faire: "La paresse nous force à nous préférer. Pour qu'une idée nouvelle soit intelligible, il faut qu'elle rapproche des circonstances que nous avions déjà remarquées sans les lier"? Apres avoir choisi un exemple qui rend ce principe sensible, il ajoute: "Si cette idée ne rapprochait pas des circonstances déjà remarquées, elle seroit ausei inintelligible que celle-ci: le consinus de quarante-cinq degrés est égal au sinus, que deux mois de géometrie rendent palpable ."2 Helvétius avait employé le même raisonnement pour prouver que la paresse nous empêche d'estimer les idées qui ne sont pas analogues aux nôtres.

Stendhal poursuit ainsi sa démonstration: "On admire la supériorité d'autrui dans un genre dont on conteste la supériorité; mais vouloir faire sincèrement reconnaître à un être humain la supériorité d'un autre dans un genre dont il ne puisse contester la suprême utilité, c'est lui demander de cesser d'être lui-même, ce que personne ne peut demander à personne; c'est vouloir que la courbe touche l'asymptote.! Ceci est encore un emprunt. Helvé-

ÎCf. De L'Esprit, Dis. II, chap. iv, p. 69: "Mais ... on voit pos gens reconnoître dans les autres plus d'esprit qu'en eux. Oui, TONNES je, on voit des hommes en faire l'aveu; & cet aveu est une belle ame: cependant ils n 'ont, pour celui qu'ils ne font que donner à l'opinion publique la préférence sur la leur, & convenir que ces personnes sont plus estimées, sans être intérieurement convaincus qu'elles soient plus estimables."

ÉHistoire de La peinture en Italie, I, 267-686.

Ibid., p. 268. Of. ibid., p. 259: "Beaucoup des idées du Titien étaient inintelligibles à Raphaël Soil

ko. De l'Esprit, Dis. II, chap. iv, pp. 64-65: "Or,

pour prouver que la paresse ne nous permet d'accorder cette sorte d'estime [l'estime sentie] qu'aux idées analogues aux nôtres, il suffit de remarquer que c'est, comme le prouve sensiblement la géométrie, par l'analoœie & les rapports secrets que les idées

dé jà connues ont avec les idées inconnues, qu'on parvient 8 la connoïssance de ces Cermiones; & one (o} est, en suivant la progression de ces analogies, qu'on peut &s élever au dernier terme d'une science. D'où il suit que des idées, qui n'auroient nulle analogie avec les nôtres, seroient pour nous des idées inintelligibles."

Histoire de la peinture en Italie, I, 264.

tius dit que les hommes font d'autant moins de cas d'un genre qu'ils y reconnaissent plus de supérieurs.l Stendhal tire de cette vérité une règle de conduite: MTant que vous ne demandez à votre ami que le second rang après lui, il vous l'accorde, et vous estime. À force de mérite et d'actions parlantes voulezvous aller plus loin? un beau jour vous trouvez un ennemi. Rien de moins absurde que de faire quelquefois des sottises bien absurdes."

lof. De l'Esprit, Dis. 7 chap. iv, ,P- 70: "Un homme du monde conviendra, sans peine, qu'il est en géométrie fort inférieur aux Fontaine, aux d'Alembert, aux Clairaut, aux Euler; que dans la poésie il le cede aux Molière, aux Racine, aux Voltaire: mais je dis en même temps que cet homme fera d'autant moins de cas d'un genre, qu'il reconnottra plus de supérieurs en ce même genre; & que d'ailleurs il se croira tellement dédommagé de la supériorité qu ‘ont sur lui les hommes que je viens de citer, soit en cherchant à trouver de la frivolité dans les arts & les sciences, soit par la variété de ses connoissances, le bon sens, l'usage du monde, ou par quelque autre avantage pareil, que, tout pesé, il se croira aussi estimable que qui que ce soit." En 1416, Stendhal qualifie Schlegel de pédant ridicule et de monstre de vanité. Schlegel estime qu'il est le plus grand littérateur de l'Allemagne et que la littérature allemande est supérieure à

toutes les autres. Du reste, il est absolument l'original des trois procureurs sortant du gis dans Helvétius ..." (Beyle à Crozet, Rouen, 28 septembre 1 1816, Correspondance, IV, 371). Selon

Helvétius, la vanité de l'homme est telle que 1e plus petit magisvrai se croit autant d'esprit que Corneille: "Supposons ... qu'au sortir de le comédie le hazard rassemble trois praticiens; qu'ils viennent à parler de Comeille; tous trois, peut- ètre, s'écrieront à la fois que Corneille est le plus grand génie du monde: cependant, si, pour se décharger du poids importun de l'estime, l'un d'eux ajoutoit que ce Corneille est à la vérité un grand homme, mais dans un genre frivole; il est certain, si l'on en juge par le mépris que certaines gens affectent pour 1a poésie, que les deux autres praticiens pourroient se Tanger à l'avis du premier: puis, de confiance en confiance, s'ils venoient à comparer la chicane a la poésie: L'art de la procédure, diroit un autre, a bien ses ruses, 8es finesses & ses combinaisons, comme tout autre art: Vraiment, répondroit le troisieme, il n l'est point d'art plus difficile. Or, dans l'hypothèse très- admissible, que dans cet art si difficile, chacun de ces praticiens se crût le plus habile; sans qu'aucun d'eux eût prononcé le mot, le résultat de cette conversation seroit que chacun d'eux se croiroit

autant d'esprit que Corneille" (De L'Esprit, Dis. II, chap. iv,

p. 71): En 1829, Stendhal se rappelle encore ce dialogue et s'en sert pour prouver que les sociétés particulières n'estiment que les idées analogues aux leurs (correenensance, éd. Ad. Paupe et P.-A. Chéramy [Paris: Bosse, 19081], II, 505; Hélanges de de 1 littéreture, éd. H. Martineau (Paris: Divan, 19331, 203-614)

Histoire de la peinture en ltalie, I, 2648-69. Cf. De

l'Esprit, Dis. IV, chap. x, p. 566: ‘Qui. sait si, pour appaiser la haine de ses contemporains, le mérite ne doit pas ... jeter

Enfin, Stendhal dit: Je conclus que dans les autres nous ne pouvons estimer que nous-mêmes .l Heureuse conclusion qui m'empèche d'être tourmenté de tant de jugements contradictoires que je vois les grands hommes porter les uns sur les autres. Désormais les jugements des artistes sur les ouvrages de leurs rivaux ne seront pour moi que des commentaires de leur propre style." Le fond de cette conclusion appartient comme de juste a ce magasin inépuisable d'idées stendhaliennes--le livre de 1'Esprit.

Les grandes idées sociales et politiques d'Helvétius ont élargi les vues de Stendhal. En les méditant, Henri Beyle a appris à considérer l'œuvre d'art par rapport aux institutions s0ciales et politiques. De plus, afin de poser les bases d'un bon plan de législation, Helvétius avait examiné les lois de la nature humaine, et il avait signalé, à ce propos, le grand rôle de l'ennui parmi les désoeuvrés. L'analyse de ce mal qui se trouve dans le livre de l'Homme a aidé Stendhal à expliquer comment naissent les‘beaux-arts et comment ils plaisent à l'homme.

La théorie de l'intérêt personnel, qui a eu une si grande influence sur la psychologie stendhalienne, a laissé aussi son empreinte sur sa critique artistique et littéraire. L'homme, mû par la paresse et par l'intérêt de sa vanité, ne peut estimer que les idées analogues aux siennes. Stendhal en conclut que chacun aura un goût différent, puisqu'il n'existe pas au monde deux personnes qui ont exactement les mêmes idées.

dans la gueule de l'envie, le gâteau d'un ridicule? La prudence l'exige, & mème l'humanité l'ordonne. S'i1 naissoit un homme

parfait, il devroit toujours, par quelques grandes sottises, adoucir la haine de ses concitoyens.

lof. Théâtre, II, 138: "Comme on n'estime que soi dans les autres, Mme Valbelle qui ne voit de désirable au monde que les honneurs peut-elle estimer M. Valbelle qui cherche le vrai bonheur?! Dés le debut de 1803, Beyle commençait à mettre le principe de l'analogie à contribution.

Histoire de la peinture en Italie, I, 269.

3c£. Dis. II, chap. iv, p. 72: "Il est donc certain que chacun à nécessairement de soi la plus haute idée:, et qu'en con-

séquence on n'estime jamais dans autrui que son image et sa resgsemblance ."

Ainsi donc, c'est en lisant Helvétius que Stendhal epprend à chercher, dans la nature intime de l'homme et dans les forces morales qui dirigent ses mœurs, les règles de sa poétique. Comme l'auteur des livres de l'Esprit et de l'Homme, Stendhal réduit toutes les règles de son esthétique à l'art de produire des sensations fortes. Le beau est ce qui plaît, c'est-à-dire ce qui produit une sensation forte et agréable et, en dernière analyse, l'individu est seul juge de ce qui lui donne une telle sensation. Au lieu de dire, avec La Harpe, que le beau est le même dans tous les temps et pour tous les hommes, Stendhal, pénétré de la théorie de l'intérêt, constate que le beau est relatif aux intérêts des particuliers et des nations. Il découvre que l'individu ne peut estimer que ce qui est analogue à sa manière de voir et de sentir. La théorie des tempéraments, qui modifient la manière de sentir, vient renforcer la doctrine esthétique que Stendhal emprunte à Helvétius et donne à cette dootrine une base physiologique. Mais gi Cabanis et d'autres idéologues encore ont modifié les idées que Stendhal doit à Helvétius, il n'en demeure pas moins que c'est le sensualisme de l'auteur du traité de l'Homme qui a mis Henri Beyle sur la bonne voie.

Page 1