U2 STENDHAL
Le père de Cliarle en expirant l'avait chargé de l'éducation de son tils, il s'était acquité de ce soin dans un château sitné dans les montagnes du Dauphiné où Madame Valbelle venait passer trois mois chaque année. Enfin il avait conduit pour la première fois Charle à Paris au mois d'octobre 1802.
a Madame Valbelle était venue à Auteuil passer la belle saison, voilà ce que tout le monde voyait, voici les motifs qui la conduisaient réellement.
« La mère de jM. de Chamoucy passait le printems, l'été et une partie de l'ajitomne à Auteuil. C'était une tête faible pétrie de préjugés mais entièrement gouvernée par l'abbé Delmare qui avait autrefois élevé son fils, et qui maintenant couchait avec elle. Cet abbé avait tous les vices cachés sous le masque de toutes les vertus. Le trait marquant de son caractère était une hipocrisie profonde, d'ailleurs pour la finesse et l'ambition, c'était un homme de génie. Depuis six mois il avait formé le projet d'épouser Madame de Chamoucy qui avait quarante miles livres de rente et il marchait rapidement à son but.
«Madame Valbelle qui avait autant d'ambition que lui, et qui n'étant pas obligée à autant d'hipocrisie avait plus de moyens de réussir avait concentré tous ses projets sur un fils qu'elle adorait. Ambitieuse ellemême, elle s'était promis d'en faire un ambitieux, elle lui ménageait depuis trois ans l'alliance de M. de Clérac, premier ministre d'alors, (|ui joignait à des talens qui lui assuraient sa place pour longtems, une
fortune immense. Mais un grand obstacle se présentait à Madame Valbelle. Son fils adorait sa cousine Adèle. M. Valbelle était tuteur d'Adèle, et elle partageait la tutelle de son fils avec lui.
« Pour renverser cet obstacle elle s'était promis de faire épouser Adèle à Chamoucy pendant l'absence de Charle. Chamoucy était d'accord avec elle et n'aspirait qu'à se voir maître d'Adèle et de trente mille livres de rente et allié de Madam.e A albelle et de M. de Clérac par le mariage de Charle. Pour que M. ^ albelle approuvât ce mariage, il fallait d'abord réconcilier Chamoucy avec sa mère avec qui il était brouillé. On croyait son père mort dans l'émigration.
« Le 3o d'avril i8o3 elle écrivit à M. Valbelle au camp sous Khell que Madame Chamoucy demandait Adèle pour son fils. Sa lettre était combinée de manière à faire le plus grand effet possible sur M. Valbelle. Elle voyait ses affaires prendre la meilleure tournure possible lorsque le l'i mai au soir, elle entendit une chaise de poste dans sa cour et un instant d'après son fils lui sauta au cou. 31. A albelle entrait en même tems. Elle fut frappée comme vous pouvez penser de cette arrivée qui perdait son entreprise. Elle écrivit sur le champ à Chamoucy de venir sans être vu. Le i3, il ne vint point; nouveau billet le i4, enfin il arriva le i5 à huit heures et demie du matin, jour où toutes les intrigues se finirent après avoir causé bien de l'agitation à tout le monde.
« Il faisait une de ces chaleurs de printems qui font
Hi STi:.M»IIAl.
fermenter tous les es[)rils; le ciel était voilé par de grands nuages gris rouge, et de tems en teins il tombait quelques goûtes.
a Cliamoucy entra à Iniitiieures et demie dans un salon exagone (^/c) (jui donnait sur un jardin anglais par cinq croisées et dont la sixième servait de porte de comnninication avec la maison. Les trois du fond étaient ouvertes et laissaient voir cette verdure tendre du printems et ces larges feuilles d'acacia avides de rosée. Il entra en disant à la femme de chambre de confiance de Madame Valbelle : (c C'est bon, (;'est bon, Justine, avertis ta maîtresse. » 11 resta six minutes seul. Madame Valbelle arriva ; il l'accabla de choses aimables, enfin elle le coupa et lui dit f[ue Cliarle était arrivé; étonnement de Chamoucy. Elle lui dit qu'elle avait sans cesse eu les yeux sur les amans cpii ne s'étaient pas réconciliés (elle avait eu le secret de les mettre mal ensemble, Charle avait accusé Adèle de coquetterie, elle avait été outrée du reproche, et ils s'étaient brouillés).
a Fià-dessus Chamoucy, en montrant bien son caractère (vanité et rien que vanité) lui proposa de brusquer leur affaire. Madame Valbelle l'aprouva et lui dit que dans ce dessein qui était excellent il fallait qu'il arriva publiquement à neuf heures et demie chez elle et qu'elle le remetrait bien avec sa mère. Là-dessus Chamoucy sortit, parce f[u'on entendit la voiture de Valbelle.
« Madame \ albelle resta seule six minutes, et dit •
a II suivra mes desseins... »
a Elle montra bien la passion qui l'agitait. M. Val-
ET SES AMIS. Hèi
belle arriva. Elle lui parla d'abord de ^1. de Cliamoucy avec Adèle, ensuite elle entama pour la première fois le véritable objet de toute sa conduite. Elle lui parla du mariage de Cliarle avec Fanny de Clérac, la fille unique du ministre. Valbelle répondit suivant son caractère. Elle se laissa emporter par sa passion, demanda des excuses à son beau-frère. Valbelle sortit; ils avaient demeuré une demi heure ensemble. (( Restée seule, elle dit :
(c II se retire
(c Quel homme î quel orgueil ! »
(( Elle demeura quelques minutes seule, et découvrit toute la force de la passion qui la conduisait depuis trois ans et qui la porte à des extrémités si étranges pendant le reste de la journée.
« Adèle vint l'avertir que Madame Chamoucy et M. l'abbé Delmare l'attendaient au salon. ))
(inachevé)
Le premier acte de la pièce commençait à l'arrivée de Chamoucy à huit heures du matin, Charles étant déjà de retour. Conclusion : Naturellement Charles épouse Adèle; Chamoucy père revient; Delmare prend la fuite.
Et si malgré des notes, des plans, etc., épars dans tous les volumes de Grenoble, les Deux Hommes ne furent point terminés , ce ne fut point faute de belles résolutions de la part de Beyle; il écrit :
« 1 1 Vcndomiairc 12.
c( Je parcours ces papiers le i i Vendémiaire à Claix et me jure à moi-même de ne plus lire jusqu'à ce que le dernier vers des Deux Hommes soit fait.
« Je me suis promis de ne rien lire pendant ce tems (|ne le journal.
ce Henri. »
Voici les titres tirés des papiers de Grenoble .
— // Forestière ni Italia , Dramma giocoso per Musica.
Pièce inachevée écrite en français.
— La Gloire et la Bosse ^ ou le pas est glissant^ comédie en actes par un homme de mauvais ton. 1826. Idée en lisant article de IM. Dnvergier de Hauranne dans les Débats du 3o janvier (Ebauche).
— Les qui-proquo. Comédie en cinq actes et en prose, (c Mauvais plan dont on peut faire quelque chose. »
^ — La comtesse de Savoy e , tragédie romantique. 20 Nov. 1820.
— Le Tellier. Pièce '.
(c Si la commission de la liberté de la presse me chicane avoir l'air bien littéraire et point du tout philosophe, avouer que j'ai voulu ridiculiser Geofroy, que pour cela j'ai lu attentivement ses feuilletons, et que
1 Voir dans le Journal, p. 4ô3, une scène de cette pièce écrite en vers.
c'est le caractère que j'ai vu dans ces feuilletons que j'ai peint en charge dans mon Letellier. »
— Le Bon Parti , comédie en un acte et en prose. « Il n'y a pas le mot pour rire dans tout cela ,
j'aurais pu composer des scènes plus ou moins bonnes, cette dissertation ne dit rien , elle peint seulement un homme qui a envie de faire une bonne pièce. 26 Germinal, i3. H. B. »
Ces deux titres Le Tellier et le Bon Parti se rapportent à la pièce les Deux Hommes.
— Selmoars ou l'Iiomme qui les veut tous contenter. Comédie en cinq actes et en prose. Scénario, notes, etc. « Drame à laisser là. »
— Le Ménage à la Mode. Comédie en cinq actes et en vers.
— Ulisse, tragédie en cinq actes et en vers.
— Ariodant, tragédie en cinq actes et en vers.
A propos du Bon Partie Colomb nous donne les renseignements suivants * : « Le célèbre feuilletoniste Geoffroy , chargé de la critique dramatique dans le Journal des Débats, exerçait un grand empire sur l'opinion publique. Cet homme de talent s'était déclaré ennemi de la philosophie du dix-Iiuitième siècle, et de Voltaire en particulier. Le grand tragique Talma était également, de sa part, l'objet des plus haineuses attaques.
(c Beyle résolut de combattre ce redoutable Geoffroy.
* Notice biographigue.
Cette espérance le porta à composer une comédie en lin acte et en prose, dont il s'occupa beaucoup de i8o4 à i8i(). Il se flattait d'un succès au Théâtre Français^ pensait que sa comédie pourrait arriver à la centième représentation , et qu'elle serait peut-être le meilleur ouvrage, de semblable étendue, depuis Molière! La ])ièce aurait d'abord été représentée sans nommer l'auteur; il se serait fait connaître au cas où sa vogue aurait égalé celle qu'eurent dans le temps les Précieuses ridicules.
« Cette composition fut d'abord intitulée :
« Le Bon Parti.
« Plus tard, elle reçut cet autre titre :
« Quelle horreur! ou l' Ami du despotisme pervertisse ur de l'opinion publique.
« Letellier, le principal personnage de cette comédie, était le rôle dévolu à Dugazon. Les autres rôles devaient être donnés à Baptiste aîné, Dumas, Fleury, etc.
« Malgré tous ses efforts, cette composition est restée à l'état de simple ébauche. »
Mérimée nous a laissé moins une biographie que des notes sur Stendhal, c'est le fameux opuscule intitulé H. B. Mérimée l'écrivit, dit-il, comme une sorte de réparation à la mémoire de son ami. A l'enterrement de Beyle ils n'étaient que trois, « et si mal pré-
parés, que nous ignorions ses dernières volontés, écrit iMérimée. Chaque fois j'ai senti (|ue nous avions manqué à quelque chose, sinon envers le mort, du moins envers nous-mêmes... J'écris les pages suivantes pour suppléer à ce que nous ne fîmes point aux funérailles de Beyle. Je veux partager avec quelques-uns de ses amis mes impressions et mes souvenirs. » Cette plaquette, qui contient des passages extrêmement scabreux, comprend seize pages numérotées; sur la première page, se lit le titre H. B., puis au verso, en cursive
<c Offert par les Editeurs à. M.
Au bas de la dernière page :
Paris. — Typographie de Firmin-Didot frères , rue Jacob, 5G.
Les noms propres, laissés en blanc par l'imprimeur, sont remplis à la main et à l'encre par l'auteur. Cette édition de H. B., tirée à petit nombre, a été en partie détruite par l'auteur, c'est dire que les exemplaires sont fort rares; l'un d'eux, payé dix centimes sur le quai Conti par le libraire A. Voisin, de la rue Mazarine, après la mort d'Armand Malitourne, a été revendu à un amateur anglais; l'exemplaire de Sainte-Beuve, passé entre les mains de M. Jules Troubat, a été cédé parce dernier à un
collectionneur; celui de Madame Ancelot se trouve aujourd'hui à Bruxelles chez M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Un quatrième exemplaire a fait partie de ma bibliothèque particulière : il avait été donné par Mérimée à M. J. Pelletier; il est accompagné d'une curieuse lettre d'envoi que voici :
« Cher Monsieur,
« Voici cette affaire.
« Bien que je sois charmé de vous donner cette rareté, je voudrais qu'il m'en coûtât un bras et ne pas l'avoir en ma possession. Je vous expliquerai cette énigme. En attendant ne la montrez pas trop et tenezla pour précieuse. Vous êtes un des 17 heureux possesseurs, parmi lesquels deux l'ont obtenue par des moyens que les galères récompensent dans les pays policés.
(( Mille amitiés et compts.
a Pr. M.
« 24 avril au soir. »
Quelques années plus tard (i856), Poulet-Malassis fît d'après l'exemplaire de M""' Gabriel Delessert une réimpression de ce livre qui avait causé le plus grand scandale : c'est ini petit in-iG carré, de 38 pages plus 2 feuillets non chiffrés au commencement, plus i feuil-
let non chiffré à la fin; on lit au recto du premier feuillet H. B.; et au recto du deuxième feuillet :
(fleuron)
Au recto du feuillet de la fin, Poulet-Malassis a ajouté en caractères grecs : « De l'imprimerie des amis de Julien l'Apostat, la première année de la 658*" olympiade, le jour anniversaire de la naissance de Lucien de Samosate. » Cette édition, tirée à 36 exemplaires, est presque aussi rare que la première : il y en a un exemplaire à la Bibliothèque de Grenoble; depuis lors, l'ouvrage a été réimprimé plusieurs fois en Belgique et nous complétons en notes ces indications bibliographiques \
Le comte de Mandre avait dans sa bibliothèque un exemplaire calligraphié de cet ouvrage que je possède aujourd'hui ; il est accompagné d'une lettre écrite par
1 Les éditions belges sont « avec un frontispice stupéfiant dessiné par S. P. Q. R. {lisez F. Rops). Eleutheropolis. L'an MDCCCLXIV de l'imposture du Nazaréen. « Une de ces éd. se reconnaît k une faute du titre : MICCCLXIV au lieu de MDCCCLXIV; une autre à une faute dans la troisième ligne de la première page : le sceptre d'EIpénor au lieu de le spectre d'Elpénor. — Henri Beyle. Notice biographique, par Prosper Mérimée, Membre de l'Académie française. 4« Édition. Augmentée d'une Note bibliographique. San Remo, Gay, 1874, in- 12, pp. 21. Ext. de la 2« liv. du Fantaisiste. Tirage à part à 50 exemplaires,
122 STLINDHAL
Mérimée, prohahleineiit à Jules Saiidean , à propos de George Sand, qui est trop intéressante pour que je ne la donne pas dans ces notes écrites par un curieux :
« Paris, 52 rue de Lille
« \0 mai au soir.
« Mon cher ami
<c Vous avez vu le résultat du scrutin de mardi dernier. Si vous eussiez été présent et Sacy nous aurions été 8, maintenant les burgraves réunissent le ban et l'arrière-ban. Il n'est pas impossible qu'ils n'amènent l'évêque d'Orléans et le fassent voter pour le philosophe. Je crains que Ponsard ne nous quitte pour aller à Vienne. Je crains que Augier ne soit pas en état d'aller à l'Académie, encore qu'un nouveau scrutin peut avoir lieu dans des circonstances très défavorables pour nous. D'autre part cependant, si nous persistons à voter pour Mad. Sand, si les Martinistes persistent, nous empêchons tout résultat, et pent-être alors prendra-t-on le parti soit de décider qu'on pourra choisir dans l'Académie, soit qu'on se présentera devant l'Institut avec les trois candidats. De toute façon il serait très à désirer que vous fussiez à Paris jeudi prochain. Je vous demande pardon de vous déranger ainsi, mais vous voyez où en sont les choses et combien votre présence nous serait nécessaire.
« Voici les votes de mardi dernier pour M""' Sand :
Sainte-Beuve
De Vigny
JNisard
Ponsard
Mérimée
Lebrun
« Voici maintenant les deux billets blancs Viennet et (Villemain?)
(c Les Martini stes :
Ségur
Legouvé
Dupin
Pongerville
Mignet
Flourens?
« Les Burgraves peuvent avoir jeudi
Barante
Guizot
Patin
Saint-^Iarc
Vitet
Rémusat
Noailles
Montalembert
Berryer
Dupanloup
Broglie
Hiot
Falloux
liaprade total i4
<c Si toutes les voix qui ont été données à j\P Sand et à Martin persistent
nous en avons 1 2
plus deux billets blancs
Plus vous et Sacy, total 16
(c ■Mais Ponsard peut partir, Villemain peut changer, etc.
« [Mille amitiés et compliments *.
« P. Mérimée. »
Ceux qui nous ont laissé un portrait physique de Stendhal, en général n'ont pas flatté leur modèle. Le plus
' M. Albert Rouxel (Chroniques des élections à V Académie française ( 1 634-1 870), 2« éd., Paris, Didot, 1888) se trompe, p. 411, lorsque, citant un fragment de cette lettre, il croit qu'il s'agit d'une candidature à l'Institut. Elle est relative au prix biennal pour lequel, en 1861, G. Saud avait Henri Martin et Jules Simon pour concurrents. Ce fut Thiers qui mangea l'huître ,je veux dire qui mit d'accord les plaideurs et obtint cette grande distinction. Cf. Souvenirs et Notes biographiques, par Désiré Nisard, Paris, C.-Lévy, 1888, II, pp. 294 et seq. M. Nisard raconte ainsi le premier scrutin : « Le nombre des votants était de 31. Le vote donna 8 voix à George Sand, 7 à M. Jules Simon, 7 à M. Henri Martin, à Thiers 1. 11 y eut deux billets blancs. » (L. c, p. 323).
ET SES AMIS. 12r>
ancien de ces portraits est peut-être le dessin d'Henry Monnier, représentant un personnage ventru, an mufle de boule-dogue, chauve, avec quelques poils sur le crâne et les cheveux de l'occiput soigneusement ramenés en avant *.
Notre homme est vêtu d'un habit carré, étriqué pour son ample personne, boutoiuiant difficilement par devant, et laissant dépasser le gilet blanc. Une culotte de soie noire dessine l'immense rotondité du ventre ; des bas de soie cachent des jambes trop grêles pour le fardeau qu'elles portent, et des souliers à boucles complètent un portrait que l'auteur du Roman chez la portière a déclaré à Charles Asselineau être celui de. Stendhal, légèrement chargé. Il est certain que le portrait est celui d'un hydrocéphale, cul-bas, mastoc, et brassicourt.
Charles Monselet trouve à Beyle un visage de droguiste; quel portrait peu aimable au physique comme au moral nous a laissé de l'auteur de l'Amour, l'auteur de Monsieur Cupidon, qui n'a pas dû connaître son modèle, car Monselet, né en 1826, n'avait par conséquent que dix-sept ans lorsque Beyle mourut! <c Esprit taquin, gentilhomme sans blason, renégat de sa famille et de sa patrie jusqu'à prendre tous les noms et à vouloir se faire passer pour italien sur la pierre sacrée du tombeau, dilettante par volonté, diplomate avec
» les Soirées de Neuilly,.... publiées par M. de Fongeray; Paris, Moutardier. 1827, 2 vol. in-S». Cf. Bibliographie romflM^i^îte, par Charles Asselineau, 2* éd. Paris, Rouquelte, 1872, gr. in-8°, p. 307.
un visage de droguiste, écrivain de corruption hésitante et de demi-courage, bienveillant chaque fois seulement cjiic la bienveillance donne raison à sa vanité, toujours liors de sa place parce qu'il ne veut pas de place, amant sournois de la renommée qu'il attend au coin d'une rue, Stendhal, puisqu'il veut qu'on le nomme ainsi, demeurera en effet un homme de mérite et de beaucoup de mérite, mais je doute qu'il rencontre la sympathie, que d'ailleurs il s'est orgueilleusement appliqué à ne jamais solliciter '. »
Berlioz, qui a aperçu Beyle à Rome, en parle dans ses Mémoires :
« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux qui veut avoir l'air grave?
« C'est un homme d'esprit, qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la/ashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la place de Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman de Ronge et Noir"^. »
Le médaillon de Beyle, par David d'Angers, fait en 1829, est plus flatteur pour notre écrivain que le dessin de Monnier et le croquis à la plume de Berlioz : le front
' Armante... avec une préface par Charles Monselet, Paris, Giraud, I8o3, pet. in-S", p. viii.
- Et Berlioz, qui était mauvais comme la gale, ajoute {Mémoires, \, p. 215, note) : « M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »
ET StS AMIS. 127
est élevé, le nez et le nientou sont accentués, la bouche est ferme, tandis que l'œil profond et la commissure de la lèvre ajoutent au caractère d'une figure trop pleine sans doute ^ .
M. de Fongcray.
Pour nous , qui n'avons pu connaître Beyle ni en chair ni en os, il est certain que, d'après le témoi-
1 « Il conte avec cet esprit et cette grâce que possèdent, à un haut degré, MM. Charles Nodier et de Latouche. 11 tient môme de ce dernier pour la séduction de sa parole, quoique son physique (il est très gros) s'oppose au premier aborda la finesse, à l'élégance des manières, mais il en triomphe à l'instant, comme le docteur Koreff, l'ami d'Hoffmann. Il a un beau front, l'œil vif et per-
i-28 STENDHAL
gnage de ses contemporains qni l'ont connu, il n'était rien moins que beau : son ami Colomb, tout le premier, nous le dépeint comme un homme entièrement dépourvu de charmes physiques qu'on se serait attendu assez naturellement à rencontrer chez un homme aimé des femmes. On nous le montre de taille moyenne, au corps ventripotent , porté par de petites jambes et surmonté d'une grosse tête rattachée à des épaules larges et puissantes par un cou gros et court; il avait la face congestionnée; vers la fin de sa vie, il teignait le collier de barbe qui couvrait ses joues et le dessous de son menton et il portait une perruque pour remplacer la chevelure brune qui avait disparu d'assez bonne heure. Mais, en revanche, ses yeux étaient extrêmement perçants; ses lèvres, dégarnies de moustaches, et son menton rasé avec soin, lais-
çant, la bouche sardonique, enfm il atout à fait la physionomie de son talent. Il porte dans la conversation ce tour énigmatique, cette bizarrerie qui le pousse à ne jamais signer ce nom déjà illustre de Beyle, à s'appeler un jour Cotonnet, un autre Frédéric. » (Balzac, Revue Parisienne, p. 341.)
« Au physique, et sans être petit, il eut de bonne heure la taille forte et ramassée, le cou court et sanguin; son visage plem s'encadrait de favoris et de cheveux bruns frisés, artificiels vers la (in ; le front était beau, le nez retroussé et quelque peu à laKalniouck; la lèvre inférieure avançait légèrement et s'annonçait pour moqueuse. L'œil, assez petit, mais très vif, sous une voûte sourcilière prononcée, était fort joli dans le sourire. Jeune, il avait eu un certain renom dans les bals de la cour par la beauté de sa jambe, ce qu'on remarquait alors. Il avait la main petite et fine, dont il était fier. Il devint lourd et apoplectique dans ses dernières années, mais il était fort soigneux de dissimuler, même à ses amis, les indices de décadence. «(Sainte-Beuve, Causeriesdu Lundi, p.341.)
Voir aussi Stendhal dans l'Histoire duil^^ fauteuil de l'Académie française, par Arsène Houssaye : Stendhal remplace Hégésippe Moreau et a Frédéric Soulié pour successeur.
saient complètement découverte une bouche à l'expression singulièrement railleuse. Comme nous l'avons vu, d'aucuns prétendent que Beyle était d'apparence grotesque; d'autres, qu'il avait l'esprit d'un diplomate
Portrait d'après Ureux-d'Orcy.
dans le corps d'un épicier, ce qui, du reste, revient au même ; quant à nous, après avoir vu le beau portrait de Dreux -d'Orcy, au Musée de Grenoble, avec le mélange de rêverie et de finesse qui le caractérise, nous croyons que Beyle, lorsqu'il s'adressait, soit à
la belle Aiigelina, — qui néanmoins le trompait, — soit à la comtesse C..., devait être extraordinairement persuasif; mais pour être persuasif avec les femmes, il faut avoir ce je ne sais quoi qui ne paraît pas toujours dans les circonstances ordinaires de la vie. Une dame qui vit encore (1889) et qui a connu Stendhal à Rome me dit (pi'il avait l'air extrêmement distingué, qu'il avait les mains petites et belles et qu'il aimait à les montrer, et que volontiers il mirait dans les glaces sa grosse figure qui ne manquait pas d'agréments. D'ailleurs cynique au plus haut degré, et capable, en amour, d'agir aussi bien en courtier honnête pour un autre que pour son compte personnel.
Stendhal eut certainement la mort (|u'il désirait. Je ne le vois pas, lui artiste et aristocrate dans l'âme, étendu de longs mois sur un lit de souffrance, aux mains d'une garde-malade, absorbant, par en haut et par en bas, des potions iénitives, prenant des bains de pieds à la moutarde, ou se couvrant le ventre de cataplasmes : cela appartient au commun des mortels. Je ne le vois pas non plus se cassant une jambe ou un bras dans un accident de diligence ou de bateau, emporté par la peste ou le choléra dans une ville italienne, ou écrasé dans la rue par un fiacre jaune ou vert :
tout cela n'est pas distingué '. Il se serait bien gardé de mourir la nuit, ce qui n'est pas gai; non, la mort, qui au fond ne manque pas de tact, a su cueillir ce raffiné en pleine rue, en plein jour : à la porte même du ministère des Affaires étrangères, une bonne attaque d'apoplexie, a terminé, sans grandes souffrances, le 22 mars 1842, rue Neuve-des-Capucines, l'existence d'un sceptique, qui avait du scepticisme pour tout, excepté pour lui-même, et pour ce qui le touchait^. Et ici, je ne puis m'empêclier de rapprocher encore une fois Mérimée de Stendhal. Mérimée, qui juponna toute sa vie, et Dieu sait celles qu'il juponna (il y a quelque chose d'impérial dans le juponnage de Mérimée), Mérimée ne put survivre à l'existence qu'il s'était doucement préparée pour ses vieux jours. Il prévoyait bien (ses lettres à Panizzi en font foi), il prévoyait bien que la fête à laquelle il assistait moins en acteur qu'en spectateur ne durerait pas, mais il espérait bien qu'elle durerait autant que lui. Quand il vit que la fête se terminait trop tôt, en acteur intelligent qui comprend qu'il joue les utilités et non le premier rôle, il se retira de la scène qui l'abandonnait. Jl n'avait pas l'espoir de s'habituer à la nouvelle; l'Empire s'était écroulé; ses amis étaient prisonniers ou en exil; l'ennemi avait envahi le pays, ses pires prophéties s'é-
^ « Il était assez d'avis qu'on devrait cacher la mort comme on cacherait une dernière fonction messéante de la vie. » (Sainte-Beuve , Causeries du Lundi, p. 3i3.)
^ On transporta Beyle chez lui, rue Neuve-des-Petits-Champs, et il mourut le lendemain matin.
talent réalisées; il pensa que sa carrière était terminée: il avait quitté la scène, il quitta le monde. Comment le quitta-t-il? J'estime que, malgré sa maladie de poitrine, ce tut d'une façon aussi rapide, mais plus volontaire, que s'il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie.
Je snis allé cette année, au jour des Morts, faire, au cimetière ^Montmartre, une visite au monument modeste que Colomb a fait élever sur les restes de son ami Stendhal. Il est, comme tout le monde sait, situé près du carrefour de la Croix, non loin de la tombe de Ponson du Terrail, dans la iS*^ division, 4'' ligne, n" 1 1, Rond-point.
Ce tombeau se compose d'une pierre plate, entourée d'inie grille, au chevet de laquelle se dresse une autre pierre contenant une plaque de marbre blanc sur laquelle est gravée la fameuse inscription :
Arrigo Beyle
jMilanese
scrisse
amo
visse
Ann. i>ix M. II.
Mori il XXIII Marzo