Lettre à Sutton Sharpe, du 28 décembre
jours, il paraît communément admis que Stendhal « écrit mal », et le reproche est si courant que ses plus véhéments admirateurs éprouvent quelque embarras à l'en justifier. Il est vrai qu'il rédige hâtivement, comme un homme que l'idée presse, qui, pour suivre le fil, griffonne au plus vite sur le premier chiffon de papier venu. Il n'écrivait que dans l'ardeur d'une émotion ou d'une vue; sitôt l'étincelle passée, les mots n'étaient plus pour lui que des mots et il répugnait au maniement tranquille de cette matière refroidie. Il n'a jamais su se corriger, et il aimait mieux recommencer que se relire. C'est pourquoi son vocabulaire est pauvre; il s'en tient au mot immédiat, lequel n'est pas toujours le plus juste; ses qualificatifs demeurent souvent vagues, inertes. Il écrit : « la pendule superbe du brillant salon où j'étais ». Il parle tour à tour d'un Voltaire « supérieurement relié » et de sa maîtresse « supérieurement bien faite ». Certaines épithètes sont accolées si régulièrement à leur sujet qu'on les nommerait homériques, n'était leur banalité : les hommes sont des hommes d'esprit, les femmes de charmantes femmes, les Français d'aiina-
bles français. Accordons aussi les répétitions, la lourdeur ou la monotonie élémentaire de la syntaxe, la chute incertaine des phrases. Toutes ces négligences ou ces pénuries expliquent suffisamment le mépris des romantiques et des parnassiens, l'antipathie d'un Flaubert, la sévérité des critiques grammairiens et des critiques artistes. Taine, qui connaît ou qui pressent ces reproches, répond péremptoirement que le bon goût ne consiste pas « à mettre des enluminures aux idées », que « la nudité du style, la haine des métaphores et des phrases imagées sont des qualités », que l'objet unique de l'écrivain est de faire percevoir clairement l'idée à travers les mots et que, « au fond, la suppression du style est la perfection du style ».
Ces formules, qui procèdent de la haine du verbalisme et de la confusion tenace entre la science et l'art, eussent assurément enchanté Stendhal. On serait tenté pourtant de le défendre contre cette imprudente apologie. Dans un passage du Journal, lui-même nous a confié ses scrupules et ses tourments d'écrivain. Souvent, dit-il, il ne parvient à livrer que le contour des choses et en laisse échapper « les
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nuances fines, le profond, le meilleur », parce que les termes manquent et qu'il faudrait des heures pour plier à cette expression une langue pauvre et rebelle. Et il est vrai, d'une part, que la rareté et l'ambiguïté des mots rendent malaisée dans notre langue toute notation psychologique un peu fine, d'autre part que, le contenu des émotions n'étant pas fixé par la mémoire comme celui des idées ou des images, l'écrivain sentimental est tenu de saisir l'instant et de s'en remettre à une sorte d'inspiration immédiate. Mais la traduction claire de l'émotion n'en représente pas moins un travail d'art, n'en implique pas moins un don d'écrivain et même de styliste, puisque la clarté de l'expression, sa vertu communicative dépendront le plus souvent de l'emploi d'un mot ou d'une tournure grammaticale. Stendhal en convient malgré lui, quand il avoue son effort et sa peine à transporter dans des mots la matière intacte de sa pensée, difficulté qui ne s'oppose qu'à l'écrivain artiste et qui est le fondement même de l'art d'écrire. Cette difficulté, Stendhal la résout avec une sûreté presque constante, et c'est en quoi il faut le tenir pour un bon, ou même
pour un grand écrivain. Les pauvretés de vocabulaire ou de syntaxe, le manque de polissage sont les conséquences forcées de sa manière, qui exclut tout travail après coup; elles représentent, si Ton peut dire, des licences d'inspiration. Mais Stendhal est un inspiré, non pas un improvisateur. Il ne se jette sur son papier que lorsque l'émotion à rendre a gagné son point parfait de maturité. Il écrit alors, malgré lui, pour son soulagement et sa ioie, et il faut bien qu'un don d'écrivain l'habite, puisque les mots qu'il choisit font passer en nous la secousse, puisqu'il parvient, avec une justesse divinatrice, à émouvoir le lecteur favorable dans la direction, dans la mesure, dans la teneur exacte où lui-même était ému.
Ce sont aussi des qualités d'écrivain que cette aisance souveraine du ton, cette présence continuelle et charmante, cette élégance qui rehausse et surpasse tous les sujets, ce piquant de l'esprit qui jamais ne lasse ni ne blesse. Voilà des mérites qui n'ont rien de négatif, et qui feront convenir, contre Taine, que le style de Stendhal est autre chose qu'une absence de style. Mais il demeure exact, en
un. sens, que la parfaite simplicité de sa manière a tout à la fois différé et consolidé son succès : « Supposez un jeune littérateur plein d'esprit, débutant aujourd'hui à Paris, et osant écrire en style simple, comme Voltaire. Il serait comme une femme arrivant sans rouge dans un salon où toutes en portent. » Du vivant de Stendhal, tout le monde, ou peu s'en faut, portait du rouge, et c'est pourquoi son style parut incolore et plat. Mais un moment vient où l'on se fatigue du fard, où les yeux trouvent de l'agrément et du répit à se poser sur la fraîcheur naturelle d'un visage. Taine et ses amis, encore éblouis du romantisme, ont senti ce soulagement, que devaient retrouver, trente ou quarante ans plus tard, de jeunes écrivains fatigués par les débauches polychromes du Parnasse. L'absence de qualités plastiques et de musicalité, le rebut volontaire de toute enluminure devinrent pour eux, non seulement des mérites, mais des charmes. C'est grâce à cette nudité que le style de Stendhal n'a point vieilli, qu'il a pu, par delà les années, rattraper son public véritable. Certains fragments de son œuvre datent aujourd'hui de plus de cent ans; on
pourrait les croire écrits d'hier. Le visage sans fard n'a pas une ride; l'étoffe nue n'a pas une coupure et ne fait pas un pli. On peut penser aux maîtres du xvme -siècle dont il s'est nourri, à Montesquieu, à Voltaire, et Taine a fait ce rapprochement tout naturel. Mais Stendhal dépouille et simplifie encore une prose si pure; il la débarrasse de ses agréments, de l'ironie courte, scintillante, presque mécanique, de tout ce brillant qui peut passer, et qui nous semble, en effet, quelque peu éteint. Son style est extra-temporel, si l'on peut dire, et n'a rien à redouter de la mode non plus que du temps. Tandis qu'à certains moments du siècle la prose de Chateauhriand ou celle de Flaubert semblaient factices et pesantes, le style de Stendhal a défié ces beaux revirements de fortune. Pour qui l'a goûté, pénétré, il semble en quelque sorte indémodable. Il ne flatte ni ne contrarie aucune habitude esthétique, aucune préférence d'école; il peut satisfaire également les écrivains les moins assortis par leur manière personnelle. Si Stendhal a pu devenir, à l'intérieur d'une même génération, le point de contact, le lieu commun où venaient se ren-
contrer toutes les tendances diverses, c'est, dans une large mesure, par la vertu de ce style si dédaigné.
Sareey l'a dit avec raison : personne n'a travaillé plus efficacement que Taine à la gloire de Stendhal. Personne ne l'a loué avec des expressions plus grandes et plus magnifiques. L'étude réimprimée dans les Nouveaux essais de Critique et d'Histoire, la phrase des Philosophes français : « Stendhal, le plus gra^d psychologue des temps modernes et peut-être de tous les temps... » le passage fameux de l'introduction à Y Histoire de la Littérature anglaise sont des panégyriques auxquels on ne saurait rien ajouter. Taine fut invariable dans cette admiration, — sauf, à la fin de sa vie, quelques réserves d'ordre moral que nous avons indiquées, — invariable et infatigable : « Là-dessus, je suis comme Nestor, je parlerais un an... » Il a perçu, peut-être même au delà de l'équité, tant il était saisi par l'identité avec sa propre pensée, ce qu'il y a de fécond et de créateur dans
les vues méthodiques du beylisme. Il a compris pourquoi Stendhal traitait les émotions en matière de science, et comment il les transformait en matière d'art; comment il passait de la notion empirique du fait à la notion esthétique. Il a aimé ces visions raccourcies, ces traits et ces mots qui enferment tout un contenu d'âme, cette maîtrise abrupte qui sait, quand il le faut, rompre les chaînes, qui prête l'accent de la liberté, de la vérité fortuite et aventureuse, à des sentiments si fortement mécanisés. Ni le système ni l'art de Stendhal n'ont jamais trouvé de juge plus pénétrant, plus prévenu dans l'admiration. Mais à l'accord intellectuel et artistique, s'est-il adjoint, comme il le fallait, la parenté intime? Taine et sa génération ont-ils pénétré cette sensibilité siendhaliennequi est aux antipodes du système mental, ou même du procédé artistique? Au-dessous du rationalisme anti-romantique, ont-ils retrouvé ce romantisme latent qui le baigne et que nous avons cherché tenacement à tirer au jour?
Ici encore, ici surtout, la pleine intelligence exigeait la similitude des formations et des états. Le romantisme de Stendhal, n'étant ni
moral ni lyrique, ne correspond pas à des états généraux et permanents de la sensibilité. Il est, si l'on peut dire, fonction de certaines nuances de sentiment et de certaines contingences sociales. L'écrivain a déterminé d'avance son futur public, et c'est la vie même de Stendhal qui fournit la loi des véritables amitiés stendhaliennes. Comme il n'a traité, sous des fictions multiples, qu'un seul sujet, l'apprentissage du bonheur, il fallait, pour nouer la complicité sentimentale, des jeunes gens, ou des hommes qui eussent pris liaison avec lui dès leur jeunesse, ou pour le moins des hommes qui eussent été jeunes et se souvinssent de l'avoir été. Nous l'avons vu : ainsi que Musset et pour les mêmes raisons, Stendhal ne s'accorde pleinement qu'avec une période déterminée de la vie. On lui demeure étranger, ou bien on glisse à la surface de son œuvre, si l'on n'a pas retenu quelque chose de cet émoi, si quelque candeur fragile d'enthousiasme et de chimère ne reste mêlée encore au développement de la raison ou n'a pas survécu à l'expérience. Un tel état d'inquiétude et de naïveté conquérante est ordinairement procuré par l'éduca-
tion livresque, par l'ignorance prolongée du monde où l'on se trouvera brusquement introduit. Il fallait ainsi que ces jeunes gens, comme Stendhal lui-même, eussent été formés par l'unique influence des livres, que, de leurs lectures favorites et de leurs rêveries solitaires, ils eussent tiré quelque vision romanesque de la vie. Mais le drame intime du beylisme est le conflit d'un individu donné avec une société donnée, et, pour qu'il pût se jouer à nouveau, les deux antagonistes étaient .pareillement indispensables. Au retour d'individus semblables, et envisageant la vie sous le même jour, devait s'ajouter la reconstitution d'une société analogue. Il fallait donc que la confiance des futurs disciples passât par une épreuve particulière, que les mirages du monde, combinés par la logique illusoire de l'imagination, fussent heurtés par certaines réalités sociales. Il fallait qu'une société ambiguë les appelât sans les accueillir, encourageât leur attente avant de la décevoir et de la meurtrir, renouvelât pour eux, en un mot. l'expérience que Stendhal a lentement subie : se sentir attiré par de grandes promesses et par une apparente facilité, se
sentir blessé par de petits mépris et par une répugnance foncière, dépendre par la susceptibilité, la crainte du ridicule et l'appétit même du bonheur d'un monde auquel on a fini par se reconnaître étranger.
Taine et ses amis ont connu Stendhal en pleine jeunesse, en pleine ardeur de croissance. Provinciaux ou petits bourgeois parisiens, ils avaient grandi en dehors de toute culture mondaine; les livres avaient été leurs seuls démonstrateurs de vie, et, s'ils avaient rêvé de succès, de bonheur ou de puissance, les romans seuls auraient pu nourrir ces rêves incertains. D'autre part, la société qui se développait autour d'eux présentait, comme aux débuts du Consulat et de l'Empire, ce caractère de confusion propre aux époques post-révolutionnaires. Les journées de 1848 n'avaient pas seulement renversé un régime politique : elles avaient ébranlé l'ordre social. L'inquiétude était commune à toutes les classes, et les coalitions paradoxales qui se nouaient entre les partis brouillaient provisoirement toutes les hiérarchies. Plus encore que le monde vrai, le monde imaginaire où ces jeunes gens avaient vécu était empreint de troubles et se-
coué de violents mélanges. Presque tous, avant d'entreprendre Stendhal, avaient subi l'influence de Balzac, toute-puissante de leur temps, et qu'il faut tenir d'ailleurs, même aujourd'hui, pour la plus sûre introduction à la connaissance du beylisme. La sociélé que Balzac a construite de toutes pièces, et dont il a projeté l'image avec une puissance de visionnaire, se prêtait plus complaisaminent encore que la société réelle aux prises ardentes, aux élévations soudaines. Histoire et roman semblaient ainsi composer le terrain le plus favorable à la culture de jeunes Julien Sorel. Tout semblait attirer leur appétit d'émotion, encourager leur énergie ombrageuse. Et, comme l'orage qui brouillait la surface sociale était passager, comme le monde balzacien n'était, à tout prendre, qu'une hallucination de génie, ils étaient destinés, sitôt l'appât saisi, au déchirement des déceptions inévitables.
Formation individuelle, structure sociale répondaient donc, à ce qu'il semble, aux exigences du programme. Un seul événement fit défaut; le contact effectif entre ces individus et cette société. De fait, le frottement ne s'éta-
blit jamais. Il ne paraît pas que, dans la génération de Taine, nul, sauf peut-être le malheureux Paradol, ait jamais franchi le fossé, tenté la fortune. Il faut croire que, dans leurs lectures d'adolescents, là part des romans et des vers n'avait pas été la plus forte. Les effets d'une éducation rigide s'étaient prolongés dans l'âge viril. L'habitude acquise les tint enfermés dans leur tâche professionnelle, et ils ne s'en laissèrent détourner ni par l'injustice, ni par le succès. Le métier, le travail furent pour eux la hiérarchie qui limite et protège, la caste dont on n'essaie pas de sortir. Se fussent-ils montrés plus aventureux, autre chose encore leur eût manqué pour renouveler l'histoire de Stendhal, par conséquent pour la comprendre. Durant les vingt années qui précédaient, le romantisme avait consommé trop de passion, de malaise, de mélancolie; ils s'en trouvaient dépourvus d'avance par les prodigalités imprudentes de leurs aînés. Ils étaient sages, satisfaits, probablement heureux. La biographie de Taine, de Taine jeune homme, en fournit un exemple paradoxal. On sait quelle
suite d'iniquités et de persécutions marquè-
rent son entrée dans la vie active, et ces souvenirs devaient rester la honte de l'Université impériale. Rejeté de parti pris aux concours dont sa carrière dépend, suspect, traqué, réduit à vivre de leçons privées qui minent sa santé, Taine cependant se déclare heureux entre ses livres, quelques amis et sa musique : « A part quelques contrariétés et inquiétudes inévitables, je n'ai rien à désirer. Je suis occupé d'une façon noble et élevée : j'augmente mes connaissances; je vis dans la science; j'ai des amis, assez d'argent, peu de besoins. Que me faudrait-il de plus?... »
Une telle sérénité n'a rien de stendhalien l. Les notes du Journal, écrites au même âge, dans la petite chambre vis-à-vis du Louvre, ne sont qu'un cri de tristesse intrépide, mais douloureuse. Nul doute que ce ton familièrement stoïque puisse s'expliquer par les raisons
4. Elle souffre, pour tout dire, quelques exceptions, mais fort rares. Dans une lettre de 1352, datée de Poitiers où Taine professait, on peut lire : « On n'imagine pas quelle désolation c'est de corriger les plates niaiseries emphatiques des élèves, de sentir qu'on n'est pas compris, de rabaisser ses idées et son enseignement, de •vivre parmi des gens sans idées ni passion, que les idées et la passion offusquent. Notre histoire est celle de Julien au séminaire. »
les plus nobles : la gravité du caractère, l'application à une tâche qui absorbe toute la volonté et qui est conçue comme l'objet unique de l'existence. Cependant, on y perçoit des traces de docilité, de prudence rassise qui révèlent, pour trancher le mot, le fond bourgeois. Taine et les jeunes hommes de sa génération sont, malgré tout, des satisfaits, et leur révolte contre les traditions « justemilieu » demeure tout intellectuelle. Aussi devait-on les voir, l'un après l'autre, rejoindre ce terrain solide des principes conservateurs, dont ils s'étaient détournés par leurs façons de penser, non par leur façon de sentir ou de vivre. Dans la société, raffermie et relevée après un court bouillonnement, ils devaient s'intégrer bientôt, sans trouble et sans effort, chacun prenant sa place naturelle. Comment, dès lors, et quand même les circonstances leur en auraient accordé l'occasion, eussent-ils retrouvé l'unisson stendhalien? Quelle communauté d'émotions ou de souvenirs les eût mis d'accord avec « l'espagnolisme » qui représente la réaction contre toutes les formes de la sagesse bourgeoise, avec cette hyperesthésie qui traduit l'anxiété
28i STENDHAL ET LE BEYLISME
personnelle, l'attendrissement rétractile et souffrant? En fait, ils n'ont jamais touché ce fond de souffrance passionnée, et ils n'y pouvaient pas atteindre parce qu'ils ne le trouvaient pas en eux-mêmes. Taine, à force d'intelligence, a pressenti le mystère. Il a deviné que les amis et biographes de Stendhal, même les plus familiers comme Colomb, ne nous livraient pas une image vraie de sa personne, de l'homme vivant qu'il avait été. Mais il lui a manqué la sympathie au sens profond du terme, c'est-à-dire l'analogie des situations et des sensibilités, pour concevoir à son tour la vérité et toucher la vie. Il a saisi l'observateur, le penseur systématique en qui il pouvait se reconnaître, l'artiste dont il partageait les dégoûts et les préférences, mais non pas l'homme, à qui il ne ressemblait pas. Le portrait qu'il a laissé, et qu'on peut juger à certains égards plus grand que nature, devait fatalement omettre des traits essentiels. On y cherche en vain la passion, l'inquiétude et cette solitude désolée parmi les hommes. Au Stendhal positif ne s'ajoute pas, contradictoire et complémentaire, le Stendhal romantique. Cependant, isolé de ce contenu rebelle qu'il
ne parvint jamais à comprimer, le beylisme n'est qu'une forme vide. Il faut embrasser à la fois les deux faces de ce génie double^ et c'est le méconnaître que le connaître à demi.
La génération qui suivit ne fut pas davantage, et bien loin de là, celle des élus. Les naturalistes de 1865 ne se bornent pas, comme Taine, à diviser l'homme, à éliminer un des aspects de l'œuvre ; ils lui opposent, de toutes parts, la même humeur incompatible. Non point que, dans l'établissement des rapports, ils aient montré de la malveillance ou de la mauvaise volonté. Au contraire, ils le revendiqueraient volontiers pour un maître. L'étude de Zola, remarquablement lucide sur bien des points, frappe par une sorte de déférence affectueuse. En dépit de ces bons sentiments, le naturalisme entretient avec Stendhal le plus irrémédiable des malentendus : participant à peu près des mêmes influences, il les détourne toutes dans un sens opposé. Zola, par exemple, entend comme Stendhal fonder sa construction romanesque sur une
assise scientifique. Mais, tandis que Stendhal conçoit la science comme une logique appliquée, acheminant régulièrement la raison vers une suite continue de certitudes, Zola l'entrevoit comme une métaphysique parlant à l'imagination ou à la foi et procédant par grandes hypothèses créatrices. Zola subit l'hérédité du romantisme comme Stendhal en avait subi la contagion. Mais, dans le bagage romantique, il retient exclusivement ce que Stendhal en rejette, le sens de l'expression lyrique, la recherche du pittoresque extérieur, la prépondérance accordée aux « milieux » et à l'univers sensible. Il poursuit la force, l'énergie vitale, la passion, mais la passion qui, chez Stendhal, relève du mécanisme cérébral, ressortit exclusivement chez lui à l'appareil sensuel. Son positivisme est une religion, son matérialisme un appétit concret de la chair et de la vie, et non plus une combinaison raffinée d'abstractions et de symboles. Aux yeux de Zola et de ses émules, la psychologie de Stendhal n'est donc qu'une mécanique artificielle, sa méthode qu'un jeu de l'esprit, et son œuvre leur paraît manquer de réalité parce qu'elle tient peu de compte de
l'individu physique et donne peu de place au monde extérieur. Hors d'état de percevoir le sens profond de la logique stendhalienne, ils répugnent également à s'approprier une n tion toute sentimentale de la passion ei, du bonheur. Réagissant en cela contre les excès du bas romantisme, ils tiendraient volontiers le « sentiment » pour un signe de débilité, quand Stendhal y voit la forme suprême de l'énergie. Un parallèle entre Julien Sorel et le Frédéric Moreau de X Education sentimentale ferait ressortir cette divergence. Dans l'intention de Flaubert, il existe une correspondance évidente entre la façon d'être de Frédéric et sa façon d'aimer; l'idéalité romanesque de la passion s'accorde avec l'atonie générale du caractère, et une passion de cette qualité chez un personnage si veule fût apparue au contraire à Stendhal comme une anomalie ou comme un miracle.
Méthode et matière, idées et confidences sont donc, au même titre, demeurées étrangères au naturalisme, et la mésintelligence est entière. Chose singulière, on reconnaîtrait plutôt quelque air de famille stendhalien au romancier dont les succès bien pensants balan-
cèrent victorieusement ceux de FEcole. Octave Feuillet a, sans nul doute, aimé Stendhal. L'audace de ses héroïnes fait souvent songer à Mathilde de la Môle et son M. de Camors, livre important et trop oublié, représente en grande partie une interprétation tendancieuse du beylisme. Assurément, d'autres influences et d'autres intentions concourent à expliquer l'œuvre; mais, par l'allure et la manière, Camors procède de Julien Sorel plutôt que des types balzaciens. Feuillet a même pénétré avec une justesse particulière ce fond d' « espagnolisme », cette religion de l'honneur intime qui, chez les héros de Stendhal, rehaussent toute action, et la pire inconséquence du livre est que, dans sa préoccupation morale, Feuillet ait fait commettre à son personnage des actes dont l'honneur aurait dû suffire à le détourner. Mais cette rencontre est de peu de conséquence, et Feuillet d'ailleurs, après une fortune éphémère, cède au naturalisme triomphant. Pendant près d( vingt ans, naturalisme et Parnasse, deux écoles étroitement unies dans leurs principes et dans leur objet, détiennent la maîtrise près que sans partage, et rien en eux ne pouvait
s'accorder avec un art plus dépourvu que tout autre d'extériorité, de rigueur plastique et d'impassibilité. Les premiers symptômes de réaction apparurent avant 1880, Ils concordaient avec une de ces crises d'invasion étrangère qui sont intermittentes, mais périodiques, en France et qui présentent tour à tour comme aliment à notre ignorance engouée les Scandinaves, les Espagnols ou les Persans. Vers 1880, on découvrit les Anglais et surtout les Russes. Certes, le réalisme humoristique des anglo-saxons ou le réalisme mystique des Slaves contrecarraient sur bien des points le naturalisme français, mais Stendhal ne profita point de leur vogue, car ils s'opposaient plus fortement encore au beylisme. Dickens reste essentiellement objectif; Tolstoï essentiellement altruiste. Nous savons, par les plus sûrs témoignages, que Tolstoï admirait la Chartreuse et le Rouge et le Noir au-dessus de tous les romans du siècle, et l'on devine les causes de cette prédilection, qui sont la franchise totale de la confession intime, le courage entier de la vérité descriptive. Mais Tolstoï avait beau chérir Stendhal, les
Tolstoïens ne pouvaient devenir des Beylistes.
Le goût personnel d'un écrivain pour un autre n'empêche pas la contrariété des influences, et rien n'était plus contraire à Part purement personnel et égoïste de Stendhal que l'attendrissement humanitaire et la religion de la pitié. Un exemple pourrait suffire : personne n'a jugé le Rouge ci te Noir avec plus de rigueur qu'E.-M. de Vogue et ses sévérités allèrent jusqu'à inquiéter Taine.
Le critique qui contribua le plus efficacement, par sa grâce armée et insinuante, à accommoder le néo-mysticisme au goût français, M. Jules Lemaître, a reconnu sans le moindre ambage ^ue Stendhal demeurait pour lui un étranger. « Je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme singulier, et j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas à l'admirer, mais à me le définir d'une façon satisfaisante. » Il raille doucement le culte qu'on lui voue, « où il y a du mystère et un orgueil d'initiation ». Brunetière le néglige. M. Faguet lui consacre un essai que nul ne pourra plus omettre, tant il est solide, mais où l'on ne sent que le jeu de l'intelligence. Une grande moitié de la Chartreuse ennuie M. Faguet à périr, et l'un de ses thèmes di-
ESQUISSE D UNE HISTOIRE DU BEtLISME 201
recteurs est « la sécheresse » de Stendhal. Cependant, l'ironie même de M. Lemaîtrc suffirait à nous instruire que le culte stendhalien venait, malgré tout, de se réformer. Il s'était même réformé très près de lui, et si l'on persistait à s'étonner qu'il n'y ait pas participé, ni M. Faguet, ni quelques autres, on pourrait, outre la raison de doctrine que nous avons indiquée, en hasarder une plus personnelle. Les carrières fixes et heureuses ne prédisposent pas au beylisme. Vivre d'abord séparé du monde par la claustration de l'internat ou du métier, puis s'y transporter d'un coup avec le prestige d'un grand nom, c'est précisément éluder cette période ambiguë d'apprentissage et d'épreuve qui est le terrain propre de Stendhal. Avant le succès, M. Lemaître et M. Faguet sont des provinciaux en province, fixés dans la tâche qu'ils ont choisie et dans le milieu qui est le leur, affranchis par conséquent de tous les tâtonnements, de toutes les anxiétés aventureuses. Après le succès, qui fut immédiat pour l'un et prompt pour l'autre, la question ne se pos( plus. On ne commence pas à goûter Stendhal après spécialité choisie et fortune faite. Puui
composer à nouveau une église stendhalienne qui, cette fois, se trouvât avec le maître en communauté de cœur, il fallait des provinciaux transplantés à Paris dès l'adolescence ou des Parisiens de modeste origine, introduits sans transition, sans étapes régulières, dans les cercles supérieurs de la société; tous sans métier défini, privés de l'obligation d'une tâche, de la contrainte et de l'appui corporatifs"; tous ambitieux, avides, tendant vers les plus hautes jouissances de la vie des ambitions tremblantes et des appétits maladroits. Cette génération se trouva : ce fut celle des jeunes gens qui avaient commencé de grandir ou de penser après les Années Terribles, et qui, entre 1880 et 1890, opérèrent successivement leur entrée dans la notoriété parisienne. M. Paul Bourget et M. Maurice Barrés en sont les représentants les plus illustres. Ils étaient jeunes et sortaient presque tous d'une étroite bourgeoisie de province. Comme le jeune Beyle chez le grand-père Gagnon, ils avaient connu la solitude de la maison familiale, puis, comme Julien Sorel, la solitude du collège, plus agitée et peut-être moins pénible. Les livres avaient été leurs seuls compagnons,
leurs vrais maîtres, non plus seulement, comme pour Taine, les livres qui instruisent et qui font penser, mais les livres sur lesquels on rêve : cris animateurs des poètes, visions évocatrices des historiens ou des romanciers, Hugo et Michelet, Flaubert et Balzac. Ils avaient lu Musset dans le même émoi fébrile que le jeune Musset lisait Byron. Les méthodes de l'éducation, déjà relâchées, exigeaient une application moins constante et moins mécanique ; elles créaient entre les condisciples une communauté moins étroite. Il restait du jeu pour la solitude, pour le cheminement intime d'une strophe ou d'une page, pour l'échange, avec quelques camarades choisis, de l'enthousiasme et de la mélancolie, pour leur refoulement secret vers l'avenir. Par l'exemple de Beyle lui-môme, nous savons dans quel sens ces habitudes d'adolescents font pencher les caractères. Elles éveillent de grandes exigences en laissant subsister de grandes faiblesses. Elles excitent la première confiance chimérique dans la bonté des hommes et dans la facilité du bonheur. Elles forment des jeunes gens que dépayseront longtemps les milieux nouveaux et la
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peur des positions fausses, qu'arrêteront, dans leur appel vers le dehors, la plus légère erreur de goût, la plus fine discordance sentimentale, qui souffriront également de la sécheresse et de la vulgarité. Et, rien au monde n'étant si rare que la perfection du goût sans rien de sec ou que la franchise d'expansion sans rien de vulgaire, l'issue fatale, comme chez Stendhal et ses personnages, sera l'échec quotidien, la déception répétée du cœur, le retour vaincu sur soi-même.
Avec plus ou moins d'allégresse ou d'audace, mais avec le même fonds d'ambition, cette génération de « déracinés » entreprit son aventure juvénile. Ils n'étaient pas, comme les romantiques, une bande de génies militants et triomphants, mais des isolés, des singuliers, chargés chacun de sa fortune, attendant tout de leur contact personnel avec ce monde qui les attirait. Et la société dont ils allaient tenter l'escalade rappelait, de plus près encore que celle de 1848, les lendemains de la grande Révolution. Après 1789, les années de la Guerre et de la Commune sont la plus violente des crises françaises. Dans l'ordre politique, moral ou religieux, tout se
îrouva remis en cause; on vit s'opérer sous le choc les plus étranges revirements, les conversions les plus imprévues; on vit se redresser, intactes et agissantes, des convictions qu'on pouvait croire endormies depuis cinquante ans. L'obsession du désastre et du danger prolongeait le trouble tout en suscitant l'énergie, et une sorte de dépression nerveuse se mêlait au sursaut moral. Ce fut le temps du pessimisme et de l'espoir, des essais incertains au milieu des ruines. Tandis qu'après les secousses de Février et de Juin la société s'était vite reformée, avait retrouvé promptement son assise dans la béatitude matérielle du second Empire, cette fois la confusion se prolongeait. La France cherchait à tâtons son équilibre, sa loi stable, et, comme il advient nécessairement, ce bouleversement des opinions, des positions intellectuelles et morales apportait le désordre dans les échanges sociaux. Les mêmes symptômes sont communs à l'enfantement ou à la dissolution des démocraties : entre l'ordre rompu et l'ordre latent la place paraît libre, et il semble que toutes ces forces vacantes n'attendent que des mains neuves pour les gouverner. L'histoire, en
somme, avait reproduit à nouveau une de ces périodes de clair-obscur dont nous avons tant de fois marqué les signes. De larges ouvertures de société semblaient contenir toutes les promesses de succès et de bonheur, toutes les élévations paraissaient possibles ; on eût dit que de cette confusion chaleureuse montait comme un appel vers toutes les bonnes volontés. C'est cet appel qu'avait entendu ou devancé l'élite des jeunes intellectuels formés par les livres, aiguillés par la rêverie vers les conceptions ardentes de la vie. Petits bourgeois susceptibles ou paysans parvenus, ils avaient subi l'attraction, quitté leur province, ou, dans Paris même, franchi leur cercle natal. Toutes leurs ambitions les portaient à cette aventure; mais aucune barrière de métier ou de discipline personnelle ne les protégeait plus contre le risque. Et, durant les premiers contacts, ils allaient fatalement éprouver quels solides fondements de hiérarchie subsistaient sous le bouillonnement superficiel; ils allaient apprendre à leur tour que, dans un pays de longue tradition, les cadres et les castes ont toujours plus de résistance qu'on ne croit, et que. môme dans une
société fondée sur l'égalité théorique des droits, il n'y a pas d'égalité pratique entre les hommes.
M. Paul Bourget et M. Maurice Barrés ont dressé, à dix ans de distance, le bilan psychologique de cette génération. Ses caractères dominants sont l'extrême attention à la vie intérieure et la réceptivité intellectuelle. Elle était ardente, bien que dépourvue de foi, — du moins en ce temps, — prodigieusement curieuse, mais sans doctrine définie, ouverte à tous les courants d'idées et à toutes les catégories d'émotions. Il lui manquait également la modestie qui s'accommode des différences et des hiérarchies, l'activité conquérante qui les brise. Ainsi s'expliquent tout à la fois par la nature du milieu social et par celle des individus les heurts de l'accommodation première. Tout changeait pour ces jeunes gens si Paris leur avait fourni, dès l'arrivée, une famille, une compagnie égale, un grand emploi, et Stendhal aussi n'eût pas subi son épreuve si, comme certains de ses compagnons, il avait trouvé les éléments tout prêts d'une fortune, d'une société, d'un état. Mais le déraciné n'est
pas seulement celui qui quitte sa province,
c'est celui qui la quitte pour l'aventure, qui accourt à la ville quêtant sa place incertaine, l'espérant des hommes et du hasard. Stendhal attendait., pour la parfaite éclosion de sa gloire, ce public de déracinés souffrants, de dilettantes laborieusement parvenus, d'intellectuels mêlés au monde sans y appartenir, et consolant leur dépendance apparente par le sentiment intime de la supériorité.
Ajoutons aussitôt qu'une étroite analogie spirituelle fortifiait les correspondances sociales. En parcourant les Essais de psychologie de M. Bourget, on aperçoit sans peine que les jeunes gens dont il est le porte-parole se trouvaient, si l'on peut dire, au confluent des mêmes courants intellectuels et sentimentaux qui avaient enveloppé Stendhal. Vers 1885, le méthodisme scientifique de Taine et de Renan entrait en contact avec une dernière poussée du romantisme, ou, si l'on préfère, avec un néo-romantisme renaissant. « Nous avons grandi dans la foi rationaliste, » a dft quelque part M. Anatole France, et M. Bourget n'eût assurément pas renié cette parole d'un grand aîné. Toute cette génération avait grandi en effet dans la foi, ou dans l'illusion. ',
qu'un passage à1 Henri Brulard exprime avec tant de grâce crédule. « Je me figurais, à quatorze ans, que les hautes mathématiques, celles que je n'ai jamais sues, comprenaient à peu près tous les côtés des objets, qu'ainsi, en avançant, je parviendrais à saisir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à volonté, sur toutes choses... » Cette croyance, fortifiée par ïaine et ses contemporains, que la logique permet de saisir autre chose que la forme des idées, et la mathématique autre chose que la quantité des objets, que la méthode fournit des règles universelles, que les procédés d'analyse et de généralisation scientifique s'appliquent à la vie, à la conduite, au bonheur, cette croyance est précisément l'un des pôles du beylisme. Mais, en 1885, on ne la professait déjà plus sans alarme et sans partage. L'unité de doctrines, l'assurance catégorique de l'esprit ne conviennent pas à des périodes de trouble. L'inquiétude personnelle, les préoccupations humanitaires, l'essor latent d'une sensibilité inadaptée allaient bientôt défrayer un lyrisme nouveau et dont on percevait déjà les prodromes. Si Taine fut l'un des maîtres de M. Bourget, l'un de
ses parrains dans l'initiation au beylisme, l'autre fut sans doute le lyrique Barbey d'Aurevilly. Quelques-uns des maîtres de cette génération, M. Barres, par exemple, ont si longuement oscillé entre ces deux tendances opposées, entre l'analyse méthodique et la suggestion poétique, entre les constructions rigoureuses à la Taine et les évocations passionnées à la Chateaubriand qu'ils n'ont jamais fait délibérément leur choix et que leur originalité profonde tient à la persistance du mélange. Or, ce mélange est stendhalien, ou plutôt, cette coexistence d'éléments contraires et qui ne s'altèrent pas par leur contact. On peut pousser le parallèle plus loin et jusqu'à de plus menues ressemblances. Chez les écrivains de 1885, élevés d'un bond aux sommets de la culture, introduits dans l'intelligence ou dans l'art par une brusque investiture, on sent le môme resserrement orgueilleux, la môme conscience altière de l'élite. La réaction contre les médiocrités bourgeoises, contre la mesquinerie des milieux familiaux, leur inspire, au moins pour un temps, le goût des harmonies luxueuses, de la vie nomade, des types ou des mœurs cosmopoli-
tes, l'horreur méprisante de cette « bassesse bourgeoise » que,, disait Stendhal, « mes personnages ne peuvent pas avoir ». Que cet « espagnolisme », chez quelques-uns, ait dévié et pris la forme du snobisme, c'est ce dont l'histoire littéraire jugera. Chez beaucoup d'entre eux et de leurs successeurs immédiats, le sens de l'égalité et l'amour foncier de la justice se mêlent, comme chez Stendhal, au sentiment hautain de l'être d'exception, et ainsi put se développer, une sorte de haine sociale, dont on sait suffisamment que les effets furent quelquefois poussés assez loin. Julien Sorel a connu des crises de jacobinisme sanguinaire. C'est que les premières déceptions, les souffrances solitaires laissent parfois des traces ineffaçables et le monde finit alors par ne plus représenter que le rappel des injustices subies. Enfin, par une dernière analogie, qu'accusa, sans nul doute, la protestation intime contre certains excès de naturalisme, leur notion de l'anour est moins sensuelle encore que celle de Stendhal. Dans aucune œuvre de ce temps, mis à part M. France et M. Pierre Loti, on ne perçoit de sensualité véritable. La passion elle-même est conçue et décrite
comme un mécanisme purement cérébral, la conquête amoureuse comme une tactique, et l'analyse, en fin de compte, au lieu de toucher l'amour même, n'atteint que l'imagination ou que l'orgueil.
Dans celui des romans contemporains qui approche le plus de la manière et de la saveur stendhaliennes, YErmeline de M. Abel Hermant, le héros — lequel, à vrai dire, n'est qu'une image transposée du Beyle de 1800 — déclare avec une lucidité digne de son modèle : « Je serai compris lorsque l'univers engendrera, par un développement naturel, des êtres bâtis comme je le suis moi-même par exception et par suite d'un hasard révolutionnaire... » Lorsque Stendhal annonçait d'avance : Je serai lu vers 1880, nul doute qu'il enveloppât dans sa boutade le sens si précisément dégagé par M. Hermant. Pour couronner le miracle, il se produisait au jour dit. L'époque précise que Stendhal avait jetée au hasard de sa prophétie enfantait des êtres analogues à lui, non plus seulement par les
prédilections de l'intelligence, mais par les plus fines particularités du sentiment. Aussi leur ferveur dépassa-t-elle de bien loin le goût littéraire et l'admiration théorique d'un Taine. Ils avaient reçu le choc au cœur,, et leur entraînement ressembla moins à l'admiration qu'à l'amour. Parmi les preuves et les documents, qui surabondent, M. Adolphe Paupe a retrouvé le plus significatif : c'est une chronique du journaliste Léon Chapron qui, en 1882, détenait à YEuénement le Courrier de Paris et la critique, et dont la notoriété de boulevard n'a guère survécu à une fin prématurée. Pendant l'entr'acte d'une première représentation, Chapron s'était réfugié au cabaret le plus proche, lorsqu'il vit entrer le vieux Barbey d'Aurevilly, flanqué d'un jeune homme à l'aimable visage. « On eût dit d'Antigone — en chapeau haute forme et complet bleu sombre — guidant les pas d'OEdipe ». Le jeune homme, qui était las ou que la pièce ennuyait, se laissa tomber sur une chaise, non sans accompagner son geste de ce cri : « Ouf! je suis dans un état d'imagination renversée. » Chapron sursauta. La formule l'ayait atteint à l'endroit sensible, puisqu'elle
était empruntée, comme on s'en souvient, au Rouge et Noir, et tout aussitôt surgit en lui le désir de répondre à l'inconnu par un signe de reconnaissance. « Négligemment, dit-il, et faisant celui qui n'a pas l'air, je murmurai entre haut et bas, parlant de l'auteur de la pièce : Ah ! si les lettres de cachet existaient encore, il n'eût pas osé. » L'Àntigone de Barbey tressaillit à son tour. « Ces deux citation: ajoute Chapron, avaient placé cet inconnu et moi sur un terrain ami. C'est une sorte de franc-maçonnerie que l'admiration, j'oserai dire la folie du Rouge et Noir. » Là-dessus entre par hasard M. Jean Richepin, qui était encore un stendhalien, ou mieux un Rougiste, « un peu inférieur » cependant, car « à partir de la deux centième page, certaines parties du texte lui échappaient ». M. Jean Richepin présente les deux jeunes gens l'un à l'autre; le jeune homme en chapeau haute forme et en complet bleu sombre n'était autre que M. Paul Bourget. Il ne fut plus question de rentrer au théâtre. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, M. Paul Bourget et Chapron se récitèrent l'un à l'autre le Rouge et le Noir. La foi commune était si ardente, elle
jaillissait de couches sentimentales si profondes, qu'elle créa l'amitié en coup de foudre, comme l'eût fait une confidence d'amour, Quelques mois plus tard, en souvenir « des confessions communes et des enthousiasmes partagés », M. Paul Bourget dédiait à Léon Ghapron son recueil de vers, les Aveux.
Rien n'est plus gracieux ni plus frappant que cette anecdote. Elle fait saisir dans sa marche ce vertige collectif, cette « folie » de stendhalisme, ou plutôt, comme dit Ghapron, de Rougisme, qui se propageait alors dans toute une portion de la jeunesse. Les journaux et papiers personnels n'étaient pas encore publiés. La Chartreuse, que Taine et ses amis avaient tout naturellement préférée, puisque le mécanisme psychologique y apparaît en pleine ampleur, éloignait quelque peu ces fanatiques par un ton de mélancolie distante et d'intime sérénité. Mais, dans le Rouge et le Noir, ils pouvaient étancher toutes leurs ardeurs, discerner et consoler toutes leurs inquiétudes. Le livre fut pour eux le Livre, la Bible, le recueil sacré qu'on peut ouvrir au hasard et dont chaque phrase répond à une émotion éprouvée, résout une angoisse, ox-
plique un chagrin. Dans le sonnet dédicatoire à Léon Ghapron, M. Paul Bourget préfère Stendhal à Shakespeare, à Balzac, à Byron. « Rien ne vaut le Rouge et le Noir... Livre unique, aussi tendre et rêveur qu'infernal... » L'essai sur Stendhal dans les Essais de Psychologie est une sorte de déclaration, quelque peu contrainte dans ses façons par la rigide armature de la méthode tainienne. Dans Tunique journal qu'il ait dirigé, M. Maurice Barrés devait créer pour Stendhal une rubrique spéciale et régulière, ces « Petits mardis» de la Cocarde, rédigés par M. Léon Bélugou et qu'on voudrait voir réunir. Il serait vain de critiquer ces jugements et ces soins au point de vue de l'équité littéraire. La dévotion des stendhaliens n'exprimait pas une opinion de lettrés, ils semblaient y engager leur vie même. L'analogie de la formation et des circonstances les avait logés au cœur même de la sensibilité de l'écrivain, et ils se confondaient avec lui et avec son héros. Cette passion put se modérer avec l'âge, avec le succès, avec l'installation dans des groupes sociaux définis. Quand les déracinés eurent poussé des racines neuves, "d'autres forces
purent lui faire équilibre et même la neutraliser. Mais elle était si forte et venait de si loin que la trace ne s'en effaça plus. Le beylisme, ou, comme a dit M. Bourgct, le romantisme analytique, opère des effets incurables quand il est administré au sujet requis, dans des conditions opportunes. Quels que soient les hasards futurs et la fortune, des signes indélébiles marqueront toujours ceux qui ont vécu jusqu'à la souffrance l'aventure de Julien Sorel et de Stendhal, « l'indéfinissable déception, l'étourdissement, cette griserie d'orgueil et cette angoisse de gaucherie.... ». Pour toute une génération, longuement préparée à cette fin, son œuvre fournissait la clé, le miroir clarifié de l'âme commune. Cependant, était-il compris avec une entière, une pure exactitude ? Car enfin, il était encore plus aimé que compris, et il entre toujours un peu de malentendu dans l'amour. Les Stendhaliens de 1850, trop exclusivement attachés à la méthode rationnelle, avaient omis le fond intime, la tendresse avide et blessée, toute l'insatisfaction, tout le romantisme. Peut-être les stendhaliens de 1885, tirant l'œuvre en sens contraire, en
ont-ils exagéré le sens personnel et négligé ou méconnu le contenu logique. Comme Taine, mais dans une direction opposée, ils ont interprété Stendhal en se guidant sur la ressemblance la plus marquée, la plus pressante qu'ils se reconnussent avec lui. Obsédés par l'analogie des positions sentimentales, ils ont parfois perdu de vue que la méthode, chez Stendhal, oppose un contrepoids rigoureux à l'épanchement émotif, qu'elle est autre chose qu'une dépendance ou qu'un instrument de la sensibilité, qu'elle prétend à une vertu propre et à une portée générale. Nous avons déjà, au cours de la route, éclairci ces dissentiments. Les stendhaliens de 1885 ont réduit le beylisme, qui est un procédé de connaissance et de conduite universelle, à un procédé d'introspection et de division psychologique. Se méprenant sur l'objet de la méthode comme sur ses moyens, ils l'ont aiguillée vers le succès pratique et la conquête, alors que Stendhal la dirige vers une notion toute désintéressée du bonheur. Analyse et arrivisme, ces deux mots enferment le malentendu qui, déjà latent chez les maîtres, devait éclater dangereusement chez les disci-
pies. 11 y a vingt ans, des milliers déjeunes gens n'ont plus cultivé Stendhal que comme un professeur d'énergie froide, de rouerie, de logique impitoyable. Dans la scène des tilleuls où Julien Sorel, mourant d'angoisse, prend la main de madame de Rénal, ils ne perçurent plus que l'effort tiré de soi-même, l'ordre impérieux : « Marche, carcasse ! », l'audace que la volonté impose à un corps tremblant. Stendhal alimenta chez eux une sorte d'énergie d'orgueil, toute cérébrale, masquant la pénurie sensuelle^ la débilité des appétits. Lieutenant de grenadiers à cheval, maître de l'intrigue à la Machiavel, historien des revanches plébéiennes, ces traits, vrais ou faux, masquèrent le reste. On aima Julien pour ses manigances et ses duretés, qui pourtant ne sont que l'armure protectrice d'une tendresse étouffée. « Nous lui aurions voulu plus d'hypocrisie encore, disait déjà Léon Chapron, pour mater et dompter cette insolente patricienne. » Stendhal dénaturé finit par servir de bréviaire aux êtres qu'il aurait le plus méprisés, à de petites volontés tendues vers les plaisirs médiocres et les profits matériels, à de petits esprits pleins d'égoïsmo et de mor-
gue, incapables d'un sentiment ardent et d'un sacrifice.
C'est ainsi que, pareil à beaucoup de religions, le dogme stendhalien dévia peu à peu de la pensée originelle. Nous n'en pourrions plus suivre l'histoire sans toucher à des questions trop actuelles, et surtout sans aventurer de trop hasardeuses conjectures. Tout au plus pourrait-on noter que, après 1895, le fanatisme baissa peu à peu, qu'il devint même un sujet d'étonnement pour une génération nouvelle qui ne le partageait plus. Les interprétations vicieuses de certains disciples avaient peut-être quelque part à ce revirement, mais on en pressent la raison véritable. Les conditions générales de la formation et de la vie avaient changé; elles ne se prêtaient plus au même travail d'identification sentimentale. L'éducation n'enfermait plus les jeunes gens dans la lecture, dans la réflexion intime. La pratique des sports rompait leur solitude; la musique canalisait leur penchant à la rêverie : de grands courants col-
lectifs avivaient, mais dirigeaient chez eux le goût de Faction. Dans la société, par une contradiction singulière, les conditions et les rapports s'égalisaient de plus en plus, en même temps que les principes hiérarchiques et les sentiments conservateurs fortifiaient régulièrement leur consistance. Au-dessus de ces bases consolidées, les nuances s'effaçaient, les barrières tombaient et ainsi, par un double effet, se dissolvait le milieu propre du beylisme.
A considérer la plus récente génération littéraire, on croirait reconnaître au premier regard, mêlées ou juxtaposées en elle, deux tendances maîtresses du beylisme. Elle est à la fois scientifique et romantique, logique et quasi mystique, critique et passionnée. Mais elle fait moins de crédit que Stendhal à la méthode, ou même à l'intelligence; son appétit de passion est plus solide, plus substantiel dans ses besoins, aiguisé par une sensualité plus vraie. Elle ne place au même lieu ni sa foi ni ses doutes. Avant tout, par l'effet des événements, il lui manque la susceptibilité sensible, le malaise social. Stendhal n'est plus pour elle un ami d'élection, un conducteur
et un révélateur d'âmes, mais simplement un grand écrivain. Qu'on se reporte aux pages si dignes que lui a consacrées M. André Suarès. On y retrouvera les plus amples, les plus importantes louanges. Stendhal est le grand homme, le poète de la France ou même de l'Europe révolutionnaire... « Rien ne lui fait défaut que le génie lyrique... Son style est le dessin le plus aigu, presque sans ombre et sans couleur. Il est nu comme la ligne. Il rappelle Lysias et l'orateur attique. » M. Suarès perçoit avec une lucidité parfaite la dualité de l'homme et cette expansion passionnée qu'empêche de percevoir l'excès d'esprit. Il note tour à tour que « pour l'intelligence, si on égale Stendhal, personne ne le passe », et que cependant, « il regarde l'état de passion comme le seul où l'on vive, et n'envie que d'être toujours en passion ». On le voit, la complexité contraire des dons est clairement désignée, mais elle est saisie dans son achèvement, dans sa maîtrise, non plus dans son ballottement douloureux. M. Suarès dira de Stendhal : « C'est un homme qu'on se figure toujours dans l'âge mûr, fort pour la vie et déjà usé », ou encore, « c'est un inventeur de
ESQUISSE D'UNE HISTOIRE DU BEYLISME S lo
caractères... » ou même « il a ses fortes tristesses qu'il cache dans ses livres ». Une telle vision, de tels jugements sont également significatifs. Dans ce Stendhal mûri, dans cette œuvre dépersonnalisée, on ne sent plus le débat, l'instabilité intime, les froissements d'orgueil, les désillusions de la tendresse, tout ce qui pouvait, en un mot, créer avec lui comme une communion sentimentale. L'image dressée est grande et juste, mais trop au repos; il y manque ces expressions secrètes qui venaient toucher le cœur comme un aiguillon. Peut-être entrait-il dans la destinée de cot homme si simple de n'être jamais compris et accepté simplement. Les romantiques l'ignorent, ou le ravalent au rang subalterne d'un amateur spirituel, alors qu'il est un grand esprit et un grand artiste. Les normaliens de 1850 ne voient en lui qu'un voltairien, un écrivain simple, un homme qui sait raisonner sur les sentiments et qui a deviné la psychologie scientifique, alors que son originalité, ou même son génie, est de combiner la plus froide clairvoyance avec la susceptibilité la plus ardente, d'adapter sa rigide méthode à
une faculté infinie de souffrance, à un goût
presque lyrique de la passion. Suivant l'exigence de Pascal, il joint à l'excès d'une vertu l'excès de la vertu opposée, et l'un sans l'autre ne serait rien. Les littérateurs de 1885, éclairés par l'analogie des conditions, touchent l'homme de si près que son œuvre paraît s'absorber en leur vie, mais, à leur tour, ils font leur choix partial dans le mélange. Ils restreignent la sensibilité stendhalienne; ils la privent de cette pureté désintéressée que lui confèrent le voisinage d'un grancf système et une idée parfaitement libre du bonheur. On les voit progressivement isoler, dans l'homme, l'égotiste, l'analyste, l'apôtre de l'action coûte que coûte. Répétons-le une fois de plus : tout l'effort de Stendhal artiste est de montrer la force nue de la passion ; toute la doctrine de Stendhal moraliste tend vers une idée du bonheur où l'action ne tient aucune place. Sans doute aurait-il distingué entre l'action telle qu'elle s'offrait de son temps et l'action telle qu'elle est possible au nôtre. Il aurait prévu qu'il est dangereux de conseiller l'énergie sans lui proposer en même temps son objet utile, et désavoué d'avance l'enseignement qui, pour emprunter un exemple à l'œuvre
romanesque de M. Barres, produit des Racadot, et des Mouchefrin. Mais, en fait, la seule énergie qu'il ait jamais conseillée est celle du cœur, et l'action avait, à ses yeux, ce tort inexpiable qu'elle détourne de l'art ou de l'amour. La terre qu'il a choisie et déplorée est l'Italie de 1820 — une Italie sans vie politique, sans armée, sans distinctions sociales, mais où se trouvaient à portée des musées, des théâtres, des musiciens et des poètes qui lui semblaient les premiers du monde, des femmes qui ne craignaient pas d'aimer, où nulle ambition n'était possible que celle du séducteur et de l'artiste, où tout parlait, où rien ne distrayait de la passion.
Aujourd'hui sa gloire est acquise. Les écoles ou les partis le revendiquent chacun pour soi, et la contrariété de ses dons explique suffisamment ce genre de disputes. Récemment encore, le nationalisme littéraire essayait d'accaparer cet écrivain d'un goût si français, mais qui a traité ses compatriotes à peu près comme Nietzsche traite les siens, et qui le plus souvent, suivant la formule de M. Suarès, est Européen contre la France. On étudie sa vie, on publie et l'on commente son œuvre; on
catalogue ses qualités et ses opinions. Son nom paraît soustrait à toute contestation et notre jugement ne fait que devancer sans doute celui de la postérité. Mais est-il bien sûr que Stendhal soit fait pour les modes normaux de la gloire? Aux jugements officiels, consacrés par l'opinion et enregistrés par les manuels de littérature, à la curiosité ou à la complaisance de la foule, n'eût-il pas préféré le don ardent d'une élite, quelque chose comme la ferveur de ces « Rougistes », en qui chaque phrase éveillait un souvenir, une leçon, une réflexion studieuse sur soi-même. Avoir tenu d'avance le journal intime de quelques jeunes gens « capables de sentir », Stendhal n'eût pas souhaité de plus grand destin. Aujourd'hui son nom, trop largement, trop tranquillement illustre, commence à entrer dans un sorte de recul un peu froid. Dans l'église stendlialienne, la plupart des adeptes ont atteint, ou passé, la maturité de leur âge, et il ne s'en recrute guère de nouveaux. L'admiration s'est consolidée et propagée, mais elle a perdu en profondeur ce qu'elle gagnait en certitude et en étendue. Ce n'est plus l'amour, ce n'est plus cette
foi tremblante qui se confiait comme un aveu. Pour présager l'avenir, il faudrait pouvoir prédire du même coup dans quel sens évoluera la société française. Le Rouge et le Noir et la Chartreuse demeureront deux chefsd'œuvre de notre littérature romanesque. Nul doute sur ce point et l'on peut tenir le classement pour définitif. Mais il y a, dans une littérature, deux sortes de grands hommes et deux sortes de chefs-d'œuvre : les grands hommes agissants et les grands hommes nominaux et inertes ; les chefs-d'œuvre qui s'incorporent à notre vie, ceux qui restent distants de nous, et qu'on a lus, une bonne fois, pour se débarrasser d'un devoir. Suivant les temps, les livres de Stendhal seront plus ou moins présents et actifs. Stendhal est l'homme des moments confus, des mélanges sociaux, des périodes désordonnées. Chaque fois que dans la formation individuelle des caractères, les sensibilités pourront s'aiguiser sans contrepoids et les ambitions s'exalter sans objet et sans discipline, chaque fois que, par le développement naturel de l'histoire, les classes sociales se trouveront brouillées à leur surface et séparées dans leurs fondements,
de larges catégories de jeunes gens occuperont vis-à-vis du monde le même poste équivoque, risqueront les mêmes stations douloureuses. Avec le retour des éléments stendhaliens : anxiété personnelle, contrariété des influences, alternatives de l'appel et de l'accueil, on verra se raviver la foi stendhalienne. Dans les intervalles, Stendhal, sans doute, ne sera pas oublié, il ne peut plus l'être; mais il ne sera qu'admiré comme les autres. Il comptera tout au plus quelques fidèles isolés, ceux qu'aura rapprochés de lui telle coïncidence particulière, peut-être ceux qui auront conservé, au fond d'eux-mêmes, un peu plus d'attendrissement rêveur et de candeur d'âme. Ce sort est le plus beau, et il ne faut pas lui en souhaiter d'autre. C'est un rare mérite pour un artiste que la pleine pénétration de son œuvre dépende de certains états sociaux, puisque alors il en a livré la traduction la plus fidèle et la plus forte; c'est une douce récompense, quand la pleine sympathie dépend de certains états du cœur, et reste liéo à la fraîcheur ou à la permanence profonde de la jeunesse.